ANTONIO UORO. — LE NAIN DE CHARLES-QUINT
On pourrait aussi retrouver, à côté de ces peintres de transition, donl les tentatives malheureuses n'auront toutefois pas été absolument inutiles, quelques traces persistantes, chez certains, du génie propre de la race; c'est ainsi qu'à côté dr Pieter Aertsen, on peut mentionner Vinckboons Malines, 1578- Amsterdam, I(i2ti . qui avec ses -rênes populaires, naïvement et franchement
traitées, apparaît comme un des devanciers des fameux « petits maîtres hollandais » que nous allons voir assouplir la touche, échauffer la couleur, animer la présentation de ces sujets familiers.
Mais nous avons hâte d'arriver à un dernier maître, à un grand artiste qui représente à merveille en Hollande le beau et curieux phénomène que nous avons constaté en Flandre à la fin du xvic siècle : l'assimilation déjà parfaite du principe italien, et sa transformation en une richesse de plus. Ce maître c'est Antonio Moro, un des plus grands peintres hollandais, dont le nom est trop peu connu chez nous, et qui mériterait au contraire une des places les plus belles et les plus hautes. Anthonis Moi* van Dashort, né à Utrecht en 1512, avait- reçu les leçons de Scorel à Utrecht : puis il avait visité l'Italie, l'Angleterre, il était passé à Madrid (1551-1556) ; enfin il était revenu à Utrecht. puis à Anvers où il était le peintre attitré du duc d'Albe, et où il mourut en 1581. Or cette carrière voyageuse ne lui a point fait perdre les fortes qualités de sa race. Moro demeure un vrai Hollandais par la sobriété du caractère, l'observation physionomique, la richesse et la fermeté de la matière, et ce qu'il a pu s'assimiler de l'art italien, tant par l'enseignement de son maître que par ses voyages, ne fait que se tourner au profit de son œuvre au lieu de l'altérer profondément, comme nous l'avons vu chez les artistes qui précèdent.
Un portrait d'Antonio Moro, c'est une peinture puissante autant que simple, soignée autant que magistrale. Rien n'\ est négligé, el pourtant le grand caractère y domine. L'admirable dessin des mains, l'accentuation forte et parfaite des traits physionomiques, la beauté du traitement des costumes, enfin l'intelligence des attitudes significatives, très variées et toujours très parlantes suivant le modèle. voilà qui concourt à faire de t'es portraits les œuvres de beaucoup les plus belles de toute la première école hollandaise.
On peut au Louvre avoir déjà une forl grande idée d'Antonio Moro avec ce que nous possédons : les portraits présumés de Louis del Rio et de sa femme légués par M. Duchâtel. Toutes les qualités que nous venons de signaler s'} trouvent, el la grandeur simple du caractère s\ allie à une finesse et une richesse de peinture des plus remarquables. Ils ont même cela de précieux et d'assez rare, que ces très belles effigies se détachent sur un fond de paysage. Il y a aussi au musée, un admirable poitrail du Nain de Charles-Quint, avec un gros chien, une œuvre saisissante, et que les musées étrangers mettraient en place exceptionnelle, tandis que chez nous, il est relégué à des hauteurs que la vue atteint difficilement. El pourtant quelle fierté de dessin, quelle simplicité de couleur, quelles qualités d'observations el de force !
Au musée de La Hâve, il n'est personne qui n'ait été' frappé aussi de la beauté du Portrait d'un orfèvre, en noir avec des manches rouges : c'est en effet un des plus saisissants et des plus tiers morceaux d'Antonio Moro. Mais c'est à Madrid
I1L0ES1AERT. — ADORATION DES BERi.ER-.
qu'on pt'iil faire de lui Pélude la plus approfondie. Qu'il suffise de savoir que ce musée privilégié possède treize admirables portraits de souverains, de dames, de seigneurs, île bouffons, qui devraient lui valoir une place dans l'histoire de l'art, voisine de celle d'Holbein, sinon égale. Parmi ces chefs-d'œuvre, il faudra du moins citer le portrait de la Renie Marie d'Angieterre, femme de Philippe II, représentée assise, une rose à la main ; ceux de Philippe II, de l'empereur Maximilien II, du bouffon Pejeron, avec la déformât ion des jambes si sincèrement rendue, etc., etc. Antonio Moro rend à l'art hollandais l'inappréciable service de lui révéler de nouveau sa conscience. Il précède, dans le portrait, Frans Hais et l'annonce majestueusement. Le prestigieux peintre de Haarlem ajoutera à l'artdu portrait toutes les merveilleuses ressources de sa verve, mais il n'atteindra pas une si haute tenue, quelque admirable que soit son œuvre. De Moro à Thomas de Keijser, et de celui-ci à Rembrandt, le chemin se fait tout naturellement, tout logiquement sans qu'on s'en aperçoive pour ainsi dire. Les riches apports de l'art italien, si malencontreusement employés tout à l'heure, sont transformés par l'assimilation. Le phénomène est accompli. Nous n'aurons plus maintenant qu'à entrer de plain-pied dans l'école hollandaise en ce qu'elle a de plus complet, de même que nous sommes arrivés, pour la Flandre, jusqu'au pied de liubens sans effort. La place d'Antonio Moro est donc, comme on voit, singulièrement belle : c'est une place de défense et de salut ; l'art hollandais, à travers des vicissitudes analogues à celles que nous avons notées dans le pays voisin, peut avoir, grâce à Moro, conscience définitive de lui-même.