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GIOVANNI BELLIN1. — LA VIERGE, JESUS ET LES QUATRE SAINTS

peintre el mosaïste, de qui l'Académie possède un Jésus avec des saints, signé du peintre; Moranzone, peintre et sculpteur, une Assomntion avec des anges et des sainls, sur fend d'or; Jacobello del Fiore, plus largement représenté et qui semble avoir occupé une situation considérable. Jacobello, dans ces divers tableaux, le Paradis, une Madone entre saint Jean-Baptiste et saint Jean

F Evangrfiste et surmont l'une Annonciation, une figure de la Justice, toutes

images sur fonds dorés ou relevés d'or, montre une véritable ampleur el une grâce attrayante niais encore naïve.

C'est dans la seconde moitié du \\ siècle que toutes ces qualités allaient commencera se formuler, à s'affirmer, que l'on allait assistera l'aube, encore incertaine, mais déjà significative de l'école vénitienne, avec les peintres de

Murano. Mais quoi! ù ce moment Florence n'était-elle pas dans toute sa splendeur, dans la pleine possession de ses plus liers et de ses plus sûrs talents. Que l'on compare seulement avec les muranistes ce Pérugin, que Venise encore peu sûre d'elle-même essayait d'attirer chez elle ; il n'était pourtant pas le plus grand artiste de l'école florenlino-ombrienne; mais son savoir n'était-il pas considérable auprès de ce que nous avouent ingénument, mais fièrement les Vivarini? Eh bien, cependant, avec ces Vivarini, nous avons maintenant une certitude, des signes qui ne sauraient tromper. Venise se révèle déjà presque complètement, avec son rêve de richesse, sa grandeur et sa séduction par la couleur, la puissance du modelé, la pompe des arrangements, la beauté opulente des types. Entre les primitifs que sont encore les Vivarini par rapport à la grande époque vénitienne, et ceux qu'avaient été les giottesques, rien de commun pour ainsi dire. Tandis que ceux-ci avaient recherché l'éloquence du geste, la netteté de la silhouette, la frugalité de la couleur, frugale malgré son vif bariolage, les Vivarini se passionnent pour la profondeur des tons, essaient de tirer de la couleur de puissants accords, et du modelé un relief de vie.

Une école qui s'annonce ainsi, sera évidemment éprise de l'éclat des images, du charme matériel des figures, plutôt que d'une signification philosophique ou littéraire. Elle cherchera instinctivement à séduire les sens encore plus que l'imagination, et tout cela se lit clairement dans les peintures que fait Antonio Vivarini da .Murano en collaboration avec Johannes d'Àlemagna, notamment le majestueux, le luxueux et splendide retable, la Madone exécutée pour la salle de réception de la Scuola délia Carita, et qui, à l'Académie des Beaux-Arts, occupe encore son emplacement originaire. La Vierge, tenant le Bambino, est assise sur un trône, entourée d'anges, et entre quatre saints de grande allure : Jérôme, le pape Grégoire le Grand, Ambroise et Augustin. Le type même de la Vierge, fier, triste et somptueux est tout à fait un de ces types de beauté vénitienne que plus tard Titien et Véronèse jetteront sur la toile sans presque les interpréter, sinon en leur donnant le prix attaché à leur magique facture. Ici la richesse du tableau est encore une ricliesse intrinsèque; elle consiste dans une profusion d'ornements, de motifs d'architecture en relief, où l'or s'avive et joue chaleureusement.

Antonio da Murano florissait de 1440 à ....?. et son frère Bartolommeo, surtout de 1450 à 1499; celui-ci possède les mêmes qualités, et les enrichi! par quelque fréquentation de l'école de l'adoue ; mais les tendances demeurent analogues. La tradition de ces beaux et riches muranistes avec leurs nobles et agréables Vierges, leurs anges souriants, leurs beaux fonds d'or dosés avec le même savoir et les mêmes calculs que de véritable's mosaïstes, se continue à travers leurs élèves et parents : Andréa da Murano et -on élève Jacopo di Valenza, et surtout Alvise Vivarini, lils d'Antonio, qui travaille de 1464 à 1503. Mais

GIOVANNI BELLIMI. -- LA MADONE I ; LKa 51j SAINTS.

