GIOTTO. — LE SOMMEIL DE SAINT FBANÇOIS
d'une harmonie générale. Si au contraire nous comparions avec les maîtres qui viendront plus lard, au xvic siècle et au xvn surtout, les compositions de ceux-ci paraîtraient désordonnées ou équilibrées par les moyens les plus puérils, les plus artificiels. Michel-Ange ignora la composition ou la dédaigna, au regard de Giotto, et chez Raphaël qui s'en soueia fort, elle est voulue, systématique, infiniment moins jaillie, et par suite bien moins émouvante.
Les peintures de l'église inférieure d'Assise, sont aussi, avons-nous dit, consacrées à la glorification de saint François, mais sous forme do divines allégories, et c'est un poème peint comparable au Paradis do Dante par la beauté de la forme, par la subtilité et la profondeur des conceptions. Elles représentent tour à tour la Chasteté, la Pauvreté, l'Obéissance triomphantes, puis saint François en gloire ; elles décorent la voûte où repose le tombeau du saint et sont inscrites dans quatre grandes surfaces ogivales encadrées d'ornements où s'enchassenl des attributs, do- figures d'Anges et de sainl< personnages, l'an- toutes, saint
ï>0 HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
François joue un rôle au milieu des personnages allégoriques, avec l'assistance d'anges admirables qui forment comme le chœur, l'harmonie dominante de ces divins poèmes. Ces groupes d'anges comptent parmi les plus purs, les plus beaux, les plus émouvants qu'ait produits l'art italien qui a pourtant multiplié à l'infini et de la manière la plus extraordinairement variée celle délicieuse figuration. Où ils se montrent les plus beaux et les plus animés d'attitudes, tout en conservant une allure de grandeur, c'est dans le Saint François glorifié, s'enlevant au ciel sous un dais, et environné d'une foule de ces célestes chanteurs, joueurs d'instruments, porteurs de guirlandes. Giotlo s'est montré là le devancier et l'égal en même temps des maîtres qui produisirent les plus radieuses œuvres en ce genre, Orcagna, Fra Angelico, Bcnozzo Gozzoli, et il laisse bien loin derrière lui les timides œuvres de Giunta Pisano, que nous avons signalées, les œuvres sévères de Cimabue, et même les charmantes œuvres contemporaines des peintres siennois dont nous aurons bientôt à parler.
Giotto a rempli toute l'Italie de son activité, et exercé la plus profonde influence, car nous verrons combien de grandes entreprises ont eu lieu qui furent inspirées de son exemple et de sa manière, (l'est assez dire combien demeurent nombreuses les peintures de lui ou celles qu'on lui attribue. Un des plus considérables ensembles est la décoration de la petite chapelle de Padoue, la Madonna dell' Arena, construite auprès des vestiges d'une arène antique. Là, nulle architecture ne vient interrompre le développement de cette série d'images. Sur les murs de cette simple petite nef se déroulent en quatorze ((impositions la Vie de la Vierge, et en vingt-deux la Vie de Jésus-Christ, tandis que sur la muraille d'entrée est représenté le Jugement dernier et sur celle qui au fond précède le chœur est le Christ entouré d'anges. Un certain nombre de ligures allégoriques disposées sous les scènes proprement dites complète le cycle. On a trop souvent dépeint les diverses scènes de ces belles histoires pour que nous y revenions ici, relevé le beauté de certains détails d'attitudes, véritables trouvailles, telles que le fameux geste de saint Jean prêt à se précipiter sur le corps du maître, les bras étendus en arrière pour que nous en parlions de non • veau. Puisque l'illustration de cet ouvrage ne le comporte malheureusement pas, étudiez les photographies de ces compositions, si vous ne pouvez faire le pèlerinage si émouvant. Au surplus ces photographies conservent si bien tout ce qu'il j a d'essentiel dans les idées, les groupements el les détails, qu'il vaul peut-être autant méditer longuement sur elles que d'aller à Padoue même, si vous ne deviez 5 allerqu'en touriste el à la hâte, et par suite éprouver infailliblement la déception des choses trop rapidement. vues. Cette déception en effet est facile à l'Arena, vu les dimensions si exiguës, si pauvres de cet humble édifice, la vivacité des couleurs des peintures trop remises;! neul'el parfois lourdement restaurées; il faudrait, pour rétablir cette sorte d'équilibre nécessaire entre le
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spectateur et les inventions des vieux peintres, de longues el fréquentes méditions, sans lesquelles d'ailleurs un chef-d'œuvre ne livre presque jamais son secret.
Une autre œuvre célèbre de Giotto est la décoration des chapelles Perruzzi, Bardi et Giugni, en l'église de Santa Croce à Florence. Dans la première sont peintes les Mes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'Evangéliste ; dans la seconde celle de la Vie de saint François pour laquelle il n'avait qu'à retrouver à l'âge mur les souvenirs inspirés de sa jeunesse à Assise. Un des plus émouvants épisodes de cette dernière série est la Mort de saint François avec les moines se précipitant sur son corps, baisant ses mains, ou s'abandonnant à leur douleur exprimée par des mains jointes, des bras levés, ou enfin debout dans une muette et austère contemplation. Malheureusement ces peintures, retrouvées sous le badigeon il y a une quarantaine d'années, sont alourdies par des restaurations infiniment trop zélées. 11 en reste bien les lignes générales, l'expression même des visages, pour ainsi dire toute l'inspiration de Giotto vue à distance, mais l'exécution n'y est plus, et lorsqu'on s'approche pour mieux et plus longuement apprécier la peinture, c'est le moment même où s'aperçoit l'indélicatesse des mains contemporaines et où le prestige s'évanouit.
