CHAPITRE XIV
acob Van [{uysdael. — Paul Potter el la vie animale. — (loup de soleil entre des mélancolies: Aclberl Cuyp. — Divers paysagistes à la suite. — Les peintres de villes. — Emmanuel de Witle el son rôle possible. — Le dernier grand peintre: Hobbema.
Lu paisible, la riche el la riante Hollande a aussi ses tristesses, el elles sonl profondes. Sans parler des leni|is gris el des temps noirs, des brumes, des pluies el des tempêtes, qui sonl souvenl de longs accidents succédanl aux calmes délicieux, à la pleine possession d'une bonne nature sous un bon soleil, il y a, dan- le pays même, des coins dramatiques caches dans le voisinage des plaines si vertes et des villas si fleuries, des étendues arides non loin des fertiles polders. Ce sonl les dunes stériles, où il semble que la mer prenne sa revanche de toul ce que, plus loin, on a conquis sur elle.
On s'écarte un peu de Blœmendael quiesl commele jardin deHaarlem, el l'on se trouve bientôt parmi les dunes... Ites points les plus élevés des sablonneux monticules, l'esprit se rassure : on voit de la les immenses étendues vertes de champs et de forêts, Haarlem heureusement couchée parmi ces richesses ; el plus
bon l'œil peut encore découvrir des villages, el des champ-, el des i ilius. Mais
lorsqu'on tourne le dos à toutes ces fraîches choses, il n'\ a plus, sous les pas, qu'un sable ingral et hargneux, de maigres végétations, de rares buissons donl la silhouette conserve même par le calme la contorsion que leur inflige le venl maussade... El pourtant il ) a quelque poignante consolation, quelque chose connue une paix a mère, à marcher longtemps el longtemps parmi celte désolation. Il \ a i pu di pie do u ce ni' à se coucher dans ce sable pâle, a le sentir frémir el rouler sous les caprices de la petite brise; il n'est point douloureux d'entendre le venl de la mer et le venl de la terre s'appeler el venir à la rencontre. L'un vous apporte le fracas, lointain et affaibli, îles vagues qui se heurtent, au delà des
dunes: l'autre vous transmet en même temps le murmure, encore perceptible, des feuilles qui bruissent, plus lias, dans la forêt. Puis, on peut même, de certains de ces mesquins sommets, apercevoir, par une ondulation propice, un petit scintillement d'argent ou d'or, à l'horizon ; c'est un bout de la mer; on est là seul, et bien seul. Et soit étendu parmi les sèches végétations, soit cheminant à petits pas, on a la pleine, l'égoïste jouissance d'un ciel magnifique, immense, roulant des nuages blancs sur un azur ni trop aveuglant ni trop pâle. In ciel vaste, sous lequel on respire bien, et auquel on peut conter ses peines.
C'esl le ciel de Jacob Ruysdael, et ce sont les lieux où il aimait à venir penser et peindre. Ce sont les seules terres qu'il posséda jamais, dont l'acquisition ne lui coûta lien, et dont le profit fut nul, mais qui suffirent, et pour cause, à ce
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SALOMON RDYS Il A EL .
sage, a ce brave homme, et à ce dédaigné. De beaucoup les plus précieuses et les plus émouvantes toiles que nous voyons de lui sont celles jue lui inspirèrenl cette mélancolique, ou plutôt celle grave promenade: et celles aussi dont il emprunta le motif à la forêt voisine, à sa lisière qui n'est-pas encore forêt et qui commence à n'être plus dune, ('."est là qu'il compati! aux résignations des arbres malmenés parle vent, des piètres chaumières poussées comme un champignon. au pied de quelque grand arbre, sur les bords de marécages. Il s'intéressa à un pauvre petit chemin, non. ce mol est ambitieux, sentier plutôt, qui monte et qui tourne, pour conduire à d'autres pauvretés, sans doute, mais sûrement pas à la richesse. La richesse des cultures et de la grande et heureuse Haarlem, il la retraça aussi, mais panoramiquement, de loin, du haul de ses dunes, comme \\n homme de médiocre condition qui n'a idée de la fortune qu'à distance. Alors, lapi dans son refuge de sable, cela l'amusait, après tout.de pouvoir faire tenir toute celle richesse dans un assez petil carré de papier, et plus tard, à le transporter sur une modeste toile une fois rentré à l'atelier; de marqueter bout
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à bout les cultures superbes, grandes comme les cases d'un damier de poupée, et de montrer d'un seul coup d'œil toute la ville de Haarlem, disposée à l'horizon
comme un joujou. C'est un grand philosophe, conscienl ou non, celui qui p« ainsi la richesse de loin, el la misère de près, celui qui montre quui pulente ville et ses gras environs peuvent être embrassés d'un coup dœil, et
présentés sur un mouchoir de poche, lundis qu'un polit buisson stérile, entouré de sulile, un petit chemin creux, et encore ravagé d'ornières, peuvent être étudiés minutieusement, le chemin herbe à herbe, et le buisson feuille à feuille Faire longtemps penser, avec cela, comme il a longtemps pensé lui-même!
