VAN II EU HEYDEN. — VUE DE L HOTEL DE VILLE D AMSTERDAM
des villes et des places, des canaux et des nos. des monuments à I extérieur et à l'intérieur. Sait-on que l'on trouve en somme, peu d'exemples-, dans toute l'histoire de l'art, d'un tel groupe de peintres, à la fois précis el délicats, qui nous permette ainsi de regretter le> vieilles \illes et de 1rs comparer avec les neuves? En dehors des primitifs flamands, dans leurs fonds de tableaux, el aussi de certains miniaturistes tel que notre grand Foucquel ou de Canalelto à Venise, combien en trouvez-vous qui aient mis vraiment de l'art dans ces inventaires?
La Bourse aux Bateliers, de Beerestraeten (£622-1666 . Au musée d'Amsterdam : L'Intérieur de I" Vieille Bourse d'Amsterdam, par Job Berck-Heyde
BOBBEMA. — LK MOULIN.
(1630-1693 ou tels tableaux de son frère Gerril 1638-1698 . L'admirable Bue de Haarlem au musée de Bruxelles, ou les deux toiles de notre musée, le Dam ei Petite Ville sur le bord dhme rivière, par Jan Vander Heyden lii:!T-ITI2 .Vodà une demi-douzaine d'œuvres délicieuses, éclairées en perfection , solidement cons-
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truites, et s'élevant vraiment dans l'air, vivantes malgré la géométrie, amusantes malgré le nombre de pavés et de tuiles. .Mais il y en a beaucoup plus de charmantes dans le répertoire; il en est même qui sont vraiment de maîtres
comme ce tableau de Berck-Hcyde: la Vieille Bourse, que nous citons a 1 instant, et où l'on reconnaît que les leçons de Frans Hais n'ont pas été perdues. Quanl ;i Jan Van der Heyden, c'esl également un peintre plein de savoir el de charme, avec
su main sûre, son esprit net, son œil délicat, ce voyageur, cet industriel, cet ingénieur, cet inventeur de réverbères et de pompes à incendie. Et il y a un certain Adrien Van de Velile. qui ne dédaigne pas d'animer de jolis personnages, spirituellement affairés ou ambulants, ses places et ses rues, tout comme il le l'ait dans les entrées de forêt de maître Jacob Ru ysdael.
11 y a même parmi les autres spécialistes, parmi ceux qui se sont adonnés aux intérieurs d'édifices, un liés grand peintre, Emmanuel de Witte i Itil7-lti«i2 et qui mériterait d'être au nombre desplus célèbres. Il vient, chronologiquement après le très curieux Saenredam (1597-1665), très digne peintre de Haarlem, dont les intérieurs d'églises blanc et brun très clair, sont une excellente et trop
rare surprise dans les musées de Hollande. Mais Emmanuel de Witte' a d ié
au genre toute son ampleur, et il s'en est acquitté en parlait peintre, en vrai peintre qui a étudié et vécu à Delft, avant de se fixera Amsterdam.
Retenez ceci comme une chose de 1res haute importance. Emmanuel de Witte est né quinze ans avant le grand VanderMeer de Delft, que nous allons bientôt connaître, et près de quinze ans avant Pieterde Ilooch. Peut-être avanl eux, mais en tous cas en même temps qu'eux, il a observé, compris et rendu l'enveloppe infiniment délicate dont s'entourent dans les intérieurs vivemenl éclairés par le soleil, les silhouettes les plus vigoureuses. 11 a vu comme ces silhouettes vibrent sur la grande surface blanche ou grise d'une muraille. D'autre part, une toile du musée de Rotterdam, un Marché aux poissons, d'une coupe originale et vigoureuse le désigne comme un 1res beau peintre de la vie. Un tel peintre, aussi sur de lui, qui exécute avec autant de grandeur, de souplesse el un si bel éclairage, une peinture comme {'Intérieur d'église catholique, du musée de la Haye, ne saurait être un vulgaire imitateur. Il travaillait à Delft de I642à 1649. Pieter de Ilooch y travailla de 1655 à 1656. Van der Meer n'\ est inscrit dans la gilde, comme maître peintre, à vingt et un ans. qu'en 1653. Quelle gloire ce serait pour cet Emmanuel de Witte si l'on établissait à n'en pas douter qu'il a le premier pratiqué les merveilleux hues de ces grands altistes el leur a montré la voie !
