LORENZO DI CREDI. — LA VIERGE ADORANT LENFANT JÉSU
Baptême dit Christ, qui mérite bien sa célébrité pour la façon -i forte et si simple dont il est composé: le Christ debout, les jambes à demi enfoncées dans le ruisseau limpide où saint Jean Baptiste se tient à ses côtés, lui versant sur la tète l'eau symbolique, et pour seuls témoins de cette auguste scène, deux petits anges agenouillés sur la rive, exquis de grâce, de charme, de finesse, ce qui vient donner un second démenti au préjugé d'un Verrocchio incapable d'un accent de tendresse u! de douceur. On a même cru nécessaire
de faire l'honneur d'un de ces délicieux assistants au pinceaude Léonardde Vinci, et d'autres poussèrent l'absurdité de la légende jusqu'à conter, gratuitement, que Verrocchio, désespéré de voir les dispositions que ce morceau annonçait chez ■son élève, aurait renoncé à faire de la peinture. Il va sans dire que cette légende sera mise au même rang que ces fantaisistes romans de peintres dont nous nous sommes toujours efforcés de faire justice quand nous les rencontrions. Il suffit de dire que celui des deux anges que l'on veut bien laisser à Verrocchio est aussi lin et aussi pur que l'autre. Puis voyez-vous un maître tel que celuilà, un homme de cette évidente force de pensée, qui a exprimé avec celle éloquence le recueillement du Christ, le rustique et exailé caractère sacerdotal du Baptisle, « renonçant à peindre » parce qu'il aurait un élève qui promettrait de lui faire honneur?
On ne peut que regretter que l'extrême conscience et l'extrême inquiétude de Verrocchio ne lui aient pas permis de nous laisser un grand nombre d'oeuvres, ou que le temps n'en ait pas respecte'' davantage. .Nous avons au Louvre une Vierge entourée de saints qui peut être de lui, et qui en tous le> cas esl d'un des meilleurs de son école, et reflète bien les principaux caractères du maître.
L'infini soin de peindre, le scrupule parfait dans l'exécution, la variété dans le caractère et dans le mouvement, la qualité vraiment rare et précieuse de la matière, tous mérites que Verrocchio semble avoir eu à cœur de perfectionner chez lui-même et de transmettre à ses élèves, se trouvent réunis à un degré d'exquisité chez un d'eux, Lorenzodi Credi. En ce doux et noble peintre s'incarne une des plus belles et des plus spéciales qualités du génie italien, Vamabilité, sans que ce terme implique quoique ce soil de creux, ni de fade. La véritable amabilité, dans la peinture italienne, dans l'œuvre de Lorenzo di Credi par exemple, ne va point sans la force, mais une force qui n'a rien de commun avec la brutalité, et c'est pour cela que tant de gens ne la perçoivent point, ou n'en perçoivent que l'extériorité agréable. Un tableau tel que le chef-d'œuvre que nous possédons au Louvre. La Vierge et l'Enfant Jésus entre saint .Julien et mini Nicolas est aussi ravissant de conception que désespérant de perfection dans le métier. Peu d'œuvres dans toute l'école présenlenl celle pureté de f\ pes, celle fermeté de dessin, cette beaulé de matière. On en peut dire autant des tableaux de Berlin, de Londres, de Florence. Celle-ci possède ces choses précieuses, V Adoration des bergers, à l'Académie des Beaux-Arts (avec, au premier plan une ligure analogue au saint Julien du tableau du Louvre) et Y Annonciation, au musée des Offices. On a retrouvé un autre morceau capital de Lorenzo, que l'on a placé en ce dernier musée : une Vénus d'une plénitude de formes, d'une exécution, d'une finesse admirables. Elle a d'autant plus de prix que c'est le seul morceau de ce genre qui ait échappe à la destruction que le sérieux et sévère Lorenzodi Credi résolut de faire de toutes ses œuvres
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profanes, sous l'influence des ardentes prédications de Savonarole. On a remarqué une analogie outre ce morceau si lumineux et si savoureux et la ligure de la Vierge dans le tableau de l' Annonciation , à la différence près des vêtements. De là il n'y avait qu'un pas à conclure assc ironiquement au manque de conviction de peintres qui faisaient de la même créature, soit une Vénus soit une Immaculée. Le raisonnement s'écroule de lui-même en présence des deux tableaux, puisque la Vénus est bien une voluptueuse et attrayante Vénus, la Vierge une chaste et délicate vierge. Ce qu'on ne veut pas comprendre et ce qu'il faudrait au contraire admirer, c'est l'unité de vision chez un artiste, et la variété qu'il sait avec un tact parfait, jeter sur cette unité. Tout est dans le caractère qu'il donne à ses créations, dans l'émotion du moment qu'il rend si durable par le métier; le prétexte n'est rien, le sentiment est (oui.
Avec Lorenzo di Credi, nous avons affaire au dernier et à un des plus purs représentants de l'art florentin ày\ w siècle. Il a les plus belles qualités de son temps, et on ne saurait terminer sur un plus noble et plus séduisant artiste, en prenant congé de Verrocchio et en attendant Léonard.