LA LECTURE I> K LA LETTRE
chambre s'ouvre. Nous sentirez encore bien, et profondément, sans qu'on ail l'insolence de vous dire ce que vous devez éprouver, toul ce que ce motif si simple contient de paix, de douceur, de résignation à un bonheur végétatif. Ici il n'\ a même plus ces vifs rehauts de couleur du tableau précédent, de ces
ïOO HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
éclats d'or, de pierre précieuse, de salins vifs. Le brun, le rouge brunâtre, un peu de blanc et de bleu constituent toute la richesse; la lumière n'est pas éblouissante et folâtre dans ce coin un peu humide et claustral, mais elle y est toujours intense ; elle pénètre moins aisément dans cette habitation aux petites cours, aux humbles accès que clans la belle salle à larges et hautes fenêtres où des oisifs passaient galamment leurs loisirs. .Mais c'est égal, on devine tout de même qu'elle joue dehors, qu'elle enveloppe la maison, qu'elle descend malgré tout dans cette courette étroite et profonde comme un puits. Or, cette lumière est déjà étudiée dans deux actions très nettement tranchées, au lieu d'une seule dominante, comme dans l'autre toile. Elle est à deux degrés, peut-être même à trois, dans le cas où l'on consentirait à admettre qu'il y en a un sous-entendu : fa pure lumière du dehors, puis les deux autres étant : cette lumière modiiiée par les murailles rapprochées qui forment la cour, mais encore vive et abondante, et enfin, n'arrivant plus dans la pièce qu'à l'état diffus, et ne se distribuant sur les objets que par procuration. Voilà donc l'extraordinaire habileté de Pieter de Hooch. 11 n'est embarrassé par aucune des actions simultanées et opposées de la lumière, il la déduit avec une admirable logique, une justesse impeccable, aussi bien dans ses grands effets que dans ses petits accidents. Maintenant, ce que nous ne devons pourtant pas perdre de vue (car il ne faut pas s'attacher exclusivement aux beautés matérielles et ne pas tenir compte dis beautés de sentiment), c'est que ses plus étonnants tours de force n'ont jamais le caractère d'une simple amusette, et qu'il y domine toujours l'observation d'une âme bonne et simple. Si cet œil s'intéresse passionnément à la lumière, cet esprit ne se désintéresse jamais de la vie.
Des tours de force accomplis avec une aisance parfaite vous en trouverez de bien plus complexes encore dans d'autres musées, et vous ne vous en apercevrez que longtemps après, tant la chose vous aura paru simple, tant votre plaisir aura été giand de vivre dans l'intimité de toutes ces bonnes gens sans arrière-pensée. Au musée d'Amsterdam, ce sera par exemple, le célèbre Cellier, où dans une belle pièce dallée, une femme tend un pichet à une fillette en jupe longue et en beau bonnet brodé. Ici ilyaquatre ou cinq influences, contrastes, successionsou oppositions de lumière, dans des milieux différents: la pièce principale où se passe la scène, le cellier qui reçoit de la lumière à la fois de cette pièce et d'un soupirail profond, une seconde pièce baignée de jour, et dont la fenêtre ouvre sur une cour encore plus éclairée.
Or, rappelez-vous qu'avec six effets contrastés de lampes, de feux et de chandelles, Gérard Itou n'a fait qu'un tableau insupportable et puéril, tandis que tout modestement Pieter de Hooch l'ait de ce Cellier et de motifs analogues des tableaux divins. Il \ a donc là des beautés supérieures à celles du simple métier et des difficultés vaincues, si grandes qu'elles soient. S'il n'y avait que cela, on
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
le sentirait vite par la lassitude. Ce Pieter de Hooch a ('•!<'• indubitablement un brave homme et un grand homme: cela se sent trop bien au plaisir toujours nouveau que l'on ('prouve à ses tableaux presque sans action et débordants de vie. A Amsterdam encore il yen a une abondance. L'admirable Intérieur avec une femme faisant porter une lettre par un laquais, et la perte ouvrant sur un
VAX IIE» M E L R .
