‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 47 sur 119 · I. BON A RI) de \ I NCI · texte numérisé non relu

I. BON A RI) de \ I NCI

LA V I E LU. i: A U DAS-RELlKt

et même de Venise, qui depuis longtemps existe à part, el de. la façon la plus brillante, niais déjà maintenant conquiert.

De très intéressantes personnalités, mais un peu indéterminées, complètenl cette école de Vérone qui a certainement eu, à cetteépoque, une existence bril lante et active. Ce sont Domenico Morone (1442 1508), Giovanni Francesco Carotto (1470-1547) et Girolamo daiLibri 1474-1556 tous rattachables à l'école

de Mantegna, mais le dernier pourtant ayant, avec le mouvement vénitien, des affinités qui se développeront de plus en plus.

Enfin, à Crémone, un des artistes vraiment attachants et exquis du xve siècle, Boccacio Boccaeino (1 460-1518) ade grandes affinités avec le Pérugin et Francia. A Turin, Macrino d'Alba (fin du xve siècle , liés riche cl 1res personnelle nature, nous ramène au mouvement milanais, que pour nous Vinci va si puissamment concentrer. A Gênes, un peintre originaire de Pavie, Pier-Francesco Sacchi travaille au commencement du xvr3 siècle) se rattache aussi à ce mouvement et produit de superbes œuvres, notamment les Trois Saints de Sauta Maria di Castello à Gènes et le beau tableau que nous avons au Louvre, les Quatre docteurs de l'Église, à la fois d'une grande richesse et d'une grande austérité. Que de noms nous passons, et combien trop sommaires sont les mentions que nous accordons à ceux que nous citons! Mais la fécondité artistique est telle, dans toute cette région de la liante Italie, qu'il nous faut forcément choisir parmi les plus drus et les plus vivaces sujets.

C'est la fécondité même de la terre lombarde, cette terre extraordinaire, perpétuellement productive, perpétuellement douce aussi. 11 faut avoir vu ces champs verdoyants, où l'herbe drue et grasse est coupée et repousse tous les mois de l'année, même pendant l'hiver. L'esprit suit la douceur intinie de la nature; il est fait de grâce et d'inévitable volupté; ceux qui peignent la nature ne peuvent que la peindre aimable ou aimablement. Par des dons de divination comme par des dons de prédisposition Léonard devait révéler à la Loinhardie son âme de douceur. Seulement, tandis que tous ceux qui allaient le sui\ re, être entraînés par lui, ne devaient retenir que ce côté infiniment enveloppant et doux, lui devait dans son œuvre mettre une force et une profondeur qui dépassaient de beaucoup les limites d'une époque, le caractère d'une contrée et devenaientpour l'humanité tout entière un sujet d'admiration et de trouble.

Léonard de Vinci est un maître attrayant et redoutable. Même pour un résumé aussi court et une analyse aussi superficielle que ceux qui vont suivre. l'on ne peut se préparer à parler de lui sans (''prouver une inquiétude, de même que l'on ne peut approcher une de ses œir\ res sans qu'un peu d'angoisse se mêle au charme qu'il exerce. C'est, comme Rembrandt le sera deux siècles plus tard, un de ces hommes qui ont été au-dessus des hommes, et leur demeurent, par plus d'un point, mystérieux. Non qu'ils aient observé et travaillé, qu'ils se soient tenus, en dehors de la nature. Au contraire, ils sont descendus si profondémenten elle qu'ils en ont dégagé tout ce qu'il y a de durable, de commun à lous les êtres el à Ions les temps. Lue extraordinaire force de scrupule et de choix les a animés, et est peut-être une des explications les plus probables de leur multiple secret. Leur incomparable faculté d'inquiétude, on dirait presque dhésitation, dans la préparation de leur œuvre, n'a d'égale que leur in-

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croyable faculté de décision, de volonté ou de ténacité dans l'exécution. Avec

LÉONARD DE VINCI. — t. \ VIERGE AUX ROi

de tels esprits, tantôt la pensée esl fulgurante el la réalisation lente, tantôl au contraire, la pensée se cherche longuement el la forme esl un foudroiement. Ils ont eu une méthode surprenante, et ils n'ont pas eu de méthode. Mais qui

pourrai! les suivre, qui pourrait les définir d'un mot, quipourraitfixerle parcours de lour humaine et intellectuelle activité, comme l'on li\e maintenant par la photographie le vol logique et capricieux d'un oiseau ? Comment pourrait-on le faire de toute leur œuvre, quand déjà une seule de leurs productions même parmi les plus tranchées, el comme les plus inconscientes, vous plonge dans des perplexités, vous semble chaque jour éclairée par des interprétations sans lin. Ah !que ceux qui nient le mystère le laisser de côté, le bannir systématiquement de sa pensée, le luavei' nièine, c'est une faculté de l'homme et par conséquent sans (huile un droit, mais le nier!), que ceux qui nient le mystère dans la nature qu'ils perçoivent, et au delà de celte nature, sont téméraires et peu informés, quand des hommes comme Léonard et Rembrandt l'ont fait surgir, l'ont rendu en quelque sorte matériel et durable devant nous !

