DOMENICO FETI. — LA MELANCOLIE
Le Caravage avait été l'élève du peintre Giuseppe Cesari, nommé il Cavalière d'Arpino I5ti0-l(ii!) , dit aussi il Giuseppino, le Josépin, dont il devintle rival. Il n'\ a pas grand'chose à dire ici de l'exagéré el mou Giuseppino, que l'on peut indifféremment rattacher à l'école de Rome ou a celle de Naples, sans que l'une ou l'autre ait beaucoup de gloire à \ gagner, et malgré la réputa lion considérable
qu'il eut de son temps. Mais relève fut un magnifique peintre qu'il faut prendre tel qu'il est.
N'eût-il produit que ces trois superbes tableaux, la Descente de Croix du musée du Vatican, la Moi l de la Vierge et le Portrait da grand-maître de l'ordre de Malle, tous deux au Louvre, il faudrait considérer le Caravage comme un des plus robustes peintres qui aient jamais été. 11 provoque sans doute l'émotion par des moyens tout brutaux, toul physiques, l'émotion à coups de poings; mais quelle vigueur, quelle solidité et quelle volonté! Ce sont des œuvres d'une grande tenue, dans leur affectation de simplicité qui va jusqu'à la rudesse, mais ce sont des œuvres que l'on ne peut oublier. La belle dignité, l'exécution excellente du Grand-Maître de 31a//e, la composition saisissante, réaliste au possible, d'un réalisme théâtral, de la Mort de la Vierge, le savoir qui s'affirme dans toutes les figures, compensent l'absence de sentiment plus élevé et plus fin. Ce furent les types des tableaux faits pour l'exhibition plus que pour l'intimité ou pour l'adaptation parfaite à un édifice, à un intérieur. A la suite de lel> tableaux, on \it paraître l'innombrable famille des tableaux de galerie, devenant bientôt tableaux de musée, c'est-à-dire une conception toute moderne et extrêmement discutable de la peinture, mais qui a fini par primer toute autre conception. De même la violence, la puissance réelle, si l'on veut, qui existe dans les grandes œuvres du Caravaggio, mais qui est l'expression exacte, sincère, de sa propre nature, devint le modèle d'une brutalité calculée, d'une puissance artificielle qui permirent à maints esprits vulgaires d'acquérir à bon marebé le prestige d'artistes. Oue l'on mesure, pour s'en rendre compte, toute la distance qui règne entre le magnifique tableau de la Descente de Croix où toul es| vraiment imposant et vraiment fort, et les œuvres de tous les imitateurs qu'engendra le Caravaggio à l'étranger, par exemple Gerhardt Honthorst en Hollande, et même chez nous notre Valentin, malgré toutes ses qualités. Seul Ribera tira de ces moyens un parti aussi beau que le Caravaggio, mais c'est parce qu'ils répondaient aussi parfaitemenl à sa nature et que dans cet ordre d'idées peut-être inférieur, il se montrait un artiste supérieur.
Michelangelo A righi était né et avait l'ail sa première éducation, abandonné àses propres ressources, dans la douce Lombardie, puis à Venise. La vie avait été dure pour lui ; fils de maçon et menant une existence précaire jusqu'assez lard, il avait pu observer el peindre au vif les types les plus populaires, les plus grossiers même, et connut d'abord mieux les bouges que les palais. Plus tard il introduise dans les palais la population des bouges, et la til accepter, en images, comme un luxe. Le luxe, c'était sa peinture grasse, riche el sombre. Ses premiers succès lui furent gagnés par ses Tricheurs au jeu (un bel exemplaire au musée de Dresde , puis des tableaux d'autel où les saints axaient des réputations plus rassurantes que leur visage. Le peintre fut un homme violent el
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sauvage comme sa peinture; il eut [>1 tis d'une fois lepée à la main, et dut fuir plus d'une fois de pays en pays pour échapper ;iu\ conséquences de ses propres
colères. Il descendit jusqu'à Naples, et de Naples en Sicile, et de la Sicile à Malte. C'était aller jusqu'aux extrêmes limites de la peinture européenne. Sa fin fut tragique et r anesque. Il avait obtenu le pardon <lu pape pour certaines
équipées, ei revenait à Rome avec quelque butin : un corsaire le dépouilla et le laissa sur la côte, où il mourut, à Porto Ercolc, d'une fièvre chaude. 11 n'\ a que cette époque-là pour présenter de ces histoires romanesques, véritables histoires de brigands. Nous en passons et en passerons encore bien d'autres et des plus mouvementées.
Parmi les meilleurs peintres les plus directement participant au mouvement caravagesque, vient eu première ligne Giovanni Frâncesco Barbieri, dit il Guercino (le Ioucheuri et dans notre mauvaise transposition du xvnc siècle, le Guerchin (1391-1666). Quoique étantné près de Bologne, à Cento, et ayant passé son enfance entre son village et la ville, où il portait des fagots, il n'a rien à voir avec l'école bolonaise proprement dite, et les Carracci ne le découvrirent que lorsque son talent fut formé et grâce à lui seul. Le Guercino continua ses éludes à-Bologne et à Venise. A Home il fit connaissance de Michelangelo Amerighi, et se rangea au nombre de ses imitateurs. Les tableaux du Guercino sont habilement composés, et, après ceux de Home, notamment la célèbre Sainte Pétronille, et ceux de Bologne, on peut en avoir une bonne idée par ceux que nous avons au Loin re ; ils mit terriblement poussé au noir, el le Guercino peut maintenant mériter plutôt deux fois qu'une le titre d'un des chefs des Tenebrosi. Toutefois, les dernières œuvres de sa main dénotent une évolution vers la fadeur. C'est en somme un très savant peintre, chez qui on rencontre, dans les tableaux les plus discutables, des morceaux de premier ordre, mais il ne saurait nous retenir ici.
