‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 10 sur 119 · CAUPO SANTO DE PISE. — LES TROIS MORTS ET LES TROIS VIVANTS · texte numérisé non relu

CAUPO SANTO DE PISE. — LES TROIS MORTS ET LES TROIS VIVANTS

difficulté de relier sans désordre comme sans exagération de symétrie quantité de scènes des plus diverses.

Que l'on se représente, comme principales divisions, trois grandes zones superposées et inégales, contenues dans une vaste surface ogivale. En bas une foule de personnages cl d'animaux, des moines à genoux, des chiens et de- loups combattant, les chiens noirs et blancs, domini canes, symbolisant les dominicains cl terrassant les loups hérétiques ; des fidèles écoutant a genoux la parole d'un prêtre, des moines enseignant le peuple; des convertis déchirant les livres de leur- anciennes doctrines, enfin tout un mouvement de personnages des plus variés, où se rencontrent des types de femmes gracieux cl touchants, des \ ieillards ravagés, des hommes murs pleins d'un grave enthousiasme, et les domini

canes circulante travers toute cette foule bigarrée, éclatante, etfaisant bonne garde.

Au-dessus de cette zone et se reliant avec elle, des scènes de majesté et de béatification, ayant pour fond et décor : à gauche la cathédrale de Florence, il Di/omo, à droite, un paysage riant et changeant « ces terrains accidentés, ces sortes de portes de fer de la nature, ces fleuves à l'eau verdàtre, ces arbres fantastiquement ramifiés, ces cavernes à l'entrée desquelles sont assis des lions; ces paysages d'une Bible dramatisée, terrorisante, avec des beautés de miniatures indiennes, et avec ces teints basanés, dans l'enveloppement des tons clairs d'étoffe tendre ». Ainsi parlent les Concourt que nous allons avoir l'occasion de citer de nouveau, dans ce beau livre précurseur l'Italie d'hier ; mais n'interrompons pas davantage notre analyse.

Devant la cathédrale se détache, dominant la foule, un groupe, ou plutôt une rangée, majestueuse et terrible ; c'est le pape Benoît XI et à ses côtés des évèques, des rois, des empereurs, tous assis côte à côte sur des trônes et tenant en mains le globe, le glaive, tous vêtus de chapes brodées, ou de dalmatiques éclatantes, coiffés de mitres, de couronnes, terrifiants à voir dans leur implacabilité de gardiens de la foi, et dans leurs proportions corporelles réalisées notablement plus grande que celles de tous les autres personnages. La conception et l'exécution de ces figures ont une force, une àpreté et une richesse que l'on ne trouverait qu'en retournant en arrière, avec les byzantins, mais avec une gravité vivante qui ne peut provenir que de cette alliance signalée plus haut entre le génie florentin et le génie siennois.

Quant à la région de droite, c'est là un ensemble de scènes élégantes, galamment pieuses, purement épanouies, destiné à donner une idée des béatitudes qui attendent les fidèles ; des rondes de dames parées ; des concerts de viole; des rêveries dans des bocages; et saint Dominique montrant à des bienheureux couronnés de fleurs la roule de ce Paradis qui constitue la troisième division de l'ouvrage, la zone supérieure, zone, bien entendu, se reliant aux autres et non séparée par des compartiments. Ici c'est le Christ en gloire, adoré par la Vierge et accueillant des entrées de petites âmes blanches, tandis que ça et là dans le ciel, sont des saints, des prophètes, des élus porteurs de palmes, des anges, des chérubins.

Telle est l'économie générale de celle belle œuvre, donl on ne saurait trop dire l'éloquence et l'éclat d'ensemble, la netteté el l'expression de chaque partie séparée.

Le Triomphe de saint Thomas d'Aguin n'est pas une page moins forte, moins typique. Mais pour que le lecteur n'éprouve pas sans cesse la l'aligne de sèches descriptions, nous laissons la parole au\ Concourt qui l'ont décrite avec un art si savoureux, en l'attribuant toutefois, comme on le faisait encore au moment de leur voyage 185b , à Taddeo Gaddi.

