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CHAPITRE XVII

Pieter de tïooch. — Van Der Meer de Itcli'i. — Impression finale.

C'esl sur tout un monde de choses délicates et simples, variées el profondes, qu'avec deux peintres tels que Pieter de Hooch et Van der Meer de Delft, se termine notre promenade à travers l'art hollandais.

Promenade qui fui bien rapide, car on n'aura pas de peine à s'apercevoir que >i nous avons laissé de côté sur notre route quelques insignifiantes curiosités, ce qui, après tout, n'est pas une grande perte, les choses auxquelles nous nous sommes le plus arrêtés mériteraient d'être bien plus savourées et approfondies. Encore une fois, il faut prendre son temps quand on étudie cela, et ce sera beaucoup déjà si nous vous avions inspiré le désir de vous attarder et d'aller plus en avant.

Nous nous arrêtons à Pieter de Hooch et à Vermeer, parce qu'ils sont très grands, les derniers véritablement très grands, et qu'avec eux la place est bonne et sûre pour jeter un dernier regard sur le passé. L'art hollandais ne dépassa pas le seuil du xvm siècle. Cela ne veut pas dire bien entendu que l'on cessa de peindre. Bien au contraire on peignit avec frénésie, el même à ce moment l'on commença terriblement à écrire, à discuter el à ergoter sur l'art. Gérard de Lairesse, devenu aveugle, faisait des conférences sur la peinture, de façon que si par hasard il s'était trompé lorsqu'il voyait clair, ce qui n'est pas impossible, il n'était plus à même de s'apercevoir de ses erreurs. L'art vraiment original et parfait consistant dans l'accord étroit entre un métier excellent el la Forte interprétation de l'état d'une race el des beautés d'une nature, cet art-là n'existaitplus. Et c'était bien un temps de décadence que celui qui voyail méconnaître les grands peintres et les aveugles régenter la peinture. Quant à l'évolution nou-

velle'que notre propre siècle amena, il est trop incertain et trop téméraire de l'apprécier au moment où il semble que quelques-uns de ses plus importants participants soient encore à la tâche, et quanti il n'y a peut-être pas eu, comme déjà chez nous, des phases aussi nettement tranchées, des batailles terminées et des causes entendues...

Si l'on veut se rendre compte combien le véritable art de la Hollande était près de sa lin lorsque moururent Pieter de Ilooch (1677) et Van der Meer (1675), il n'y a qu'à se rappeler quels artistes leur survivaient et pour combien de temps. Frans Hais et Rembrandt étaient morts depuis quelques années; Paulus Potter et Jan Van Goyen depuis plus de vingt ans. Adriaan Van de Velde venait toul juste de mourir. Aart Van der Neer mourait la même année que Pieter de Hoocli. Met/Ai, Brekelenkam, Isack Van Ostade étaient morts.

Il subsistait Ruysdael, Jan Van der Heyden, les Berck-Heyde, Emmanuel de Witte; Ter Borch, Adriaan Van Ostade, Hobbema, Nicolas Macs. Jan Steen. Mais tous allaient disparaître avant que le siècle fût clos, sauf Hobbema, qui eut le temps d'agoniser encore, au suivant, près de dix ans dans le mépris. On voit bien qu'il n'y a point d'exagération à dire que Pieter de Ilooch et Vermeer sont les seuls grands peintres qui nous restaient à étudier, et il n'est pas injuste qu'ils aient la dernière et la bonne place puisqu'ils sont aussi à peu près les derniers que noire temps ait redevinés.

D'ailleurs vous les connaissez déjà si peu que peu ; leurs noms ont été prononcés di\ fois en manière de comparaison, vous avez vu leurs maîtres, traversé leurs villes, et étudié des recherches analogues aux leurs. 11 suffit, entre autres choses, de se reporter à ce par quoi nous uni frappés C.arel Fabrilius, Emmanuel de Witte, Paul Potter lui-même. Ce sont leurs œuvres seules qu'il va nous falloir interroger pour les définir et les comprendre, car les faits sont rares, contestés, ou même manquent totalement. Que sait-on en effet de Pieter de Hoogh ou deHoocli. car l'orthographe même de son nom est incertaine? La date et le lieu de sa naissance: 103O à Utrecht, où son père, Charles de Ilooch, est peintre. Comme autres dales, on note qu'il fut depuis 1654 environ jusque vers Iti.'iS à Delft, où il fui inscrit à la gilde en 1655. Enfin qu'il était avant 1668 à Amsterdam, qu'il j resta encore après 1070, mais jusqu'à quel moment? et qu'il mourut vers 11)77. mais en quel endroit? Peut-être à Amsterdam même, peut-être à Haarlem, peut-être à Utrecht, sa ville natale. Et c'est toul.

