R I B EN S. — VOH. TR A 1 TS II E S E S FILS
mal du témoignage de la raison. D'ailleurs, voici encore llubens peignant un
portrait, un paysage, une figure nue, et ce simple morceau satisfait non seulement les yeux, mais l'esprit, autant que la plus riche composition, le drame le mieux déduit. A quoi lient cela? (l'est qu'il n'y a pas là seulement le caprice d'uni' virtuosité, mais encore uni' façon spéciale de sentir et de rendre, qui prime même la beauté matérielle de ce morceau. Rubens est ému à sa manière, penseur à sa manière; et il va de soi que l'émotion et la pensée d'un être aussi puissant, aussi riche de force, de santé, et de satisfaction légitime de soi-même, ne peuvent être les mêmes que celles d'un maladif, d'unélégiaque,d'unmécontent, ou d'un renfermé. Ce Flamand, qui déjà de race était doué d'une vision vermeille des êtres et de la nature, a de son long voyage en Italie rapporté l'indestructible notion de la lumière, de la grande mimique, de l'éclatante harmonie. Que pon juge à quelle intensité, à quelle expansion pourront se monter la combinaison et l'exaltation mutuelle de pareils besoins et de pareilles facultés. Aussi dans ce qui est la méditation et la simplicité chez Rubens, les esprits tempérés et les talents circonscrits trouveraient-ils de quoi se tailler leurs plus grandes exubérances. Quand il veut exprimer les émotions les plus déchirantes, les plus tragiques douleurs, il le fait avec des moyens qui pour les autres sont un langage de fêle et pourtant il est plus que qui que ce soit superbement tragique, ému, douloureux et déchirant. On ne saurait tenir trop de compte de ce phénomène pour bien comprendre Rubens ; on le retrouve chez de rares artistes et seulement chez les très grands: le renversement des habituelles conventions qui font qu'en peinture, ou en musique, nous attachons telle signification, joyeuse ou triste, à tel ton, à telle mode, à tel instrument. Beethoven exprime parfois les idées les plus hères, les plus héroïques et les plus troublantes dansun scherzo au rhythme précipité et aux harmonies brillantes. D'une manière peut-être plus frappante encoreet plus tangible, Rubens trouvera dans des couleurs splendides l'expression la plus propre, suivant sa conception, à rendre toute l'horreur d'un martyre, toutes les irréparables douleurs d'un grand deuil.
La religion, la légende, l'histoire, l'allégorie, le portrait, le paysage, la grande décoration ornementale, tels sont les principaux thèmes sur lesquels revient sans cesse son génie de peintre, et qu'il varie à l'infini, sur un nombre certainement assez ample, mais pourtant limité, de sujets. Mais cela ne suffit pas à ses besoins d'artiste : Itubens est architecte décorateur, sculpteur même, car on retrouve dans son inventaire quelques pièces d'ivoire, un Christ, une Venus, etc.. de son invention; il est ordonnateur de fêtes, inventeur de cartons de tapisserie, illustrateur de beaux livres, lettré excellent et qui a de qui tenir par son père, et par son frère aîné. Philippe Rubens, qui est un véritable érudit. Rubens serait général et ingénieur s'il le fallait, comme Léonard de Vinci ; les sciences physiques et naturelles ne le laissent pas imlillérent ; il collectionne les pierres gravées, les camées antiques, les tableaux des vieux maîtres flamands ou italiens. En un
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 141
mot, dans la première partie du xvif siècle, il apporte tous les appétits et toute la puissance, toutes les aptitudes aussi, d'unhommedu xvi".
Pour son caractère, il est plein de netteté, de grandeur et de simplicité. Il est très séduisant malgré l'allure grand seigneur, el on ne songe pas à chicaner à un tel homme ses privilèges, son immense fortune, sa supériorité en un mot. tant il porte bien tout cela. Ce qui le rend vraimenl grand, on ne sauraittrop le remarquer, c'est qu'il place son art au-dessus de tout et qu'il ne lui sacrifie rien. Le mot célèbre : « Je m'amuse quelquefois à être ambassadeur, » a-t-il été réellement prononcé, ou n'est-il qu'une de ces phrases qu'on a tout le temps de faire entrer dans l'Histoire après la mort de ceux auxquels on les attribue? Lu tous les cas, il est complet et significatif comme résumé de toute une vie: tout ce qui a été en dehors de son métier de peintre, n'a été. en réalité, pour Rubens qu'un amusement. Je ne parle pas de sa vie privée, qui est simple et digne, et qui dans les dernières années prit quelque chose de retiré et d'un peu attristé. Les derniers actes de sa vie politique semblent avoir été mal inspirés, et l'on dirait qu'il a bien, comme cela lui a été un peu reproché, pris trop aveuglément les instructions de ses protecteurs contre ses compatriotes, bien qu'il ne crût pas desservir ceux-ci. Rubens était lion Flamand et d'ailleurs des artistes de cette trempe couvrent leur pays de trop de gloire pour qu'il ait le droit de compter avec eux. Quoi qu'il en soit, les cinq années qui s'écoulèrent de 1035 à la mort de liuliens, dans le château de Steen qu'il venait d'acheter, furent pour lui comme une définitive retraite, non point de l'art, car il lit encore de belles et grandes œuvres, mais de la vie publique et d'apparat.
