F II A N S BALS ET S A F E M M E
plus spécialement le pays; ces vertus étant une conséquence du sol, plus même que des événements
Est-ce tout?Pas précisément. On pourrait croire, en effet, s'il n'y avait que cria, que l'on va se trouver en présence de tableaux d'un bonheur sans mélange, de gens qui se mirent dansleur richesse et s'engraissent dans leur quiétude bien gagnée. Mais de même que les Hollandais ont à lutter incessamment contre la mer pour conserver jusqu'à leur propre sol, de même, une fois la victoire remportée, ils auront encore beaucoup à faire pour maintenir les libertés acquises.
A l'intérieur comme à l'extérieur, ils auront de grandes guerres à soutenir, et c'est ce qui leur donnera cet air bouillonnant, délibéré, hardi, qui ne jure point du tout avec leur câline naturel, mais le relève et lui donne ce bel accent de vie cl de hardiesse qui se remarque notamment dans les grandes peintures de FransHals. Et voici la seconde l'ois déjà que l'occasion nous serait offerte de profiter d'une transition toute naturelle, de ces considérations générales à l'étude de ce maître.
Il nous faut auparavant finir notre portrait. L'habitude des affaires et la réussite dans les aventures, l'esprit pratique par conséquent, et aussi le tour calme et méditatif de cet esprit observateur et calculateur, lui ont donné une certaine causticité très particulière. N'allez pas vous méprendre et croire que ce soient là des gens lourds et épais, parce qu'ils sont posés, tranquilles et satisfaits. Le Hollandais est un des peuples les plus moqueurs qui soient, moqueur à froid, moqueur impitoyable, ayant tout à fait le sens du comique. Aussi, son art, si on veut bien le remarquer, est essentiellement gai. Rembrandt lui-même a eu ses railleries qui étaient terribles. Mais la Hollande a donné à l'art pictural une forme qu'il n'a pour ainsi dire revêtue nulle pari, du moins aussi parfaite. Il y a un grand comique qui est aussi profond parles couleurs, les mouvements, les attitudes, les situations, que notre Molière l'est par les mots et les scènes dramatiques, et cet homme, c'est Steen. Et à côté de lui il y aura encore des hommes d'une gaîté charmante, qui n'en auront pas l'air, qui prépareront et masqueront leurs effets, de telle sorte qu'ils se produiront après coup, et avec beaucoup plus de sûreté et d'intensité. .Mais cette gaîté a tant de formes! Elle ira de cette abondance steenesque à l'imperceptible ironie d'un petit peintre de conversations du bon ton ; elle aura aussi la verve bruyante et magnifique de Hais, que voilà encore revenu. Ile toute façon, ce qu'il faut remarquer, c'esl que cette gaîté hollandaise est infiniment plus profonde et frappe plus juste que la pantomime flamande dont nous n'avons pu nous empêcher de constater le superficiel. Tout est-il dit? Si cela était, nous aurions tracé là le portrait de purs matérialistes, de gens pratiques et terre à terre, d'habiles conquérants sur place, et ce ne serait peut-être point assez pour leur mériter toutes les sympathies. Pour ne point le dire longuement, nous n'en devrons pas moins insister sur un dernier Irait, cl ce sera la flamme qui animera celle matière. Le Hollandais esl aussi singulièrement ouvert aux choses de l'esprit, il va forl loin dans la hardiesse des conceptions, et quand il a bien réfléchi, il m; s'effraie d'aucune consé quence. Aussi, chez lui, de grands philosophes, de grands savants se sonl trouvés à l'aise pour penser mieux que partout ailleurs nous en >avons quelque idiose : ce n'est pas à Paris (pie Frans liais a lait le portrait de Descartes . Il y a de grandes entreprises commerciales, de fortes associations civiques, mais aussi de puissantes universités. Les chaires de Leyde n'ont pas moins d'importance que
KCOI.KS II. AMANDE ET ll< il.l.AM» AISE.
le pori d'Amsterdam. Quand il meuble son esprit, le Hollandais le veui aussi bien meublé que sa maison. Ainsi la science vienl achever le tableau, lui donner encore une tenue pins belle, el les grands capitaines, les marins intrépides, les
bourgeois belliqueux, voisinent avec les docteurs très habiles, ou simplemenl les pères île famille exemplaires.
