CHAPITRE V
Bruges et son peintre Memling. — Le Mariage mystique de sainte Catherine. - Nouvelles remarques surir système de coloration îles Primitifs. — La ChtUse de saint: l rsule. — Gérard Van der Meire. Gérard David. — Fin <le l'école de Bruges.
A celui qui n'a pas visité Bruges, à celui qui n'a point médité dans son ombre vivante et parmi ses ruines intactes et fidèles, rien ne peut donner une' idée complète de Memling. Ni l'œuvre intéressante et pure que nous possédons au Louvre, ni les grandes œuvres «les cathédrales de Dantzig et de Lubeck, ni les délicieux morceaux répandus cà et là, tableaux de piété ou portraits, à Anvers, à Londres, à Munich, à Berlin; ni les descriptions les plus détaillées, ni les reproductions les plus exactes.
Il faut avoir erré en suivant ces canaux qui jadis charrièrent d'opulentes marchandises et qui maintenant, inutiles et déserts, ne sont pins que de longs miroirs que rien ne trouble; il faut avoir entendu résonner ses pas alentis sur ces places où d'orgueilleux, riches et puissants bourgeois s'assemblèrent tumultueusement pour dicler d'insolentes réponses à des envoyés de conquérants. Puis il faut, par contre, avoir entrevu la profonde blancheur et la paix infinie des cloîtres et des hôpitaux, songé aux œuvres de miséricorde et de paix qui sont, elles, de Ions les temps et éternellement ('gales à elles-mêmes. Des pins humbles maisonnettes aux fières demeures occupées encore patriarcalement, niais sans gloire, des Halles et du Beffroy à la Cathédrale et à la Maison de Ville, il faut avoir écouté l'écho du passé dans le silence du présent. Bruges n'a pas changé; il n'y manque que la vie, — et on la peut évoquer.
Ce ne sont pas seulement les grands souvenirs d'histoire qui l'ont de cette ville si uniquement conservée, un salutaire pèlerinage. Ce sont aussi les grands souvenirs d'art qui la rendent vénérable. Ici a fleuri une des plus belles et des plus riches écoles de peinture : d'ici, ont rayonné de puissantes lumières qui ont
éclairé tout le nord de l'Europe, exercé sur l'art français la plus féconde influence, et marché à la rencontre de cet autre rayonnement qui, en sens inverse, venait d'Italie. C'est Bruges qui est le véritable et le plus glorieux centre de la peinture flamande au xv" siècle, quelque gloire que vaillent à Louvain Thierry Bouts et à Bruxelles Bogier Van (1er Weydcn ; Bruges, même, leur donne le mot d'ordre. Bouts demeure plus près de Van Eyck que son supposé maître Rogier, et quant à celui-ci, c'est encore à Bruges qu'il doit ce qu'il a de meilleur. Ayant possédé Van Eyck et Memling, Bruges peut rivaliser à travers les temps avec Anvers, malgré loul le renom de Metsys, toute la gloire de Van Dyck, de Jordaens et de Rubens. Lorsque ce flambeau se sera éteint, lorsque Bruges aura passé à Anvers la suprématie artistique, on pourra dire, etsi excessif que cela puisse paraître ce ne sera que strictement juste, que commencera une magnifique décadence. Et il sera nécessaire sans cesse de ramener les esprits séduits par le fougueux, par le splendide et le ruisselant, vers le calme profond, la tranquillité d'âme et la paisible joie de métier des grands Brugeois. Là, sans cesse, et jusqu'à la lin des temps, à moins que l'hôpital Saint-Jeanne s'écroule ou ne brûle, la peinture pourra se retremper à une inépuisable source de sagesse, de lumière et de force.
On y viendra admirer en même temps la perfection du métier et la perfection du sentiment, comme on avait pu le faire devant le retable de Van Eyck à Gand, ou ses fragments à Berlin et à Bruxelles, mais dans des conditions uniques, particulièrement propices.
Car on ne saurait dire que Memling soit supérieur à Jan Van Eyck ; il est même, sous certains rapports, moins dominateur, moins meneur d'hommes, tout en regagnant en persuasion, en insinuante douceur, ce qu'il perd sur lui en puissance et en éloquence grandiose. On ne peut pas non plus dire qu'avec Memling la peinture flamande connaisse un progrès : d'abord ce serait impossible, la peinture ne pouvant aller plus loin que VÈce, les Anges chantants ou le Chanoine Van der Paële et de telles œuvres demeurant comme les assises même de l'aride peindre. D'ailleurs Memling n'est pas un esprit qui se préoccupe de progrès ni d'innovation ; pour lui de pareils mots et de pareilles idées n'auraient point de sens. Ce n'est pas un esprit mobile el épris d'exotisme comme Rogier Van der Weyden, ni un penseur fort el indépendant, sûr de lui, el allant de l'avant comme Thierry Bouts. 11 demeure au contraire profondément respectueux des formules qui ont suffi à Jan Van Eyck. Tout au plus subit-il quelque peu l'influence de Bouts, quant à la richesse de la couleur, et à quelque liberté dans la composition, mais tout informé qu'il soit de cette allure indépendante de son contemporain de Louvain, peut-être son condisciple, il se préoccupe bien plus de se préserver de ses idées que de les suivre. A l'encontre de Rogier Van der Weyden il demeure flamand ; au rebours de Bouts il demeure doux et
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
timide. On dirait même qu'il se réfugie exprès, et avec délices, dans les vieilles formules, adoptant la coupe symétrique de Van Eyck pour le grand panneau du Mariage Je sainte Catherine, recherchant même pour les peintres de la Châsse tir sainte Ursule, des dispositions antérieures, des conventions charmantes d'anciens manuscrits qu'il aura vues dans sa jeunesse, archaïsanl avec un visible plaisir,
mais non systématiquement, et ne voulant pas cependant ig 'er son propre
temps.
