‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 82 sur 119 · G EN T ILE BELL INI. — PORTRAITS · texte numérisé non relu

G EN T ILE BELL INI. — PORTRAITS

de la peinture à l'huile qui semble inventé expies pour les peintres de Venise, et donl toutes les autres écolo du centre et même du nord de l'Italie n'avaient pas

besoin, bien pins à l'aise dans la frugalité de ladétremj tdela fresque Léonard

avait trouvé dans le maniement de l'huile de cruelles perplexités et de terribles déconvenues : le Corrège, venu quaranteans plus tard que lui. fui encore sous ce rapport l'obligé des Vénitiens . Vprès Antonello ce lui Itogier Van der Weyden qui, appelé à Ferrare par Lionel d'Esté, forcément s'arrêta à Venise, et toul en subissant, au poinl de vue du sentiment, l'influence de l'Italie, j laissa en échange un peu de la richesse technique du Nord. Ce fut aus^i Alberl Durer qui reçu avec bienveillance par un des plus grands artistes qui aient donné à Venise conscience d'elle-même, Giovanni Bellini, allait, ne fût-ce que par ses gravures

el par ses conversations, inspirer aussi une curiosité de fantaisie, de caprice, sers laquelle on était déjà si naturellement porté. Et avant ces maîtres encore, \ .nisc s'était trouvée aussi en rapport, difficiles à déterminer précisément, mais toutefois certains, avec Cologne : celle-ci, au moment de son éclat, a maintes analogies avec Venise au moment de sa formation. Ainsi, deux éléments en apparence opposés, mais ici tout au moins se fondant par une grâce spéciale de l'atmosphère, la richesse chatoyante et turbulente de l'Orient, la richesse -rave et intense du .Nord, venaient contribuer à l'accroissement de la richesse propre et spéciale à Venise, qui les surpassait toutes deux.

Car les apporteurs devenaient aussitôt beaucoup plus prisonniers que conquérants. El il ne pouvait en être autrement : Vénitiens ou étrangers, Italiens même des plus sobres ou des plus sauvages régions, subissaient l'étrange phénomène d'une sorte de mirage extraordinaire, unique au monde : en entrant à Venise, toute vision change, les objets paraissent tout nouveaux, on change d'yeux littéralement; il est impossible de ne pas voir riche. La vapeur d'eau qui est dans l'air, le reflet de la lumière sur l'eau qui est partout, la transparence prodigieuse de cette atmosphère, la netteté, la finesse et l'éclat des moindres bijoux de nature qui y sont plongés, un être, une fleur, une simple pierre, tout cela crée pour le peintre le plus récalcitrant, pour la palette la plus sobre ou la plus indigente, des fatalités de splendeur. Le pauvre artiste ombrien ou florentin cette nature autour de Florence pourtant si aimable! n'avait sous les yeux que la frugale richesse des lointains, des montagnes bleues. Mais ici. lorsque le soleil se couche ou se lève, ce n'est pas seulement ce délicat saphir, ce constant lapis, qu'il éclaire du côté des montagnes du Frioul, mais encore du côté de la nier et partout, de quelque côté que l'on se tourne, un poudroiement de toutes les pierres précieuses et une fusion de tous les ors.

Maintenant, à toutes ces influences de relations, de tendances, de climat, joignez une vie perpétuellement luxueuse, où la cérémonie la plus simple devient un splemlide spectacle, où, princesses déjà par le corps et la démarche, les femmes élégantes et aisées sont vêtues comme princesses, un goût du faste qui est connue une conséquence forcée de la prospérité, du commerce, du climat, du ciel, vous ave/, un prétexte de plus à ne peindre que richement, puisque vous n'avez devant les yeux que de riches visions. La richesse courait les canaux et les rues à Venise, tandis que dans les autres régions elle n'apparaissait que dans îles circonstances déterminées ou qu'il fallait même l'inventer.

Enfin une considération de non moindre importance, el inhérente aux métiers d'arl en eux-mêmes. Les matières à la disposition des artistes sonl elles-mêmes des tentations de faire riche et chaud de couleur. La fresque est trop pâle, trop sobre SOUS un ciel aussi changeant, dans une atmosphère aussi fantasmagorique. Aussi, avant d'avoir la peinture à l'huile, qui répond si par-

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faitement à leurs besoins, k-s Vénitiens ont-ils exclusivemenl recours à la mosaïque, ou à la (empera-la plus nourrie et rehaussée des plus riches fonds d'or, et même des reliefs dorés, véritables architectures ou bijouteries.

D'ailleurs une remarque dit tout d'un seul mol : les Florentins ont été les plus grands orfèvres, les Vénitiens les plus grands joailliers, et la joaillerie n'est-elle pas à l'orfèvrerie comme la peinture esl la sculpture? Joailliers en peinture

sont les artistes vénitiens; il leur faut des feux de pierreries encore plus que des finesses de lignes; ils jettent à profusion le vert des émeraudes, le rouge des rubis, le bleu des plus profonds saphirs. Ils sont émailleurs, verriers sans rivaux, et les premiers peintres vraiment vénitiens sortent de l'île aux fournaises, aux ruissellements prismatiques des magies du verre, de Murano !

