MEMLING
SAINTE VERONIQUE.
ligures qui suffisent à représenter à l'imagination du peintre et des gens d alors, les onze mille vierges, ses compagnes. Sur chacune des deux faces principales sont trois compositions représentant les voyages, le martyre et la morl de la sainte, et ces six petits tableaux sonl autant de merveilles île couleur, de mouvement pieusement dramatique etde sentiment gracieux autant que profond.
Le premier tableau montre le débarquement de la jeune princesse à Cologne. Des jeunes filles la reçoivent ainsi que ses compagnes. C'est une page toute de grâce aimable ; rien n'est plus exquis que le mouvement de la sainte qui descend de barque et de la jeune fille qui étend les bras pour l'aider. Au fond s'élèvent les monuments de la ville, le Dôme, les remparts. Des matelots et des hommes de peine, restés dans le vaisseau, travaillent rudement.
Vient ensuite le débarquement à Bàle. Cette fois, sur le Rhin, ce sont deux grands vaisseaux, l'un contenant des pèlerins, des hommes couronnes en tète, l'autre est celui d'Ursule et de ses compagnes ; elles débarquent et sont accueillies par une foule ; dans ce vaisseau, l'on voit deux matelots qui, d'un mouvement d'une grande justesse d'observation, cargnent la voile. Une troisième embarcation, plus loin, à gauche, ne lardera pas à aborder, comme les deux premières. Le fond est encore de belles architectures, relevées avec la plus grande exactitude, dessinées avec force et légèreté ; à droite de la ville s'étend un paysage, une route encaissée, avec des buissons de distance en distance, et le long de laquelle chemine le cortège, longuement espacé, des saintes en procession.
Puis nous sommes à Rome, où sainte Ursule est arrivée. Elle est à genoux sur les marches du riche palais ; derrière elle sont agenouillés ses compagnes et quelques pieux personnages ou néophytes ; leurs tètes s'étagent, curieuses, les unes derrière les autres comme dans notre tableau du Louvre. Sous le portail, le pape s'est avancé à la rencontre de la sainte, suivi de cardinaux et de prélats ; il lui fait accueil et la bénit. Dans l'intérieur de la basilique, les néophytes sont baptisés et l'on découvre aussi sainte Ursule recevant la communion.
Mais nous n'avons pas encore dépeint la sainte charmante que l'on voil si tranquille, si fraîche, à peine souriante, mais point inquiète dans tous ces longs voyages. Seul le pinceau de Memling, caressant et fin, soigneux et léger, a pu trouver les insaisissables accents qui donnent la rayonnante pureté à cette petite tète ronde, aux grands yeux, au large front, au nez droit, à la lèvre roulée, au petit menton, tète qui est près d'être insignifiante et qui" est idéale. La sainte, nous la voyons aune extrémité de la châsse, présentée dans des proportions bien plus grandes que dans les compositions. Elle lient, avec une gentille fierté, le long de son corsage d'hermine et de son grand manteau borde'' de cette même blanche foururre, la longue flèche qui la percera de pari en part. .Nous avons dit quelle vieille et charmante convention l'artiste s'était donné le plaisir d'adopter, en représentant les compagnes de la sainte moitié moins grandes qu'elleetse pressant, les mains jointes, avec leurs paisibles et mutines physionomies de jeunes Flamandes, sous les longs plis du manteau. A l'autre extrémité de la châsse, la sainte Vierge es! plus simple, plus austère; on dirait presque plus sacrifice par .Memling, si elle n'était pas suprêmement gravée! pourtant maternelle, amusant d'une pomme le bambin qu'elle lient dans ses bras. Sun eos-
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tume n'a point les coquettes recherches de la jeune sainte et princesse ; point d'hermines précieuses, ni de couronnes de perles et d'orfèvreries ; seule une fleurette en perles brille doucement au milieu de son front, sur la cordelette d'or <[tii ceint ses cheveux. A genoux de chaque côté, les deux sœurs de l'hôpital, d'un dessinserré, physionomique, très simple, disent un ascétisme el une piété que [ilus tard Philippe de Champaigne retrouvera (dont il se souviendra, peutêtre, qui sait ?) dans son tableau de la Mère Agnès, niais qu'il ne dépassera point.
