RAPHAËL. — LA VIERGE DALDE
féminin dans la religion, et c'est ce que Léonard a exprimé sans accessoire, sans sujet, pourainsi dire, rien que par la recherche de l'expression et par la poursuite de l'indéfinissable, dans la Sainte Anne du Louvre ou dans le carton de la Royal Academy. Elle représente aussi l'intercession, la prière, l'entremise charitable et bienfaisante entre le courroux de Dieu et les fautes des hommes, el c'est la conception d'une grande quantité de maîtres anciens, depuis les Byzantins jusqu'à nombre de maîtres exquis comme ceux que nous avons vus et qui l'ont représentée penchée \ers nous encore plus que sur son enfant. Michel-Ange dans un accès de douleur et de désespoir a encore mieux accentué celle notion en semblant la contredire : dans son Jugement dernier, la Vierge n'ose intercéder auprès de ce terrible Christ foudroyant, et elle se détourne avec une pitié et un effroi plus poignants que la prière même. Enfin, la Vierge représente la Douleur] Elle voit mourir son lils, elle le tient mort entre ses bras, le met au tombeau;
ÉCOLE ITALIENNE. >:;7
sept glaives ont percé son eœur. C'est uni' des incarnations les pins tragiques, les plus déchirantes de l'affliction maternelle, et tous les maîtres ont senti el rendu toujours avec quelque beauté nouvelle ce pathétique, depuis Giotto jusqu'à
RAPHAËL. — ELYMAS FRAPPE DAVEUGLI
Michel- Ange, les plus violents comme les plus tendres, Fra Angelico lui-même le plus doux de tous et en celle occasion le plus apitoyé el le plus ('■mouvant. Raphaël a généralement évité sinon complètement omis ce thème si humain et si chrétien : dans sou œuvre on trouve un ou deux Calcaires el une Mise ait tombeau, qui ne sont pas de ses meilleures peintures ni surtout des plus sincère-
nient ressenties, contre quantité de souriantes et tranquilles petites mères, on serait tenté d'écrire petites bourgeoises, que rien ne trouble dans leurs jeii\ enfantins. Il a fallu des dons rares pour tirer de véritables chefs-d'œuvre d'une donnée aussi limitée auprès des sublimes conceptions de Fra Angelico, de Signorelli, de Michel-Ange, de Léonard, et pour intéressera un motif ravissant, mais borné, les esprits les plus délicats de tous les temps.
Une des premières et des plus belles, parce qu'elle est la plus simple, parmi celles que Raphaël peignit à Florence, est la Madone dite du Grand-Duc, au palais Pitti. C'est là le délicieux exemple, auquel nous faisions allusion plus haut, des préoccupations de modelé qu'avaient inspirées à Raphaël la vue des œuvres de Léonard. Tout est simplicité et grâce sérieuse dans celle Vierge debout, portant l'enfant sur ses bras: le tableau est dépourvu de tout accessoire: c'esl une jeune, charmante et divine image de la maternité. La célébrité est allée de préférence aux pages plus anecdotiques, ou plus compliquées sans profonde raison. D'autres très belles Madones en tant que spécimens de son style de transition entre l'influence péruginesque et celle de Florence, sont la Sainte Famille du couvent de Saint- Antoine, représentant la Vierge assise sur un trône entre saint Pierre, sainte Catherine, saint Paul et sainte Rosalie, et la Madonna degli- Ansidei, représentant la Vierge entre saint Jean-Baptiste et saint Nicolas de Bari ; toutes deux sont à la National Gallery. Puis viennent la Madone de la maison Tempi (Pinacothèque de Munich), la Vierge au chardonneret (musée des Offices), la Belle Jardinière que nous avons au Louvre, et encore une autre madone du même genre anecdotique, la Sainte Famille de />/ maison Canigiani, aussi à la Pinacothèque de .Munich. Dans ces trois tableaux, c'est toujours l'idée de la Vierge innocente el insouciante, inconsciente presque, candidemenl espiègle, dont la Belle Jardinière est le type le plus complet, le mieux venu. Celle Vierge sera du moins toujours un sujet d'élonnement pour les artistes par la finesse et la netteté du dessin, la fraîcheur et la distinction toutes franches de la couleur, la limpidité du paysage : l'œil y trouve certainement un plaisir beaucoup plus vif, une satisfaction beaucoup plus complète, que l'esprit. La Vierge au baldaquin, du palais Pitti, esl enlin une des plus importantes de la -crie florentine.