Maintenant, on a remarqué qu'il se trouvait à Delft en même temps queCarel Fabritius, et on a très vraisemblablement supposé que c'est par lui qu'il reçut les qualités de vigueur dans le modelé, de simplicité dans le dessin, de richesse dans la couleur, de bonheur dans la lumière, qui le rendraient digne d'avoir été un des meilleurs et des plus chers élevés de Rembrandt. L'idée tenait même à cœur de quelques-uns, et ilsn'v ont pas renoncé malgré les excellents arguments

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qu'on donne là contre, qu'il avait été en relations directes avec le maître el qu'il

avait profité de son enseignement.

p . « k uouca.

IN TE III KU II DUNE ll.USn.\ HOLLANDAISE.

On peut supposer tout cela : on peul même m' rien supposer du tout. Houbraken l'a dit élève d'un italianisani renforcé que nous connaissons, Berchem, avec qui il paraîl n'avoir point de rapport. Pourquoi pas tout aussi bien

qu'élève de Rembrandt ou de Fabritius? Pourquoi l'élève ressemblerait-il forcément au maître? Si c'était un fait constant, il n'y aurait rien de plus commode, les analogies seraient des preuves. Mais tout est dans la main d'un artiste; ce qu'il a reçu ne signifie rien, la façon dont il l'applique est seule en lui et seule a une signification. Le rouge d'émail des Bergères peintes et enseignées par Berchem peut devenir le magnifique et savoureux rouge de peinture dont Pieter de Ilooch revêt généreusement ses messieurs cl ses dames; le soleil même de Berchem, qui sent son artifice italien, peut être pris par Pieter dans le même pot de couleur et ne sentir que la lumière. Chacun en ces incertitudes si séduisantes a suu roman préféré; il nous eût plu que ce fût l'influence d'Emmanuel de Witte qui, à Delft, s'exerçât sur de Ilooch qui avait vingt-quatre ans lorsqu'il arriva dans cette ville, de Witte étant déjà parti, mais ayant pu laisser un enseignement, des souvenirs, des œuvres. Un rien suffit pour former un artiste, une fois sa grammaire apprise : un tableau vu, une simple esquisse, un propos rapporté. Nous acceptons toutes les hypothèses et toutes les discussions; les documents les plus certains peuvent laisser ^'échapper tout justement la vraie vérité par une imperceptible fissure. Pourquoi n'aurait-il pas étudié ici plutôt que là? <>n ne sait même pas où il est mort. Laissons cela et regardons les œuvres.

Ce qui frappe dans Pieter de Hoocli, c'est tout d'abord la vibrante harmonie de sa couleur, le bonheur unique avec lequel il prend la lumière du soleil pour en dorer tout un tableau et en imprégner jusqu'à l'ombre. Puis la parfaite bonbonne du sentiment, l'intimité tout à l'ail aisée, spirituelle et sans prétention qu'il met dans leurs moindres actions et mouvements; la vie qu'il fait sentir autour d'eux et en eux; le rôle, juste, vrai, et parlant qu'il sait donner à leur mobilier, à leurs bibelots, de cuisine, de chambre, de salon, à leur home. C'est aussi une largeur cl une solidité de dessin qui en effet rappelle Rembrandt, par sa simplicité et sa distinction robuste : dessin insaisissable en même temps, et inséparable du modelé, et concourant avec lui à planter ferme et d'aplomb son décor, maison, cour, enfilades de chambre, jardins ou vergers, el à mettre chaque objet, chaque être, dans son éloignement ou dans son rapprochement, dans son mouvement ou son immobilité. Voilà pêle-mêle quelques qualités, tant

morales que plastiques, dont l'effet est in ïdiat, simultané, sur l'œil et sur

l'esprit.

