JEAN GOSSAEBT. — PORTRAIT DE JEAN CARONDELET
préparation aura son utilité, niais à passer dessus bien plus rapidement. Pour nous, ils ne seront plus l'art flamand, ou ils ne le seront pas encore, ce qui nous est tout un.
.Mais lorsque la période nécessaire est passée, l'acclimatation devient nue naturalisation véritable, l'assimilation est une nouvelle nature. C'est pour cela que 1 assimilation des éléments étrangers apportés par les peintres d'Am ers et de Bruxelles étant devenue parfaite, Rubens, Jordaens, Van Dyck seront, avec un organisme tout différent et une physionomie absolument distincte et nouvelle, d'aussi grandsel d'aussi purs flamands que le furent Jan Van Eyck, Memling et Metsys.
Nous pouvons maintenant revenir à Metsys, mais celle anticipation était nécessaire pour bien comprendre ce qui va se passer, et bien se convaincre que
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Une transformation va s'accomplir: l'explication en est donnée. Elle sera applicable également à l'art hollandais, où les mêmes phénomènes se produisent, quelles que soient les différences d'accent, de climat et de circonstances.
La destinée artistique de Metsys est cependant singulière. Pour un peu elle contredirait tout ce que nous venons d'exposer, si l'on n'examinait pas de près ce
JEA.N GOSSAERT. — LES QUATRE MARIE REVENANT DU TOMliKAU DU CHRIST,
curieux phénomène. .Mcts\s ne semble avoir pour ainsi dire pas exercé d'influence personnelle sur l'école d'Anvers, alors que Mabuse, un grand talcnl mais un artiste de second ordre, en a exercé une considérable. Lorsque Metsys mourut, à peu près vers le même temps que Mabuse, on ne lil pas grande attention à sa disparition, et il ne semble pas avoir laissé un vide dans l'esprit de ses contemporains. De plus, on ne peut pas dire que son influence se soil exercée sur l'école d'une manière efficace. Il n'a pas l'ail d'élèves de grande importance;
ses élèves ce sont ses fils et ses neveux, et ils forment dans l'école flamande un élément négligeable. Quant à ses imitateurs, ils ne présentent pas plus d'intérêt, et c'est, comme toujours, par les côtés secondaires qu'ils l'imitent. Il ne sort pas de lui tel ou tel grand peintre, comme Rogier Van der Weyden de Van Eyck ou Memling de Rogier. Alors que devient toute la précédente théorie des caractères dominants de l'école d'Anvers et de leur incarnation dans Metsys? Elle demeure entière et la contradiction disparait si l'on remarque d'abord qu'il ne serait en aucune façon nécessaire qu'un artiste eût créé une école pour en demeurer le plus parfait et le plus éloquent représentant.
La contradiction cesse également si l'on reconnaît que les influences les plus fortes ne sont pas forcément directes, qu'il n'est pas de toute nécessité qu'elles s'exercent d'homme à homme, de maître à élève, de bouche à bouche. S'il est un grand nombre d'exemples de maîtres formant par l'enseignement direct, verbal, un groupe considérable d'élèves, un puissant noyau d'école, il est aussi des cas de grands artistes qui ont vécu et sont morts isolés, mais n'en ont pas moins exercé une aussi profonde influence, et donné naissance à des fils qu'ils n'auront jamais connus. Dans le premier cas l'influence se contrôle par des dates et des noms, par des années d'entrée dans un atelier et des années de sortie, des preuves de séjour ou de voisinage. Dans le second la sente mesure, ce sont les résultats.
Quelle que soit celle de ces deux explications de la contradiction apparente que présente la carrière de Metsys, il nvn demeure pas moins en possession de la place que nous avons cherché à lui assigner dans l'école flamande. I les peintres qui sont venus après lui, les uns se sont violemment écartés, et à leurs dépens, de l'exemple qu'il leur donnait encore, les autres ont, comme lui, su allier des aspirations nouvelles à des acquisitions anciennes. Mais QuentinMetsys les a tous sauvés à leur insu.