Il reste également dans la même église, le retable de la chapelle Baroncelli, un beau Couronnement de lu Vierge ; mais que de choses précieuses à jamais disparues ! Giotto avait en effet littéralement couver) de peintures Imites les murailles de Santa Croce, ainsi que maintes annexes. Dans le palais du Podestat, il subsiste des traces, souvenirs de ruines et certitudes de ruines complètes des peintures qu'il avait exécutées et qui iront rejoindre dans le néant toutes celles qu'il avait entreprises, seul ou avec ses élèves en maints palais ou églises de Florence. Toutefois, on peutretrouver encore çà et là en Italie d'assez nombreuses peintures de l'Ambrogiotfo, tableaux d'autel ou images d'oratoires, Crucifix, Couronnements, Madones, scènesde sainteté. Généralement malgré les soins et la noblesse qui président à l'exécution de ces œuvres, Giotto s'y seni moins à l'aise, ou tout au moins y est moins magistral que dans ses grandes décorations. Ce n'est pas le chevalet qu'il lui faut, mais la muraille. Nous avons du moins l'heur de posséder au Louvre une des plus vraiment belles et précieuses de ces sortes de peintures, tout à l'ait digne de Giotto, pouvant donner une idée de sa manière : le beau Saint François d'Assise recevant les stigmates, où la. figure du saint sur fond d'or est renversée dans un si beau mouvement de réception et d'adoration : la prédelle avec des épisodes de la vie du saint est eh armante, mais c'est dans les figures de grandeur naturelle que l'artiste trouvait avec le plus de passion et de bonheur ses drames les [dus familiersou les plus élevés.
L'œuvre énorme de Giotto à Florence ne se termina pas à sa mort.' lie nombreux élèves ou admirateurs la continuèrent pendant longtemps encore, et
si sans conteste ses contemporains subirent doublement son influence, on peut dire que de grandes œuvres exécutées de son temps même, en dehors de lui et de son atelier, lui sont redevables de plus d'une de leurs beautés. Qui sait? Si Giotto n'avait pas accompli cette puissante évolution, des œuvres comme la Chapelle des Espagnols et le Paradis d'Orcagna (pages dont nous parlerons bientôt) auraient-elles pu se manifester?
Un des plus importants giottesques, collaborateurs ou imitateurs tout en conservant ses qualités propres, fut Taddeo Gaddi, fils deGaddo Gaddi et filleul de Giotto (1300-1366). Architecte comme son maître il eut la gloire d'achever le campanile de la cathédrale, celle non moindre de construire le superbe Ponte Veccliio, et peintre il fut par son enseignement et par ses œuvres un des plus actifs propagateurs de la doctrine. La plus considérable de ses œuvres est la décoration de la chapelle Baroncelli, en l'église de Santa Croce, très majestueuse et charmante suite retraçant la Vie de la Vierge, pleine de ravissantes idées, mais qui manque de la vigueur et de la spontanéité de Giotto lui-même. Parmi les autres contemporains ou disciples il y a lieu de citer Buffalmaco, Bruno di Giovanni, Puccio Capanna, et un des plus importants, Giovanni da Milano. Le giottisme, si l'on peut l'appeler ainsi, porte d'ailleurs deux récoltes, comme une terre fertile, et la seconde génération fui encore des plus brillantes. A leur tète fut un des (ils de Taddeo Gaddi, Agnolo, qui manifesta un beau et riche tempérament. Agnolo Gaddi forma de nombreux élèves, entre autres Antonio da Ferrara, Slefano da Verona, Michèle da Milano, et Gennino Cennini qui a laissé un des plus vénérables traités techniques que possède l'histoire des arts graphiques, le L'ihro delfarte.
Une place tout à fait brillante et glorieuse est réservée au petit-fils même de Giotto, Giotto di Maestro Stefano, surnommé Giottino (1324-1368). Le lils du maître, Slefano, n'avait pas il s'en faut montré un génie égal au génie paternel, mais Giottino posséda certainement les plus beaux dons. On en peut conjecturer du moins par le très beau tableau du musée des Offices, une Mise nu tombeau, qui le montre épris d'une riche et chaude quoique sobre couleur, et d'un dessin 1res expressif, et l'on retrouve les mêmes qualités dans les quelques fresques qui subsistent de lui à Santa Groce, et à Assise. D'ailleurs le témoignage des contemporains représente le Giottino comme un véritable artiste, plus soucieux de l'intensité que de l'effet violent, modeste dans sa vie, passionné de bien dire, el mourant jeune dans cette lutte pour le mieux.
Il y a bien d'autres artistes que l'on peut, soit à Florence, suit dans d'autres centres, rattacher au mouvement giottesque, et pendant longtemps ce mouvement vaudra par les qualités que le maître, de sa vigoureuse impulsion, communiqua à toute l'école : la composition, la recherche du grand sentiment. Ce n'est que vers la lin du \iv siècle ci au débul du \\ que se contentant de
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répétitions de formules, l'école tomba dans l'ennui et la langueur, ! que ces formules parurent inutilement naïves auprès des apports nouveaux.
Il nous faudra étudier à part un maître comme Orcagna et une œuvre comme la chapelle des Espagnols ; niais nous devons citer d'autres artistes éminents dans l'école ou à la suite de Giotto. Ce sont, par exemple, à Florence, Andréa da Firenze, Bernardo Daddi ; à Pise, Francesco Traini; à Volterra, Francesco da Volterra ; à Arezzo, Jacopo da Casentino et son élève Spinello, dit Spinello Aretino (1333-1410).
L'œuvre de Spinello est des plus notables dans le mouvement giottesque, et trois pages capitales en subsistent: à San Miniato, près de Florence, la suite de la Vie de saint Benoit ; au Palais public de Sienne, les victoires du pape