Alvisc Vivarini, c'est déjà une perfection, un savoir aussi grand, une souplesse aussi attrayante que ce que l'on va constater chez une nouvelle et décisive famille, de laquelle il se réclame d'ailleurs aulant que de la sienne propre, celle des Bellini! Les tableaux d'Alvise Vivarini, entre autres la Vierge entre six saints, de l'Académie des Beaux-Arts in0 G07i, peuvent soutenir pour la beauté de l'exécution et la séduction du type, la comparaison avec les œuvres de Giovanni Bellini lui-même.

Avant de passer à cette culminante famille des Bellini, il nous reste à dire un mol de deux peintres très spéciaux et très différents, l'un qui passa à Venise en y jouant un rôle difficile à déterminer, l'autre qui, né à Venise, s'en éloigna avec je ne sais quoi de vénétianisme persistant dans ses veines et se mêlant à son inquiétude : nous voulons parler d'une paît d'Antonello de Messine, puis de Carlo Crivelli.

Antonello de Messine 1444-1493 a longtemps bénéficié de légendes plus ou moins romanesques, et à l'heure présente des discussions scientifiques qui ne sont pas closes ne l'ont pas encore complètement dépouillé de l'espèce de rôle providentiel dont il avait été investi. 11 aurait été le révélateur de la peinture à l'huile en Italie, après avoir appris ou surpris le « secret » à l'atelier de Jan Van Eyck. Or il est évident depuis longtemps (pie l'Italie connaissait le procédé, si du moins elle ne lui donnait pas la préférence sur les autres, et de plus, qu'Antenello étant né en 1444 on 1446 n'a guère pu recevoir la tradition de Jan Van Eyck, mort en 1440. Quoi qu'il en soit. Antonello a visité les Flandres. s'\ esl assimilé la manière de Van Eyck et de Memling (celui-ci son contemporain et aussi de Rogier Van der Weyden, dont il aurait d'ailleurs tout aussi bien pu étudier les œuvres en Italie même, où elles étaient connues el appréciées. Il a contribué à propager peut-être le procédé, et la légende s'esl faite on ne sait pas comment.

Peut-être serait-ce parce que ses peintures, c'est du moins le cas de celles que l'on connaît, étaient exécutées avec un soin extraordinaire et paraissaient ainsi particulièrement rares de matière : le petit portrait d'homme dit le Condottiere du musée du Louvre, qui sera toujours un objet d'admiration pour la fermeté de sou dessin, la nette âpreté de son caractère, la transparence de son émail : el aussi le petit polirait en rouge du musée de Berlin, autre bijou guère moins précieux. Le Chi'ist de la National Gallerv esta peu de chose prèle traditionnel Christ flamand que peignirent successivement les Van Eyck, Memling, .Mals\s lui-même. Quant au Calvaire du musée d'Anvers, c'est un tableau intéressant quoique tourmenté, mais qui ne vaut pas l'admirable Saint Sébastien du musée de Dresde, qui serait, avec un grand retable à .Messine, l'œuvre capitale d'Antonello. Enfin on lui attribue un très curieux petit tableau peint avec un soin exquis el rempli île curieux accessoires, un véritable tableau

ÉCOLE IIAULYM.

hollandais avaul que la Hollande eût ce savoir el ce goût d'inlimité : un Saint Jérôme dans sa chambre, entré depuis peu à la National Gallery. Tout [cela, quoique d'un puissant intérêt, ne laisse guère la possibilité de se l'aire une idée

bien nette ni bien complète «le la personnalité cl de la carrière de l'artiste Crivelli est bien plii< défini. C'est un peintre forl curieux, très à pari dans l'école vénitienne, et on pourrait même dire qu'il ne se rattache .1 elle que pai la naissance, et faute d'autre classification Carlo Crivelli I î : > < > - 1 i9o . en effet, a plus d'affinités comme sl\le avec l'école de Squarcione, et plus exactement de

:i-lH HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.

