‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 6 sur 119 · C I SI A B U E . — LA VIERGE · texte numérisé non relu

C I SI A B U E . — LA VIERGE

impassibilités que la pensée des hommes avait créées avant lui. et qui constituaient à côté de l'élément d'émotion qui allait être apporté, un élément de majesté incomparable. Cette attitude, ce rôle, sonl vraiment grands, et ce n'est pas pour rien que le nom de Cimabue nous .1 été transmis entouré d'un tel prestige.

Ce qu'il avait en trev u. sans vouloir l'accomplir jusqu'au bout, un nomme allait l'oser, mais cet hum me peut être considéré ci un me un des plus grands révolutionnaires qui sesoienl rencontrés dan- l'histoire de l'art. Nous voulons parler de Giotto, clie/ qui. au contraire de Cimabue, l'élément humain, l'élément dévie, allait prédominer sur l'hiératisme et l'absolu respect. Celle alliance que Giotto a

tentée peut se définir d'un mol : c'est le Pathétique. C'est par là qu'il est un des premiers peintres modernes tout en conservant la dignité, la simplicité, la fraîcheur d'impression des artistes anciens. Giotto était l'homme qu'il fallait pour une répuhlhjue toute bouillonnante de sève comme la Florence du xiv* siècle. 11 était supérieur au peuple qu'il avait mission d'instruire par les images, mais il était vraiment du peuple. L'opposition est très tranchée entre lui et Cimabue son prédécesseur et maître. Autant le premier est lier, sérieux, méditatif, autant Giotto est familier, gai, entraînant, agissant. 11 a l'esprit caustique, la langue acérée ; une bonne humeur perpétuelle l'anime. La vie l'intéresse plus que le rêve, et c'est à force de désir de vérité, de vie vivante, qu'il s'élève jusqu'au rêve. Giotto se multiplie ; il rayonne sur toute l'Italie. Partout où il y a une muraille à décorer, un palais, une église ou un monastère à enrichir d'images saisissantes et édifiantes, il s'y transporte avec ses élèves. C'est ainsi que d'Assise à Rome, à Florence, de Florence à Padoue, sa personnalité singulière s'affirme en œuvres vraiment neuves, qui n'ont eu d'équivalent nulle part encore, et qui sont faites moins pour être imitées que pour ouvrir des voies, élargir des horizons.

Amhrogio di Bondone ou Amhrogiotto, Giotto, était né en 1270 à Vespignano près de Florence. Nous ne savons pas quel cas il faut faire de la légende qui le représente petit berger, découvert par Cimabue au moment où il dessinait sur le sable, ou sur une pierre, un des animaux qu'il gardait. Ces sortes d'histoires expliquent trop simplement les filiations, et réduisent à des anecdotes personnelles les grandes évolutions. La grandeur, l'activité du rôle de Giotto correspondait au mouvement des esprits, en était à la fois l'expression et le résultat. Giotto venait à la même heure que Dante, et dans le prodigieux mouvement de fermentation, de formation et de prospérité de Florence, si leur œuvre a survécu et a pris une place si importante, c'est qu'elle était l'expression la plus complète de leur temps.

Giotto a laissé une œuvre considérable, que le temps a conservée presque entière dans ses grandes lignes, et on peut suivre presque pas à pas son histoire. Rappelons-en les principales dates, avant de signaler les œuvres les plus remarquables. A vingt ans il débute par une œuvre dont l'audace est complète, la nouveauté absolue ; c'est la décoration de l'église supérieure d'Assise, la Vie tir saint François. Le succès de cette œuvre révolutionnaire est si grand que dès ce moment Giotto devient le maître de la situation artistique. On le réclame de tous côtés. En 1 i^H, ildécore à Rome l'abside de Saint-Pierre ; en 1301 il n\ ient à Florence décorer le palais du Podestat. Puis il va à Padoue, et en 1306 il s'y trouve avec Dante qu'il accompagne à Vérone, à Ferrâre, à Ravenne. Mais ce n'est pas tout. Combien de villes ont eu sa visite, l'ont ardemment appelé, ont été illustrées par ses travaux ! Pise, Lucques, Arez/.o, Padoue, Milan. I rbino,

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Rome, Naples même! Enfin en 1337, revenu à Florence, il meurt après avoir mis en train nue des œuvres les plus glorieuses, le campanile de la cathédrale, entièrement sorti de son cerveau, entièrement dessiné par sa main.

Car Giolto est non seulement un grand peintre, mais il est en même temps sculpteur, architecte; c'est un de ces grands esprits universels comme l'on croit trop que la Renaissance seule en a produit. An reste, une fois pour toutes, nous admettons que nous sommes dès Cimabue à Florence, dès Duccio à Sienne, en pleine et complète Renaissance.

Ce qui frappe au premier aspect dans les œuvres de Giotto, c'est la grandeur des attitudes et la vérité de l'expression. Telle était sa double conquête; c'était un grand, un des premiers grands dramaturges de la peinture, mais beaucoup de ceux qui le suivirent forcèrent la note, maniérèrent le geste, soulignèrent le caractère, ce qui fait sa particulière beauté, c'est qu'il demeure toujours profondément simple. Celle simplicité a d'ailleurs une observation très serrée pour base. Des mouvements de personnages, d'animaux, des lignes de paysages, sont vus avec une force et nue vérité que l'on ne dépasse pas, si les moyens de dire manquent encore un peu de virtuosité, de souplesse. Mais de telles qualités paraissent bien secondaires quand l'éloquence atteint cette hauteur et celle force.

