‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 9 sur 119 · GIOTTO. — LA CHARITE · texte numérisé non relu

GIOTTO. — LA CHARITE

dans toute l'histoire de l'art, des œuvres telles que le Paradis d'Orcagna à Sauta Maria Novella de Florence, la Chapelle des Espagnols en la même église, el les fresques de xive siècle au Campo Santo de Pise sans préjudice de ce que nous pourrons pour ce dernier lieu d'art, dire du charmant Gozzoli).

Les trois grandes œuvres ou ensembles d'oeuvres que nous venons de nommer sont en effet, ce qui peut s'opposer peut être de plus majestueux aux créations les plus surhumaines des hommes : les œuvres de l'art égyptien dans la sérénité, les œuvres de l'art indien dans la richesse. Le Paradis d'Orcagna, dans la chapelle Strozzi, est une de ces apparitions d'arl qui laissent insensible le passant qui ne sait ou ne peut recevoir d'impressions personnelles et n'admire les choses qu'en raison de leur célébrité ou de leur ressemblance avec les beautés officiellement consacrées — mais qui au contraire bouleversent profondément ceux qui arrivent avec des yeux purs et un esprit libre. La prodigieuse architecture de celle vision est un sujet d'étonnement, et la beauté de chaque détail cause mille autres surprises qui se superposent à cette première commotion. Cela est construit comme une cathédrale. Imaginez au centre le Christ couronnant la Vierge, deux figures grandioses, sévères, mais pourtant exquises et consolantes à contempler, donnant on ne sait quelle impression de blancheur et de lumière. Au-dessous, les anges du Jugement, au-dessous encore quelques figures mouvementées, foules inquiètes, anges trieurs de damnés incertains et d'élus probables. Puis, de chaque côté de ces diverses régions superposée-, s'élèvent comme deux tours extraordinaires, comme deux louis augustes, vivantes, rayonnantes, des rangées d'anges, de saints, de saintes, montant régulièrement jusques et plus haut que le ciel. Les mots ne peuvent pas donner une idée de cet étagement de béatitudes. La gravure la plus parfaite elle-même dans ses proportions réduites, ne rappellerait même pas l'inconcevable force qui règne là, car c'est l'œuvre seule qu'il faut voir; il faut être là près d'elle, devant elle, en recevoir, de face et de haut le magnifique écrasement. 11 faut être comme dans l'atmosphère de cette vie céleste, si gracieuse et si austère ; analyser autant que l'émotion et la brièveté de la vie le permettent le charme de chacune de ces figures d'anges et de bienheureux, avec ces visages d'un ovale si net. ces yeux si dilatés d'extase, ces sourires indicibles, toute cette exaltation calme et forte, les proportions admirables de ces grandes figures du premier plan. l'ordre presque géométrique et pourtant si libre qui préside au rangement de toutes celles qui vont montant les unes derrière les autres, enfin la couleur franche et puissante de toute cette muraille peinte.

lieux remarques seulement pour compléter cette description si au-dessous de notre ('motion. L'une sera relative à la couleur que nous venons de qualifier en deux mots. Elle est d'une franchise extrême puisqu'elle procède entièrement par des juxtapositions de Ions purs, ou qui paraissent l'être, c'est-à-dire qui donnent pour chaque ton des résultantes très pures, des blancs, des bleus, des noirs, des rouges, le tout clair et vif; et celle franchise terrible arrive cependant à la puissance. Ce bariolage, il n'y a pas d'autre mot, ce bariolage audacieux donne une grande harmonie. Ici l'harmonie n'est pas obtenue par des

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symétries comme nous l'avons vu chez, les primitifs flamands et comme nous le reverrons, avec des dominantes différentes, chez, les maîtres italiens du w siècle. S'il \ a une symétrie elle est si habilement cachée qu'il est impossible de la découvrir; ce sont plutôt des rappels habilement ménagés de part et d'autre, niais point de ces équilibres très tranchés, tels que ceux que nous constations chez Van Eyck ou Memling ou tels autres. Il n'y en a pas moins harmonie, niais elle résulte de tous les éléments égaux.; peut-être toutefois pourrait-on découvrir qu'elle est donnée par l'élément constant, régulier, auquel on songe le moins, quand on cherche à analyser et à grouper les tons divers du tableau, je veux dire le ton de chair si frais, si délicat, de toutes ces tètes rangées. Là peutètre serait le secret de cette prodigieuse harmonie de tant et tant de disparates. Mais le problème est si délicat à résoudre que nous nous contentons ici de l'indiquer.