Côsimo Tura. 11 rappelle également Nicolo da Foligno. De Cosimo, il garde les expressions physionomiques accentuées, les mains d'une précision extrêmement tourmentée, les types d'ascètes ; mais ce sont là aussi des caractères communs à Nicolo Alunno. Pourtant, malgré ces frappantes analogies, Crivelli s'est fait une manière à lui très saisissante ; elle consiste surtout dans l'architecture et l'ornementation de ses tableaux, véritables monuments, où le cadre n'a pas moins d'importance que la peinture même, avec ses contreforts, ses clochetons, ses gables. Puis l'ornementation en relief joue un rôle dans le costume des personnages eux-mêmes, par exemple des agrafes de manteau, des bijoux, des couronnes, ou les énormes clefs dorées qu'on voit entre les mains de saint Pierre dans un retable du musée Brera. Par ce goût de richesse, par une certaine grâce des types de Vierges et d'anges, par l'éclat de la couleur Crivelli peint encore à la détrempe), cette complexe et charmante personnalité demeure affiliée à l'école de Murano. Mais ce n'est pas tout encore ; l'ornementation peinte, consistant en fruits, en feuillages, en oiseaux, que sais-je, tout ce qu'on peut imaginer et grouper, a des analogies avec certains motifs de décoration familiers à Mantegna. Enfin il y a entre la solennité des figures qui composent les premiers plans de ces compliqués retables à compartiments, à niches, à étages, et la spirituelle familiarité pleine de goût et d'observation fine des petites scènes qui se passent dans les fonds, un contraste non moins piquant et non moins raffiné que tout le reste. Crivelli est un isolé qui mériterait d'être étudié très longuement, et cette étude serait faite avec le plus de fruit à la National Gallery et au musée Brera, les deux seuls endroits véritablement très riches de ses plus belles œuvres. Ce Vénitien de naissance s'établit pendant longtemps dans la Marche d'Ancone ; cela n'est pas fait pour écarter l'analogie que nous avons signalée avec Nicolo da Foligno.

Nous aurions dépassé plus qu'il n'est permis le moment de parler de Bellini, et pris trop de liberté avec la chronologie, si nous ne trouvions pas encore contemporain des maîtres que nous venons d'étudier, Jacopo Bellini, le chef de la glorieuse dynastie, et si ce peintre n'avait pas plus d'un lien avec les autres écoles auxquelles nous avons fait allusion. Jacopo Bellini. en effet, essentiellement Vénitien de naissance et de tempérament, est élève de Gentile da Fabriano, cl beau-père de Mantegna. Nous n'en devons pas moins remarquer que nous avons suivi un ordre plutôt fondé sur des associations d'idées et des successions de tempéraments, que sur une rigoureuse chronologie, puisque Jacopo Bellini mourut en 1464, et que ses deux fils Gentile et Giovanni naquirent en 1 126 el I 127, c'est-à-dire près de vingt ans avant Antonello de Messine. Dans ces conditions il est difficile de convenir, comme cela se dit trop couramment, que les Bellini durent à Antonello une partie de leur technique, et non la moins importante.

ÉCOLE ITALIENNE

Jacopo Bellini avait accompagnée Rome son maître et collaborateur Gentile daFabriano : les œuvres d'art et les édifices antiques avaient produil une grande

impression sur lui, impression qu'il transmit à sou gendre Mantegna. Si comme

, 1 ■ i V A N M BtLLIM.

SAINT '.KO in; ES ET SAIN! ETIENNE.

peintre nous pouvons assez difficilemenl I»' juger aujourd'hui l'Académie de Venise ne possède de lui qu'un ouvrage de peinture, une belle Madone au milieu d'une multitude de chérubins , du moins nous pouvons voir combien c'était un

artiste savant, inventif, nourri de l'antiquité et attentif à la nature par les deux très beaux recueils de dessins de lui que possèdent le Louvre et le Britisli .Muséum; ils montrent plus d'une analogie avec les dessins de Vittore Pisano.