En parlant ainsi de Hem lira mit qui a été d'ailleurs hanté des mêmes problèmes que Léonard et qui, avec des apparences différentes, a fait les mêmes recherches, nous ne nous éloignons pas de notre sujet, et même peut-être, pour ceux qui veulent bien suivre cet ouvrage dans l'esprit dont nous avons tâché de l'animer, une bonne volonté s'adressant à des bonnes volontés, serait-il bon de relire ce que nous avons dit de Rembrandt avant ce que nous avonsditde Léonard, ou réciproquement. Peut-être découvriront-ils nettement, fortement, des choses qui ne se sont présentées à nous que dans des tâtonnements, des formules confuses. Ils verront comment à travers les temps et les pays différents les grands esprits, par des lois communes, absorbent, s'assimilent et dégagent. Ils verront aussi comment ces hommes, qui apparaissent el dominent, comme des résumés d'humanité, peuvent et doivent être étudiés sous un triple rapport: cequ'ils doivent à leurs prédécesseurs, ce qu'ils apportenl eux-mêmes à leur temps, ce qu'ils apportent aux temps à venir.

C'est sous ce triple poinl de vue que nous nous efforcerons, si brièvement (pie ce soit, de résumer l'œuv re et la vie de Léonard de Vinci, interrompant l'enchaînement des (laie- cl des actions, d'autant de digressionsquecela sera nécessaire.

Leonardo, lils naturel de Ser Piero, notaire dans le petit bourg de Vinci, prés d'Empoli, il de Catarina, une paysanne, naît en I i.'i.*: il est élevé sous le loil de son père el légitimé. Ces! un enfant précoce, admirable; il uni! à la plus grande beauté la plus grande intelligence. Dans Ions les exercices du corps il triomphe, dans toutes les connaissances el sciences il pénètre. Son ardeur à dépenser sa force prodigieuse n'a d'égale que son ardeur à enrichir et àassouplir son esprit. Observateur en même temps que rêveur, espril pratique en même temps que poète, les sciences mathématiques ne l'attirenl pas moins que les

lettres el que les arts. On is apprend qu'il apportai! une extrême passion à

1 étude, qu'il voulait tout savoir, tout embrasser,qu'il * commençai! i science.

puis l'abandonnait». Unsi dès les jeunes années apparaissaienl chez Léonard les

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deux dominantes de toute sa vie, une inquiétude que rien ne calme, une impérieuse prise de possession des choses que rien n'arrête.

Au surplus, il suint de consulter le portrait qu'il a tracé de lui-même. Ce porlrail il est vrai le représente en l'âge avancé : les rides profondes de la pensée, des efforts el des déceptions ont sillonné son visage; ses longs cheveux bouclés sont tombés, sa barbe est toute blanche; niais les yeux subsistent avec toute leur fierté, toute leur juvénilité, toute leur profondeur. Pourtant, à l'âge où il avait fait le tour de toutes les choses, où il avait pénétré plus avant qu'aucun de son temps dans la connaissance des hommes, dans celle de la nature et de ses lois, ce regard, quoique singulièrement dominateur, est aussi singulièrement tourmenté, mobile. On sent que la moindre occasion peut change] sou expression, peut le faire briller ou le troubler, peut soit l'illuminer et en faire jaillir des étincelles, soit le faire soudain rentrer en dedans, se refermer pour ainsi dire sur l'image entrevue, sur la pensée saisie au passage. C'est l'âge el l'expérience qui ont abaissé dans une amertume cette bouche large et fine, e'esl la lutte qui a froncé ce sourcil, mais le regard qui accuse une (elle force de pénétration, le regard en un mot, qui se saisissait lui-même au point de transmettre au cerveau du peintre et de dictera sa main une aussi saisissaule image de lui. une aussi exacte et puissante réflection, ce regard estencore «(•lui d'un homme qui interroge et qui doute. On juge si, jeune homme, Léonard devait posséder une merveilleuse inquiétude, puisqu'elle avait persisté chez l'homme qui avait créé, qui avait gravi les plus hauts sommets.

Ainsi donc, si Léonard enfant se précipitait avec avidité sur une science et la pénétrait au point d'en tirer des notions durables, des appuis exacts dont il trouvera, inventera à chaque instant maintes applications, c'est le côté dominateur de son esprit qui agissait, et si soudain il passait à une autre élude, e'esl le côté inquiet qui l'avertissait et le poussait. Mais, de toute façon, c'était une complète fuite une l'ois pour toutes, el une autre à faire qui s'offrait à lui. Si certain qu'il soil de su main, il doutera toujours de son esprit en perpétuel travail, il aura besoin de consulter sans cesse la nature, parce qu'il aura toujours besoin de choisir et de combiner.

Celle tendance à travailler scientifiquement, à donner aux plus libres caprices, aux plus vifs (dans, l'appui rigoureux de profonds calculs, n'est pas spéciale à Léonard, bien que le merveilleux ai-liste ait été un merveilleux savant. Cet esprit scientifique, nous l'avons vu, est commun à tous les grands artistes ,lu \V si.clo. l'aolo tccello, Andréa del Castagno, Piero délia Francesca, Signorelli, Verrocchio enfin, le maître de Léonard. Ce que l'on a ainsi appelé ['universalité est en somme dans la règle, el le \érilable artiste, étant un homme au-dessus des autres par ses perceptions plus vives el ses conceptions plus vastes, devrait aussi être au-dessus d'eux par la réalisation, quand il s'agit de

traduire ces conceptions sous une forme matérielle quelle qu'elle soit. En^réalité, il y a moins de différence qu'on ne croit entre les grands artistes d'aujourd'hui et ceux du temps passé, nous voulons dire de différence virtuelle. Ils ont autant d'aptitudes que leurs devanciers en avaient, seulement ceux-ci avaient non seulement des aptitudes, mais encore des directions. Le grand malheur pour

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