Les peintures que (iiotlo exécuta en tifiii dans l'église supérieure d'Assise, et en 1 30 i dans l'église inférieure sont toutes consacrées à retracer la vie ou à célébrer la glorification de saint François. Elles forment une des [dus profondes expressions de la pensée du moyen âge et une des plus grandes, une des plus émouvantes œuvres d'art du monde. Les contemporains en admirèrent la grande diversité' de gestes, de costumes, de détails vivants et d'une délicieuse bonhomie, et aussi furent saisis de respect devant la beauté des vastes allégories de la deuxième série.

Dans la Vie proprement dite de saint François d'Assise, ce ne sont que des récits conformes à la légende et mis en scène avec nue simplicité de conception, nue force et un bonheur de dessin comme on n'en peut trouver qu'à de pareille? époques, dans les langages en formation, dans les arts qui se cherchent, dans les esprits non encore blasés. On ne saurait énumérer toutes ces peintures, ni dire quelles sont les plus belles, car chacun, au cours de tels pèlerinages, va à l'épisode le plus conforme à sou cœur. Foui- nous, une des plus louchantes, les plus vraiment tendres et passionnées, où abondent à la fois la douceur, l'amabilité italienne, ei le pathétique donl nous avons parlé, c'est, après la mort de sainl François la scène qui représente le corps du sainl porté au couvent de Sainte-Claire. Avec quelle ferveur, quel élan respectueux el navré, les religieuses sortent du couvent, accourent, se précipitent vers lui! Parmi tant de belles images encore, si éloquentes, si vivantes et si nobles, il faudrait encore tout au

moins citer le Saint François prêchant avec le groupe des femmes assises à (cire, la tête à demi couverte de leur voile, motif à la fuis charmant et louchant, vraiment créé par (iiolto, et «jue nous retrouverons chez plus d'un maître, entre autres chez Fra Angelico et Gentile Bellini.

Giotlo était non seulement un grand peintre, mais encore un penseur et un poète. Et par là, on ne veut pas faire entendre que sa peinture fût littéraire, recherchée par les mêmes moyens que les œuvres des écrivains de son temps ; nous voulons dire qu'il était un observateur de la vie, et que cette observation était en même temps poétique et picturale, les gestes étant vrais et d'un grand dessin, et la poésie étant suggérée chez les spectateurs eux-mêmes par des moyens de dessin et de couleur.

L'embarras que le peintre éprouve parfois à dire avec aisance tel geste, telle attitude qu'il a rêvée ou qu'il a observée, lui nouveau venu, et ne trouvant nulle part autour de lui un langage tout fait, un répertoire, comme deux ou trois cents ans plus tard il en abondera pour le malheur des artistes, même les plus rebelles à tout ce qui n'est pas leur propre sensation, cet embarras, disons-nous, n'est chez Giotlo qu'une beauté de plus. 11 n'en souligne que mieux tel raccourci que l'on sent désiré, mais non exécuté académiquement, tel mouvement passionné, telle expression dramatique. Cela a des bonheurs semblables à ces mots naïvement forgés, à ces phrases non grammaticalement construites que trouvent les jeunes enfants pour redire telle chose qui les frappa, et qui sont bien plus saisissants que des mots corrects et des phrases suivant la syntaxe. D'autant plus que l'on ne doit pas malgré cela prendre Giotto pour un artiste inexpérimenté et gauche: son expérience et sa force, il ne les doit qu'à lui-même et elles sont grandes. Ces sortes non pas d' « hésitations », ni de « naïvetés », mais d'audaces (l'artiste passant victorieusement outre quand il est désireux d'affirmer) sont les agréments, même les ornements, d'ensembles particulièrement solides et puissants. La composition chez (iiolto égale en ampleur et en logique celle des plus grands maîtres et son dessin est grand autant que simple. Un personnage de Giotto est fermement campé, amplement drapé, tout entier à sou action ou à son attention. In ange, un moine qui assistent à une scène de deuil ou de gloire, Inimitiés et droits dans quelque coin, où ils contribuent par leur silhouette à soutenir toute la composition, montrenl une beauté e1 une dignité de lignes toutes personnelles à Giotto etquebien peu de maîtres, même parmi les plus grands, retrouveront. C'est ce mélange de calme et de passion vraie qui fait le caractère saisissant des compositions du maître.

La composition, tel est le secret, telle est la qualité géniale de (iiolto. Brusquement, après les hiératiques symétries des byzantins et de ceux qui péniblement s'essayaient à créer une langue nouvelle, il créait celle langue, rien (jne par son sens de la vie. Chose étrange, Giotto demeurait un véritable phénomène

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dans cet ordre d'idées. Après lui de grands, de très grands, on pourrait même dire de plus grands artistes que lui allaient venir qui n'oseraient pas aller aussi loin que lui. Pendant tout le xive siècle et une longue partie du \\0 beaucoup de maîtres devaient s'en tenir à la symétrie quasi absolue des lignes et des couleurs, et d'ailleurs avec ces moyens créer de magnifiques œuvres. Mais Giotto, sauf dans les grandes allégories, dans les compositions de rêve dont il nous reste à dire un mot, s'affranchit de toute symétrie, tout en demeurant un admirable metteur en scène. Certainement l'équilibre existait, mais il était obtenu par des moyens dissimulés avec la dernière habileté. Une simple architecture formant fond, quelques personnages debout aux extrémités du tableau, et là-dessus, la plus grande liberté dans la juxtaposition des tous, quoiqu'il existe la volonté

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