Il est assez curieux de noter que les deux grands artistes que l'on considère comme les véritables fondateurs de l'école vénitienne et qui tout au moins les premiers formulent ses aspirations avec le plus de forcée! d'éclat, n'ont pas fait précisément leur éducation à Venise, et ne s'y sont définitivement établis qu'assez tard.

Four Gentile I 'rlti ou 1427-1507 . son école c'est d'abord Padoue, puis l'Orient. A Padoue, il avait pris les leçons de son père et avait travaillé avec Mantegna, plus jeune que lui, et alors débutant. Ce n'était que passé la trentième année qu'il se rendait à Venise, où une de ses premières œuvres mentionnées est la peinture en détrempe des figures colossales qui ornent les volets de l'orgue à Saint-Marc. L'Académie des Beaux-Arts possède aussi une œuvre de la même époque, un portrait en pied du Doge Lorenzo Giustiniani, peint en détrempe sur toile; c'est, comme les figures de saints de l'orgue, un morceau plein de grandeur mais d'austérité et qui demeure très imposant malgré son état de ruine. Pendant près d'une douzaine d'années encore, le sévère peintre padouan on n'ose dire encore vénitien fut occupé à restaurer les décorations de Gentile da Fabriano au Palais ducal. Sur ces entrefaites sa réputation était devenue assez considérable pour que le Sénat, sur la demande de Mahomet II, de lui envoyer le plus habile peintre de Venise, chargeai Gentile de se rendre à Constantinople. Il y partit en 1 iTfi : c'esl de là vraiment qu'il allait revenir chef de l'école vénitienne. N'est-ce pas un beau spectacle d'activité et d'amourd'un art : ce peintre, à cinquante ans passés, subissant l'influence quasi magique de l'Orient et son talent se trouvant soudain assoupli et réchauffé. Quoiqu'il nous manque bien des éléments intermédiaires, car les flammes quien lo"7 anéantirent nombre des œuvres les plus importantes et les plus précieuses de la première école vénitienne, n'épargnèrent pas ses décorations de la salle du Grand Conseil. nous pouvons néanmoins constater la saisissante différence entre l'admirable portrait de Loren/o Giustiniani et les autres tableaux de l'Académie des Beaux-Arts: la Procession sur /</ place Saint-Marc, et le Miracle de lu Sainte Croix. Dans la première œuvre c'est la rigueur, la fermeté, niais aussi la superbe froideur de l'école de Padoue. Dans les autres, datées respectivement I i'»<i et 1500, la couleur est devenue [dus chaude, la facture plus souple; c'est un plaisir de riches costumes, de foules, d'édifices : c'esl la vie même de Venise, encore aujourd'hui reconnaissable. La formule des grands spectacles peint- où triomphera l'école vénitienne est là complète, quoique réduite encore à son expression de plus grande simplicité. Carpaccio ajoutera plus de richesse et plus de verve. Titien, dan- la Présentation <h> la Vierge, \ mettra une ampleur et uni' splendeur,

ÉCOLE ITALIENNE

le Véronèse Lui-même beaucoup plus tard enrichira encore le thème des variations d'une couleur et d'un mouvement étourdissants. Mais le fond est le même, et c'est Gentile qui l'a établi avec une solidité et une clarté admirables. Gentile avait été magnifiquement traité à Constantinople par Mahomel II la collection de Sir Henry Layard à Venise possède une réplique du portrait qu'il lil du sultan et on voit qu'à aucun point devin: l'artiste n'avait perdu son temps à se déplacer.

CARPAI CIO. — PREDK ITJO.N D

La Prédication ae saint Mari à Alexandrie, au musée de Milan, esl en même temps qu'un superbe tableau, du même genre que ceux que nous avons cités,

comme le récit pictural de ses impressions d'Orient. Édifices, costu s, types,

forment un ensemble étrangement pittoresque, où se détache avec une exquise saveur, le groupe des femmes voilées de blanc écoutant le prêcheur : mais Venise est là-dessous encore.