Avant de dire quelques mots de son œuvre, et qui seront malheureusement trop brefs comme ce qui concerne l'homme lui-même, il est hou de faire aussi une allusion aux rapports artistiques de Rubens avec ses contemporains. L'influence qu'il a exercée sur l'école flamande est immense ; quelques-uns des plus grands peintres de son temps et qui ont leur tempérament propre, leur oeuvre bien à part et bien originale, paraissent au premier coup d'oeil, un peu comme ses tributaires, tant son rayonnement est impérieux; quant aux autres, à ceux qui ne sonl ni Van Dyck, ni Jordaens, ni Téniers, ils le suivent pas à pas, mais à distance, et ils disparaissent véritablement dans son sillage.
Cela nous amène adonner une indication nécessaire sur lapart malériellede ses élèves et de ses contemporains dans son œuv re. Elle a forcément quelque importance quant à la quantité de production, aucune quant à la qualité. Si extraordinairement taillé qu'il fût, Rubens n'aurait pas encore pu suffire tout seul à la besogne. Plus d'une toile importante fui préparée d'après île petites esquisses qu'il donnait et qui. consen ées, sont souvent parmi les bijoux de son œuvre ; mais cette petite esquisse était si arrêtée. >i excellente, ne laissant rien de vague quanl au mouvement, à la couleur, et à l'expression même, enfin elle était un point de départ si
complet pour le grand tableau, qu'elle ne laissait plus aucune initiative ni invention aux collaborateurs; ils n'avaient guère qu'à se montrer dociles. Rubens revenait là-dessus, donnait la chaleur, l'éclat et la souplesse à celle œui re vraiment sienne. On juge combien de temps il lui fallait pour cela quand on voit avec quelle rapidité de grandes pages, tout entières de sa main, ont été visiblement exécutées du premier coup. 11 convient donc de ne pas faire trop grande la part des élèves et collaborateurs ; elle fui et demeure secondaire, et un fait palpable tranche définitivement la question : ils firent des Rubens sur les indications du maître tant qu'il vécut, pas un seul ne fut capable d'en faire après sa mort. Sous sa direction, ils ne font que le seconder, entrer dans sa main, pour ainsi dire; lui parti, ou bien quand ils travaillent pour leur propre compte, ils retombent dans le médiocre, et leur personnalité ne se révèle pas à leur avantage.
Rubens, indépendamment du charme instinctif, immédiat de sou œuvre, a donc apporté dans l'art flamand quelque chose de très considérable, mais d'inimitable au fond. Nous pouvons déjà dire que Rembrandt nous fournira la même remarque: entre de tels maîtres et leurs imitateurs, il n'y a d'autre ressemblance que les côtés superficiels, à fleur de peau, la grimace pour ainsi dire, mais il manque toujours chez les autres le véritable accent, l'affirmation de présence qui tient lieu de toutes signatures et garanties pour l'œil exercé. Il faut ajouter, ([ne quelque soin que l'on puisse prendre de chercher à définir par les mots en quoi consiste cet accent spécial, il est en réalité indéfinissable, et que rien ne saurait remplacer le plus rapide regard jeté sur la peinture même. D'une façon générale si l'on cherche à préciser ce que Rubens a ajouté au patrimoine des grands flamands depuis Van Eyck jusqu'à Metsys et depuis celui-ci jusqu'aux autres beaux peintres du xvi" siècle, on verra d'abord (pie c'est une façon de sentir plus mouvementée et une façon d'exprimer plus rapide. Pourtant ce n'était pas le mouvement qui faisait défaut ehe/ces maîtres et en particulier chez Metsys; nous en avons même constaté les incontestables exagérations. Mais c'était un mouvement réfléchi, el pour ainsi dire à froid. Chez Rubens, au contraire, il paraît plus vif que la pensée même du peintre, et il esl la conséquence dulangage rapide et entraînant qu'il a adopté. De là les particularités très frappantes du dessin et de la couleur.
Ce n'est pas bien entendu dans un chapitre de précis que l'on aura la présomption de définir en quelques lignes le dessin de Rubens. Il importera de faire remarquer, pour mettre sur la route de celle étude ceux qui voudront, que c'est un dessin d'interprétation el de sensation personnelle, e1 non pas d'observation directe. Delà, l'éternel malentendu de ceux qui déclarent le dessin de Rubens incorrect. Son point dedépart et sa nature même rendent inutile et horsde propos cejqu'on appelle la correction, c'est-à-dire une certaine exactitude littérale et terre à terre de tels détails ou de tellesproportions. Ce dessin, étant un langage
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 143
que le peintre se crée pour son usage, pour ses besoins, ef suivant sa manière