SIGNORELLI. — ÉTUDE [MUSEE DU LOUVRE
Raphaël faisant effacer les fresques de Piero délia Francesca, Michel-Ange traitant de voleur Signorelli, auquel, lorsqu'il peindra à son tour le Jugement ilniiirr. il empruntera bien autre chose que quelques deniers!
Signorelli avait pourtant bien quelque droit à se mettre sur les rang- pour contribuer à la décoration de ce Vatican où il avait déjà laissé de belles pages, et de revendiquer encore un coin dans Rome après avoir enfanté à Sienne el surtout à Orvieto deux des oeuvres les plus glorieuses parmi toul ce qui avail paru jusqu'alors !
Ce furent de petites villes qui honorèrent le maître comme il devail être honoré, et pour un esprit de cette trempe heureusement, un tel hommage
sincère était une compensation suffisante de l'aveuglement et de la dureté de Home. C'était Città di Castello le nommant citoyen d'honneur; c'était Cortone même l'appelant à d'importantes fonctions publiques, où sa droiture, sa probité, sa haute intelligence trouvaient à rendre de grands services. C'était encore Arezzo, envoyant chercher par une délégation un tableau commandé par un citoyen de la ville, et les membres de la confrérie de San Girolamo, pour laquelle cette peinture avait été commandée, l'emportant triomphalement, à pied, de Cortone à Arezzo, au milieu d'un grand concours de gens professant joyeusement leur admiration pour le talent et le caractère du vieux maître. Ce qu'achève de nous dire Vasari de ce caractère de Signorelli qu'il avait connu dans son enfance, est fait pour mettre notre estime pour l'homme à la hauteur de notre admiration pour l'artiste. Signorelli nous apparaît comme un type de courtoisie, d'obligeance, de vie délicate et seigneuriale, un esprit uniquement préoccupe de choses élevées, et surtout un maître zélé à transmettre libéralement à ses élèves tout ce qu'il sait, pour le plus grand progrès de l'art auquel il s'est voué ; enfin laborieux jusqu'au dernier moment, et mourant pour ainsi dire, les pinceaux à la main (1523) ayant accepté de peindre, à quatre-vingts ans passés, une fresque, le Baptême du Christ, pour le cardinal Passerini, à Cortone. C'est une fin virile entre toutes, car la fresque exigeait une décision de jeune homme, et une main qui ne tremble pas.
Celle décision, celle étonnante fermeté dans le caractère et dans la pensée qui sont un des caractères propres de Signorelli trouvaient, pour s'exercer, un digne terrain dans les magnifiques séries de fresques de son âge mur et de celle vieillesse qui n'était que la continuation de la maturité.
Les fresques de la sacristie de l'église de la Santa Casa, à Lorette, conservent, à travers les retouches qu'on leur a infligées, sans comprendre que les ruines d'une belle chose sont toujours éloquentes, tandis qu'une belle chose restaurée ne se ressemble plus, une verve et un jet qui déjà annoncent le grand artiste : ce son! des ligures d'Anges, d'Ivvangélistes, de Pères de l'Eglise, puis V Incrédulité de saint Thomas et la Conversion de saint Paul . On a remarqué avec raison des analogies entre la première de ces compositions et le groupe de Verrocchio à Or San .Michèle. Toutefois la transcription est des plus libres, et tout en y rendant un hommage à celui qu'on suppose avoir élé un de ses maîtres, le peintre n'aurait pas laissé- d'être avant tout lui-même.
Il v a encore une affirmation plus accentuée de son style et de ses qualités personnelles dans les fresques de la Chapelle Sixtine. Ici, bien qu'il soit incontestable que Michel-Ange est le maître absolu du lieu. Signorelli domine encore tous les autres. Botticelli y déploie, avec une simplicité et une émotion nouvelle, ses grâces ensorcelantes ; le Pérugin y compose, avec une fermeté et une netteté dignes de ses meilleurs moments, une scène admirablement agencée;
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Ghirlandajo, sans plus d'effort et sans moins de tenue qu'à Santa Maria Novella, se montre peintre noble et complet. Il n'est jusqu'à Cosimo lîosselli, moins puissant que les autres, quoiqu'un maître encore, <|iii ne se surpasse. Mais
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Signorelli est le plus nerveux, le plus varié el le plus original. Le mélange de l'histoire et du portrait, des personnages bibliques el des types contemporains s\ opère comme chez Ghirlandajo, avec autant de liberté que de franchise, mais d'une manière moins froide, moins systématique, que chez ce voisin. Les groupes sont plus animés, 1rs personnages onl une tournure plus vivante, ils
posent moins devant un peintre. La costumerie est aussi originale que les mouvements sont variés. Tout cela est écrit avec une force extrême, enfin le paysage où se développent ces actions de la Vie de Moïse est tout à fait admirable.