Venise est non seulemenl le dessous de l'œuvre, mais encore l'épidémie, car le tableau, laissé inachevé par Gentile, avait été suivanl son désir, terminé par la main toute vénitienne de Giovanni. Vénitienne! elle aussi l'étail

devenue, et peut-être l'acclimatation de Giovanni Bellini est-elle un phénomène encore plus complet et plus beau que celle de Gentile. Il était né en 1427 ou 1428; comme son frère il avait étudié à Padoue, et là il avait eu l'éducation qui semblait le moins susceptible de l'acheminer vers un art aussi parfait d'interprétation que plein de la possession du plus pur génie vénitien. L'on se demande, avec autant d'admiration dans un cas que dans l'autre, si ce n'est pas par un tour de force de volonté ou au contraire par des dons de nature et de race vainqueurs de l'éducation la plus profondément gravée, qu'il accomplit une telle évolution. Mais non, ce n'était pas la volonté; elle peut créer des œuvres de vigueur et de netteté, mais elle ne peut faire naître ni conquérir les qualités de charme et de chaleur, et il est plus simple d'admettre que le sang vénitien que Giovanni avait dans les veines, refroidi un temps par son éducation padouane, se réchauffa soudain et reprit toute son énergie créatrice, tout son fluide de sympathie, dès que le peintre eut remis le pied dans Venise. Mantegna semble avoir été clans les années de jeunesse encore plus son maître que son camarade et son parent; ou plutôt ce n'était pas seulement Mantegna l'impérieux, ni même l'austère Jacopo, qui avaient pu exercer une telle influence, c'était l'atmosphère même de Padoue, les marbres antiques «lu Squarcione, et pardessus tout cette grande action de Donatello, si étendue à travers l'Italie, si profonde, et dont nous n'avons pas assez fait sentir le mystère dans toute cette élude. Quoi qu'il en soit, les premières œuvres de Giovanni ont une rigueur, une sécheresse, un appuyé d'expression, tout mantegnesques. L'exemple le plus énergiquement gravé de cette manière est l&Pietà du musée Brera: comme chez Mantegna la ride est l'élément d'expression, le marbre la matière de la forme. L'analogie est telle que pendant longtemps deux autres Pietà reconnues aujourd'hui de Giovanni Bellini, étaient naguère et avec vraisemblance attribuées à Mantegna.

C'est probablement vers I iiiii que Giovanni vint s'établira Venise, et il allait \ accomplir son œuvre et son évolution telles, que les muranisles, les excellents et candides Bartolommeo et Antonio Yivarini, encore ses contemporains, devaient paraître retardataires! Pour Alvise Yivarini, quoique favorisé des mêmes dons de souplesse, de couleur et d'expression, il était linéique peu éclipsé par ce! actif et grand artiste. Giovanni Bellini commença par seconder son frère jusqu'au momcntoù celui-ci fut appelé àConstantinople, puis il continua seul les travaux du Palais ducal, [mis reprit la collaboration au retour de Gentile. Mais quel chemin parcouru depuis les premières œuvres de la période padouane! Un des [dus beaux types de sa perfection lorsqu'il est devenu vraiment le premier Vénitien de son temps, c'est cette admirable Vierge de l'église de Santa Maria dei Frari. Bellini est là toui entier, avec la richesse de sa couleur, l'ampleuret la dignité de son dessin, et ce type de femme que comme tous les grands artistes

il a créé pour lui. Différente de toutes les autres, la \ ierge de Giovanni Bellini n'est inférieure à aucune ; la mièvre et expressive Vierge de Botticelli, la suprêmement pure de Fra Angelico, la pure et mystérieuse de Léonard, la triste et sévère de Signorelli, la Vierge enfin de Raphaël robuste el saine, d'une pureté impeccable, obtenue presque autant par le raisonnement que par l'inspiration, peuvent être considérées comme étant parmi les plus caractéristiques, les plus inventées. Celle de Giovanni Bellini n'a pas moins de charme et de grandeur. La régularité et la fermeté de ses traits rappellent les femmes de la terre, les