Le répertoire es) immense; les portraitistes sonl nombreux; ceux que l'on connaîl le pins ne sonl pas toujours les pins admirables, el dan- les salles d'Amsterdam pin- d'une image simplement étiquelée - Ecole hollandais* arrête longuement par la facture non moins que par le caractère. Commenl I lire
HISTOIItE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
un choix? Chaque hôtel de ville, chaque hôpital, chaque asile ou béguignage possède un ou plusieurs tableaux de corporations, de régents, de bienfaiteurs'. Tout eela est forl beau, raconte la race jusqu'au moindre détail, révèle une excellente pratique de peinture. Il faut pourtant, par quelques noms et quelques exemples, montrer comment cet art atteint son plus haut degré de souplesse et d'éclat.
On voil s'accentuer la tendance, après la manière hautaine et imperturbable, d'ailleurs si superbe d'Antonio Moro. vers une peinture plus intime, plus familière ou plus humaine. Cela ne se dégage pas d'ailleurs sans peine ni sans temps.
THOSIAS DE K E I J S E R .
PORTRAIT D H c i M M E
Les successeurs immédiats d'Antonio Muni, c'est-à-dire. Aert Pietersen (1550- 1612), Cornelis Ketel (1548-1616), Michiel van MiereveH (1567-1641), son élève Paulus Moreelse 1571-1638), Jan Van Ravesteyn (1573 ? -1657) n'ont point encore atteinl l'extraordinaire intensité dévie que l'on admirera chez Hais el chez Rembrandt. Mais il \ a de bien belles pages dans leur œuA re, et aussi dans celle d'artistes encore antérieurs ou à peine connus. C'est ainsi que l'on voit avec autant d'étonnement que de plaisir un véritable ancêtre de Frans liais eu Dirck Barentsz (1534-1592) de qui le inusée d'Amsterdam a deux tableaux de portraits : Réunion de gardes civiques et les Mangeurs de Chaôot, vraimenl remarquables d'aisance et de relief pli\ sionoinique. Il est Mai de dire que Barents/ a été longtemps à l'école de Titien. l&sSix syndics de la Halle aux draps d'Amsterdam d'Aerl Pietersen, datés 1599, et la Leçon d'anatomie du If Egbertsz, dont
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nous avons déjà parlé (datée 1603 , son! des peintures qui nous pourraient arrêter longuement si la matière n'était pas si vaste. Mais il l'aul les recommander à ceux qui visiteront le musée d'Amsterdam. On ne saurait trop dire combien d'excellents peintres préparent l'avènement de ceux qui arrivenfau suprême renom.
VAN D E H H i: L S I
I'iiIITBAITS .
Mierevelt est lils d'un orfèvre de Delft; il étudie à Utrecht, et revenu à Delft, il se crée une grande réputation, grâce aux innombrables portraits qu'il exécute, tous pourtant d'un soin parfait, d'une propreté scrupuleuse. Il n'\ a pas d'autre terme. Ces portraitistes étaient vraiment alors des photographes extraordinaires, cl même quand ils se distinguent, comme Mierevelt, liavesteyn ou Moreelse, seulement par des qualités précieuses mais non géniales : la netteté, la <•< n i ïsci < -î i<< ■ , la fidélité d'observation, et un métier très exercé, on ne peut qu'admirer leur précision, leur sûreté de main ; c'étaient des ouvriers parfaits. Les nombreuses imagos qu'ils mil laissées el dans lesquelles rien ne saurait être
critiqué tant au point de vue du costume que de la physionomie, forment un recueil où l'on peul puiser toujours avec intérêt, car il est d'une grande variété, et avec sympathie, car tout \ est fort, sincère et sain.