Les Scènes de la vie de saint Benotl au couvent de Monte Oliveto prêtent encore plus, peut-être, par la succession des épisodes pieux, des motifs légendaires et miraculeux, et même des traits familiers et ingénus, à la manifestation du génie de Signorelli dans tout ce qu'il avait d'éclat et de vivacité. Il y a là des scènes pleines d'enjouement, et d'autres d'un accent superbement belliqueux. Qu'il montre de jeunes moines désobéissant à la règle et faisant une escapade dans une auberge, ou que dans les Entrevues de saint Benoit avec l'écuyer de Tolila, et avec Totila, il oppose la gravité, la simplicité intrépide et recueillie des religieux au fracas des harnachements, au luxe insolent, à l'allure bravache et dégingandée des barbares, épées battant les jambes vêtues de chausses mi-parties, regards de défi, colères mal maîtrisées, poings crispés, corps s'appuyant lourdement sur le support des hallebardes, Signorelli est toujours le même narrateur épique, le même nerveux et sonore poète. Il a le sens des plus austères grandeurs et des plus sauvages atfectations. C'est un compositeur sans pareil, groupant les plus curieux contrastes, faisant surgir les plus brillants spectacles : enfin, une fois de plus, il se montre paysagiste aussi merveilleux que merveilleux arrangeur de scènes et c'est ici que nous en ferons pour la dernière fois la remarque, car dans ses fresques d'Orvieto, le paysage proprement dit se trouvera comme forcément éliminé pour faire place uniquement à de prodigieux paysages d'êtres.
C'est en effet le poème de l'être sous tous ses aspects, que le cycle d'Orvieto, poème inouï de grandeur, et qui, on ne saurait trop le dire, retire toute priorité d'invention, de création et d'exécution à Michel- Ange, du moins pour le Jugement dernier, car pour le reste, on ne peut pas en deux mots escompter l'opinion qu'il faudra s'en faire. On pense sans cesse au Jugement dernier de la Chapelle Sixtine lorsqu'on veut imaginer un terme de comparaison pour les choses de la plus grande tournure, et c'est en songeante celle page immense <pie l'on qualifie une œuvre, une ligure, de michelangelesque. En vérité, ce serait un terme comparatif plus grand encore, si l'on pouvait dire de celle peinture qu'elle est « signorellesque ». C'est l'humanité entière, l'humanité humaine et l'humanité surnaturelle, que Signorelli a entrepris de chanter, c'est l'être à tous ses étal- de périssabilité el de gloire qu'il l'ait fourmiller, tressaillir, panleler entre la terre et les cieux, entre lesgoullVes et les mondes. Création, conception d'un philosophe dominateur autant que d'un artiste visionnaire, et en même temps, si l'on peut redescendre de ces hauteurs aux admirations seulement de l'ouvrier, — on le doit d'ailleurs, car le premier degré, l'appui indispensable
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du sublime, c'est la perfection matérielle du métier, — ce sont des recherches de forme, de mouvement, d'architecture de lignes, comme jamais il n'en fut tenté et réalisé.
Ce vaste poème qui est celui de la vie, de la mort et de la résurrection, est l'image même des destinées de l'âme dans son éveil, dans ses troubles, ses orages, ses refuges de joie et de peine. Certes, nous ne voulons pas dire que tel a été expressément le but de Signorelli, el qu'il a caché sous son œuvre de telles intentions symboliques. îi la façon d'un Alighieri. Mais c'est bien, plus qu'aucune autre, et avec des moyens de peintre, comme Dante avait mis en œuvre toutes les ressources de la poésie, l'œuvre de Signorelli qui est laDivine Comédie de la peinture Si ce sens caché n'existe pas littéralement dans l'œuvre (et pourquoi n'\ seraitil pas cependant?) l'artiste le suggère dans nos esprits, puisque, devant le drame énorme qu'il a retracé, nous passons par toutes ces émotions générales, par ces troubles puissants d'un être en proie aux luttes de la vie. d'une âme aux prises avec le doute, le désespoir et le retour à la lumière. Les passionnantes recherches à travers les philosophies, les doctrines qui tiraillent et ne laissent qu'agitation et incertitude, peuvent trouver leur reflet dans cette Prédication de F Antéchrist, dans l'émotion de cette foule qui prête l'oreille et se trouble à sa parole. Lorsque la vérité se fait soudain jour avec fracas, dans un être, danune société tout entière, ce sont les mêmes effarements, les mêmes attentes encore mêlées d'angoisses, les mêmes joies naissantes que celles qui font tressaillir ces Ressuscites à l'appel foudroyant des anges, dan- lasecondecomposition. Enfin jamais l'image du désespoir ou de l'allégresse humaine, quelle que soit leur cause, n'a été retracée avec une pareille force, un pareil mouvement que dans cet Enfer et dans ce Paradis.