L'antre face de la châsse est douloureuse ettriomphale, comme la précédente est allègre et pieuse. Cette fois, si le peintre n'a pas fait régner la symétrie dans chacune des compositions, il l'a fortement indiquée dans l'ensemble, ou du moins il a balancé les trois panneaux par <\ct\x grandes masses et par trois grandes dominantes de couleur.
Dans le panneau de gauche et dans celui du centre, les masses importantes des coques de navires, sans avoir rien qui leur corresponde dans le troisième panneau, forment cependant comme une assise pour tout le triptyque, el l'équilibre se trouve rétabli d'ailleurs par deux moyens ingénieux, et si habilement mis en œu\ re, que leur artifice demeure invisible. L'un est la continuation de la scènedu deuxième panneau au troisième; le second moyen est la sonorité voulue, centrale, des trois grandes dominantes blanches placées chacune au centre de chaque composition : le blanc des voiles dans le premier et le deuxième : la Seconde arrivée à Bdle et le Commencement du massacre, en arrivant à Cologne ; puis le blanc des tentes dans le camp où se continue le carnage par le martyre de sainte Ursule.
Si joli que soit le premier compartiment avec le bon pape Cyriaque en barque entre ses deux cardinaux, et, un peu plus loin la sainte au milieu de ses compagnes, tournée vers le pontife, les main- jointes, souriante et émue, ce sont les deux tableaux de martyre qui présentent ce qu'il y a de plus émouvant dantoute l'oeuv re. Au premier plan, deux hommes d'armes pourvus d'à rhalè les tirent à bout portant sur les saintes dan- leurs barques, les pauvres saintes effrayées el
pourtant toujours gracieuses. Ces deux cruels personnages sont d'i fierté de
dessin, d'une brutalité de plantation qui annoncent certains accent- tragiques nouveaux. Metsys [dus lard n'imaginera n'en de plus saisissant. Au second plan les a ierges sont transpercées de liée lie- : l'une d'elles esl pourfendue d'un grand coup d'épée en plein ventre, par un soldat armé de pied en cap. et tombe entre les bras de sainte Ursule elle-même. Mu lin. c'est dans le camp, toul encombré de mécréants revêtus de magnifiques armures, la sainte, qui seule, va être livrée à son tour à la mort. Un de cesreitres la vise et lui va décocher une (lèche en plein cœur; les autres regardent impassibles ou ironiques; un dans un coin, ricane hideusement ; sur le sol, au premier plan, esl couchée une levrette indifférente
la sainte est souriante aux approches du cou|> fatal, comme elle le sera même après la mort.
Car c'est le sourire ineffable et de fête, la joie du martyre, qui régnent dans ces touchants tableaux, et on ne peut résister au plaisir de citer quelques lignes d'un écrivain de ce temps, M. Georges Rodenbach, qui a profondément senti comme tout véritable artiste la beauté de Bruges et de ses œuvres d'art: « Elle est douce inliniment, dit-il, cette mort des vierges groupées comme un massif d'azalées dans la galère s'amassant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage, llsont déjà commencé le massacre, Ursule ctses compagnes ontdébarqué. Le sang coule, mais si rose! Les blessures sont des pétales... Le sang ne sVgoutte pas ; il s'effeuille des poitrines. Les Vierges sont heureuses et tranquilles, mirant leur corsage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le croissant de la lune ! Par ces fines subtilités l'artiste avait exprimé que l'agonie pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en vue de la joie très prochaine ! » On ne saurait même exprimer le sentiment instinctif du peintre, et si nous avons tenu à fleurir de ce commentaire notre sèche et pourtant nécessaire analyse, c'estpour montrer comment, dansuneœuvre d'art decette importance, et avec combien de naturel, se superpose un sentiment profond élevé à une construction solide et logique.