LE GEOGRAPHE.
canal dont on voit l'autre rive bordée de petites maisons blanches et vertes, toute la Hollande racontée par un coin de quai aperçu de loin. L'autre Intérieur, avec la mère qui, près de la cheminée où sèchent les langes, berce sur ses genoux le bébé en belle robe jaune, tandis qui bonne va, vient, balaye. Cet
autre Intérieur, plus admirable encore peut-être, où une femme en robe rouge,
jupe gros bleu, coiffe noire, cherche les bébètes dan- la M le chevelure de sa
petite fille; un chien est assis gravement: il \ a un panier près du lit, des cadres
au mur; une seconde pièce s'ouvre à gauche, avec un grand carré de lumière parterre, et cette pièce donne encore sur un petit jardin très ensoleillé. Que tout cela est intime et bon, et grand, et reposant!
Cette merveille enfin, de la Maison de campagne, où commodément assis, dans leur cour, en avant de leur jolie maisonnette à toit très ronge, tranchant sur le ciel très bleu, madame, encorsage rose et jupe jaune, presse un citron dans un verre, et monsieur, jeune, gai, affectueusement moqueur, pas inélégant dans son habit grenat à cul blanc, tient à la main une pipe d'un sou et regarde l'opération. C'est pour lui qu'on travaille ; les hommes sont égoïstes ; autour de cela règne la campagne, s'affairent sans hâte les servantes, et le ciel bleu plane sur la riante petite maison à toit rouge et à volets rouges.
Comme tousces gens'sont heureux, comme ils aiment la vie ! Comme ils sont bien chez eux, mères et fillettes, lionnes et caniches, maris et femmes! C'est là un accent tout particulier de l'œuvre de notre Pierre de Hooch. D'une autre façon, niais avec plus de pénétration encore qu'Adriaan Van Ostade, il a raconté les intimités sans orages. L'intérieur de Van Ostade, c'est le bonheur d'une famille déterminée. Les scènes de Pierre de Hooch, c'est tous les bonheurs, tous les petits bonheurs de la vie, pendant que le loup des mélancolies n'est pas dans le bois de Ruysdael et que le vent ne gémit pas tristement dans ses dunes. La vie galante ou joyeuse n'est pas tout à fait exclue de l'œuvre, comme le montrent le tableau du Louvre, la richissime Chanson à boire de la National Gallon- (car ne ehante-t-elle pas, la femme en admirable casaque noire et jupe rouge, que les deux hommes écoutent ou peut-être accompagnent en faux bourdon?), d'autres tableaux encore. Mais la vie tendre, silencieuse, à occupations lentes, forme encore la plus grande partie de tout ce petit monde, où même ceux qui font un peu la fête veulent être bien chez eux et s'amuser familialement. On sait que l'Angleterre la première s'avisa de la beauté des Pierre de Hooch et recueillit ses plus précieux tableaux. Ne serait-ce point, indépendamment d'un sens artistique fort sûr, parce que l'œuvre du peintre hollandais est par excellence la glorification du nveet home?
Nous ne pouvons songer à décrire tous les tableaux de Hooch que contient l'Angleterre, ni même les deux autres de la National Gallery, tous deux admirables, la Cour, le Verger, d'un si parfait sentiment de nature, d'une exécution si simple et si forte, ni ceux de Buckingham Palace; ni ceux de Francfort, de Munich, de Berlin, qui sont bien beaux aussi en leur genre, tous romans de vie paisible, histoire attendue et toujours nouvelle, tranquilles fêtes de lumière. Avec Hooch il y a toujours des surprises. Ceux qui connaissent presque toute son œuvre, mai- ne connaissent pas le Jeu île quilles de la collection JohnWalter, apprendraient encore du nouveau. Une petite résidence de campagne, avec un champ en dehors du jardin, de l'autre côté de la haie; dans le jardin même,
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tout planté de boulingrins, d'arbres taillés net et drôlement, de statuettes, el même de fleurs, des gens jouent aux quilles el d'autres les regardent, el d'autres causent entre eux. Point d'artifices de lumière dus à des contrastes d'ombre et de soleil. Ce tableau, comme la Maison de campagne d'Amsterdam, plus accentué encore, prend un intérêt puissant, mise à pari sa curieuse saveur de vie mi-bourgeoise, mi-campagnarde, rien que par l'extraordinaire qualité des couleurs dans l'air.
Il y aurait encore mille remarques à faire sur l'œuvre de Pieter de Hooeh, sur son esprit, sur sa finesse, sur la franchise de sa veine, les riches el inces-