11 faut encore citer particulièrement des portraitistes vigoureux et précis comme Teunissen (vers le milieu du xvie siècle), Cornelis Van derVoorti 1576-1624 et Joris Van Schooten. Ce dernier est surtout très inattendu et très saisissant. C'esl une surprise et un grand plaisir d'art de voir au musée de Leyde ses tableaux de gardes civiques. Par leur couleur puissante, leur modelé et leur dessin énergiques et tiers, ils lui font une personnalité très indépendante, et il ne ressemble ni àFransHals, ni à Rembrandt. Il ne semble pas s'être beaucoup éloigné de Leyde il v est né en 1587, y a fait ses études de peinture et y est mort en 1651), mais il a si peu de rapports avec l'école minutieuse, léchée et froide de cette ville, qu'il doit avoir vécu très à part, du moins artistiquement. C'est pour cela qu'il est fort peu connu, et il mériterait de l'être très bien.
L>e même Nicolas Elias, ou plus exactement Claes Elias/. Pickenoy, né à Amsterdam en 1590 et mort entre 1650 et 1656, devrait être fort célèbre, même au milieu de cette abondance d'excellents portraitistes, alors qu'a survécu la célébrité de certains très médiocres peintres de genre. C'est pourtant de date assez récente que l'on commence à savoir qu'il y a de lui, au musée d'Amsterdam. de- portraits et des tableaux de corporations bien plus beaux, bien plus virils et plus richement peints que ceux de son élève Van der Helst, qui a conservé pour lui toute la réputation. Ee Banquet de gardes civiques du capitaine Jacob Bâcher, la < 'ompagnie du capitaine Matthijs Willems Rœhorst, le magnifique Portrait de Martin Rai/ vous regardant en face, et bien joyeusement levant son verre. voilà entre autres despeintures que l'on n'a sans doute négligées qu'à cause d'une abondance de biens. Soyez assurés qu'une étude très complète, très détaillée, abondamment illustrée, du portrait en Hollande pendant toute cette période qui est à cheval sur le xvi" et le \\n siècle, serait d'un liant intérêt d'histoire, d'humanité et d'art, et qu'elle révélerait quantité de choses aussi peu connues qu'elles sont dignes «le l'être.
Ce ne sont pas les notes originales qui y manqueraient, ni les tempéraments vraiment curieux et primesautiers. Voici encore deux artistes qui se présentent entre autres, et dont les œuvres sont aussi intéressantes que possibles à rencontrer. Le premier est Worner Van Valckert, un peintre et graveur né, on pense, à Amsterdam, et on ne sait guère en quelle année de la fin du xvi siècle. Il \ a des tableaux de lui datés de 1625, Hi27. etc. ; en 1635 il peignait sur faïence dan- le- ateliers tle Delft. Or. parmi les tableaux île régents, etc., que conserve de lui le musée d'Amsterdam, les cinq tableaux, réalistes entre tous, de la Aie à ['Hospice des Enfants abandonnés sont parmi les peintures du temps demeurée- le- plus étranges et les plus \ ivantes, en même temps qu'elles arrêtent
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JSI
par une couleur, une interprétation du mouvement et de l'expression qui ne ressemblent en rien à ces sortes de compositions officielles, où règne toujours, même chez les plus habiles, un peu de convention. L'entrée des enfants, l'enre-
gistrement îles pauvres, les distributions de pain, d'argent, d'habits, la visite des pauvres, vraiment tout cela avec, par surcroit, un très beau métier que nous n'avons plus malheureusement de notre temps, c'est notre peinture naturaliste près de deux cent cinquante ans avant la lettre.