Il serait tentant de faire vivre cette stricte analyse, au moyen d'exemples, de traits de mœurs, d'exposition de trésors, de spectacles de fêtes; mais il faut renoncer aux anecdotes et aux images. La foule des artistes est trop nombreuse, les œuvres sont trop touffues pour que nous ne les examinions pas sans retard: et d'ailleurs cela est fait et bien fait, de manière à décourager. Il suffit d'avoir dit pourquoi la peinture vénitienne était nécessairement différente dans ses conditions même d'existence, et sans autre considération générale, de montrer par des noms et des documents de quelle façon (die l'a été.

Au début, Venise a non pas une tendance à se désintéresser des arts, mais une difficulté à les faire naître chez elle-même. Pendant longtemps elle doit faire appel à ces étrangers si empressés d'ailleurs à se rendre auprès d'elle : ce sont d'abord les Grecs, qui jusqu'à la lin du xiuc siècle et même pendant une partie du xivcgarden1 comme une spécialité, un monopole des arts. Cependant, au xive siècle déjà, il \ a des chercheurs, de bons maîtres locaux, plus désireux de bien faire que renseignés, et plus instinctifs qu'avisés. Ils ont toutefois dès l'abord, par la force de l'entourage et du climat, une richesse de palette que n'avaient pas les pins grands toscans à leurs débuis : les pisans et Cimabue sont jjris el presque terreux auprès des peintres moins grandioses certes, moins éloquents, qui, à Venise, s'appellent Simone da Cusighe, Lorenzo Veneziano, Maestro Paolo, Maestro Pietro et son fils Nicolo di Maestro Pietro, Nicolo Semitecolo, etc. lie ton> ces devanciers, bien incertains encore. l'Académie des Beaux-Arts de Venise possède quelques essais, quelques souvenirs, parfois même des œuv res importantes comme la superbe Annonciation arec des saints de Lorenzo Veneziano, mais bien insuffisamment reliés pour sentir vivre une école. Cependanl Venise n'avait-elle pas déjà la fière volonté de produire de grands peintres? Y\ en avait-il même pas un qui se rendait illustre au dehors, cet Antonio Veneziano qui à Pise et à Florence (fresques du Campo Santo et peut-être la chapelle des Espagnols) affirmait déjà artistiquement le nom de Venise? Seulement, par un curieux phénomène de réciprocité, tandis que les artistes qui des di\ erses directions \cnaient vers elle, étaient comme grisés de richesse, de couleur, de dorure, ce peintre, d'un tempérament naturellement magnifique fastueux, subissait l'influence de la sobriété toscane, et se faisait le tributaire de l.i puissante grisaille colorée.

Les étrangers que Venise appelait à elle pour suppléer à sa disette encore réelle de grands peintres, il esl à noter qu'elle les choisissait justement parmi les

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plus portés aux féeries, aux chaudes harmonies : Genlile du Pabriano,cet oriental

de l'Ombrie; Vittore Pisano, naturellement broyeur de substances précieuses.

De Gentile da Fabriano nous avons parlé plus haut, el nous avons dil

comment il avait été chargé d'importantes décorations dans le palais Ducal. La perte de ces œuvres est. irréparable, car elle eùl renseigné exactement sur les rapports entre Venise et le reste de l'Italie, indépendammenl dos regrets que doit exciter le trésor lui-même.

Quant à Vittore Pisano, c'est presque un Vénitien, c'est du moins un voisin très proche, et pour celte raison nous l'avions réserve. Médailleur, sculpteur (il avait été élève de Donatello , architecte il avait peut-être été élève de Brunelleschi), ce grand artiste ne nous est plus connu comme peintre que par quelques rares débris de décoration et deux ou trois petites peintures de chevalet; mais on sait que son œuvre était considérable et son influence décisive. Vittore Pisano (1380- vers 1451) avait décoré à Venise la salle du Conseil. Elles ont

GIOVANNI BELLINI. — I'IKTA.

péri comme celles de Gentile, ces peintures; celles qu'il avait exécutées à Saint- Jean de Latran ont subi les mêmes fatalités. Il ne reste à Vérone, son pays natal, que îles fragments, bien effacés, dans les églises de San Fermo Maggiore et de Sant'Anastasia. A Pavië, à Rimini, à Ferrare, il ne reste rien, et l'on en sérail réduit aux conjectures, si nous n'avions pour garants de sa grande valeur comme peintre les deux petits tableaux de la National Gallery, le Saint Antoine avec saint Georges, el la Vision de saint Hubert, niais surtout ses admirables dessins, don! le Louvre possède un certain nombre, plus significatifs et plus précieux que le Portrait de femme acquis il > a trois ans. Ces dessins allient la grandeur du style avec la minutieuse finesse de l'exécution. Quant aux tableaux

ECOLE [TAL1ENM

de la National Gallery, ils sonl forl curieux, les deux saints par le goùl recherché et bizarre de l'accoutrement, l'application de l'or el du relief, le Saint Hubert par la richesse de la couleur, et l'étude surprenante dos animaux. < l'est dans ce tableau surtout, très précieux de matière, que l'on peu! conjecturer par quelles qualités d'éclal et de richesse le grand médailleur avait pu séduire les Vénitiens et se rapprocher d'eux, être même chez eux comme un précurseur.

Dans la première moitié du xv" siècle apparaissent d'autres peintres locaux qu'il n'est guère plus aisé de caractériser que ceux du \iv" : Michèle Giaml

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