Et maintenant, il semble qu'après nous être si bien promenés dans la campagne, et aprèsêtre arrivés jusque dans les villes, et à la porte même des maisons, nous n'aurions plus qu'à entrer, pourvoir un peu ce que font les gens.
Mais en interrompant ici notre promenade, nous en omettrions un des plus touchants spectacles, et nous en aurions pour ainsi dire perdu la morale: nous ne connaîtrions pas llobbema.
A la mort d'Hobbema, malheureux et mélancolique lard-venu, les campagnes de Hollande disparurent, ou plutôt les hommes continuèrent d'en jouir, d'\ vivre, d'\ labourer el d'y récolter, mais les artistes ne les comprirent plus. Il en était ainsi, d'ailleurs, de toute la \ie : la vraie notion en échappait à ceux
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qui en dégagent les images et les symboles, et en déplaisait à ceux qui sont à la fois les sujets et les consommateurs de ces représentations.
lue société dont la fortune avait été rapide el considérable, avait cessé d'aimer la simplicité. Qui sait même, <i elle l'avait jamais véritablement aimée,
quand on voit le sort qui fut réservé, dans l'exceptionnelle époque où les œuvres d'art semblaient pousser dans les champs et dans les rues, à tous les grands et simples artistes qui les produisaient, tandis que les compliqués et les affectésmédiocres faisaient grassement leurs affaires? Ces grands artistes vivaient difficilement de leur travail; Hobbema n'en put pas vivre du tout. Cette œuvre un peu sauvage el franche ne pouvait lutter contre les grâces recherchées d'un Adriaan Van derWerff, et dans les bois d'Hobbema les nymphes en ivoire auraient fait des moues dégoûtées. Ce rustre demeurait à la porte des maisons distinguées. La tristesse de ses impressions, profondes et vraies, ne pouvait prévaloir contre les sourires ('relaies. Il en esl ainsi un peu dans tous les temps, et Ton ne commence à aimer la mélancolie que lorsqu'elle a au moins cent ans de"bouleille.
Alors elle devient une chose de mode et elle \aul 1res cher. C'est ce qui est arrivé aux toiles d'Hobbema qui passèrenl inaperçues de son vivant, furenl une vile marchandise après sa mort, et sont devenues de nos jours la frénésie des amateurs, d'autant plus qu'elles sont assez, rares, que le nom s'est pare d'un grand prestige, et que l'on accepte maintenant avec la même avidité d'admiration les œuvres absolument pures et bien venues et celles que le peintre travailla d'une main plus lourde el d'une moins heureuse inspiration.
Ainsi la vanité s'empare et s'enorgueillit des fruits de la résignation. C'est un de ces contrastes que présente la vie, mais jamais il ne fut plus accentué qu'ici. Le 1res peu que l'on sait de la vie d'Hobbema es! suffisant, et d'une éloquence infinie. Meyndert Hobbema naît à Amsterdam, sans doute en 1638. Il est en lionnes relations avec Ruysdael, et probablement en relations d'élève a maître, car son art est contenu tout entier dans celui du peintre de Haarlem. A l'âge de trente ans. en HiiiS, il se marie, et pour subvenir aux charges de son ménage, il accepte une place, un petit emploi, celui de « jaugeur-juré » de la ville. Ce n'es| pas, comme vous voyez, le l'ait d'un homme ni bien goûté par ses contemporains, ni bien assuré de vi\re de son art. Et c'esl même bien le contraire, car au moment précis où il atteint la trentaine, c'est alors, selon tous les calculs, qu'il a produit ses plus belles œuvres, ou tout au moins qu'il en a produit certaines qu'il ne dépassera jamais, lue persistante malechance l'ail que justemenl on ne peut lire un chiffre décisif, à cet égard, dans la date de V Avenue de Middelharnis , son plus parfait tableau avec le Moulin à eau, du Louvre. L'Avenue de la national Callerv porte, très lisible, les chiffres 16. .9. Le troisième chiffre demeure confus, effacé, de telle sorte qu'on \ peut lire soit un li, soit un s. Mais cette dernière interprétation esl bien douteuse. Le serait, de toutes les œuvres connues d'Hobbema, celle qui porte la date la plus avancée, car les autres ne Mini pas plus loin que 1668 et il semble n'avoir peint que bien rarement dans toute la dernière partie de sa vie. Que VAvenue de Middelharnis apparaisse ainsi connue une œuvre de jeunesse, d'âge mûr ou