Le second curieux personnage esl toul à fait différent, etbeaucoup hésiteraient à le classer parmi les portraitistes ; on aimerait mieux le considérer sans doule comme un peintre dalle-mie. ou de genre, ou de genre allégorique, peu imporle. Pourtant, ce sont les portraits qui sont bien le prétexte et la cause de ses œuvres. Il est un peu plus connu chez nous, tout au moins de nom, parce que noire musée possède de lui une œuvre qui attire par sa bizarrerie et son côté amusant autant qu'un peu énigmatique. C'est Adriaen Pietersz Van de Venne, dont il n'est personne qui n'ait remarqué au Louvre la petite peinture. Fête donnée à /' 'occasion dune trêve. Il est charmant, ce petit tableau avec son mélange de dames, de seigneurs, de musiciens, d'accessoires, de ligures allégoriques; c'est un papillotement de couleurs, de petites figures spirituellement i xécutées, de toutes sortes de détails amusants et recherchés. Mien que Van de Venne soit bien complètement un homme du xvn" siècle, étant né (à Delft) en 1589 et n'étant mort (à la Haye) qu'en 1001, c'est une peinture qui a conservé tout l'accent spécial au xvi°. L'allure de ses petites ligures, la manière dont les costumes et les accessoires sont touchés, l'idée même des compositions, tout cela parait presque un anachronisme, à moins que les dimensions restreintes de ces menus ouvrages ne trompent un peu sur leur caractère. Quoiqu'il en soil c'est une noie tout à fait à part que ces allégories parfois très compliquées, comme la Pèche aux âmes du musée d'Amsterdam, allégorie des négociations avec les Espagnols pendant la trêve de douze ans. Ce sont en même temps, et surtout, des prétextes à nombreux portraits, pour lesquels Vande Venue parait avoir été très recherché. Enfin, il y a aussi de pures réunions de portraits, mais très agréablement groupés et mis en scène : les princes d'Orange, le roi de Bohême, etc.. parcourant à cheval la campagne, allant à la chasse, visitant des kermesses, etc. Bref, ces peintures, qui n'ont pas une grande portée philosophique ou physionomique, sont du moins de fort drôles de petits bijoux.
Enfin, avant d'arriver, forcés que nous y sommes par la chronologie, au grand portraitiste de Haarlem, il y a lieu encore de signaler, plutôt pour s'en débarrasser, Gérard Honthorst (1590-1656), qui a vraiment tous les défauts d'italianisme qui lurent le propre de l'école d'Utrecht ; il ne mérite guère le semblant de célébrité qu'il a conservé. On le cite généralement parmi les peintres remarquables de la période de transition entre le pur xvic siècle et l'époque glorieuse de Rembrandt el des autres. Mais ses scènes de genre plus ou moins caravalesques ne montrent guère que des grimaces lourdes, exagérées, sans le moindre mérite physionomique. Si nous l'avons mentionné ici, c'est que, du moins comme peintre de poitrails, il a beaucoup plus de sobriété et de tenue, ainsi qu'en témoignent les portraits princiers du musée d'Amsterdam : Frédéric. Henri, (iuillaunie 11 d'Orange, etc. C'est de la peinture nette, franche, ûuide, pas très harmonieuse peut-être, mais claire et bien venue. On peut encore citer l'.oinelis
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Janson Van Ceulen (1590-1665), un peintre de portraits correct el de peu;d caractère; enfin Wybrandtde Geest (1590-1659), qui épousa la belle-sœur d
Rembrandt, el peignil de grands portraits d'une bonne tenue, mais sans rien <|ui rappelle Rembrandt lui-même.
Dans tout ce que nous venons de résumer, règnenl l'attention, le soin, la force, la paix du métier, la crânerie au besoin. Mais toutes ces honorables, el même fort riches qualités auraient-elles suffi à jeter sur l'art hollandais une incompa-
rable gloire, si un homme c'était pas venu, el n'avait mis dans le portrait une profondeur de philosophie, un mystère d'exécution sans précédent, et si un autre n'avail jeté sur la perfection même du métier acquis et préparé par de longues générations d'ouvriers éminents, le prestige éclatant d'une folle joie de peindre? Le premier, nous le connaissons, ou du moins nous avons essayé de le connaître, c'est Rembrandt. Le second c'est Frans liais.