Cette structure intime, si serrée etsi arrêtée, servant de trame à tant de charme et de grâce vraiment au-dessus de l'humanité, nous allons retrouver tout cela à un plus grand degré de perfection encore, si c'est possible, dans le triptyque du Mariage mystique de sainte Catherine. Ici encore il sera précieux de noter un mélange d'équilibre et de liberté qui, ainsi conçu, est bien le propre de .Memling. On pourrait dire que c'est un magnifique édifice, admirablement et régulièrement établi quant au corps principal, avec du caprice aux ailes, et du tout se dégageant une impression unique. Cherchons à expliquer cela par une analyse aussi sommaire que possible.
Le panneau central et le plus important est aussi régulièrement équilibre. peut-être même plus symétrique encore (pie la Vierge an ChanoineVan der Paèle de Jan Van Eyck, quoique avec des éléments un peu plus complexes.
Commençons par ce qu'il y a de régulier et de fortement équilibré dans cette ordonnance, c'est-à-dire par le grand panneau du Mariage de sainte Catherine.
D'abord disposition symétrique des personnages : la Vierge et l'Enfant Jésus au centre; de chaque côté, une sainte, un ange, et un saint.
Disposition symétrique du cadre dans lequel sont disposées ces figures : un grand dais au milieu avec un lapis sur le sol : des colonnes qui partagent l'édifice régulièrement, et laissent de chaque côté apercevoir une égale ou équivalente étendue de paysage.
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Disposition symétrique des couleurs enfin; ou ce qui revient au même, leur opposition à peu près régulière : au centre le rouge a if. la noir chantante et éclatante, selon un usage que nous avons déjà constaté; ce rouge est celui du
MEMLIMG. — ARRIVÉE DE SAINTE DRSULE A I
dais et celui de la robe de la Vierge. De chaque côté de ce rouge: à droite un vert, celui de la robe de sainte Barbe, «pic l'ail paraître encore plus éclatant le cramoisi de son manteau : à gauche un noir coupé de cramoisi et d'or, le costume de sainte Catherine. Enfin les colonnes noires de la salle, coupant tout le panneau
perpendiculairement à intervalles égaux, ramènent une unité quasi implacable entre les autres éléments, mais unité que le peintre saura dissimuler avec un art parlait.
Poursuivant la constatation de la symétrie ou de l'opposition, ce m'est tout un, jusque dans les volets, la partie la plus librement traitée de tout l'ouvrage, je constate que le volet de gauche représentant la Décollation de saint Jean- Baptiste possède une grande dominante verte qui est le costume de Salomé, et que le volet de droite qui représente Saint Jean à Palhmos, écrivant les visions de l'Apocalypse, renferme une grande dominante rouge qui est le costume du saint. De telle sorte que, réduisant les dominantes de tout le triptyque à la plus simple expression, je puis résumer leurs oppositions et leurs alternances par le schéma suivant, qui est incomplet en tant qu'analyse de l'œuvre entière, mais complet quant à ses assises :
/ noir. noir. noir. Rouge, noir. noir. noir.
VERT ' Bma* °r-
noir et or, coupé | ROUGE | gros vert rehaussé de de cramoisi. cramoisi.
