RI'IIK NS. — LA VISITATION
I>ans la Fable, dans l'histoire profane, ce sonl par centaines encore des inspirations semblables, et nous ne pourrions, quelque force qui nous soit de passer
à d'autfes considérations, nie pas citer le sauvage tableau du musée de Madrid, le Banquet de Térée. Le mouvement fou de Procné qui s'avance vers Térée, qu'elle vient de rassasier des membres cuisinés de son lils. tenant à la main el comme jetant à la facedu roi la tête coupée de l'enfant, toul celadans un désordre d'objets de table brusquement renversées, de fureur et de haine d'une part, de dégoùl terrifié de l'autre! C'est en de telles toiles qu'il faul voir, étudier, comprendre le génie de Italiens, qui est de frapper, d'entraîner par des moyens qui chez tout antre artiste forçant son talent, et n'ayant pas l'envergure exceptionnelle de ce tempérament, paraîtraient du violent et grossier mélodrame.
A l'étude de ces accents tragiques qui sont véritablement ce qui domine l'oeuvre de Rubens, qui sont peut-être le plus dans sa nature et qui ont toujours le plus vivement secoué les hommes, il esttemps de faire succéder quelques indications sur ce qui l'a en même temps et à part à peu prés égale, le pins occupé et séduit, ce qui est dans sa sensation immédiate, ce qui émane de lui aussi aisément que les impulsions pathétiques, c'est-à-dire les impulsions de fêtes et de triomphes. Ici, on ne saurait vraiment pas faire de sélection justifiable, et les quelques toiles qui pourront être citées maintenant ne doivent pas être prises pour les plus typiques, mais simplement pour celles que le hasard ou le goût impose momentanément à notre souvenir.
Dans ces spectacles, dont la fable et l'allégorie fournissent souvent mais non pas exclusivement le thème, la nudité féminine tient une place considérable et c'est là. véritablement, une des grandes joies du peintre. La chair \ est comme le reste un décor. Il est presque impossible pour l'écrivain qui a le Louvre à sa portée, Rubens lui eût-il donné de beaucoup plus complètes et plus vives secousses d'art dans les musées étrangers, de ne pas avoir d'abord présente à la pensée la série de l'Histoire de Marie de Médicis. Sans doute, rien que par ce qui précède, ou pourrait deviner que ce n'est pas là Rubens tout entier, que l'allégorie systématique, que l'ingénieuse et pompeuse flatterie, n'ont pas enfanté des œuvres d'un jet aussi hardi, aussi complet, des œuvres aussi conquérantes que celles où le pur récit, l'évocation passionnée d'un fait oud'unefête entrent pour la plus grande part. Toutefois il serait absurde et injuste de tenir en secondaire estime cette suite superbe, pour la raison trop répandue et trop peu expliquée, qu'elle n'est pas de la main de Rubens jusqu'au dernier coup de pinceau. La main de Rubens est partout, dans le point de départ le plus précis, ain^i qu'en témoignent les précieuses petites esquisses dont la Pinacothèque de Munich possède la plus grande partie, connue dans l'achèvemenl et le dernier coup donné à chaque grande composition, comme aussi dans certains inimitables morceaux que pas un élève de Rubens et collaborateur ne pourrait avoir exécutés, fût-il le plus habile, le plus rompu à la pensée du maître. Nous ne disons pas : fût-il Van Dyck, puisque les années d'élaboration de la série 1621
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à 11)2.*), sont justement celles des voyages d'Antoine en Angleterre et en Italie, et qu'il ne revint à Anvers qu'en Ib^.'i. ce qui rend assez problématique la constatation que certains ont pu faire de son talent dans diverses parties... La marque de Rubens est également dans les magnifiques étoffes, dans les airs de tête qui sont à lui, qui sont ses types, dans le ruissellement des llaninies. des nuagesel des eaux, dans les grandes parties de nu enfin, et dans toute la tenue générale de l'œuvre.
