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et telle est la difficulté de l'art que même pour de moins vastes travaux, l'artiste qui les a faits peut douter un instant qu'ils soient sortis de lui. Mais revenons-en au contraste que nous voulons signaler. Dans les autres compositions, en effet, ce n'estplusce caractère de vie présente, de vie tumultueuse et troub'ée. Cela se
passe dans des régions idéales, dans des régions indéterminées de rêve, don le costume et l'architecture sonl bannis, où la créature apparaît dans sa nudité.
Et cette nudité es! hideuse on resplendissante selon que la créature est à l'étatde péché ou à l'étal de grâce, selon qu'elle est damnée ou élue. Ici l'art du
dessinateur est vraiment mystérieux, incompréhensible, dans sa puissante subtilité. En effet, ce ne sont que de faibles différences graphiques qui provoquent en nous ces différences de sensations. Signorelli n'a eu recours à aucun artifice pour établir des distinctions aussi formidables. Ces anatomies sont les mêmes, identiques sont les proportions, identique l'exécution. Seules des différences d'expression et de mouvement existent, et encore sont-elles indéfinissables.
De plus, le peintre a obtenu un effet extraordinaire par les proportions différentes qu'il a données aux humains qui s'agitent sur la terre, et aux célestes personnages qui apparaissent dans le ciel. Ceux-ci ont été dessinés sensiblement plus grands, de telle sorte qu'ils semblent d'une enjambée franchir nos misérables régions. Ils ne volent pas dans le ciel à la façon des puériles figures plafonnantes que les arts de décadence se croiront obligés de faire pulluler: il- \
marchent, comme si un terrain solide était sous leurs pieds, et comn n ne
le x oit pas, ce terrain, comme il y a tout au plus un léger appui de nuages, l'effet esl produit encore plus terrifiant, lorsqu'on aperçoit ces grandes silhouettes évoluant, droites et actives : auges sonnant de la trompette dans la Résurrection; archanges bardés de 1er. casques en tête el glaives tirés, dans la Damnation.
Cette Résurrection est poignante : des humains sortenl de terre el d'autres déjà ont pu s'ériger fermes sur leurs pieds, regardant ('perdus les cieux qui s'entr'ouvrent et les grands sonneurs de buccins ; certains sont encore affaissés sous le poids du sommeil lourd de la mort, ne savent comment se tenir, semblent ne pouvoir jamais se réveiller complètement; des squelettes attardés surgissent encore du sol; mais la plupart son! déjà (oui palpitants ou tout émerveillés de l'attente, ayant repris, comme il est écrit, la corporelle apparence qu'ils avaient de leur vivant.
Décrire les mêlées terribles, les féroces ruées de démons sur les condamnés, les supplices commençants, rapts d'hommes et de femmes par des diables volants, prises de possession par les ricanants et cornus bourreaux qui s'attachent, se collent à leurs justiciables, les enlacent, s'incorporenl à eux. entrent dans leurs chairs fraîchement ressuscitées leurs bras brillants et pestilentiels, décrire tout cela serait de la littérature, et quelle inutile littérature! Vouloir donner par les mots une idée de cette infinie variété de lignes, d'attitudes, de mouvements, celle portion d'océan dont chaque vague esl un être humain ou l'an tas tique! lue remarque cependant peu tétre faite. Ce n'esl plus ici l'enfer naïvemenl terrifié du délicieux A ngelico en son Jugement dernier à l'Académie de Florence. Le peintre n'est pas lui-même effrayé de ce mouvement qu'il déchaîne. Il esl devenu, bien qu'ayant travaillé de haute verve et quoique peut-être croyant très sincèremenl aux peines finales, absolument maître de ses effets, et c'est pour cela sans doute que son Enfer est un bien autre arsenal de tortures que les ûammes bénévoles déjà trop cruelles à peindre pour le compatissant moine. Signo-
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relli se montre un puissant chef d'orchestre de la terreur. Nous ne reviendrons pas sur l'effet surprenant îles archanges marchant en plein ciel. C'est parce mélange de sérénité et de violence que l'œuvre atteint ce maximum de beauté el d'étrangeté. Les recherches anatomiques les plus audacieuses et les plus sûres sont innombrables, mais, quelle que soit leur variété et leur imprévu, elles ne sont jamais puériles. Avant et après Signorelli, on poussera bien plus loin l'exagération, mais jamais plus loin la science, et ce qu'il y a de plus remarquable dans cette science prodigieuse, c'est qu'elle garde toujours la mesure, sans que l'expression soit affaiblie.