Comme l'effet produit par les peintures de Frans liais esl fort vif, et tout de première impression, il se peut faire qu'on l'aime ou qu'un ne l'aime pas, mais il surprend toujours et il ne laisse jamais indifférent. Allons tout droit à llaarli'iu. Ce n'esl que là qu'il est possible de le connaître, et ce n'est qu'après l'y avoir au qu'on aie droit de le juger. Si l'on fondait en effet une opinion sur ce que nous possédons de lui au Louvre, c'est-à-dire le médiocre et usé Portrait de la famille Beresteyn, les deux autres portraits, supérieurs toutefois, et même la Bohémienne et le Portrait de Descartes qui sont du moins deux beaux morceaux, celle opinion serait forcément fausse. On ne connaîtrait de Hais, ni la couleur, ni la facture, ni la verve, rien enfin. Nous sommes donc à Haarlem, et voici, dans la salle où nous venons d'entrer, des yeux vils qui nous regardent, des bouches qui s'ouvrent pour nous parler, ou pour proférer des éclats de rire sonores. Cela sent la vie, ici ! Une vie bruyante et gaie de jours de fêtes, de jours de revues, où les tètes se montent, où l'on se redresse sous l'uniforme, où l'on se donne beaucoup de mouvement et où l'on mérite vraiment de bien boire après avoir noblement paradé. .Mais quel cliquetis de verres et de fourchettes ici, et quels toasts ! cl quelles cordiales plaisanteries jetées par dessus la table! Et là, quelles allures martiales, à côté, avec le drapeau de la compagnie déployé, les écharpes qui tranchent de joie et de soie sur le costume sobre, les chapeaux en tète, leurs larges bords cavalièrement retroussés. Ces veux gais, attentionno. vivants: ces barbes et ces barbiches, ces teints transparents et blonds de jeunes hommes, vermeils et bien nourris d'hommes mûrs, coriaces et tannés de vieux solides. En vérité tout cela est la vie même; on chercherai! cenl laçons de s'exprimer et c'est toujours à ce mol qu'il en faudrait revenir. Il n'y ;i rien qui soit plus près de nous que cette peinture; c'est une rencontre saisissante d'êtres qui vous observent, vous interrogent, se meuvent. Il n'esl point de plus complète illusion, mais il faut se hâter d'ajouter qu'il n'en est pas (le plus loyale. Un vulgaire trompe-l'œil est toujours dû à l'emploi de moyens grossiers, sommaires, et peut être réussi par le plus maladroit ouvrier iiui se sera exercé à ce puéril et plat métier. Ici les ressources mises en œuvre sont les plus variées el les plus délicates, et elles sont employées en pleine lumière, sans hypocrisie ni déguisement. L'artiste dit tout ce qu'il sait: il travaille au grand jour. Il n'a qu'un seul secret, si l'on entend par le secret d'un peintre la chose qu'il possède en propre, à l'exclusion de tous -es
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rivaux, et qui le rend absolument inimitable : c'est sa merveilleuse lutbilelé. Jamais peintre quel qu'il soit n a été aussi habile et aussi preste, cl surtoul ne s'est moins défié de son habileté. Là est une des plus grandes forces de Frans liais. Nous avons bien vu Uembrandl doué d'admirables facultés de soudainetéqui éclatenl dans ses dessins, dan- ses gravures, dans certains traits délicats ou fulgurants de ses peintures. Mais il se défend le plusqu'il peut d'ètrehabile; ou plutôt il ne se permet de l'être que Lorsqu'il est sûr que cela fera bien, ou ne pourra pas l'aire mieux, liais, s'il se contraignait le moins du monde el pour quelque objet que ce soit, cesserait d'être lui-même. Là esl peut-être la différence
VAN [JEU HELST. — PORTRAIT DE 1 ■' i: M M ! .
entre un grand artiste et un surprenanl artiste. Cependant il y a toul de même quelque chose de plus que cela chez Frans liais. C'est un \ irluose extraordinaire, mais ce n'est pas seulement un virtuose. A de- portraits d'une exactitude extrême il est arrivé à donner du style et un grand style, et concilier'ainsi deux qualités qui semblent se contredire. C'esl qu'il y a véritablemenl des vertus spéciales inhérentes à la bonne peinture el que grâce à elle et en elle le style et le réalisme peu\ eut se rejoindre.