Kn poussant un peu plus avant l'analyse des raisons mêmes de ces effets, on remarque, en ce qui concerne les qualités picturales seulement, que la magie tient beaucoup à ce que Pieter de Ilooch possède un art toul particulier de faire sentir qu un corps solide r>| plongé dans une impalpable lumière qui en respecte la masse mais en enveloppe délicatemenl et en estompe à peine les contours. C'est à la fois une science et un don. car tel peintre qui connaît le mieux la

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théorie des valeurs, sur laquelle reposent tous ces merveilleux effets, ne pan iendra peut-être jamais à l'appliquer comme Pieter de Hooch, qui peutfort bien ne s être jamais mis en peine de se formuler quelque chose là-dessus.

M. Bracquemond propose une fort belle définition du dessin en général, et

qui est applicable en mê temps à la peinture quelle qu'elle soit : • C'est,

dit-il, le moyen artificiel d'imiter la lumière naturelle, toul dans la nature se mont ran I par la lumière, et par ses compléments, le reflet et l'ombre. ■ Seulement cette définition, parfaite comme constatation du bul du dessin ou de la pein-

ture, n'est peut-être pas suffisante quant aux différentes façons dont les dessinateurs ou les peintres s'efforcent d'atteindre ce but. En un mot excellente comme définition d'un métier, elle cesse d'être applicable à un art. Dans ce second cas, il faudrait, procédant d'ailleurs du même principe, dire : la peinture, en tant qu'art, est l'interprétation de la lumière naturelle. Car une imitation variant avec chaque esprit et chaque main, devient, bien que les règles demeurent immuables, une personnelle interprétation. Rembrandt imite certes la lumière et ses effets de la même façon que Hooch, celui-ci que Ruysdael, et les précédents que Van derMeer, mais tous emploient des moyens différents.

La manière de Pieter de Hooch est, dans toute la peinture hollandaise, une de celles qui se sont le plus rapprochées des effets exacts de la lumière, tmit en demeurant la plus inimitable. La définir matériellement et d'une façon technique n'est pas aisé et n'est pas de mise ici. La définir dans son aspect général est relativement simple : elle est caractérisée par l'observation et le rendu très heureux des effets de la lumière solaire la plus vive, réfléchie ou absorbée, dans un milieu égal, ou, dans certains cas, modifiée à des degrés inégaux dans différents milieux qui se succèdent et se contrastent. Les exemples vont mettre des idées sous ces mots. Prenons nos deux tableaux du Louvre. Ils sont justement excellents et viennent à point nommé en ce sens que chacun d'eux correspond sous la forme la plus simple à chacun des deux termes de la définition. Le premier sera la Partie de cartes, dont nous avons déjà parlé au point de vue de l'expression et de la {'me pointe de comédie. Outre ce plaisir d'esprit, vous éprouvez une grande jouissance avoir comment dans ce tableau la lumière du soleil, arrivant franchement par une des fenêtres, s'accroche aux aspérités dorées des cuirs gaufrés de la muraille, à des verreries, à une garde d'épée, à une broderie, au cadre d'un tableau ou d'un miroir, éclabousse une chevelure bouclée, miroite dans une étoffe, s'étale largement sur le dallage. Tout cela se passe dans une même pièce, dans un même milieu. Pourtant des différences sont créées par des causes accidentelles, telles que le rideau de la seconde fenêtre tamisant cette même lumière, le feu dont le reflet colore et avive le visage, les yeux, les dents de la gaie et piquante petite joueuse en robe rouge, etc., mais ce sont des modifications accessoires, et tout se passe, soit franchement, soit par des artifices insensibles, dans le même compartiment pour ainsi dire. Il faut passer. avec bien du regret, sur toutes les autres beautés du tableau, sur la richesse de la couleur, la justesse des mouvements, la charmante disposition des groupes, la parfaite cohésion de tout cela. Pieter de Hooch comme tous les grands peintres hollandais et mieux peut-être qu'eux tous, Rembrandt mis à part, possède l'art infini de nous intéresser pour des heures à des gens qui ne font rien d'autrement intéressant. Les commentaires les plus exquis d'une telle scène naissent toujours naturellement dans l'esprit de chaque spectateur sans

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qu'il soit besoin de lui raconter la pièce pendant qu'elle se joue devant lui.

Le second tableau du Louvre est encore pins simple de sentimenl et au moins

aussi attachant. C'est une femme dans une chambre, assise à une table avec sa

fillette près d'elle, puis une autre femme qui I raverse une coin- sur laquelle cette

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