Metsys a-t-il été en Italie? est-ce avec lui que commence cet exode extraordinaire et quasi affolé de l'école anversoise? est-il le premier responsable vis-à-vis de celle école, des fâcheux résultats, de la fureur d'imitation, des abdications complètes de race et de personnalité que vit le xvi' siècle pour des causes diverses un peu partout : en Flandre, en Hollande, en France ? Rien ne saurait nous fixer à cet égard et les opinions sont à la fois trop partagées et trop peu appuyées de faits, pour qu'on puisse se prononcer. Mais le fait matériel du voyage en lui-même importe peu. Comment le contemporain de Mabuse et de Bernard Van Orley, l'ami d'Albert Durer, le cadet de Rogier Van der Weyden, enfin l'homme très instruit, très distingué, 1res au courant de ce qui concernait son art et tous les arts, aurait-il ignoré l'Italie, la peinture italienne, et les séductions puissantes qu'elle commençait à exercer sur les gens de son temps? Par conséquent, il n'y a qu'un intérêt purement biographique à savoir s'il a été de sa personne au delà des monts. Ce qu'il y a de légèrement emphatique et
JEAN GOSSAEKT. — JtSUi CHEZ SI MON L K I' II AU I SIEN.
théâtral dans certaines de ses œuvres (nous parlons bien entendu par comparaison avec .1 an Van Eyck ou Memling, car au prix des artistes qui vont lui succéder, il demeure vraiment simple et candide), ces accents, disons-nous, prouvenl assez qu'il n'a pas pu se préserver absolument de ce qui était dans l'air. .Mais l'ensemble de l'œuvre elle-même, sa netteté, sa saule parfaite, son caractère noblement et fortement flamand, démontrent aussi, ou bien qu'il était de trop bonne race pour avoir été vraiment troublé par l'art exotique, ou bien qu'il a été assez héroïque pour l'ignorer volontairement et avec passion, lie l'une et de l'autre façon, il demeure admirable.
Comme faits acquis de biographie, les éléments ne sont pas très nombreux. On connaît sans obscurité aucune la date et le lieu de sa naissance : Louvain, 1400 ; on ne sait pas exactement l'époque à laquelle il quitta Louvain pour aller s'établir à Anvers, l'our son éducation artistique, elle est thème à fables romanesques alors qu'on n'avait que l'embarras du choix entre les explications les plus simples. On sait à quoi nous faisons allusion : le miracle >i peu miraculeux en réalité) qui de forgeron et fils de forgeron le fit peintre :
Connubialis amor de mulcibre fecil Apellem.
» Il existe, dit le catalogue du musée de Bruxelles, deux traditions sur les circonstances dans lesquelles il renonça au travail du fer pour embrasser la carrière de la peinture. Suivant la plus répandue et la plus poétique, ce fut pour obtenir la main de la fille d'un peintre qui voulait que son gendre tut un artiste et non artisan. D'après la seconde, ce fut à la suite d'une maladie dont la convalescence lui donna des loisirs qu'il employa à colorier des images de dévotion. » Et c'est tout.
Rien de plus ridicule que ces deux explications qui se perpétuent d'âge en âge, et qui, docilement admises par le public, indifféremment enregistrées par les critiques, n'ont d'autre effet que d'entretenir les idées les plus fausses sur l'art lui-même.
lue maladie, voire une convalescence, n'a jamais été une circonstance favorable à l'éducation aussi difficile, patiente et compliquée, surtout en ce temps-là, que celle d'un peintre. De plus, c'est une médiocre et mince façon de devenir peintre, et surtout peintre à la parfaite façon de Metsys, que de colorier dans son lil des images de dévotion. L'on pourrait se livrer pendant des années à cet exercice anodin, sans jamais devenir peintre si peu que ce soit.
Il étail pourtant si facile et si naturel de se souvenir que Mets\s était né à Louvain, où il y avait une excellente production de peinture, à Louvain où les œuvres de Thierry Bouts étaient encore si intactes et si glorieuses, accessibles à tous, admirées cl étudiées de tous. Sa force de caractère, sa richesse de couleur,
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAIS!-
n'est-ce pas, qui sait? dans l'étude des œuvres de Bouts que Metsys 1rs n puisées? Quel qu'ait été son maître, ou même s'il n'en eut aucun, ne suffit-il pas pour un enfant bien doué et prédestiné à la peinture, d'avoir vu les tableaux de saint Pierre, les décorations de l'Hôtel de Ville?