Qui aurait peint, pour prendre quelques exemples, les riches et brillantes ligures des Parques, et le royal couple de Junon et de Jupiter; les Grâces, dans l'éducation de Marie de Médicis ; les admirables Naïades et les Triions tout baignés des vagues, un des plus parfaits poèmes de chair dont Rubens, en termes explicites et par lettre authentique, se soi! déclaré satisfait; la ligure de Marie de Médicis qui vient de donner naissance à Louis XIII, tout alanguie par les douleurs de l'enfantement, une des plus belles et des pins complètes exécutions de Rubens avec le mouvement delà lête, la chair nacrée de la gorge, de la poitrine, des bras merveilleux, les pieds croisés, d'un dessin el d'un modèle sans rivaux. la riche draperie violette qui couvre les genoux de la reine, tout cela si beau, si accompli que l'on n'a plus d'yeux pour quelques autres parties du tableau qui sont remarquables; el toul le tableau de l'Olympe : le paysage dans le Voyage aux Ponts-de-Cé; les figures monstrueuses et caricaturales de l'Envie, de l'Ignorance et de la Médisance dans la Félicité de la Régence; les rameuses, la mer. la figure de la France, dans la Majorité de Louis X1I1; la terrible invention de la chute de l'hydre, dans la Réconciliation; la Fureur el l'Envie dans la Conclusion de la Paix; enfin le Temps et la Vérité dans un des derniers numéros de la série, ligures qui tiennent tout ce que permettait la petite esquisse que nous possédons? Nous pouvons donc nous montrer fiers de nos Rubens même avec leur littérature recherchée, leur apparat, leur architecture ronflante, la déclamation de certaines parties mimées. Ils donnent tout un côté de l'artiste, certes pas le plus émouvant, le sujel le comportait-il? mais nos Rubens sont des Rubens. A côté de la mythologie, de l'histoire, de l'allégorie de cour, le Nouveau Testamenl a encore donné tout naturellement au peintre un thème de grande richesse et de décor tumultueux : nous voulons parler de \ Adoration des Mages, thème sur lequel il existe un groupe imposant de variations à peu près aussi belles les unes que les autres. Nous avons l'heur d'en posséder une, une typique et fortement concentrée, dans son format relativement plus modeste que les autres. C'est cette Adoration que l'on a placée, pour lui l'aire honneur, hors de portée de la vue dans le Salon Carré. La belle institution que celle de ce « Salon Carré »! Il suffit qu'un tableau v soil accroché, parait-il, pour que l'on reconnaisse à ce signe (pie les conservateurs le tiennent pour un des chefsd'œuvre de la peinture. Après cela, il n'a plus besoin d'être vu ; pourvu qu'on le
sache dans cette salle, il n'importe qu'il soit en mauvaise lumière et qu'on le devine à grand'peine près du ciel.
Ces Adorations sont plus ou moins peuplées et éclatantes, plus ou moins minutieusement exécutées, ou enlevées en un petit nombre de joyeuses séances comme celle du musée d'Anvers. Elles sont toujours un prétexte aux divertissements favoris de Rubens, étalages d'étoffes et de riches armures, d'armes, de bijoux, de foules pressées, contrastes de carnations fleuries et de chairs rouges ou noires, barbes d'argent et d'ébène, chevelures d'or. Les trois Mages y sont toujours dépeints à peu près de même façon, mais costumés à loisir : le Mage Grec avec sa longue chevelure et sa barbe blanche est tantôt vêtu de rouge, de jaune ou de violet; il est grave et respectueux; le Mage d'Asie est plus farouche, mais non moins luxueux, avec ses étranges accoutrements, les boucles noires de ses cheveux, la nappe noire de sa barbe; enlin l'Ethiopien, lion et robuste nègre, est parfois sérieux et roule des yeux que l'on jugerait féroces, si l'on ne l'avait pas vu plus souvent encore, dans les autres Adorations, souriant tendrement ou riant à large bouche et à dents blanches, dans sa contemplation du nouveau-né.