De même plus nous avançons dans l'école de Bologne proprement dite, plus il nous suffit de nous ren fermer dans de simples énumérations. Pier Frâncesco Mola 1612-1668 esl un des meilleurs peintres de celte fin d'école; il est facile, varié', plein d'espril et de couleur, et tout à fait supérieur, dans le paysage, à l'Albane qu'il crut imiter. Canlarini. dit le Pesai ese, Carlo Cignani, Pier Frâncesco Cittadini, peuvent être encore cités, et pour le> autres, les étudiera qui voudra.
11 faut toutefois mentionner tout particulièrement un très original peintre, peu connu ici, peu représenté même dans son propre pays, Giuseppe .Maria Crespi, et qui termine curieusement l'école de Bologne. Par un hasard, il se trome très abondamment représenté au musée de Dresde, par des tableaux très énergiques, liés fortement touchés, et dans une chaude harmonie brunâtre. Il y ;i aussi de bons tableaux de lui à la Pinacothèque de Bologne, el la Chapelle du Colleone, à Bergame, contient de lui une superbe composition, un Josué arrêtant le soleil, d'une furie d'arrangement el de touche tout à fait entraînante. On devrait connaître el étudier Crespi.
En esquissanl la physionomie du Caravage, nous avons présenté de beaucoup le plus importanl artiste de la finissante école romaine. Autour de lui se groupent, avec des origines diverses, peu utiles à retracer ici, des peintres de qui l'ensemble
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toiles, au Louvre, suffiraient à sauver de l'oubli complet; la Mélancolie, belle figure au\ prétentieux accessoires, et la Vie champêtre curieux tableautin de genre. De .Michel-Ange Cerquozzi, dit « Michel-Ange des Batailles », de Pietro Berettini da Cortona, de Sassoferrato, peintre fade au plus haut degré, et même de Carlo Maratta qui rachète beaucoup de médiocres tableauxpar un bon portrait celui de Madeleine Rospigliosi (Louvre), nous ne parlerons pas davantage; avec eux le xviic siècle romain finit dans la prétention et dans l'épuisement. Un des personnages les plus notables du XVIII" siècle, dans la grande peinture ou soidisant telle, est le chevalier Pompeo Battoni (1708-1787 .
Nous n'avons guère parlé, au cours de notre revue des diverses écoles, de celle de Naples; il est un peu lard pour retracer ses origines. L'école peut être intéressante, présenter un curieux tableau à l'historien plus préoccupé de mœurs que d'art, et de caractères que d'œuvres, mais à vrai dire, elle fut toujours assez hétéroclite, formée d'éléments extérieurs, et constituant assez peu une école proprement dite, une physionomie bien nette et bien tranchée. Il semble que la région même de Naples soit peu favorable à l'éclosion de la peinture ; est-ce parce que le ciel y est trop amollissant et qu'il y fait trop bon vivre ? est-ce parce que le peuple a d'autres aptitudes que la création et même (|iie la simple compréhension des images ? Quoi qu'il en soit, la limite de culture ne descend guère plus bas que Rome. Il y a des œuvres de Primitifs à Naples, el même en assez grand nombre et intéressantes. Mais quelsfurent leurs auteurs? Plutôt des voyageurs, comme Giotto et ses élèves, ou des élèves qu'il faisait sur place, et qui a leur tour étaient incapables d'en transmettre la tradition, ou ne trouvaient personne à qui la transmettre. Simone Neapolitano au \iv siècle est un des plus illustres, mais que peut-on citer de lui d'authentique? Antonio Solario, dit le Zingaro, au \\' siècle, laisse une réputation encore plus brillante. On lui attribue les fresques du couvent de San Severino, la Légende de saint Benoît. Elles sont d'un 1res beau caractère, mais les plus grands doutes planent sur cette attribution. Nous avons enfin vu qu'Antonello de Messine pouvait être bien plus logiquement rattaché à la Flandre ou à Venise qu'à Naples.
AndreaSabbatini,deSalerne,etScipione deGaëte,sont parmi les plus distingués napolitains du wi siècle, et parmi ceux du wii", Corenzio, Stanzioni, Mallia Preti le Calabrese, Amello Falcone, le Monrealese, le très curieux peintre Garguioli, dit Mico Spadaro un tableau de bataille récemment entré au Louvre ;le fatigant Luca Giordano, dit Fa Presto, quia couvert de ses peintures les palais d'Espagne el eut véritablement l'incontinence de la décoration; enfin le très célèbre Salvator Rosa 1615-1673 qui a exercé sur l'imagination de nos pères nue fasçinatrice influence. Salvator Rosa dans ses tableaux de bataille, ses paysages abrupts, se montre supérieur à ce qu'il fut comme peintre d'histoire ; mai- ses séjours parmi les brigands des \.bruzzes, ses amours, ses aventures, tout