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d'arrière-saison, comme un acte encore de confiance, déjà d'adieu, ou enfin de tardive velléité, ce n'en est pas moins une [teinture admirable, el une des plus près qui soient de l'âme même de mitre temps. C'est la même façon qu'à présent de voir et de sentir la nature, mais avec une force et un bonheur d'expression
admirables et pour mieux dire, c'est une œuvre sans date el sans nationalité. Cette simple route qui s'avance droit vers vous, au milieu du tableau, avec ses ornières, ses arbres ébranchés, pourvus seulement d'une maigre tête, les fossés qui la bordent et d'un côté les champs, de l'autre les chaumières, et, en avanl
d'elles la pépinière où le bonhomme greffe ses arbustes; par-dessus toul cela. le grand ciel et dans toul le parfait sentiment d'acceptation des choses : cela fait un chef-d'œuvre.
Cette acceptation, entière et modeste, est la qualité pure d'Hobbema, c'est elle qui le rend grand, malgré les tâtonnements et lourdeurs de sa main dans certaines autres œuvres, malgré la mesquinerie forcée de sa pauvre existence chiche de petit fonctionnaire, malgré la simplicité de sou intelligence qui ne semble guère hautaine ni généralisatrice. Parfois ce sentiment admirable de consentement à la vie, et aux spectacles qu'elle offre, s'est légèrement doré de quelque vague joie : c'est alors qu'Hobbema l'ail des tableaux comme notre Moulina eau, où nous ressentons le calme qu'il va mis, qu'il a certainement éprouvé à peindre cette eau claire serpentant parmi ces mousses et ces arbres, ces maisons aux toits rouges, et ce ciel qui n'est ni orageux ni toul à l'ail radieux, mais si net, si juste, si étonnamment raisonnable.
On peut rester longtemps à se promener dans ces deux tableaux, placés à peu près aux deux extrémités des émotions que ressentit, peut-être sans bien s'en douter, l'esprit sans ambition et sans amertume de Meyndert. Si l'on veul l'aire comme lui, c'est-à-dire s'arrêter attentivement à chaque fin détail sans vouloir lui faire raconter une histoire, et sans cesser de bien respirer à l'aise dans l'ensemble, on y éprouvera beaucoup de douceur, car on a toujours, dans la vie, quelque fatigue à reposer, quelque peine à endormir un peu el à bercer au vent des arbres. Si, au contraire, on veut philosopher, analyser, faire le bel esprit, on en aura pour des heures à couler de jolies choses, à trouver toutes sortes de mots 1res lins et de réflexions très subtiles, sans s'apercevoir que c'est le tableau qui vous les sert tout préparé-, el bien d'autres encore qu'il tient en réserve pour les parleurs d'après vous.
A quoi bon? Hobbema a peint aussi d'autres motifs, des chaumières en forêt dans le goût de son maître, mais avec sa propre ingénuité un peu appuyée : des Buines de Brederode, encore comme Ruysdael; enfin d'autres vues du Moulin à eau, à peu près aussi belles que le noire, et aussi parfaites de déférence, «le soin et de désir de vérité.
Que dirait-on de plus? Toute cette œuvre oscille entre deux admirables modérations: modération à peine angoissée dans ['Avenue de Middelharnis, modération à peine souriante dans le Moulin à eau. Hobbema mourut en 1709, dans une maison du Rozengrachl — vous connaissez déjà lugubrement ce nom, amis de Rembrandt, — et il fui enterré avec l'appareil des pau\ res. Il mou rail le dernier de ceux qui sont pour nous les grands peintres hollandais. II faudrait n'avoir pas compris les conseils et les enseignements du Mm/Un. de son ciel, de son eau et de ses arbres, pour s'étonner, s'indigner, ou même s'affliger de toul cela.