Devant ces tableaux et devant tous ceux où les mythologiques légendes lui ont apporté les plus riches thèmes à fleurissement de chairs, on comprend à merveille que si Rubens s'amusait « quelquefois » à être ambassadeur, il s'amusait encore bien plus tout le reste du temps, et tout le jour, à être peintre. Les admirables ligures de femmes blondes et roses, potelées et puissantes qu'il multiplie dans les scènes joyeuses ou dramatiques, mais toujours éclatantes, telles que les Jugement de Paris National Gallery), la Bataille des Amazones Munich . les Nymphes surprises par des satyres Madrid , et bien d'autres encore où elles apparaissent souriantes ou prises de peur, triomphantes ou hurlantes, sont vraiment la chose propre de Rubens. il en a fait son domaine et sa création. Domaine qu'il a pu empruntera Titien en se l'assimilant profondément comme tout ce qu'il s'est assimilé, mais qu'il a importé dans l'ail flamand et qui s'est liiiin é sans héritiers après que lui et Jacques Jordaens disparurent.
On aurait toujours trop à l'aire et d'ailleurs la besogne serait à deux tranchants, si l'on se préoccupail de réfuter ce qui a été écrit avant vous sur un maître, et qui choque votre propre sentiment. Mais il est pourtant difficile de ne pas sourire de la conclusion d'une célèbre notice de Théophile Silvestre où il est dil que les « femmes de Rubens n'ont pas d'âme » et que, parmi « ces sirènes de théâtre, ivresse et châtiment de l'homme sensuel, » il n'en est pas « dont la physionomie sublime nous rappelle ces héroïnes qui sauvèrent les nations, ces mères fortes qui donnent à la patrie les penseurs el les martyrs, ces anges de la famille puissants et doux, tour à tour penchés sur le berceau de l'enfant, le lit du vieillard, le grabat du pauvre». Sous couleur de raison, il n'a jamais été rien écrit
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de moins raisonnable, d'abord sur IUibrns, il est à peine besoin de Le dire, mais sur toute la peinture en général. La même boutade pourrait s'appliquer aux femmes de Titien. <le Corrège, de Léonard de Vinci, moins faites encore qu'aucunes pour être des héroïnes ou des garde-malades; elle peu! s'appliquer aux Vierges de Memling elles-mêmes qui sont autant éloignées de la terre que les femmes de Rubens sont poussées en pleine terre. 11 n'est jusqu'à la statuaire grecque et à ses pins parfaites créations <pii ne tombe sous le coup de ce blâme. 11 nous semble, et cela nous étonne un peu, en entendant un homme de ce siècle ainsi parler de Rubens, retrouver Diderot s'écriant que les Amours de Boucher sont incapables de réciter leurs leçons et de tiller du chanvre. Reprocher aux plantureuses et claires femmes de Rubens de ne pas se plier aux utiles, touchantes et nobles besognes de la vie, est pousser la morale pratique un peu loin, et équivaut à faire un grief aux roses de ne pas se manger en salade. Dans les bacchanales, le plaisir de Rubens à faire éclore de belles couleurs et des formes plantureuses en mouvement, atteint son paroxysme. Là encore c'est son interprétation de la Aie, et certaines de ces pages abondent en large et puissant comique. Le rire, une note déplus chez Rubens. mais encore montée à sa taille, un rire énorme et déconcertant un peu comme celui de messire <iargantua. Les Triomphe de Silène des musées de Londres, de Munich, d'autres encore, l'Ivresse d'Hercule du musée de Dresde, présentent de ces formes débor dantes, de cescouleurs rnbicondes.de ces mouvements grotesquement titubants, qui sont des choses M'aiment réjouissantes et magnifiques et semblent des variations de Rabelais sur les peintures des poteries antiques. Rubens n'\ dépasse sans doute pas Jordaens quant a la sensation de chair, quant à l'admirable et puissant étalage de la brute dans sa splendeur, mais il lui demeure toutefois supérieur par la ri eh esse de l'imagination, par l'ai --a née avec laquelle il la née ces bacchanales dans un mouvement tourbillonnant.