CARPACCIO. — UN DES MIRACLES DE L\ SAINTE I : H O I t FRAGMENT'.

mères vénitiennes, mais en même temps gardent quelque chose de plus que terrestre, qui est comme un souvenir de ces Byzantins que l'on ne pouvait oublier en ce lieu. Ses yeux noirs sont fixés vers les humains, mais ils les regardent avec une telle douceur sérieuse, qu'elle n'évoque point d'idée de prose splendide, comme chez les vénitiens de plus tard, et encore moins de presque volupté maternelle, comme on le verra chez le Corrège. La Vierge de Bellini semblerait plutôt la Vierge de Cimabue qui se serait humanisée. Par le modelé superbe, par le velouté de la chair, elle est femme; par la bienveillance un peu grave, presque triste, de l'expression, elle reste mère de Jésus. San- énumérer ici toutes les œuvres de Giovanni Bellini, même relie- qui sonl .1 Venise, il faul du moins citer la très importante de San Zaccaria : puis la très admirable <|ui est à

! académie des Beaux-Arts, et qui. comme les deux précédentes, est entourée de saints, majestueusement campés et dessinés; à Vicence, en l'église Santa Corona un admirable tableau d'autel, le Baptême du Christ dans un vaste et limpide paysage, composition d'une coupe très libre, pas du tout archaïque. Ces peinturés suffiraient, à celui qui voudrait les étudier longuement, pour pleinement posséder le génie de Giovanni dans ce qu'il a de plus doux et de plus imposant. Notre Sainte Famille du Louvre, quoique bien moins importante matériellement, a une belle solidité de modelé, une belle limpidité de couleur, qui peuvent déjà inspirer un grand désir de le connaître. Enfin, à la National Gallery, deux morceaux tout à l'ait précieux le montrent sous un jour particulier: portraitiste puissant et opulent, avec ce Portrait du doye Leonardo Loredftuo, qui unit la plus grande précision à la plus grande richesse; puis peintre de paysages scéniques avec la Mort de suint Pierre martyr : ce dernier tableau par le paysage annonce vraiment Titien. Mais quels regrets ne doit-il pas exciter de la destruction de tant de grandes œuvres par le feu de 1577? Si ces décorations du Palais ducal avaient subsiste, qui peut dire quelle serait la vraie place des Bellini et s'ils ne -iraient pas aumoins proclamés égaux à Titien, à Tintoret et à Véronèse ? Quoi qu'il en soit, ce l'ut aussi une partie d'eux-mêmes qui se transmit à leurs grands successeurs. Ils avaient non seulement produit de vastes œuvres que nous ne connaissons plus, mais aussi une grande école qui nous console en partie de celle perle. Giovanni Bellini mourut en 1516 : nous avons vu naguère par le témoignage de Durer en quelle vénération et en quel éclat de probité et de génie il vivait.

La nombreuse et superbe école qui découle des deux Bellini a été ingénieusement classée suivant le tempérament des maîtres. Nous ne jurerions guère que celle classification est rigoureusement exacte. Elle consisterait à faire descendre de Giovanni, le descriptif peintre de la Prédication de saint Mur* et de la Procession de lu Sainte Croix, tous les peintres plus spécialement pittoresques el festivaux, depuis Carpaccio jusqu'à Véronèse : et. d'autre part, deGentile, le coloriste el amoureux du modelé, Ions les grands maîtres des puissantes harmonies el des compositions en elles-mêmes expressives autant que pittoresques, depuis Cima jusqu'à Titien, en passant par Giorgione. .Mais de telles organisations de groupes pèchent toujours par quelque côté, car il y a bien des points de contact entre Ions ces maîtres, et >i nous adoptons celle < I ix isiun pour le présent chapitre, jusqu'à Titien exclusivement, ce n'est qu'à cause de sa commodité.