Dans ce résumé de la couleur, j'ai négligé' une foule d'éléments tout aussi ingénieusement opposés. C'estainsi, par exemple que de chaque côté du rouge central se trouvent un grand violacé et nu rouge violacé' : ce sont les robes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'Évangéliste. C'est ainsi encore qu'aux deux extrémités du panneau s'opposent deux blancs vifs : un petit mouton qui est près de saint Jean-Baptiste el la tour gothique qui est derrière sainte Barbe ; c'estainsi. encore que de chaque côté delà Vierge au manteau rouge vif, les deux petits anges qui tiennent l'un un orgue portatif, l'autre un livre ouvert, s'opposent par les Ions suivants : à gauche, vert, or et gris fer; adroite, blanc ble uâtre. Enfin le ton brun et or que j'ai marqué dans le schéma et dont je n'a\ ais pas encore parlé est celui du brocarl qui forme le dossier de la Vierge et qui, tout en reliant le rouge de sa robe au rouge du dais, forme un grand repos neutre, et en même temps un Irait d'union au milieu même du tableau. Cette analyse pourrait être poussée encore plus loin et jusque dans les oppositions de volet à volet, el de ces volets aux parties correspondantes du panneau central.
Mais c'en est assez, sur ce sujet. Nous avons tenu cependant à entrer dans la rigoureuse constatation de ces é\ identes volontés de symétrie el d'équilibre pour prouver que les Primitifs, et Memling, par ses grâces délicieuses, sera toujours un des premiers noms qui se présenteront, n'étaient ni les naïfs, ni les ignorants instinctifs que l'on a Longtemps supposé. .Nous voulions démontrer qu'il faut
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avant tout se garder de littérature, et que si un tableau tel que le Mariage de sainte Catherine procure à l'œil et à l'esprit les plus délicieuses sensations, il n'en est pas moins rigoureusement établi comme un théorème, tandis que beaucoup d'oeuvres soi-disant géniales de la peinture moderne, ayant été produites au hasard, et au fur à mesure du bon plaisir, ne peuvent laisser qu'une impression confuse et donner matière à toutes les discussions. Oui, Memling est \w\ esprit délicieux, ses figures peuvent prêter aux commentaires et aux descriptions les plus poétiques, mais avant tout il faut se souvenir qu'il a été un peintre, raisonnant l'effet à produire et ne craignant pas de donner un squelette à son sentiment.
Nous pouvons maintenant nous livrer au plaisir de dire ce que l'œuvre exprime après en avoir énuméré les lignes et décomposé lésinasses en dehors de toute signification morale.
La Vierge sainte, la Vierge consolatrice et délicieuse, la jeune mère idéale, toujours affable et sérieuse, toujours compatissante et souriante, tient sur ses genoux son divin Bambin. A sa droite est assise sainte Barbe qui lit bien attentivement ses prières, et près de qui se dresse gracieusement la tour emblématique, un bijou, une orfèvrerie de pierre comme Van Eyck lui-même n'en a pas ciselé de plus précieuse dans l'or. A la gauche de .Marie est assise sainte Catherine, l'épouse mystique, avec la roue et Cépée à sis pieds. Elle est tendre. elle est émue, elle est fière, en tendant la main blanche et menue, au doigt de laquelle la main petit»' de l'Enfant glisse l'anneau d'or. Mais cette fraîche et grave cérémonie, qui est pourtant le sujet même et le prétexte de tout le triptyque, s'accomplit avec une discrétion et une pudeur infinies. 11 semble «pie dans l'ordre grandiose de toute la composition, elle ne doive pas bruyamment accaparer le regard. La Vierge elle-même, par un trait d'une profondeur el d'une délicatesse exquises, a tout en tenant maternellement l'Enfant sur ses genoux, et en le retenant doucement dans son gentil mouvement en avant vers la sainte, le regard tourné du côté opposé'; elle lit attentivement dans le livre que lui présente ouvert un des petits anges, et elle va en tourner lentement une feuille. Sainte Barbe, elle aussi, a les yeux baissés et elle est tout entière à -a pieuse lecture, la ravissante créature aux traits délicats, à la chair de fleur, au long col flexible comme une tige. Quant aux deux saints qui, île chaque côté de la Vierge et derrière les deux saintes el le- deux anges, se tiennent debout, ce sont comme deux humbles et glorieux gardes du corps, qui dominent la -rêne et ne la voient point. Il n'\ a donc en tout sur le- -i\ personnages qui assistent au mariage mystique, qu'un seul qui pleinement le contemple, c'est le petit ange placé à la droite de la Vierge et derrière sainte Catherine. Tout en faisant
résonner les suaves et allègres mélodies de son orgue, il regarde le- éi sailles
en souriant, de ce même sourire indéfinissable que nous avons déjà trouvé sur
les lèvres du saint Georges de Van Eyck dans le Van der Paële, sourire de joie et de malicieuse tendresse. 11 n'\ a rien de plus dans celle riche et douce scène, si harmonieuse et si ample, et il vaul mieux renoncer à dire que de les mal dire, la grâce unique des altitudes et îles expressions, la souplesse des plis de ces longues robes de saintes, mi-agenouillées, mi-assises, enfin la couleur qui est aussi caressante qu'elle est opulente. Quant au reste de l'œuvre, de part et d'autre de la grande scène, il endéGouleet y correspond logiquement.