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« Thomas d'Aquin, le moine noir tenait un livre ouvert, sur lequel était écrit: Optavi cl datus est mihi sensus, et invocavi etvenit in me spiritus.., esl entouré d'apôtres, d'évangélistes, de prophètes, contournés dans le ramassement des saints scribes, que l'on voit sur les miniatures des manuscrits.

» En un rêve d'architecture gothique idéale, dans un chœur ouvert sur le ciel, aux quatorze niches encadrées de colonnettes torses de marbre rouge, couronnées d'aigus clochetons et de feuillages de pierre, sont de jeunes femmes souriantes, les allégories des Vertus et des Sciences, vêtues de virginales couleurs, et sur lesquelles viennent mourir des lumières assoupies, ainsi qui sur des corps qui les boiraient ; — de la luminosité doucement gaie à l'œil, et qui a quelque chose de frais, de pareil à l'éclairement blanc de la floraison d'amandiers dans un jour levant.

» La première des Allégories, qui tient le monde dans sa main, est la Loi Civile, ayant sous elle l'empereur Justinien ; la seconde, le Droit canonique avecle pape Clément Y, sous elle ; la troisième, la Théologie spéculative avec Pierre, maître des sentences, sous elle ; la quatrième, la Théologie pratique, avec Severio Boëce, sous elle. Puis c'est la Coi, l'Espérance, la Charité, etc. Viennent ensuite les Allégories des Arts libéraux, avec sous l'Arithmétique, Pythagore; Euclide, sous la Géométrie ; Ptolémée, sous l'Astrologie ; Tubalcaïn, sous la Musique ; A ristote, sous la Dialectique; Cicéron, sous la Rhétorique; Prisciani, sous la Grammaire.

» El aux pieds de Thomas d'Aquin, du divin maître de la Théologie, les Empereurs, les Papes, les clefs de saint Pierre aux mains, les Évoques, sont assis et rangés dans celle salle du trône du Très-Haut, où Jean Damascène, sur monté d'une croix, lient, d'une main une flèche, de l'autre \\\i are détendu.

» Le Sacre allègre de l'intelligence, en l'ordonnance recueillie d'une repré sentation religieuse. Sous ces niches habitées par ces espèces de Saintes, transformées en patronnes des Arts et des Sciences, et dont lune tient un instrument de musique, l'autre un compas d'architecte, et qui appellent la bénédiction du ciel sur chacun de ces attributs donl elles sont les divines porteuses, le moyen âge fête, de sa grâce encore maigriote, de ses épaules serrées, de ses tailles allongées, de ses corps anémiés par la prière et les dédains de la vie d'ici-bas, fête ce que l'homme tire de son cerveau pour la parure et l'enjouement de cette ^ ie, — cl ces fresques sont une apothéose chrétienne du pinceau du peintre, du ciseau du sculpteur, de la plume de l'écrivain, et comme une annonce, en avance de près de deux siècles, du pontifical d'art de Léon X. »

Les autres peintures de la chapelle des Espagnols ne contiennent pas «le moindres beautés, mais nous ne les décrirons pas, ni le très beau plafond, ni la terrible Marche au Calvaire qui se déroule dans le décor d'une ville, ni le Calvaire lui-même, avec sa foule hurlante, ses soldats brutaux, ses pieux pér-

sonnages affligés et implorants ; cette dernière page faisant penser aux fresques de Barna à San Gemignano, mais avec plus de science et de mouvement. Il suffit d'avoir donné une idée de cette œuvre capitale et il ne nous reste qu'à parler d'un cycle plus vaste encore et non moins significatif : les fresques du Campo Santo à Pise.

Ici encore régnent de nombreuses incertitudes quant aux auteurs des diverses fresques ou séries. Francesco da Volterra est l'auteur de Y Histoire de Job ( 1372) ; Ambrogio Lorenzetti a peint, comme nous l'avons vu, les Pères du Désert ; Spinello Aretino la Vie de saint Éphèse toute résonnante des chocs d'armes et de chevaux; Andréa da Firenze exécuta en 1378 la Vie de saint Rénier, achevée en 1380 par Antonio Veneziano ; enfin Pietro di Puccio les épisodes de la Genèse. Nous ne parlons pas pour le moment de Benozzo Gozzoli qui, au siècle suivant, allait compléter la décoration des murailles d'une fa<;on si éclatante.