D'ailleurs, à défaut d'une symétrie de couleur, il existe, et nous avons cherché à le faire comprendre dans notre description, une absolue et très simple symétrie de lignes : les deux augustes tours formées de chaque côté, par ces assises de tètes régulièrement superposées. Et ceci nous amène à la seconde remarque que nous voulions faire à savoir que l'œuvre est conçue el exécutée non seulement en grand peintre, mais encore en grand architecte. Orcagna était un de ces artistes que maintenant nous appelons universels tant nous sommes surpris de voir des gens qui ne soient pas que d'étroits spécialistes, de ces artistes comme Giotto fut un des premiers et Léonard, Michel-Ange et Raphaël des derniers dans les temps qui nous occupent. Architecte, peintre, sculpteur, on rapporte que l'Orcagna avait coutume de signer ses peintures : Andréa di Cione, sculpteur, et Andréa di Cione, peintre, ses sculptures, voulant » que la peinture se sentit dans la sculpture et la sculpture dans la peinture ». Il aurait pu s'inscrire architecte en signant la fresque de Santa Maria Novella, car elle est d'une des plus fermes, des plus logiques et des plus imposantes structures que l'on puisse voir.

Andréa di Cione 1 1308-1368 . cet admirable Orcagna, a joué dans l'art de son temps un rôle considérable que le peu d'oeuvres conservées de lui permet difficilement de préciser, mais laisse pourtant deviner. Ayant rendu à Giotto des hommages pleins de droiture et de mode-lie, il continuait l'œuvre de Giotto, en l'épurant et en l'affermissant. Son œuvre lapin- importante de sculpture qui nous suit parvenue est le tabernacle d'Or San Michèle admirable de fermeté, de grandeur, d'émotion dramatique, sculptures peut-être encore pins belles que ses peintures; il semble que l'on doive renoncer à lui attribuer la fameuse loggia de la place de la Seigneurie. De même le célèbre Triomphe de la Mort du Çampo Santo de I'ise, qui lui fut longtemps attribué n'est point son œuvre, comme nous l'allons voir. Mais n'eût-il produit que la fresque de la chapelle de

Strozzi et le magnifique retable de la même chapelle, le Christ sur un trône, entouré d'anges et de saints, que cela suffirait à le classer parmi les plus grands génies picturaux. La décoration de la chapelle Strozzi se complète d'un grand Jugement dernier, très dramatique, du même maître, et d'un Enfer qui fait face au Paradis, et est de la main de Lionardo Orcagna, son frère et son collaborateur; c'est une composition compliquée et subtile qui n'atteint pas la même grandeur.

Sans autre transition que le voisinage dans une même église, et une presque (•gale importance dans l'art du xiv° siècle nous passons à la Chapelle des Espagnols, qui est aussi une œuvre capitale, mais avec une nuance très différente. Cette Chapelle des Espagnols est plutôt une résultante, un éblouissant aboutissement de tout ce que l'école de Sienne et l'école de Florence avaient conquis, tandis que le Paradis de la chapelle Strozzi est l'expression d'un tempérament, d'une personnalité unique, aussi puissante à elle seule que ces magnifiques artistes réunis. Et l'on ne sait vraiment pas, prenant les deux œuvres à des points de vue aussi divers, le phénomène que l'on doit admirer le plus.

La Capella degli Spagmwli est ainsi nommée, dit M. Georges Lafeneslre. parce que les personnes de la suite d'Éléonore de Tolède, femme de Cosme I", y venaient faire leurs dévotions. Construite vers 1340 par Buonamico di Lapo Guidalolti, marchand florentin, elle fut décorée des peintures que l'on a attribuées tour à tour à Taddeo Gaddi et Simone di Martino (par Vasari), à Antonio Veneziano et Andréa da Firenze (par MM. Crowe et Cavalcaselle). Rien n'est moins sûr que ces attributions. La main de Taddeo Gaddi, se reconnaîtrait mal dans ces œuvres si fermes et si grandes de dessin, si puissantes de couleur, surtout si l'on les compare aux fresques de la Vie de la Vierge à Santa Croce, dont nous avons parlé. Simone di .Martino parait avoir été déjà fixé en Avignon lorsque la Chapelle fut entreprise. Quant à Antonio Veneziano et Andréa da Firenze, certainement si l'on se reporte aux fresques du Campo Santo de l'ise, le célèbre Triomphe de la Mort, s'ils en sont les auteurs, il n'est pas impossible de retrouver des analogies entre l'exécution des deux œuvres. Mais enfin tout est mystère à ce sujet, tandis que tout est certitude et sujet d'admiration si l'on considère simplement la Chapelle des Espagnols comme l'expression grandiose d'un art et d'une époque.

La décoration complète de la chapelle esl ainsi di\ isée : Un plafond di\ isé en quatre parties, qui sont Saint Piètre sur les eaux, la Résurrection, la Descente du Saint-Esprit et ['Ascension. A droite et à gauche deux vastes compositions : le Triomphe de saint Thomas et ['Église triomphante et militante. Au-dessus de l'autel : la Marche aa Calvaire, le Calvaire et./' -s us dans les limbes, au-dessus de la porte d'entrée faisant face à l'autel, l'Histoire de saint Dominique et de saint Pierre Martyr.

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UËglise triomphante ci VÈglise militante est une magnifique composition, en dehors tic son sens théologique et de sa tendance toute spéciale qui est la glorification de l'ordre des Dominicains. Mais au seul point de vue du peintre elle frappe par la beauté du geste et de l'expression dans chaque personnage, expression qui esl toujours stricte, forte et saisissante, geste qui est grand et contenu. L'ensemble esL d'un agencement très solide, et l'artiste a résolu la

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