El à côté île la gaieté, des prix de beauté, des ripailles mythologiques, ce sont, encore des batailles de chair, des Enlèvements de Saôines, des Filles de Leucippe enlevées par Castor et Pollux, de terribles Combats d'Amazones Munich) où les combattantes, précipitées du haut d'un pont, teintent et remplacent l'eau de la rivière par le rose de leur corps et le rouge de leur sang. Parfois encore les scènes mythologiques affectent une allure romanesque el du genre ■ < héroïcomique « alliant une galanterie et une bravoure italiennes aux plus plantureux régals flamands : tel le Persêe délivrant Andromède musée de Madrid . Enfin c'est aussi une extraordinaire fantaisie qui n'a pas d'analogues dan- les autres temps et les autres écoles, comme celle Bacchanale au musée de l'Ermitage, où par un trait qui est bien dans le goûl de Rubens, on voit, létanl leurs mères faunesses, de petits faune- déjà barbus, d'horribles el comiques petits monstres enfants à tète d'hommes.
Dans tout ce spectacle qu'y a-t-il? Seulement de la fantaisie, du décor, du lève de sensualité picturale ? Pas seulement cela ; il y a surtout de la vie, mais de la vie ressentie et interprétée d'une façon spéciale, par un tempérament unique. Là Rubens pourrait être considéré comme se lançant en plein rêve, en pleine griserie de sa propre nature, avec la vie seulement pour prétexte. .Mais, quand il se donne mission de rendre ce qu'il voit, ou de rapporter simplement des choses de son temps, en un mot quand il portraiture, est-il le même que quand il raconte et invente? La question vaut la peine d'être étudiée et on ne saurait terminer par l'étude d'un fait plus intéressant.
Or Rubens apporte la même ampleur, il imprime aussi fortement sa marque, agrandit par la même imagination, transforme et illumine par la même couleur. Pourtant il est véridique à sa façon et ilestpeu juste, comme l'ont fait quelquescritiques, de lui refuser la faculté de rendre un accent vrai et typique de ses modèles. De ce qu'un artiste comme lui met surtout dans toutes ses oeuvres, fût-ce dans un portrait, ce qui est en lui-même, sa propre sensation et sa propre vision, il ne s'ensuil pas qu'il ne nielle rien de ce qui est en ses modèles. Un pareil portrait est toujours à la fois objectif et subjectif. Sans doute avec un tempérament aussi fort, aussi impérieux que celui de notre maître, on peut s'attendre à ce que la part de subjectivité s'affirme toujours et prédomine, mais un si bel œil et un esprit si net doivent aussi forcément saisir les traits les plus caractéristiques de l'objet. L'art intervient alors et donne à l'œuvre sa beauté et sa fleur. C'est pourquoi les portraits et les tableaux purement de nature que Rubens a exécutés ne sont-ils aucunement négligeables, et au contraire un portrait de contemporain, un paysage, une scène de l'époque, sont-ils faits pour passionner ses admirateurs au même litre que les plus grandes compositions.
Les poitrails, que nous prenons d'abord, puisqu'ils constituent le type le plus simple de cette catégorie d'œuvres, ont élé jugés par Fromentin un peu comme des œuvres éphémères, indifféremment exécutées, et, ne laissant dans l'esprit aucun souvenir. Les grands portraits de Munich, ceux de Madrid, VHélène Fourment du musée de l'Ermitage, les portraits du Bourgmestre Nicolas Itockox etde sa. femme , Ad?nenne Perez, font paraître ce jugemenl bien hâtif et superficiel.