Mais quoique cette morale, en quelque sorte, de l'œuvre, doive forcément frapper tous ceux qui ont médité à ses pieds, s,, sont émus et remplis d'elle, nous n'avons ici qu'à en dire l'importance au seul point de vue de la science de la peinture, et de la place à lui assigner dansl' école.
La chapelle de la Vierge de Saint-Brizio, en la cathédrale d'Orvieto, était spacieuse et se prêtait bien au grand développement d'une décoration. Les deux parois latérales offrent de belles surfaces : celle du côté de l'entréeet celle opposée à l'entrée et percée de claires baies, étaient encore assez importantes pour que des scènes de quelque étendue y fussent retracées. Enfin les huit compartimentformés par les arêtes delà voûte, élevée de plus de treize mètres, permettaient de faire apparaître de triomphantes figures, (.'est du côté de l'entrée que Signorelli retraça les Signes précurseurs de la fin du monde; sur les parois latérales qu'en vastes scènes accouplées deux à deux et terminées en pleins cintres, il peignit Y Antéchrist, la Résurrection de la chair, d'une part, el de l'autre, les Damnés et les Élus ; enfin sur' la paroi qui fait face à l'entrée, il repril en
un beau groupement tous ces éléments terrestres, célestes ou infernaux. Quant aux compartiments du plafond, respectueusement, et ce respect était à lui seul un trait degénie magnifique, il observera la division qui avait été commencée par Kra Angelico. Le grand religieux avait sur deux de ces compartiments étage de graves et grands groupes de Patriarches et d'Apôtres. Signorelli adopta la même disposition, et tout en conservant son style à lui, presque le môme style que celui de l'Angelico, pour les groupes d'Anges, de Prophètes, de Vierges, de Pères de l'Église et de Martyrs. Ce maître si original, si différent de tous, avec sa note si nerveuse, si stridente, s'effaçait en quelque sorte devant Kra Giovanni, tenant pour ainsi dire à travailler sous ses ordres, et, qu'il ait exécuté ces compartiments d'après des croquis laissés par son aîné, ou qu'il ait, de sa propre imagination, associé son inspiration à celle du puissant et doux artiste, cette sorte de vœu d'obéissance n'en est pas moins exemplaire. Et plût au ciel (pue les despotiques maîtres du xvie siècle eussent, tout en accomplissant leur mission de novateurs, témoigné une semblable déférence à leurs grands prédécesseurs!
Les Signes de la fin du monde annoncent déjà l'effroi du drame qui va se développer : des palais s'écroulent d'où sortent des femmes, des hommes épouvantés; des juges, des devins s'efforcent de faire appel à leur savoir inutile: et, d'autre part, ce sont des foudroiements, des corps qui viennent s'abattre sur le sol, des cieux terribles où meurent les astres, et d'où descendent les ouragans et crèvent les nuées.
La composition de V Antéchrist offre quelque analogie avec celles de la Chapelle Sixtine. Même pittoresque mélange de costumes contemporains, même paysage accidenté, mais cette fois avec de splendides architectures, et de par la ville; ce sont des allées et venues de groupes agités par la parole néfaste. des erimescommis, de pseudo-miracles, et toutefois, comme une annonce de ce qui vase produire bientôt, dans une autre partiede la composition, le châtimentde l'Antéchrist el de ses zélateurs, indiqué, au second plan par un ange qui se précipite d'un vol foudroyant sur le faux prophète qu'il abal, tout en faisant pleuvoir une effroyable grêle, sur le groupe d'hommes renversés et hachés comme fétus.
Or ces deux compositions sont traitées dans un parti brillant et pittoresque tout à fait spécial, avec lequel les autres vont faire un saisissant contraste. C'est là, en effet, l'image des villes et des hommes du temps même de Signorelli. Ce sont les costumes et les types de son époque; lui-même, dan- l'une, s'esl représenté dans un coin, avec sa figure sévère et méditative, contemplant sans effroi comme sans joie, en homme impavide que les cataclysmes ne peuvent abattre, les spectacles terribles ou radieux qu'il a créés. Pourtant il aurait quelque raison de pâlir devant son œuvre, car les grands ouvrages d'un seul homme, une fois, achevés, quand ils sont de cette importance, ont quelque chose de surhumain,
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