Mais il \ a encore une autre raison, un des dons les plus rares, el que Frans Hais possède au plus ha u I degré. Il esl doué d'un tael infini, un tael égal a son habileté, et qui justement donne a celle-ci toul son prix. Nous entendons par laque >i Mal- possède une main extrèmemenl souple, agile cl sûre, une main qui peindrai! avec n'importe quels outils et n'importe quelles matières, il a aussi
un œil admirable, et dans l'espril cette décision et cet à-propos singuliers que nous nommons tacl à défaul d'un autre mol qui rende mieux notre pensée. Cet œil voit les choses avec une netteté parfaite, avec une précision qui est d'ailleurs indispensable à un vrai peintre et qui est la forme la plus accomplie de la faculté de mémoire. l>e plus, il voit ces objets, ces êtres au moment qui est le plus significatif, qui les montre sous leur jour le plus caractéristique: il voit les hommes, dans leurs attitudes, dans leurs mouvements, dans cet insaisissable éclair d'un instant où ils se ressemblent le plus à eux-mêmes. C'est alors que la main agile et docile joueson rùle;elle fixe, toutes proportions gardées, non moins rapidement que l'œil perçoit. Lorsque l'image est juste au point, lorsqu'un accent de plus alourdirait ou fatiguerait l'œuvre, l'esprit intervient et tout s'arrête net sur son ordre. Savoir s'arrêter en temps voulu, voilà une des plus belles qualités de Crans liais, et une des plus raies chez les faiseurs d'oeuvres d'art quels qu'ils soient ; ni trop ni trop peu, el l'un est aussi difficile que l'autre. Tel est tout le secret de notre peintre, et c'est pour cela que tout parle chez lui, que ces mains sont si bien agissantes et d'une action si variée, que ces visages ont tous une intensité de vie, el de la vie propre à chacun des modèles, non pas d'une vie factice communiquée par le peintre suivant une formule toute faite el bonne pour tous indistinctement. C'est parce qu'il n'a pas de sxslèine. en un mot, que Crans liai se joue ainsi de toutes les difficultés.
Il ne donne rien de plus que ne lui fournit la vie elle-même, et l'on pourrait le considérer comme le plus strict des réalistes ; mais le jet rapide du dessin, la lionne humeur et la justesse de la touche, la joie évidente (pie l'homme a éprouvée à chiffonner des étoffes, à déterminer en quelques touches un accessoire, une garde d'épée, à retrousser une moustache qui s'effile ou s'ébouriffe, à mettre une étincelle dans un regard, à grouper tous ces gens dans un tohu-bohu plaisant, à faire entendre beaucoup de bruit dans sa mise en scène, toutes ces choses donneront toujours à une peinture réaliste une saveur d'art fort précieuse. Encore une fois nous serons amenés ici à considérer qu'un beau tempérament, et on ne saurait dire combien celui-ci est beau, généreux el rare est dans la nature un fruit presque aussi précieux qu'une belle pensée. Une main féerique est une merveille pour noire plaisir de spectateur, tout comme esl une merveille impuissant cerveau. L'on dira que lesgrands penseurs sont plus importants pour l'humanité que les grands^ irtuoses. Mais dans la peinture, qui est un a ri matériel, qui ne repose, en si m une, que sur des combinaisons de lignes el de couleurs qui ont un sens par elles-mêmes en dehorsde l'idée poétique ou philosophique que l'on peut} ajouter, ii n grand \ irtuose apporte toujours un inappréciable enseignement, el ce n'esl pas chose commune. Ou'\ a-t-il de [tins, intrinsèquement, dans les tableaux de gardes cr\ iquesdeFrans liais, quelespersonnagesdeson temps, dans leur costume, dans leur milieu? Rien, sinon peut-être plus d'entrain
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que d'autres artistes, gens posés ou timides, n'en auraient pu mettre. Qu'y a-t-il de singulier et de recherché dans la matière même de cette peinture? Ici, absolument rien. On ne saurait dire qu'il \ a un Ion rare, ou même une finesse d'harmonie, dans ces rapprochements très francs, non vulgaires sans doute, niais sans
véritable ini[>ré\ u. liais n'a pas un de ces systèmes de colorations qui rendent >i feconnaissables et en même temps si originales certaines personnalités artistiques. Il ne m 'lit être original que par -a franchise. \ oilà des costumes gris, des costumes noirs, sur lesquels tranclienl de- écharpes bleu tendre, rouge, ou
