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CHAPITRE VIII

Suite des écoles de La Haute Italie. — Léonard de Vinci. — Bernardino Luin

Tout le xv siècle est pour ainsi dire déjà derrière nous. Il n'a plus rien à nous apprendre, sauf à Venise, où nous n'avons pas encore pénétré. Nous sommes arrivés, après avoir suivi l'évolution de l'Ombrie et de la Bologne, tout auprès de Michel-Ange et de Raphaël : Florence nous a menés jusqu'à Léonard de Vinci, qui, né au milieu même du xv' siècle, devance ce siècle et dépasse le suivant. C'est assez dire la curiosité qui nous presse de connaître ces domines si impérieux, si envahissants pourrait-on dire, si prestigieux dans l'imagination moderne. Le \\ siècle nous a donné des joies profonde-, des émotions exquis» dont nous ne devons pas nous attendre à retrouver les analogues. Aussi h; quittons-nous à regret et voyons-nous avec quelque serrement de cœur s'enfoncer dans l'ombre le grandiose xiv siècle, car non- avons la sensation de nous approcher d'une perfection implacable, d'une expérience écrasante tout en nous éloignant de la simple et jaillissante éloquence, de l'intrépidité deâges qui. ne sachant rien encore, ne doutent de rien. \iu<i non sans mélancolie on arrive à l'âge de la maturité, îles entreprises sûrement calculées, de la possession plus assurée de sa raison et de ses forces, toul en se reportant aux temps déjà lointain- des incertitudes, des illusions et des enthousiasmes.

Cet âge mûr est de plus en plus proche de nous maintenant. Xous aurions des contrées encore à explorer, de- m un- a mettre en lumière, des évolutions ■ achever de suivre, tout cela esl comme effacé par L'éclat qui, à juste titre dans des proportions exagérées (nous ne nous prononçons pas d'avance i, se dégage des noms despotiques et grandioses.

Pourtant, avant de passer à Léonard de Vinci, avant même d'expliquer pourquoi il vient à cette place par la force de l'ordre logique encore plus que de

l'ordre chronologique, il nous faul au moins dire un mot de la région où ce même maître allait s'imposer, qu'il allait faire absolument sienne.

La Lombardie, avant sa conquête par Léonard de Vinci, rst plus ou moins tributaire de Squarcione et de Mantegna. Elle n'a pour ainsi dire pas encore conscience de sa douceur, el si cette douceur se révèle parfois dans des œuvres systématiquement tendues et abruptes, c'est comme malgré elle et par la force du tempérament el du climat.

Un des plus intéressants parmi 1rs Lombards d'avant Vinci semble avoir été Vincenzo Foppa mort en I i62 . de qui il ne reste guère d'œuvres authentiques sinon la belle fresque du musée Brera, un Saint Sébastien attaché à une colonne, tandis que trois bourreaux, sous une arcade en perspective, le flèchent ou bandent leur arc. Le morceau, bien modelé el bien peint est très évidemment exécuté sous l'influence de l'école de Padoue, mais il va là une amabilité involontaire qui l'ail que, malgré une légère grimace physionomique, les bourreaux n'ont |>a> l'air très féroce, ni le martyre trop supplicié. On attribue aussi à Foppa de belles fresques mouvementées, pittoresques, dans l'église de San Eustorgio, à .Milan. A Foppa se rattachent, sortant de son atelier, les peintres Vincenzo Civerchio et Ferramola que l'on rattachera comme leur maître, dans l'école lombarde, à l'école de Brescia; et les peintres Bernardino Zenale el Bernardino Butinone, qui sont particulièrement de l'école de .Milan. A la vérité, nous ne saurions guère insister sur ces di\isions en écoles, ni définir ici leurs caractères. Cela n'aurait d'intérêt que >i nous faisions ici un résumé de l'histoire d'une région déterminée, au lien d'un tableau de la peinture italienne dans son ensemble. <'e qui nous apparaît et ce que lions devons retenir, ce sont les grands contrastes, les caractères très tranchés, tels que les différences entre l'Ombrie, la Toscane, Venise, la Lombardie. Mais en dehors de ces grandes divisions, il \ a des nuances, el encore souvenl très confuses, qui ne peuvenl guère relever que de l'érudition. Les peintres vont souvent d'une ville à l'autre, et à cette époque, évoluent d'un style à l'autre, promener entre Crémone el Brescia, Brescia et Milan, Milan et Vérone, et même Florence qui est toujours maîtresse a dislance, n'est jamais complètement ignorée.