De la môme époque 1507 datenl deux œuvresd'un caractère différent, mais des plus significatives, l'une dans la plus grande réussile, l'autre dan- la plus grande impossibilité de réussir. La première esl l&Sainte Catherine d'Alexandrie National Gallerx . une simple figure, mais une des plus grandes, des plus nobles el des plus belles i[iic Raphaël ait peintes non seulement dans sa première période celle que nous appelons la période spontanés . mais encore dans toute -a carrière. Ce n'esl qu'une figure de sainte et de martyre (une martyre donl la souffrance n'a point même effleuré la beauté mais rien n'en peu! dire la sérénité
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el la force pure. Là Raphaël n'avait eu | r ainsi dire qu'à se laisser peindre,
avec sa charmante gravité, sa scrupuleuse attention, et toul était venu parfait
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le dessin, l'expression, la couleur, car c'esl une de ses plus riches el de ses plus souples peintures. Au contraire dans la seconde œuvre don) nous parlons, la recherche indécise des mouvements, la poursuite inquiète d'une composition
dramatique, aboutissaient à un échec, à mie œuvre gênée, belle par endroits, mais dans son ensemble, froide et peu émouvante : la Mise au tombeau, de la galerie Borghèse. Incapable, semble-t-il, de concevoir comme dans un éclair, de grandes visions tragiques, comme le firentnon seulement Giotto, Michel- Ange, Signorelli, mais encore les vénitiens dont nous n'avons pas encore parlé, alliant le pathétique au splendide, Raphaël paraît s'être à ce point défié de lui-même qu'il voulait créer artificiellement l'expression de la douleur, lui donnant la pose à l'atelier. Aussi combien ces attitudes sont vaines et froides, combien, malgré les efforts de composer, ou à cause même de ces efforts, elles s'embarrassent les unes les autres.
Au reste, ces défauts, que la Mise au tombeau nous l'ail pour la première .'ois sentir chez Raphaël, s'accentueront encore bien plus dans d'autres o'uvres; aussi n'insisterons-nous pas davantage pour le moment, tandis que dans certaines autres peintures, les grandes beautés que nous venons de constater se poursuivent et s'enchaînent logiquement, à travers les préoccupations d'une manière nouvelle.'Nous voulons parler des Madones et des portraits que le maître exécuta à Rome à partir de 1508.
A ce moment il avait élé appelé par .Iules H pour décorer les ebambres dit Vatican, les Stanze, et sans interrompre l'exécution ou la direction de ce grand travail et de certaines au 1res grandes suites, il peignit les tableaux de chevalet dont nous allons dire quelques mots pour ne pas interrompre la série, quitte à revenir aux grands cycles que nous serons même alors, mieux disposés à comprendre. Mes premières années de son séjour à Rome datenl la Vierge du duc J'Albe (musée de Saint-Pétersbourg), et la Une Vierge au diadème bleuàu Loin re, au mouvement niciire aussi naturel qu'il est déjà raisonné et convenu. Puis viennent la Madone de Vlmpannata, plus intéressante comme composition que comme exécution beaucoup de critiques n'\ reconnaissent pas la main de Raphaël . la Madone de Foligno (musée du Vatican), 1res pure et 1res sé\ère de style, assise dans les nuages, avec, au-dessous d'elle, saint François, saint Jean-Baptiste, saint Jérôme et le donateur; la Sainte Famille dite la Perla, au musée de Madrid, d'une composition intéressante, mais d'une facture lourde, qui l'ait douter qu'elle soit entièrement de Raphaël; au même musée la Sainte Famille soies le chêne, et la Madone au poisson, ainsi nommée du poisson que le jeune Tobie présente à la \ ierge.
La Vierge à la chaise, peinte en 1516, est peut-être de toutes les Vierges de Raphaël la plus universellement connue : «die a élé copiée des milliers de fois; aussi devanl une œuvre aussi célèbre s'allend-on à recevoir une grande émotion, et l'on éprouve lorsqu'on la voit au musée des Offices, simplement le plai>ir que peu! causer une bonne peinture, d'un heureux arrangement, el d'une vivacité de couleur qui n'est pas désagréable. Mais quoi, c'est le portrait
d'une de ces belles paysannes, comme on en rencontre tant en Italie, el qui allient à la force du tempérament la régularité el la délicatesse des traits, une jeune mère qui n'a point encore été gâtée par les travaux de La maternité, du ménage ou du labour, ou bien chez qui le peintre a su éliminer les stigmates; quant à l'enfant, c'est un beau petil gars, robuste, bien construit, bien en chair, (|ui n'a rien d'autrement divin sinon la santé : c'esl le bambino, dans sa très simple el très naturelle expression : le petit sainl Jean est du même genre en plus effacé; et encore nue fuis, dans ce tableau n'y a-l-il rien que de l'excellente