Ainsi, du côté de saint Jean-Baptiste, à la droite de la Vierge, c'est-à-dire à la gauche du spectateur, l'échappée de paysage montre un résumé de la vie de ce saint. Ainsi encore le volet met en scène sa décollation, avec un terrine bourreau vu de dos, qui dépose la tête dans le plat présenté par une mutine et sérieuse Salomé. Elle n'est guère moins gracieuse que les saintes, n'était son air de parfaite tranquillité, mais ce calme suffi! à exprimer qu'elle est un séduisant monstre, sans que le peintre se soit donné' la peine de rechercher ou d'expliquer lourdement quelque trait caractéristique de laideur morale et de cruauté. Voilà comme procédaient le tact parlait et la haute intelligence de ces maîtres, et mieux averti, vous y verrez autrechosc que cette naïveté dont on vous a longtemps rebattu des phrases loutes faites. 11 faut ajouter que le drame est richement mis en action et que les épisodes mis de loin en sont traités avec un naturel délicieux et une familiarité de détails pleine de mesure, de petits tableaux de mœurs et d'histoire que l'art flamand a sans cesse repris, reprendra sans cesse. variera, amplifiera, mais sans y rien ajouter: tels le Repas d'Hérode, minuscule scène découverte dans un palais du fond, et le Baptême dans le Jourdain, plus lointain encore, dans un paysage d'une légèreté et d'une transparence uniques, la Iransparence des plus parfaites miniatures.
Du cûlé opposé, se tient saint Jean-Baptiste, aux cheveux et à la barbe bouclée, rayonnant de jeunesse et de beauté, tenant un beau ciboire, et derrière lui. dans le paysage, se déroulent les épisodes de sa vie, de même que le volet qui lui est consacré, dépeint ses apocalyptiques visions et sa présence dans 1 île de Pathmos. C'est ici un tableau superbe et troublant, aussi fantastique et dispersé en apparence que l'opposé est dramatique, réaliste, el solidement composé, ou que le tableau central est ordonné, gracieux el pénétrant. Mais il n'en fait pas moins corps avec l'ensemble, il n'en joue pas moins un rôle, qui est d'être subordonné à l'harmonie générale, comme au sens général. De toute façon les images de l'Apocalypse, le Christ Irônanl dans une gloire, avec les Vieillards, les Bois, les Animaux symboliques, les monstres qui traversent les espaces, les quatre cavaliers qui galopenl dans une étrange campagne, et tout cela relié el unifié, dans sa dispersion apparente par la figure du grand voyant, assis au premier plan sur les roches, superbe dans sa robe rouge, tout ce tableau, dis-je, contient en résumé et comme en germe tout ce que l'art flamand a produit et produira
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encore dans l'ordre du rêve : Hierominus Bosch, etBrueghel, el jusqu'à Téniers
UEMLI.NG. — LA PRESENTATION \ U iniI'I.K.
tans ses scènes decomiques tentations, réminiscences burlesques qu aucune foi
n'anime plus, aucun no fera ni plus troublant, ni plus exalté, qu'en cette heure conçut et exécuta l'honnête, le placide et le souriant Memling.