orangé; les blancs sont obtenus avec du blanc, et il n'y a pas plus de surprise que cela dans tout le reste de la gamme, que ce suit pour raconter des vêtements, <les visages, des bannières, ou des murailles. Ainsi entre celle peinture excessivement claire et simple, et une peinture subtile, compliquée, mystérieuse, il \ a le mê rapporl qu'entre une boisson savamment apprêtée et
une excellente eau de source. Les sensations de Frans Hais sont directes et directe esl sa peinture ; grâce à ses dons que nous avons signalés et qui sont. répétons-le, l'habileté, la justesse de coup d'œil et le sens de là-propos, cette franchise finit par équivaloir aux qualités les plus rares, de conception, de style, et pareil tenir lieu. C'est de cette façon que Frans liais est un grand virtuose, et en même temps un grand peintre.
Les tableaux que conserve le musée de Haarlem forment un magnifique assemblage, qui embrasse la plus grande partie de la carrière du maître, puisque nous voyons des <cu\ res peintes à trente-six ans et que nous avons aussi sous les yeux des ouvrages de juste avant la tombe. Le premier date de 1616. A trentesix ans, Hais n'y montre pas encore une possession complète de lui-même, ou du moins on croit sentir un peu moins d'aisance que dans les autres ; mais après tout en est-on bien sûr? Ce Repas des officiers du corps des archers de Saint-Georges est très bien arrangé, très intéressant; les tètes sont belles, très particularisées, avec leurs carnations, leurs expressions très diverses et disent très éloquemment les différences de caractères, de situations, etc. De plus l'harmonie générale, si elle est un peu soutenue, un peu d'atelier, auprès des autres tableaux qui seront baignés d'une atmosphère sensiblement moins artificielle, est très noble néanmoins; le noir et le rouge y dominent de façon riche et sévère.
Le second Repas des officiers des archers du corps de Saint-Georges est de I ti^T. Fn ces dix ans écoulés, Frans Hais a conquis une étonnante conscience de sa force. Mais songez que c'est déjà une peinture de l'âge mûr : elle a toutes les qualités d'entrain et de fraîcheur d'une jeunesse superbement douée. Une harmonie générale plus claire, avec desbleus très tendres, des gris très gais; el la gaîté ruisselle dans ce tableau ; la ligure moqueuse d'un des officiers, face au spectateur, la bouche entr'ouverte par un sourire, et le geste amusant et spontané de la main qui renverse le verre vide, ou plutôt vaillamment vidé, est une de ces cluises qui restent dans l'esprit. Et elle est peinte, celle ligure, comme toutes les au 1res d'à il leur.-, avec nue verve! le modelé, simple et accentué, est si saisissanl de vérité ! C'est là ce qui s'appelle peindre, dans le sens primordial et le plus accompli du mot .
Le tableau qui suit est de la même année. Il représente le Repas des Couleuwiniers de Saint-Adrien à l'occasion de leur départ de Haarlem pour le siège de Mons. Nous avons beaucoup parlé' peinture depuis que nous passons en revue
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ers portraitistes, mais nous avons négligé les portraiturés. Hais nous ramène à
eux de vive force parun tel tableau. Les voilà, (■<•> hom s déterminés el malins
que nous avons essayé d'analyser au débul de ce chapitre : les voilà, ces ci lus eus
très ardents à s'enrichir el à combattre, à se défendre et à s'affranchir, ces bour geois hardis el caustiques, très fiers de leur œuvre el très déterminés à la maintenir. Un pays qui a pour devise : « Je maintiendrai », un pays qui, à un moment donné, n'hésitera pas ù noyer ses terres pour qu'elles ne soienl pas conquises, qui aime mieux les abandonner de nouveau à la mer plutôt que de laisser des
lïi
étrangers les reprendre, quitte à prendre de nouveau une rude revanche sur la nier, en faisanl succéder plus lard des cultures à des tempêtes, des polders fertiles à la vague qui venait presque baigner les pieds de cette Haarlem où peignait Frans Hais, un tel pays est une leçon d'activité, de vie et d'audace donnée au reste du monde.