Son temps, au contraire, il en exprime à ravir un caractère et certaines aspirations, par le côté aimable et facile, par la spirituelle légèreté de sa peinture, parla grâce de tout ce qui dans son œuvre est portraits, et portraits de femmes principalement. Possédant la parfaite pratique des peintres de son époque et de
L' X ANGE DE LA CUISSE D E SAINTE l'ESULE.
leurs devanciers, pratique qui ne s'est pas encore perdue, ni encore corrompue par la stérile et dangereuse imitation des étrangers, il peint, ou, si l'on aime mieux, peindrait aussi bien que Jan Van Eyck si, visiblement, il ne peignait pas plu- vite et pins facilement. Le mot de négligence rendrait bien mal la pensée el sérail bien brûlai, appliqué à des œuvres aussi délicates et aussi pures, mais elles n'en accusent pas moins une facilité, un charme à fleur de peau que l'on ne saurai! constater dans le sévère et robuste prédécesseur. Pour tout dire, Jan Van Eyck se trouve travailler au temps le plus brillant de l'école de Bruges el Memling arrive presque à son déclin, aussi son œuvre a-t-elle le charme et la douceur des soirs, la mélancolique richesse des automnes. Après lui.ee sera la nuit qui commencera à Bruges, et le jour qui se lèvera du côté d'Anvers.
En un mot Memling est un mélange de respect et de liberté, cl avant tout une exquise et rare nature. Il arrive trop lard pour exercer une influence. Ce qui fait son prix inestimable, c'esl qu'il es! trop pur et trop original pour en
subir une à fond. Il vaut par ce qu'il est lui-même bien plus que par les comparaisons qu'il peut évoquer, et s'il donne une admirable leçon, c'est malgré lui. Memling est un de ces artistes comme les histoires en présentent rarement, qui s'expliquent par eux-mêmes beaucoup plus que parle temps où ils vécurent, et en réalité en dehors duquel ils vécurent. Ils apparaissent pour dire ce qu'ils ont en l'âme, pour charmer, et pour ne laisser d'autres traces de leur passage qu'une œuvre inimitable et inimitée. Ce sont, dans le sens le plus parfait du mol, des anges.
Le nombre des œuvres de Memling qui ont été conservées est relativement considérable, et en faisant la part des destructions sans doute nombreuses, on en peut conclure que, malgré le soin parfait qui règne dans ses peintures, Memling travaillait rapidement. La légèreté exquise de sa touche et de sa couleur n'est pas pour contredire cette opinion. Cette légèreté, cette exécution sûre et du premier coup est due à sa pratique de l'enluminure, car on sait que Memling fut aussi célèbre comme enlumineur que comme peintre, l'admirable bréviaire du cardinal Grimani, à Venise, ne fût-il pas, comme on l'a longtemps pensé, de sa main. Tour à tour dans son œuvre, c'est l'enlumineur ou le peintre qui domine et se donne carrière. L'enlumineur compose plus librement, d'un style moins sévère; plus naïvement aussi, et acceptant les plus ingénues conventions des temps passés quant au groupement, à la perspective, à l'échelle des personnages entre eux. Le peintre, tout en conservant son charme et sa parfaite dextérité, cherche pour ses tableaux une assise plus solide, un équilibre plus rigoureux, quitte à donner satisfaction à sa fantaisie, en dehors et dans les intervalles des grandes dominantes de couleurs ou de lignes.
Or, le petit musée de l'hôpital Saint-Jean à Bruges, outre le charme unique d'évocation qu'il possède, a cela de précieux qu'il nous montre réunis de parfaits exemples de ces deux artistes qui sont en Memling, et il faut ajouter encore le portraitiste qui a son caractère distinct. Nous aurionsvoulu, avant de pénétrer dans la salle où sont le triptyque du Mariage mystique de sainte Catherine et la Châsse de sainte Ursule, nous attarder sur le chemin, autour de cet hôpital si calme, dont un des côtés à la fois sévère et ouvragé se réfléchit dans les eaux immobiles d'un canal ; puis la porte franchie, aller sans hâte à travers ces allées, le long de ces cours riantes et muettes où passent des ombres embéguinées, semblables de silhouette et de démarche à celles qui déjà du temps de Memling, vivaient dans ce silence. Mais ce sont des sensations qu'il vaut mieux ressentir que décrire ; il suffit d'inspirer l'envie de faire le pèlerinage, et ne pas nous fixer trop longtemps sur ce point exquis de la longue route qui nous reste à parcourir.
La Châsse de sainte Ursule est de l'enlumineur et ce qu'il a produit en ce genre de plus célèbre et peut-être de plus parfait : on dirait >< certainement » si Munich ne possédait pas l'admirable et infiniment varié tableau des Sejjt joies
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
de la Vierge. Cet exquis petit édifice gothique, décoré sur toutes ses faces des peintures de Memling, fut achevé en 1 IN!). A l'une des extrémités est la Vierge et l'Enfant, avec deux sœurs de l'hôpital agenouillées à ses côtés; à l'autre sainte Ursule protégeant, dans les plis de son manteau, le-, ravissantes petites