Mais restent les fresques les plus célèbres, ce Triomphe de la Mort, ce Jugement dernier et cet Enfer qui furent longtemps attribués sans contestation à Andréa Orcagna et à son frère Léonard. Quels en sont les authentiques peintres ? Lorenzetti? Antonio Veneziano? Orcagna lui-même, à qui l'on reviendrait en fin de compte ? On serait après tout tenté de dire : « Peu importe! » le véritable auteur de ces fresques étant le siècle lui-même, et le Campo Santo de Pise, un lieu émouvant entre tous, au-dessus des hommes même qui l'ont réalisé.

« Le plus beau cimetière du monde, disent les Goncourl, que nous citerons de nouveau pour cette seule raison que ce sont les esprits modernes qui ont le mieux et le plus tôt compris ces Primitifs, un monument décoratoire de la .Mort, qu'il a fallu deux cents ans pour parachever, une triomphale arcature de deux cent cinquante pieds de long sur cent quarante de large, aux murs entièrement revêtus de peintures, une œuvre peinte formidable, opéra, dit Vasari, terribilisima et da melter paura a un légion di pi Un ri. »

Dans le Triomphe de lu Mort et le Jugement dernier, « la tradition byzantine est conservée à ce point que les crinières des chevaux sont tressées sur le modèle des entrelacs des chapitaux des églises bâties dans ce style, et la peinture, sous des accoutrements du temps, a gardé sur les ligures un peu du charbonnage et de l'expression antihumaine des mosaïques de Saint-Marc.

» Le Triomphe de In Mort, on dirait un chant macabre du hante !... Sous un bosquet d'orangers où, pareils à des zéphirs, volètenl deux petits amours, des couples amoureux s'enivrenl de douces paroles et de musique, qu'un troubadour lire de sa voix et de son violiilO, pendant que la .Mort descend rapide sur ces heureux vivants, pour les faucher en plein bonheur, en pleine jouissance de la vie. VA la Morl n'est pas la Mort squelette des danses d'Holbein : elle est une vieillaide aux cheveux blancs, qui a le corps musclé d'une figure allégo-

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rique du Temps, en même temps que les diables à son service sonl des figurations un peu carnavalesques des Satyres de l'antiquité.

» Au-dessus de la Mort, c'est un abatis de cadavres, un charnier de rois, de bourgeois, de prêtres, de guerriers, de femmes. Etde toutes ces bouches ouvertes, les âmes sortent, comme si les morts accouchaient douloureusement de leur immortalité, et des diables hideux, aux écailles de crocodiles, et des anges, couleur de feu, tirent des bouches ces âmes, qui, sous le pinceau du peintre, ont pris l'aspect matériel de gros garçons aux hanches d'hermaphrodites. El la dispute, et le partage, et la revision des âmes se continuent au ciel, où il y a une bataille, au sujet de l'âme abominablement porcine d'un moine grassement entripaillé, qu'un diable tient par les cuisses, qu'un ange tire par les bras.

» Tout en lias de la composition est un chœur d'aveugles, d'infirmes, d'estropiés, de béquillards demandant à la Mort de finir leurs maux.

» Mais la Mort, sourde à leurs sollicitations, ne va qu'aux heureux et c'est à la joyeuse cavalcade descendant sur la gauche île la peinture, qu'elle va offrir son image et l'annonce de sa venue.

» Au pied d'une montagne, d'une Thébaïde, au haut de laquelle des moines prient, au-dessous d'un plateau où dorment deux cerfs, et où un lièvre fait chandelier, une joyeuse cavalcade de gentes damoiselles et de jeunes gentilshommes, le héron sur le poing, revient de la chasse, leurs varlets chargés de canards sauvages. Et voici qu'à leurs yeux se présentent trois cercueils : le premier contenant un cadavre hideusement boursouflé ; le second, un cadavre dont la pourriture a déjà mangé la ligure; le troisième, un cadavre, à peine habillé de quelques guenilles de chair et de peau: trois cadavres à la décomposition rapide, qu'amenait, selon la croyance populaire, la terre sainte rapportée de Jérusalem sur les vaisseaux de Venise, et dont on avait fait la terre de sépulture du Campo Santo.

