CHAPITRE VIII
Rubens. — Ses maîtres. — Ses prédécesseurs immédiats. — Ensemble de l'œuvre. — Essai de remarques sur son dessin et sa couleur. — Sun pathétique : L-i Montée du Calvaire; le type de Madeleine. — Les portraits et les paysages.
Donc Kubens est un grand peintre et un des plus grands qui aient jamais existé etqui doivent exister jamais. Seulement, avant d'approcher de son œu\ re, avant de se trouver entraîné par ce spectacle extraordinaire, d'en avoir subi la magie, on ne doit pas oublier que s'il est en lui-même un admirable phénomène, il est aussi, de par ceux qui l'ont précédé, un admirable résultat. Il s'impose et domine par une nature comme on en \il rarement d'aussi comblées de dons, niais d'autre part il y a en lui del'âmede la race, il \ a du métier et de l'esprit de tous les maîtres qui vinrent avant lui, qui travaillèrent, semble-t-il, pour lui, de même que lui, réuni à ses devanciers, a travaillé encore pour former d'autres peintres bons ou mauvais, grands ou médiocres, pa>-és déjà ou encore à venir. 11 a reçu et augmenté, magnifiquement, un patrimoine, plus encore qu'il n'a fondé un empire. Son rôle n'est pas moins grand et n'est pas moins beau pour cela. Il y a même plus : surgissant instantanément coin me il est, sans devanciers, sans la lente formation de l'école, sans les grands maîtres qui, dans celle école, se sont aussi comme engendrés les uns les autres ainsi que dans les généalogies bibliques, enfin Rubens produit d'une génération spontanée, serait un monstre incompréhensible et déconcertant. Traduisant, résumant, incarnant les aspirations, le tempérament, les conquêtes de toute une race, il est un couronnement logique et superbe.
Ainsi, quelque profonde admiration que l'on puisse éprouver pour son œuvre, non seulement cette admiration ne saurait faire oublier les grandes œuvres des VanEyck, des Bouts, des Weyden, des Memling et desMelsys, mais encore elle s'augmente et s'éclaire de leur connaissance. Et, pour tout dire d'un moi.de-
hommes lois que Rubens n'ont rien à redouter de la vérité ; elle ne les diminue point.
Quelque importance qu'ait dans le développement même d'une école artistique l'ensemble des é\ énements politiques ou sociaux, ces considérations ne suffisent j > a s à expliquer complètement un homme Ici que Rubens. Toutefois cette indication ne peul être passée sous silence, que la Flandre, profondément agitée et épuisée, retrouvait en 1598, sous l'archiduc Albert et l'archiduchesse Isabelle, un semblant d'équilibre, une paix, une liberté et une prospérité relatives sans doute, mais 1res appréciables après de cruelles secousses. Ainsi quelques années seulement après la naissance de Rubens, qui devait vraiment retrouver et rétablir l'équilibre dans l'art flamand, celte sorte de restauration artistique était préparée par la vie même du pays.
L'art, d'ailleurs, ne s'était jamais complètement arrêté, nous l'avons vu, sur cette terre privilégiée. Au moment même où Rubens allait entrer en scène, des peintres excellents, tout en subissant encore l'influence étrangère, retrouvaient partiellement, ou ramenaient peu à peu, les véritables traditions de la race. Enfin les plus dévoyés quand ils oubliaient les formules artificielles et se laissaient aller à une simple et franche observation, produisaient parfois des morceaux dignes du meilleur temps. C'est ainsi que Frans Fions lui-même, le plus frappant exemple, rachète tout ce qu'il y a de faux dans la grande Chute des Anges, par le seul et admirable portrait d'un fauconnier, du musée de Brunswick. Là, c'esf l'insupportable gêne d'un homme qui force son talent à rendre des choses que sa nature ne seul pas au fond: ici, c'est la tradition du grand, du simple et du naturel, qui demeure.
L'est un précieux morceau que ce portrait: l'homme est barbu, coiffé d'un chapeau, vêtu d'un pourpoint tailladé : sur le poing il tient l'oiseau : l'autre main qui porte le panier, a le pouce passé dans une des taillades du vêtement: l'expression An visage est de calme et de décision. Si nous nous arrêtons à celle peinture, c'est que, vu son auteur, elle prouve mieux que bien d'autres que la tradition de bien peindre s'était conservée en dépit des fluctuations du goût.
D'autre part, de grands artistes ou des maîtres pleins démérite vivent et produisent encore lorsque Rubens fait résonner ses premières œuvres comme autant de coups de tonnerre. Michel Coxcye n'est pas mort depuis forl longtemps; Rubens enfant a pu et dû connaître le maître qui avait du moins soigneusement copie legrand retable des Van Eyck à Gand, si dans son œm re personnelle il avait apporté des préoccupations différentes. Martin de Vos, Jérôme Francken étaient plus immédiatement encore les contemporains du jeune peintre. Enfin parmi ceux dont nous n'avons pas encore parlé', il est des artistes de grande distinction, et il en est aussi qui doivent être l'objet d'une considération particulière, n'étant rien moins que les maîtres de Rubens.