Ruysdael aima le médiocre buisson; il aima l'arbre; et ce n'est pas par puérilité ou par naïveté qu'il en dessina, grava et peignit toutes les branches, les moindres rameaux et les petites feuilles. En quelques eaux-fortes, il fouilla non moins profondément qu'en ses peintures cette écorce et ces feuillages, ces pierres moussues, ces flaques alourdies de végétation, ces touffes d'herbes des chemins, toutes ces choses qui l'intéressaient prodigieusement. La grandeur était dans ces infiniment petits. Soit par dédain mal informé, soit par ignorance intéressée, j'ai vu des peintres de mon temps sourire de ces choses et les traiter d'enfantillages, affectantde proclamer qu'elles sont ennuyeuses et inutiles. Je me défierais des gens qui prétendenl aimer les ensembles sans savoir s'intéresser au détail. ,
Cela suppose toujours une ambition qui n'est pas, en revanche, toujours justifiée. La grande vertu des maîtres hollandais a été la modestie, et nous entendrons parla l'acception conforme à l'origine même du mol : le sens delà mesure. Presque jamais ils ne se sont écartés de cette règle, et ceux qui l'ont oubliée, nous l'avons vu, y ont échoué piteusement. Rembrandl lui-même, si dominateur, a donné les pins belles leçons de modestie qui soient, et il pourrait être soutenu que jusque dans Frans Mais, on trouve cet instinct, car si son œuvre est de joie et d'apparat, il n'en dit, après tout, pas plus qu'il ne faut, et il sail toujours s'arrêter juste à temps. Or la justesse, n'est-elle pas, elle aussi. quelles que soieni les apparences d'une œuvre, nue forme et nu signe de la modestie? Mais chez Ruysdael, chez Hobbema, chez les peintres de la \ ie, celle qualité atteint sou plus haut degré de naturel raffinement. Leur existence, pour la pi u pari , (Ma il obscure, humble, frugale : leur œuvre était exclusivement et volontaire ni restreinte à ce qu'ils ressentaienl ; mais pour croire par Iàqu'ils n'avaient
pas un sens parfait de ce qu'il \ a de plus luxueux el de plus rare dans la nature, il faudrait n'avoir jamais comparé leurs œuvres avec celles des peintres à la mode, des artistes riches, prospères, recherchés que nous avons sommairemenl énumérés. Maintenant que les engouements sont passés, c'esl la peinture de ceux-ci qui paraît pauvre et mesquine; c'esl «elle des autres qui éblouit comme l'or, connue les plus riches pierres, ou comme les plus beaux fruits. Il l'aul croire qu'il en sera souvent ainsi el que le temps est nécessaire pour ternir les clinquants el embellir les matières précieuses,
1 n seul pelil tableau de Ruysdael éclate comme une chose de grand luxe parmi cent tableaux des italianisants. Nous ne nous sommes guère préoccupés d'élablir la chronologie de ces derniers, ni les différentes périodes toujours de plus
.1 . RUYSDAEL. — LA CASC
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en plus prospères de leur progression, depuis ceux qui prenaient leur inspiration à Home dans l'imitation de l'Allemand Adam Elsheimer, ou des Français que nous connaissons, Poussin et Claude Lorrain, jusqu'à ceux qui semblèrent plus tard introduire dans Leurs œuvres non moins artificielles une sorte de réalisme; en un mot. depuis Poelenburgh ou Pieter Lastman et Swanenburgh les deux maîtres de Rembrandt jusqu'à Berchem ou aux Both. Cela n'aurait
présenté pour nous qu'un médiocre intérêt. .Mais j r les maîtres qui nous
re tiennent maintenant, pour ceux que nous aimons et qu'il faut aimer, il est
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bon de faire remarquer que nous assistons en ce moment à une seconde el riche moisson.
De même qu'à Rembrandt et à Frans Hais succédera une nouvelle poussée de peintres qui si ml leurs cadets el leurs véritables héritiers, tels Pieter de Hooçh, Vermeer, Jean Steen, de même Jacob Ruysdael, Cuyp, PaulPotterel Hobbema, appartenant à une génération plus jeune d'au moins \ ingl ou \ ingt-cinq années, formenl l'admirable regain de la terre qui venait de donner Jan Van Goyen, VVynants, Aarl Van der Neerel Sain nu m Rusydael.
Le charma ni el babile peintre qui vient d'être nommé le dernier el qui n'a été retardé jusqu'ici que pour mieux montrer certaines filiations entre les grands paysagistes de l'école de Haarlem, est bien plus encore que Van der Neer un frère
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de Jan Van Goyen. 11 est à peu près ignoré chez nous: iln y a rien de lui au Louvre, peu de chu-..- de lui en France sinon dan- certain» s gran les collections parti-
culières difficilement ac< -• -. Pour le bien connaître, il fautallerà Muni. -h. a Berlin, à Bruxelles et à Amsterdam. C'est ainsi qu'à Berlin, par exempl verra de lui un paysage qui est véritablement un Van Goyen bleu, tandis que
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HISÏOIKK l'OlMI.AIRE DE LA PEINTURE.
lu Halte, d'Amsterdam, ou le Bac, de Bruxelles, montrent le peintre en possession de lui-même et s'étant créé son propre langage de thèmes et de couleurs. De quelle nature au juste est cette parenté avec Van Goyen si visible dans les premiers tableaux de Salomon Van Ruysdael ? C'est ce que l'on ne peut déterminer
actuellement car les documents, extrê menl peu nombreux quant à Salomon.
sont muets sur ce chapitre. On ignore même la date de sa naissance ; on sait qu'il esl niorl en 1670, et il est par conséquent probable qu'il fut de quelques années