» El l'odeur de ces trois cadavres faisait se boucher les narines aux hommes et aux femmes, tendre aux chevaux le cou dans un hennissement inquiet, cl aux chiens flairer le sol. le nez en terre.

» Dans le Jugement dernier, aux côtés du Christ, la main droite levée dans un maudissement des damnés, que repousse ave.- de grandes épées d'argent, la gendarmerie îles anges, la Vierge, dans sa robe blanche aux reflets roses, a un geste de tendre commisération pour les maudits: double pantomime qu'a reprise et introduite Michel-Ange dans son Jugement dernier de la Chapelle Si x l î tu ■ .

» LÏEnfer, c'est la coupe de ce carcere duro, qui aurait quatre étages de tourments, et pour pilier de l'immense palais de douleur, un gigantesque monstre jaune et vert, cornu comme un bœuf, aux entrailles de braise, toute braisillante.

» Sou> sa direction, des malheureux mitres de blancs, tournent à une broche, passée à travers deux bouches de damnes, et en attendant l'heure

de rôtir, des paquets de damnés sont ficelés avec des serpents cpai leur mangent le sein, pendant que des diables à califourchon sur eux versent du plomb fondu dans la bouche gourmande de celui-ci, tenaillent les lèvres impudiques de celui-là, déroulent, dévident les entrailles impures de cette femme, inventent je ne sais plus quels supplices pour les autres qui tous, dans la soif qui les brnle, ont la tentation de tables servies de rafraîchissements auxquels ils ne peuvent loucher.

» Et ce sont des puits, des puits tout entiers, remplis jusqu'aux bords, de morts à la souffrance toujours vivante, parmi lesquels des coups de lance cl de harpon font des remous douloureux.

» Cet Enfer, c'est bien la conception de l'Enfer au moyen âge, mais encore pins entièrement la conception d'un peuple méridional, qui, sous son soleil, ne connaît ni les mélancolies ni le spleen du Nord, vit dans une ignorance un peu enfantine de la soulfrance morale et n'imagine pas de supplice plus cruel, plus ingénieusement barbare, en un mot plus infernal, que celui d'un homme qui rôtit à la broche. »

11 n'y a pas grand'chose à ajoutera celle pittoresque description, sinon peutêtre que dans le Triomphe de lu Mort, le groupe de cavaliers et celui des femmes jouant et s'entretenant dans le bocage, dans le .Jugement dernier, les figures du Christ maudissant et de la Vierge attristée sont parmi les plus grandes créations de l'art italien, et que, quelque grandes que soient les conceptions du teznps à venir, elles n'atteindront pas cette simplicité dans la force.

Nous ne décrirons pas non plus les fresques de Puccio, intéressantes sans doute, mais inférieures à ce qui précède. Ce qu'il importe de noter, c'est que deux grandes inlluences ont dominé l'art du \iv' siècle, et qu'il s'est perfectionné dans deux grands centres qui ont été les sources où les artistes ont puise largement. Ces deux grands centres sont Florence et Sienne, qui, étudiées à fond, donneraient le secret de cet art, et qui, par une espèce d'alliance extrêmement difficile à définir mais certaine, en ont produit tout le caractère. Au siècle prochain Florence seule dominera el prendra sa physionomie définitive.

Les deux grandes inlluences, ce sont celle de Giotto, à qui il ne serait pas tout à l'ait juste d'attribuer tout le mouvement du siècle, et celle d'Orcagna, que l'on ressent mieux qu'on ne la prouve.

Les grandes œuvres du siècle, enfin, et qui lonl de lui une des époques d'art les plus liens et les plus austères, après les lueurs jetées par Cimabuë : les fresques de Giotto à Saint-François d'Assise, le Paradis d'Orcagna à Santa .Maria Novella, la Chapelle des Espagnols, et la terrible trilogie du l'.ampo Santo de Pise.

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