Il ne faut pas oublier tout cela ; c'est un contresens énorme de se représenter les Hollandais comme des êtres placides et sans nerfs. Ce sont des hommes, peut-être de mouvements un peu lents, mais d'action rapide, alors que les hommes du .Midi sont au contraire, et très visiblement, de mouvements rapides et multiples et d'action moins décisive. L'intrépide gaîté et le besoin d'action, la verve raillarde, la sécurité des gens heureux en campagnes et en spéculations, voilà ce que nous disent à plein ces peintures de Frans Hais, et c'est pour cela qu'elles sont infiniment précieuses et d'un haut intérêt. Si les portraits de Rembrandt nous donnent plutôt un côté très sublime de la pensée du Nord, ceux de Hais nous conservent, avec une incomparable intensité, ce qu'il y eut de [dus incisif dans la vie active d'une époque particulièrement heureuse. Jamais la race n'a été mieux prise sur le fait. Dans ce dépari pour une nouvelle expédition, de gens qui avaient peut-être déposé les armes hieretquiles reprennent aujourd'hui avec la même joie, il y a un abandon, une excitation des nerfs. On trinque, les plaisanteries et les toasts bondissent d'un bout de la salle à l'autre, une belle salle grise, avec le luxe d'une verrière à petits plombs. L'on s'entraîne à l'héroïsme, et il y a un certain Gilles de W'ill, un gaillard grisonnant etenluminé, au feutre retroussé, à la moustache et à la barbiche de crins rudes, qui découpe avec une autorité' et une cordialité belliqueuses; il \ a un porte-drapeau glabre, à mine de Pierrot; il y a un va-et-vienl terrible de paroles et de lampées, de coup- de mâchoires et de vieux souvenirs des récentes guerres. Peut-être, quand on y pense un peu, se trouvera-t-il des ^ens dont la délicatesse s'oll'ensera de cette fenêtre ouverte soudain sur un mess, etqui aimeront mieux chercher autre chose dans la peinture hollandaise. Nous ne discuterons pas leurs préférence-, mais s'ils veulent simplement regarder celte peinture en elle-même, ils y verront l'étoffe même dans laquelle leurs chers petits maîtres, leurs amis intimes, leurs pacifiques peintres de familiarités, ou de bons épanchements confortables, ont pu largement tailler.
Ils retrouveront encore dans le tableau suivant les mêmes belles qualités de peinture, cette matière qui, encore une fois, est franche et simple, et n'a de beauté réelle que par la souplesse el la variété de l'emploi; matière riche et cossue, matière multiforme, mais non \ raiment précieuse. La Réunion des officiers du corps des archers de Saint-Adrien, datée de 1633, est considérée comme le plus parfait exemple du talent de Frans liais, comme son épanouissement définitif. Certes, rien n'esl plus riche el plus nerveux. Peut-être l'agencement
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général de la composition est-il moins séduisant que celui des deux précédentes. Les personnages s'arrangent un peu comme ils peuvent dans ce jardin ou sur cette place ombragée dont L'indication sommaire a d'ailleurs poussé au sombre ; mais quel régal toujours dans cette présentation de chaque personnage, véridiquement montré au physique et au moral ! Puis jamais Frans Hais n'a |dns brillamment touché des étoffes, des épées ouvragées, de l'or, des soieries, relevé des l'entres, l'ait claquer des drapeaux au vent ; tel de ces officiers est si bienvenu si bien » frappé », qu'il ne peut s'oublier une fois vu, par exemple le capitaine de la compagnie, assis, les mains croisées sur son bâton, ou bien ce frineant