Le sens général de la grande composition, ainsi expliqué dans ses données essentielles, demeurerait encore incomplet si nous ne disions qu'exécuté puni1 l'hôpital Saint Jean, il était à la fois un hommage rendu aux patrons de la maison, le Baptiste et l'Evangéliste, et un tribut de pieux respect aux sœurs hospitalières, charitables comme sainte Barbe, épouses du Seigneur comme sainte Catherine. On voit combien, par quelque côté que l'on étudie ces grandes œuvres, elles sont faites pour exciter l'admiration et la méditation tant dans leurs détails que dans leur conception générale, quels parfaits calculs joints à quels parfaits élans font que leur beauté symbolique n'est pas moindre que leur beauté plastique. En un mot, que si de tels maîtres sont ingénus, ingénuité est alors synonyme de savoir raffiné et de subtile intelligence.
.Nous pourrions prendre successivement toutes les œuvres de Memling. grandes ou petites, nous y retrouverons l'affirmation de toutes ces hautes qualités, de ces rares vertus de nature et d'art. Elles rendent, en somme, assez mesquines et assez inutiles les critiques et les dissertations sur le modelé plus ou moins savant, la minceur ou l'épaisseur de la couche de couleur appliquée, L'examen détaillé que nous avons tenté de deux œuvres pourra être, souhaitons-le du moins, comme une clef pour comprendre les autres, vastes ou réduites. Celui qui se passionnera pour l'œuvre de Memling pourra tour à tour pour mieux raisonner son plaisir, démonter et remonter les grands polyptyques de Dantzig, le Jugement dernier et de Lubeck, la Passion, comme les œuvres plus petites: V Adoration des Mages ou la Descente de croix de l'hôpital Saint Jean, les Sept joies de la Vierge du musée de Munich, les Sept douleurs du musée de Turin, Y Adoration des Mages du musée de Madrid, la Vierge adorée par la famille Floreins, de notre Louvre, œuvre simple et excellente; la Vierge et l'Enfant du musée de Vienne, le Saint Christophe de l'Académie des beaux-arts. à Bruges, superbe triptyque, construit principalement sur des oppositions et des alternances de rouge et de noir1.
Enfin il aura peut-être commencé, à moins qu'il ne finisse par là. par admirer en chaque figure de Memling la marque d'un parfait et unique portraitiste, attentif au moindre Irait, au plus délicat linéament des physionomies de ses modèles, mais aussi en même temps qu'il faisait vivre leurs âmes sur leurs visages, les signant lui-même de son âme charmante. Les saintes du Mariage
\. En voici le grossier schéma, abstraction faite des détails et des divers personnages :
NOIlt ROUGE
(Saint Guillaume). \ Nom ROUGE NOIR / (Sainte Barbe).
KOliGE /{SaintMaur). (Saint Christophe). (Saint Gilles).! NOIR (Le donateur). * (La donatrice).
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mystique sont des portraits, au même titre que l'admirable effigie de Martin Niewenhoven, au musée de l'hôpital Saint-Jean, que les beaux portraits d'Anvers et de Bruxelles ou ceux que nous voyons dans la Vierge au donateur Floreins du musée du Louvre. Certes ils sont bien beaux de sincérité et de netteté ces portraits de donateurs, d'enfants dont les têtes rieuses s'étaient curieusement dans notre tableau, mais le portrait de .Martin Niewenhoven est le plus parfait de tous; il forme le deuxième panneau d'un diptyque dont l'autre panneau e>l une .Madone exécutée et poussée avec un soin extrême. Cet homme jeune. robuste, très beau type flamand, aux yeux largement ouverts, aux cheveux longs, a les mains jointes; derrière lui est une fenêtre dont la partie inférieure donne sur la campagne, une rivière avec un pont flanqué de tours, et la partie supérieure est ornée d'un vitrail représentant saint Martin son patron, partageant son manteau avec un pauvre. Ce fond dans sa simplicité est de la plus accomplie habileté d'exécution et d'éclairage. Les meilleurs peintres d'intérieurs flamands ou hollandais du x\n siècle ne feront rien de mieux en ce genre, ils y mettront plus de bravoure, mais pas plus de vérité. Quant a la ligure elle-même, au dessin des mains, à la pulpe <\t^ lèvres, au lumineux des yeux, à la souplesse des boucles de cheveux, c'est un des morceaux les plus parfaits de la peinture flamande en ce sens que tout en étant d'une extrême minutie, il conserve une étonnante largeur.