.Metsys ne peul donc, au regard de cette absurde légende, avoir eu une éducation improvisée. L'autre légende est plus absurde encore. Elle a beau être ce
JEAN GOSSAERT. — LKS JUGES IN II '.Kl-.
qu'on appelle « poétiqua ». elle est positivement injurieuse puni- Metsys el pour toute l'école flamande. In homme qui se ferai! peintre par amour, quelle que soil lii toute puissance de cette passion, risquerai! de devenir un aussi mauvais
peintre <pie celui qui apprendrait la peinture en coloriant des images. Lai ir
détourne plutôt de d'étude qu'il n'y pousse; de plus, l'apprentissage d'un métier tel que celui du peintre, et du peintre qui à cette époque el dans ce pays, avait approfondi toutes les difficultés du dessin, toutes les ressources de la couleur,
est tellement long, que le mariage de Metsys aurait été à partir du jour où la terrible condition Lui fui posée, remis à une échéance Lieu peu rapprochée.
Mais ce qu'il \ a de [>lns grave dans la méprise, c'est qu'à l'époque où nous sommes, 1rs préjugés sur Lesquels repose toute la légende n'existent pas encore; on n'a, Dieu merci, aucune idée d'une distinction impérieuse entre l'artiste et l'artisan. Le peintre est un artisan lui-même, et heureusement ne s'estime pas plus ; l'artisan es! un artiste, el heureusement ne s'estime pas moins. La vérité, c'est que ceux qui se consacraient à un ail dès leur enfance et bénéficiaient de complètes et parfaites traditions, devenaient, sans effort, rompus et aptes à toutes le- besognes d'art. La vérité encore, c'esl qu'un véritable artiste et Metsys mérite bien, ce semble, un pareil titre, était alors doué de toutes les aptitudes techniques, el Ton en voyait plus d'un exceller dans divers arts. Il pouvait peindre, sculpter, forger, établir les plans d'une mai-un. la décorer de fond en comble. Los anciens écrivains flamands nous ont laissé ce témoignage précieux que Metsys, ('dait de plus qu'un forgeron el un peintre, un musicien habile, un Lettré, correspondant île Thomas Morus et d'Érasme. Cela jette un jour fort beau sur la carrière el sur l'œuvre de Metsys et nous dispense de nous intéresser au roman puéril qui pour un peu le ferait encore passer, comme il l'a fait Longtemps dans l'esprit des gens -impies, et même des autres, pour un brave ouvrier, ferrant le- chevaux aujourd'hui, et demain, tout soudain, par la seule vertu de L'amour, s'improvisanl le peintre impeccable du Poseur d'or, le grandiose inventeur el exécutant du triptyque de Sainte Anne!
Il faut au contraire que île telles l'aides disparaissent à jamais des histoires de 1 art, (jii il n'en reste même plus de traces et que L'on répète bien une' fois pour h m les à ceux qui voudront pénétrer l'esprit et la matière des œuvres d'art, que l'e\cellenee dans la peinture, chez Metsys comme chez les autres maîtres anciens, fut le résultat d'une longue et patiente éducation et que l'on ne devenait pas artiste, alors, comme aujourd'hui, par une grâce subite, par une toquade d'amateur. C'est ce qui assura aux œuvres' de ces maîtres une -i belle durée, tandis que celles d'à présent, nées de l'improvisation, sonl vouées au néant.
Metsys lui inscril en 1 iul comme maître dan- la gilde de Saint-Luc d'Anvers. Il avilit donc alors v ingt-cinq ans, el rien que cette indication aurait dû suffire, à défaut de l'examen de ses œuvres, pour l'aire comprendre que -nu éducation de peintre avait été non pas improvisée, mais huit à l'ait accomplie. La chronologie de -mi œuvre n'en reste pas moins difficile à établir, el les plus belle- de ses peintures i|ni muis mil été transmises appartiennent déjà à -mi âge mûr. Ainsi, la première date que nous possédons est 1508 pour l'Ensevelissement du Christ du musée d'Anvers: la Légende de sainte Anne esl de 1509; le Peseur d'or du Louvre esl daté de 1518. Le superbe portrait
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d'homme du musée de Francfort, qui avait longtemps porté la .lato de 1534