Il y a d'abord dans les portraits de Rubens, ce caractère vraimenl précieux et important, qu'ils expriment, aussi bien «pie l'a jamais fait peintre flamand, la race flamande, dans son type, sa carnation, sa structure, son esprit même. A cet égard les poitrails des Rockox que nous citions à l'instant sont des merveilles indépendamment de leur beauté d'exécution. Les nombreux portraits d'Hélène Fourment sont encore les plus caractéristiques et les plus parfaits de la Flamande qui aient jamais été produits. Celle forte saveur de type et de race ne se trouve pas plus accentuée dans les plus grands prédécesseurs, fût-ce dans les Van Eyck, dans Memling ou dans \lets\s. Peut-être
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le portrait de Marlin Niewenhoven par Memling est-i] seul supérieur aux grands portraits de Rubens. Pour le reste, les autres peintres sont trop particularistes,
et bien que plus saisissants dans le détail, leurs portraits el leurs types sonl peut-être moins expressifs dans la synthèse; Antonio Moro si on le rattache à la Flandre par -un séjour à Anvers est trop imperturbable, Van Dyck esl trop
cosmopolite. Le seul portrait d'une Dame de la famille Boonen, au musée du Louvre, bien que n'étanl pas de première importance dans l'œuvre, permet de dégager les caractères de la Flamande telle que la voit Rubens. Les grands \eux admirables, avec leur expression peu compliquée, la chair transparente, la bouche rouge, fine et fièrement dessinée, toul cela se trouve indiqué, rendu avec force, el une véritable pénétration dans ce portrait de hame, qui est peut-être selon d'autres autorités que celle du catalogue, celui de Suzanne Fourraient, belle-sœur d'Hélène, et qui serait déjà le propre original du célèbre portrait de Femme au chapeau de poil de la .National Gallery. Le caractère est encore plus frappant quand on se trouve en présence des grands portraits d'Hélène Fourment, autres encore que notre délicieuse esquisse du Louvre, ou des portraits de familles. Hélène Fourment en brillants atours au musée de l'Ermitage, nue et à demi couverte d'une pelisse au musée de Vienne, en Sainte Cécile h BerlinJ en Madeleine dans une admirable petite toile d'argent, de gris, et de vert tendre au modeste et riche musée de Dulwich collège, près de Londres, bien d'autres images encore de l'épouse et de la femme cent fois peinte et toujours admirée, voilà où Rubens s'affirme non seulement, grand peintre, mais encore grand observateur, car ce qu'il a observé c'est ce qu'il y a de vraiment significatif et de supérieur dans le modèle. On en peut dire autant du superbe Portrait d'un savant, à Munich, de la Famille Arundel, des portraits du Seigneur de Cordes ci de sa femme Jacqueline de Castres, celle-ci, Flamande au possible dans les yeux, dans la coupe du visage, dans l'attitude même, quoique ce ne soit en apparence qu'une attitude de portrait: puis encore, à Vienne, les Fils de Italiens, et à Munich de nouveau, le portrait de Rubens lui-même avec sa première épouse Isabelle Brandt. Rubens est aussi magistral que jamais dans ces grands et beaux portraits, sévères d'exécution, nobles comme des scènes.
Nous en arriverons ainsi à parler de certains tableaux où il a exprimé' h sa façon la vie de son temps, les modes de son temps, depuis les riches personnages qu'il fréquentait, et sa propre vie élégante et relevée, jusqu'aux gens du peuple et des campagnes, dont en certains moments de caprice et de verve, il a eu la curiosité d'interpréter à sa façon les allures et les jeux. En ces genres, le Jardin d'Amour du musée du Prado, Rubens et Hélène Fourment dans an jardin du musée de Munich, la Kermesse du Louvre, la Ronde de paysans du Prado, sont -es morceaux les plus curieux ou les plus entraînants. Un a tant écrit sur la Kermesse eu elle-même, on l'a tant et si bien décrite, on en a même si bien dégagé certains systèmes philosophiques qui n'étaient peut-être pas dans l'esprit de Rubens, qu'il parait inutile de faire une l'ois de plus tournoyer les mots et de dire le caractère de chacun îles paysans d'après la façon dont il- dansent, boivent ou s'indigèrent. Toutes ces choses sontconnues, tout le nécessaire a été trop