Le peintre dont nous avons résumé l'œuvre par ses traits saillants, après avoir longtemps passé pour un héros de roman, est redevenu tout simplement pour l'histoire un bon bourgeois de Bruges, tout à l'ait à son aise, propriétaire, et assez riche pour prêter de l'argent à sa ville d'adoption. Ce sont la des faits tellement connus qu'il n'est pas besoin d'\ insister et même de réfuter les légendes qui le représentaient naguère comme venant à Bruges après la bataille de Nancy, trouvant à l'hôpital Saint-Jean la guérison de ses blessures et la paix de son âme, et consacrant, en reconnaissance, -on pinceau à ses sauveurs. Jusqu'où n'avait pas été le romanesque? Memling, dans ces coulis, était amoureux d'une des sœurs de l'hôpital Saint-Jean, il mourait en Espagne, enfin maintes autres inventions de ce genre.
Or, à quelles données certaines ou probables se réduit s;, biographie? Le lieu de sa naissance, après avoir fourni matière a de nombreuses discussions est sûrement déterminé maintenant par M. A.-.l. Wauters : c'est le village de Memmelingen près de Mayence, ainsi que le démontre l'historien, par I interprétation raisonnée du texte suivant, extrait du journal du notaire Komboudt, en relations avec Memling : Die XI Augusli*, Brwjis obisit magisler Johann,, Memmeïïnc,quem prsedicabant peretissimum fuisse et excellentissimumpiclorem lune orbischrisliani. Oriundus erat Magunciaco , sepultus est Brugis ad ^Egidii. Ce texte. de 1494, donne donc la date exacte de la mort de Memling II août li'»i que l'on
7i> HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
avait jusqu'ici approximativement fixée à 1495, et son lieu de naissance; il infirme en même temps la légende de sa mort à la Cartuja de Miraflorès près de Burgos. Nous nesavonsdonc même pas son nom defamille, puisque Memling n'est qu'un surnom, emprunté suivant l'usage ancien à son pays d'origine. La date de sa naissance n'est pas plus connue. On la place à peu près entre 1430 et 1 140. Quanl à sa nationalité allemande, elle ne saurait, si légèrement que ce soit, empêcher de classer le peintre dans la plus pure école flamande, puisqu'il parait démontré qu'il fut élève de Rogier Van der Weydenà Bruxelles, et qu'il -\ int encore fort jeune se fixer à Bruges. Si le portrait d'homme de la National Gallery est desa main, la date de 1462 qu'il porte indiquerait, vu le costume, la facttfre, etc. que Memling était établi en Flandre dès l'âge de trente ans au plus. Quant aux autres dates, elles sont : 1479 sur le tableau de la Vierge et l'Enfant de la galerie Lichtenstein, à Vienne; 1480 pour la (' fuisse de sainte Ursule; 1491 pour le polyptyque de Lubeck. Enfin l'on sait qu'en mourant il laissait trois enfants mineurs.