De Bernardino Zenale (1436-1526), il reste en collaboration avec Butinone (morl en 1510), l'important tableau du maître autel de Trev iglio. une œui re énergique, fortement caractérisa t qui encore se réclame de l'influence mante-

gnesque plutôt que de tout autre, >i plus tard Zenale devint l'ami el dans une certaine mesure l'imitateur de Léonard. Si le tableau qui lui est tantôt attribue, tantôt retiré un peu suivant le caprice do critiques, la Vierge «dorée par Ludovic le More ri sa femme Bêatrix cVEsteAw musée île Milan, est bien de lui, l'influence de Léonard ne saurait se contester. Dans l'hypothèse très vraisemblable mi ce tableau serait de Zenale. la Vierge a certainement le type cher au

ÉCOLE ITALIENNE

Vinci, et que nous retrouverons multiplié au centuple dans l'école lombarde, tandis que lus autres personnages, les sainh (pape, cardinal, évèques , deboul de chaque côté de la Vierge, ont encore une grande el fruste allure dont le mâle archaïsme s'impose. De même, si les petits anges qui couronnent la Vierge ont la même douceur qu'elle el les mêmes caractéristiques, d'autre part les donateurs agenouillés sont gravés avec plus de force el de naïveté. La couleur du tableau est franche, très particulière, el d'une belle rudesse sonore. Ce tableau, de Zenale ou de tel autre, représente assez bien la lutte entre l'influence des rudes padouans, et celle plus enveloppante, plus amollissante, on

LEONARD LIE VINCI. — SAINTE l'AMILLE.

dirait presque plus perfide de Léonard. Ainsi, peu importe qu'il suit de Zenale ou de tel autre maître du même temps, c'est un tableau type.

D'autres peintres milanais sont encore àciter, qui maintiennent avec une sévère constance le vieux style contre l'esprit même de la Renaissance. Montorfano, un élève ou un influencé de Foppa, mais plus gauche et plus violent, non- est connu par une œuvre très sincère, très âpre, à la lui- crue et triomphale, ne pouvant laisser indifférent, malgré le terrible voisinage que le- circonstances lui donnèrent : celle Crucifixion du réfectoire de SantaMaria délie Grazie, en face de laquelle Léonard de Vinci peignit son célèbre Cenacolo. lai vérité, on ne pouvait imaginer plus écrasant vis-à-vis cl contraste pins complet, et pourtant Montorfano nous secoue et nous passionne; il règne dans -un œuvre un accent

de passion, d'âpreté qui, à travers une longue distance et an delà de plus d'un siècle vous reporte aux fresques du \ieux Barna de Sienne, et au Calcaire de la chapelle des Espagnols.

Un artiste non moins important, mais plus savant sans être amolli, est son élève Ambrogio da Fossato, dit Ambrogio Borgognone (1440-1530). C'est un talent d'un grand calme et d'une grande force : il a un sens de noblesse et de gravité qui règne dans toutes ses œuvres, assez nombreuses en la Chartreuse de Pavie, où Borgognone dirigea avec autorité les travaux d'architecture de l'église: parmi ces peintures, il faut citer un Crucifiement et un Saint Amèroise entre des saints, j)8Lrtic\ilièrem.entm&)estueux. Le musée Brera possède aussi de lui une très belle fresque, une Madone ; la Vierge, avec l'Enfant dans ses bras, est debout, entredes anges, et sous deux anges qui la couronnent; deux autresanges à ses pieds jouent des instruments, et tout à fait dans la partie supérieure sonlles bras étendus, bénissants, du l'ère. C'est un fragment, mais il est magnifique.

Tandis que ces maîtres demeuraient très à part, et se montraient rebelles au moin euient déterminé par Léonard, d'autres, au contraire, préparaient ou secondaient ce mouvement. Le célèbre architecte Bramante, de qui les œuvres peintes sont aujourd'hui perdues, mettait Milan directement en communication avec la tradition florentine et ombrienne, qu'il réunissait harmonieusement, Ombrien de naissance. Florentin d'éducation. Son élève Barlolommeo Suardi, le Bramantino (mort en 1530), avait également non pas préparé les voies à Léonard puisqu'il était plus jeune que lui, mais secondé son influence en se ralliant à lui et en abandonnant la tradition de Foppa, dont il avait été l'élève avanl d'être celui de Bramante. Enfin des artistes tels que Ambrogio Preda, et Bernardino dei Conti jouaient certainement un rôle important dans celte évolution, mais rôle difficile à déterminer, car il n'y a pour ainsi dire pas d'oeuvres authentiques d'eux parmi celles que tour à tour ia critique leur attribue ou leur enlève.

Il vaudra mieux rattacher au mouvemenl vénitien d'autres écoles locales

telles que relies de Yicence. de TréA ise. etc.. tandis que nous pouvons encore dire

un mol bref de Vérone et de Crémone, inclinant davantage, quoique placées entre les deux influences, vers le mouvement padouan et lombard. L'un des élè\es les plus intéressants de l'école de Mantegna est Libérale da Verona (1451-1536 , de qui il reste des retables et des fragments de décoration dans les églises de Vérone et un beau Saint Sébastien au musée Brera, un Saint Sébastien dont le martyre a pour décor un canal vénitien, avec ses pala/./.i. ses personnages richement costumés voguant dans les gondoles!

FrancescoBonsignori, dans son œu\ re, montre celle transition entre les deux écoles sj proches el pourtant si différentes de Mantoue el de Bologne; il est mantegnesque dans la première partie de sa vie, franciesque dans la seconde. On voit, rien que par de tels exemples, combien il es! hasardeux de tracer de

ÉCOLE ITALIENNE

nettes subdivisions entre toutes ces écoles. De telles classifications seront toujours artificielles et arbitraires, puisque d'incessants'rapports, des échanges indéterminés, des transformations insensibles mais réelles s'opèrent entre des ('•••(îles d'aussi diverses tendances que celles de Mantoue, de Bologne, de Milan

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