Les deux plus glands de ces bellinisles. C.aipacciu el lima (la Conegliano. ne son! pas des Vénitiens de naissance; ce sont des xoisins de Venise, Carpaccio ué de l'autre côté de la mer, en Istrie, Cima au pied des montagnes du l'iioul. merveilleusement pittoresques el colorées. El l'on peut ajouter qu'un autre liés original et liés saisissant artiste, leur contemporain, Marco

336 HISTOIRE POPULAIRE h'S. LA PEINTURE.

Basaïti, était aussi né en dehors de Venise, dans leFrioul; et il est assez curieux de remarquer que seul parmi les très grands vénitiens, Tinloret est né dans La ville des eaux.

De Carpaceio l'on ne connaît presque rien quanta la vie; mais l'œuvre laissée est une des plus considérables et des plus surprenantes. On suppose qu'il était né vers le milieu du xve siècle et qu'il mourut après 1.122; on a des raisons de croire qu'il avait été élève et collaborateur de Gentile Bellini, qu'il l'avait même peut-être accompagné à Constantinople. Mais c'est à ces indications que se ramènent les plus détaillées biographies. L'œuvre véritable de Carpaceio n'est qu'à Venise. Qui n'a vu de lui que la jolie et pittoresque Prédication de saint Etienne, au Louvre, un tableau d'ailleurs précieux, ou le tableau consacré au même sujet et encore plus fin d'exécution et de couleur au musée de Berlin, enfin même la grande Madone adorée par le doge Giovanni Mocenigo à la National Gallery, ne peut pas prétendre connaître Carpaceio. Seules, la suite de la Vie de sainte Ursule à l'Académie des Beaux-Arts, et celle de la Vie de saint Georges à San Giorgio dei Schiavoni peuvent donner une complète idée de ce captivant maître. Là seulement on peut connaître cette imagination d'une variété inépuisable, cette exécution en même temps d'une richesse et d'une forte simplicité qui n'ont point d'analogue, même dans les œuvres de Gentile Bellini, ce dessin ferme et grand, ce tour d'esprit passionné et chevaleresque, cette candeur robuste, cette observation de la vie si brillamment et si sainement interprétée.

La Présentation au Temple, grand et beau tableau dans la coupe archaïque et l'harmonie symétrique, qui est à l'Académie, par sa beauté, par la distinction et la fine noblesse des suivantes de la Vierge, la grâce infinie des anges qui sur leurs instruments jouent l'accompagnement obligé, peut préparer à la commotion de surprise et de plaisir que l'on va ressentir à lire cette Vie de sainte Ursule. On a eu. au musée, il y a deux ans, l'idée heureuse de réunir dans une même salle polygonale les neuf vastes compositions et de reconstituer ainsi l'ensemble exécuté en 1490-95 pour la Scuola di Santa Orsola. On ne saurait imaginer draine plus attachant, plus admirablement conté. 11 faudrait avoir la place nécessaire pour analyser cette suite comme nous avons pu le faire de la Châsse de suinte Ursule à Bruges et comparer longuement l'œuvre du vénitien avec celle de Memling. Le grand flamand est là grâce et l'ingénuité même; il nous attendrit à force de naïveté et de fraîcheur. Là tout est différent; tout est spectacleprinciers, tout est architectures étranges, costumes et attifements beaux à voir. L'un est un conteur candide et rav issainment ignorant, ramenant l'histoire et les aventures de la Sainte à la vie el à la démarche d'une petite Flamande blonde et rose de son clocher. L'autre n'ignore rien : il a vu tous les pays, esl entré dan- tous les palais; il en a inventé, connue tout voyageur qui sait son devoir el qui lient à être à la bailleur de sa réputation. L'un a des légèretés et

ÉCOLE ITALIENNE

des transparences et des délicatesses de miniature pour un missel; l'autre est un riche et robuste peintre qui construit avec une solidité, agence avec une variété et dessine avec une fermeté que l'on ne connaissait pas encore dans l'école. Il n'y a vraiment dans les écoles que les âges intermédiaires entre la prime jeunesse et la maturité pour avoir de ces audaces intrépides, de ces élans sûrs d'eux-mêmes, de ces vues nettes et décisives des choses, traduites

CAR PACCIO.

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