.Memling était sinon le dernier grand peintre ion ne saurait s'exprimer ainsi quand il reste à parler de Gérard David), du moins un des derniers grands peintres de l'école de Bruges, et le dernier qui incarna cet art dans son intégrité et sa pureté absolues. L'influence qu'il exerça ne devait point sans doute se terminer avec sa Aie. .Mais ce qu'il en persista dut se mélanger à d'autres éléments souvent disparates, presque toujours extra-flamands. Parla nous n'entendons pas dire que l'ait flamand se termine, que le tempérament de la race abdique et que les nouveaux éléments ne seront pas profondément assimilés. On aura même à soutenir que l'école flamande y trouvera en lin de compte de quoi se réconforter et se rajeunir tout en demeurant foncièrement originale. Mais c'en est fait du sentiment gothique pur, de cet art profond, à la fois ressenti et calculé, raffiné d'essence et ingénu d'aspect, en un mol de l'art des Van Eyck, des Thierry Bouts et des Memling.
Gérard Van der Meire à Garni, Gérard David à Bruges, peuvent être considérés de cet art comme les derniers représentants illustres. Mais du premier ; 1 450? à 1512?) on ne sait que peu de chose et les œu\ resqui lui sont attribuées sont douteuses, sauf peut-être le Crucifiement de la cathédrale de Gand, qui le rapproche dans une certaine mesure de Memling, tandis que le très lu au tryptique du Portement de Croix et une Mise au Tombeau à Anvers, le montreraient comme un artiste très simple et très touchant.
Quand à Gérard David, que l'on connaît el quel'onaime depuis peu, c'est un admirable peintre, qui, même après Memlingpeui causer encorede grandes joies, tant sou coloris est riche, son dessin vigoureux el pur, son sentiment de paysage varié et profond. Le peintre du Baptême du Christ (Académie de Bruges , de la Vierge entourée de saintes (musée de Rouen , du triptyque de Gênes, des Xoces
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de Cana, du Louvre, du Chanoine et ses deux patrons dans un paysage, à la National Gallery, est par plus d'un côté aussi grand que le peintre de Sainte Ursule el de Martin Niewenhoven.
.Mais c'en est l'ail: des temps sont accomplis. La prospérité de Bruges a décliné et celle d'Anvers commence. Le négoce, les voyages, les communications avec l'étranger vont modifier "profondément cet art dont Memling avait reçu et semble-t-il conservé, le dépôt avec un soin jaloux. Cel art qui encore avec lui fleurissait si droit et si pur cl que nous l'ail qu'il ait fleuri dans des temps corrompus ou agités, comme si tous les temps n'apportaienl pas leur équivalente moyenne de vice et leurs équivalents motifs de rédemption?) deviendra violent, compliqué, tourmenté, avant de retrouver ses saines a-^iso. Encore ne les retrouvera-t-il (pu- dans la plénitude de la santé matérielle, dans l'équilibre des -ni~. alors que la primitive base était une sorte de santé intellectuelle et un équilibre de l'âme. Parfois, les nouveaux venus, ainsi que l'ail nouveau dans son ensemble, se souviendront de Van Eyck et de Memling, suit intentionnellement, soit par atavisme, et dans les morceaux produits par ces sortes de regrets, le métier redeviendra singulièrement attentif et serré, retrouvera tous les plus purs caractères de la race. On peut, on a le droit de dire, prenant les choses de façon absolue, qu'après la mort de Memling et de l'école de Bruges, commencerait pour l'art flamand une sorte de décadence, impétueuse, admirable, triomphale, tant qu'on voudra, mais décadence si on admet qu'en art la sérénité est un état supérieur à la plus large verve, à la plus riche lie\ re. Quoi qu'il en soit, le pur cours d'eau qu'est l'art de Bruges a fait son office en arrosanl ces campagnes de paix el accompli sa destinée en allant se jeter dans le lit immense de l'Escaut. Il a apporté son inappréciable tribut à l'histoire de l'art humain, et l'on pourra retrouver encore ce que lui doivent les eaux du fleuve d'Anvers qui rouleront de l'or, de la boue, charrieront des épaves grossières el des vaisseaux armés en guerre cl magnifiquement pavoises.