souvenl affirmé, sauf peut-être la remarque essentielle que le vieux Brueghel n'étail mort que huit ans avanl la naissance de Kubens, el que celui-ci lié avec son petit-fils, connaissait sans doute une grande quantité de ses œuvres et les admirait profondément. Qui sait même les importantes leçons que Kubens a pu tirer de l'étude de ces œuvres pour le maniement des gris, des bruns, des rouges? En ce qui regarde le sujet lui-même, admirablement composé el mouvementé comme il l'est, Rubens a peut-être assoupli, enrichi ses réminiscences, mais à proprement parler, il n'a rien inventé. C'est une superbe arabesque faite de souvenir, mais qui ne contient rien de plus que les véridiques cl épiques observations de Brueghel. Ce n'en est pas moins une page magnifique et une œuvre précieuse, comme tout ce que Kubens a pu l'aire avec plaisir. Mais Kubens esl certainement beaucoup plus lui-même dans les 1res curieux tableaux de genre dont nous avons cité deux exemples. Le voici en beau costume, comme il devait être toujours, conduisant vers son pavillon d'architecture pompeuse, sa petite épouse Hélène qui prend une attitude mutine. Il l'ait le liras rond el la belle bouche; des bosquets el des boulingrins, des paons qui se pavanent dans le jardin; un tableau où Kubens a mis avec une évidente complaisance ses belles manières d'homme distingué, sou élégance de cavalier et sa satisfaction d'homme riche, une page élégante et affectée, qu'on ne peut regarder sans sourire car elle est ingénue comme une confession et musquée comme une chose de modes d'autan. Dans le .limita des Amours, c'est alors la quintessence de ces distinctions, de ces élans sensuels etlangoureux, de ces romances dont la chair forme le couplet, et quelques compliments alambiqués comme des allégories, le refrain. C'est d'ailleurs d'une merveilleuse exécution ; toutes ces femmes assises dans des poses diverses, en grands atours, et, qui ressemblenl presque toutes à Hélène Fourment, ('•coulent complaisamment dans des bosquets ou près de fontaines essentiellement rococo, les fadeurs enflammées que leur débitent des cavaliers auxquels une centaine d'années plus lard Watteau donnera sa grâce riche aiis-à. mais impertinente el svelle. Tout cela est d'une fraîcheur charmante île couleur : Kubens a pris un évident amusement à multiplier les Ions tendres et chatoyants, à caresser finemenl les petites figures, à répandre de l'air et de la galanterie dans le passage.
Il esl h grand el si varié paysagiste ! Nous trouvons plaisir à finir par là une esquisse bien in coin pie le de m m œuvre ; mais que Ion ne croie pas qu'il \ ait là une gageure ni un désir de singularité, à avoir si mal observé' les gradations et à parler de ces choses presque légères, presque dédaignées, et en tous les cas très peu appréciées encore, après avoir agité tant de sujets grandioses. Cela semblerait linir le spectacle par la petite pièce; mais il n'\ a pas île petites pièces dan- le spectacle que donne Kubens : tout porte la marque de la richesse de la force cl de la grandeur et l'on peut indifféremmenl passer des plus grandes
œuvres aux plus légères esquisses avec le même profit, puisque l'artiste y est présent à un égal degré. Rien que le paysage où se déroule la Kermesse, ou encore ce paysage immense, lumineux et terrible où se passe la scène fongueuse du Tournoi que l'on qualifierait presque de romantique deux cents ans avant le romantisme, un tableau étonnant par l'imagination et la bravoure de cette facture sommaire el sûre, ou bien encore le paysage de VArc-en-ciel, ou enfin et surtout ce merveilleux petit Paysage (n° 208) avec son effet rapide, insaisissable du soleil parmi les nuages, rien que ces quatre indications, au Louvre, de Rubens pavsagiste, seraient fertiles en révélations si l'on se décidait jamais à réunir dans une seule salle ou dans une seule galerie, comme à Munich, touies les œuvres que nous possédons de lui. Cela formerait un ensemble écrasant, au lieu de laisser les toiles comme elles sont, dispersées sans effet et sans profit. Mais il est d'autres paysages bien plus extraordinaires encore. C'est, par exemple, cette forêt toute en panaches, du musée de Rruxelles. ayant pour prétexte une Chasse de Méléagre, un tableau que Rubens avait jugé digne d'orner sa maison, et qui est d'une fougue et d'une grandeur dont rien ne peut donner idée ; puis les paysages de Windsor, dont un de neige, une note inattendue dans cette œuvre; puis encore le Chariot du musée de l'Ermitage; les autres paysages de la galerie Lichtenstein, du Prado, de Dresde, de Munich. Ruhens pavsagiste! mais ce serait une étude, à elle seule, qui révélerait un artiste considérable, imprévu, inconnu.
Qu'il nous suffise de l'avoir simplement signale et qu'on nous laisse ne pas conclure, désespérant d'avoir pu dans une si rapide revue donner la plus pâle idée de cet être spécialement créé, devant lequel il n'y a pas à faire de philosophie, et qu'il faut accepter tel qu'il est, incompréhensihlement rohuste et vermeil.