La composition des Élus est peut-être la plus importante de toutes par son architecture d'une éloquence sublime, et par son admirable recherche du dessin et de l'expression. Rien n'est plus simple et plus fort. Par un tour de forci' inouï, avec une cinquantaine de figures, sans plus, le peintre a donné l'idée de foules pleines d'allégresse, et de célestes béatitudes se déployant à l'infini. Toujours dans ce nu, celle fois sans palpitation d'inquiétude ni contorsion de terreur et de souffrance, mais calme et radieuse, la foule des bienheureux lient les regards dirigés vers les cieux qui se sont ouverts et où ont apparu les ange-. Sauf deux, toutes ces figures sont debout ; certaines ont les mains jointes, d'autres ont le geste éloquenl d'une main qui s'écarte et d'une autre qui vient presser la poitrine ou encore les deux bras éloignés du corps comme dans une impossibilité d'exprimer ; d'autres bienheureuses se tiennent fraternellement enlacées. Neuf grandes ligures d'anges assis, les ailes éployées, et jouant de divers instruments, forment comme une voûte immense, couronnant cette foule, el dans l'intervalle de celle voûte, sont encore une dizaine d'anges jetant des fleurs, accueillant, invitant et couronnant avec de beaux et larges mouvements de tendresse. Chose étonnante, voulue d'ailleurs, le peintre a ici cm ployé une gamme de colorations graves, austères, pour rendre toute celle allégresse. Il semble évident qu'il a tenu à ce que toute l'expression jaillit de la forme et non de la couleur, qui aurait pu être en pareille circonstance un moyen trop aise. C est la forme et la forme seule, une forme pleine, rayonnante, comme ayant le poli d'un marbre, qui prouve celle sensation de beauté, de douceur el de calme exaltation. Peut-être est-ce là un des plus grands miracles de l'art; car donner l'idée de la joie par les grandes orchestrations et les gerbes des plus éblouissantes sonorités est sans doute le l'ail de magnifiques tempéraments connue l'ont été ceux de tels grands vénitiens. Mais obtenir cette griserie de triomphe, cette expansion lumineuse, cette harmonie de fête sans fin par des moyens de précis et presque abstrait modeleur, par des moyens qui, peu s'en faut, confinent à la sécheresse, c'est là le fait de la plus grande force de conception et de la plus grande possession de métier qui se soient jamais rencontrées. Les proportions merveilleuses, déjà signalées dans les autres compositions, entre les per
sonnages surnaturels et les personnages humains, sont pour beaucoup dans cet effet grandiose, et il vaudrait la peine de cherchera déterminer ces proportions par les plus délicates et les plus attentives analyses. Le modelé vient contribuer puissamment à faire rendre à ces proportions tout leur effet. Ce modelé est d'une beauté extraordinaire, et en ses plus parfaits morceaux, Raphaël ne dépassera pas la perfection et la force d'exécution, par exemple de telle vierge debout au premier plan. Copier les .ormidables raccourcis, les violentes musculatures de Michel-Ange ne pouvait que lancer l'école dans une voie dangereuse el fausse. S'inspirer des formes si élégantes et si simples, du modelé si beau de finesse et de plénitude de Signorelli, dans cette incomparable fresque des Bienheureux, ne pouvait el ne pourra à travers les temps que maintenir une école ou un artiste en vérité, en santé et en réelle noblesse de dessin.
Comme remarque accessoire après de telles constatations, on pourra voir que Signorelli a pour ainsi dire formulé tous les caractères de la beauté ombrienne, telle que la rendit aussi, mais avec moins de dignité, le Pérugin, et que dans ses premières œuvres la continua littéralement, mais avec un charmant accent de distinction, Raphaël. Le type idéal ombrien est là, aussi nettement gravé que le type idéal florentin l'était avec Botticelli et Ghirlandajo. .Mais à quoi bon poursuivre ces remarques du moment qu'elles ne peuvent pas faire l'objet d'un ouvrage entier, au lieu d'un court chapitre de précis? Les fresques de Signorelli à Orvieto sont un monde qui n'a pas encore révélé tous ses secrets, mais qu'il faudra étudier, lorsqu'on voudra les lui arracher, comme il a été conçu, à la fois scientifiquement et artistiquement.
Dans le coup d'œil ;'i vol d'oiseau que nous avons jeté sur l'œuvre de Signorelli, nous avons omis de citer beaucoup des peintures qu'il exécuta dans l'intervalle île ses grands cycles. Lnumérons au moins les principales. Le Louvre en possède une vraiment de premier ordre, cette Adoration des Mages, si luxueuse et si sentimentale à la fois, avec le jeune mage blond, qui se présente à gauche dans une si délicate et si noble altitude ; puis un fragment de composition d'une grande allure et qui va malheureusement se ruinant. A lajNational Gallery, encore deux superbes peintures, la Circoncision et la Nativité, puis le Triomphe de la chasteté, un des fragments du palais Petrucci, de Sienne. A Berlin, c'est le superbe Triomphe de Pan et un admirable tableau d'autel. Quant à 1 Italie, elle est riche en œuvres saisissantes où l'âpre grandeur de Signorelli peut être admirée. Peut-être n'y a-t-il rien de plus beau dans toute son œuvre que la Mise au tombeau à San Nicolo de Cortone, si simple et si grande, avec un groupe d'anges d'une affolante beauté. A Volterra, c'est la .Madone du Palazzo dei Priori. elY Annonciation de la cathédrale : à Cortone encore une Conception aveedes Prophètes, une Adoration des bergers, à la cathédrale, une Cène infiniment saisissante de composition : à Arezzo, une grandiose Madone s'élevant au-dessus
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de divers saints. A Florence, outre les importants tableaux des Ofticcs, la grave et grande Madone entre des saints de l'Académie des Beaux-Arts. A Sienne, enfin, une composition mythologique extrêmement curieuse, Enée fuyant Troie, qui nous fait voir aussi un côté très intéressant de l'esprit de Signorelli, le peintre lettré, l'esprit cultivé autant qu'artiste savant: nous en trouverions encore une preuve et des plus riches, des plus attachantes, dans toute une partie de la décoration d'Orvieto, que nous n'aurions pas la place d'étudier en détail, les médaillons en grisaille ornant les soubassements des grandes fresques, médaillons retraçant avec une verve, une invention, une connaissance et une divination de l'antiquité vraiment merveilleuses, les épisodes des plus grands poèmes d'Homère, de Virgile, d'Ovide, de Lucain. et aussi de la Divine Comédie. .Mais ipie de surprises encore on aurait eu en étudiant à fond tout cela !
Lorsque Signorelli traita avec On ieto, le contrat le qualifia de « famosissimus pictor in totâ Italià ». Ce jugement, que la Rome de Raphaël et de Michel- Ange sembla infirmer, a été repris et réaffirmé par la postérité, et peut-être même le temps à venir y mettra-t-il encore plus de passion et d'entbousiasme une le nôtre.