C I M A D A C O N E G L I A .\ " . — SAINTS
faut dire aux âmes religieuses, et pour le reste, il demeure aux amoureux
d'images coin nie le plus vivant, le plus varié, le plus noble poè légendaire créé
par artiste italien, avec les ravissants et riants récils de Benozzo Gozzoli, qui mourail au moment où Carpaccio finissait de dire cette histoire.
Auprès de la magnificence de ce narrateur, queresle-t-il à Cimada Conegliano pour nous captiver? Le soin extrême de l'exécution, la beauté de la couleur, le charme d'une expression personnelle, la transparence el la finesse des paysages, enfin tout ce par quoi peut plaire une sorte de Lorenzo di Credi vénitien. Il a, par rapport à Carpaccio, et m servi' une sorte de candeur et de fraîche m- attentive, très muraniste, et toute vraisemblance est donnée à l'hypothèse qui le fail élève d'Alvise Vivarini, le noble et charmant maître un peu effacé par son grand
rival Giovanni Bellini, et dépassé par son élève Cima, mais dont on ne saurait trop dire le mérite. Mais Cima, quoique participant de L'un et de l'autre maître, possède une originalité toute de douceur et de calme; il a inventé un type de femme lui aussi, moins imposant sans doute que celui de Giovanni Bellini et même tant soit peu humide et familier, avec sa petite tête ronde de paysanne, à laquelle l'exécution seule donne de la suavité; mais ce type est reconnaissable entre tous, et l'on peut voir au Louvre dans notre magnifique tableau de la Vierge entre Madeleine cl suint Jean-Baptiste, assise sous un dais, se détachant sur un si beau fond de paysage, combien ce type dit de bonté et de maternité toute simple. J'insiste particulièrement sur l'analogie avec Lorenzo di Credi. C'est le même souci de peindre avec des matières précieuses, et de les travailler avec un soin qui rende l'ouvrage essentiellement durable ; c'est la même production plus désireuse de perfection (pie de quantité; enfin le même éclat de couleur et la même beauté d'émail. Peut-être Lorenzo avait-il plus de distinction, d'aristocratie dans la ligne, c'est un florentin; mais Cima possède plus de richesse et de chaleur dans le coloris, c'est un vénitien. 11 a aussi déjà une remarquable notion de l'enveloppe : sa peinture, malgré la netteté et la précision, est dépourvue de toute sécheresse, et son modelé, pour ne rien perdre de sa fermeté, est déjà d'un moelleux qui nous met sur le chemin de Giorgione.
Parmi les autres très belles œuvres «le Cima, Saint Pierre sur le trône, au musée Brera, atteint une majesté toute particulière ; pour l'importance des dimensions, la beauté supérieure de chaque figure qui la compose, la Madone de l'Académie de Venise, entre saint Sébastien, saint Georges, saint Nicolas, saint Antoine abbé, et saintes Catherine et Lucie, est également à mettre hors de pair. Mais peut-être en ce musée de Venise, malgré la difficulté de choisir entre plus d'une autre belle œuvre, Y Incrédulité de saint Thomas doit-elle l'emporter sur tous les autres tableaux de Cima : c'est un de ses plus fermes et de ses plus expressifs, et d'une harmonie toute particulière où domine le blanc, rehaussé de vert, de rouge et d'azur, une composition enfin d'une simplicité vraiment imposante. La Madonna dell' Orto possède également une œuvre très importante de lui. ainsi que l'église San Giovanni in Bragora un Baptême du Christ où le passage est de toute beauté; au musée île Vicence est une Vierge sous la treille, peinture en détrempe, une de ses premières œuvres, très fine, endommagée par le temps mais heureusement respectée par la main des hommes, qui n'ont pas cherché à lui infliger de restauration : enfin les musées de Berlin, Dresde, Francfort, et la National Gallery (avec quatre peintures des plus significatives) n'ont pas à nous envier trop notre superbe Vierge.
On ne sait rien de la vie de Cima, on ignore même les dates de sa naissance et de sa mort, dont les dates peuvent être supposées à peu près I 160 et 1518.
ÉCOLE ITALIENNE
Mais c'est ua de ces artistes dont l'œuvre apporte le plus de charme et sur lesquels on éprouve le moins de besoin de connaître des anecdotes.
Une place toute particulière doit être faite aussi à un maître très énigmatique et qui s'empare très impérieusement de la curiosité. Sur celui-ci, ce .Marco
LIMA DA CONEGLIANO. — LA VIERGE ENTRE SAINT JEAN ET SAINTE SI A D I i
Basaïti, on voudrait connaître mai ni détail ; il est h singulièrement énergique el si superbement bizarre, que l'on ne peul se l'imaginer banal, ou seulement appliqué à une besogne tranquille et candide, sans souci, sans orages. L'homme qui innovai! ces coupes de paysages libres et puissantes, ces compositions émancipées de toute symétrie, présentées même d'une façon ~-i moderne, qu à
part la beauté de l'exécution, la savante et complexe technique, on jurerait ses œuvres peintes de notre temps, l'homme enfin qui se complaisait à ces harmonies tranchantes comme un acier, ne pouvait être qu'un caractère indépendant, sauvage même, un esprit sévère, tourmenté, d'une particulière grandeur de vision. Il est tout entier dans ces deux tableaux de l'Académie des Beaux-Arts, le Christ au jardin des Oliviers, et la Vocation des fils de Zébédée il se trouve un tableau du même genre sur le même sujet au musée de Vienne, mais en dimension réduite). Ses sveltes, nerveuses, farouches silhouettes, ses paysages, qui ont une beauté à la fois sauvage et limpide, les mêmes que ceux qui étaient chers à l'.ima da Conegliano, mais vus sous un aspect fier et triste, enfin, une composition sévère et dramatique, voilà des qualités saisissantes, inattendues, dans cette école vénitienne où tout est exubérance, insouciance de fête, ou passion pour les harmonies vermeilles et dorées, et éloignement pource qui fait justement, une beauté dans l'œuvre de Basaïti : un sentiment sombre et contenu, des harmonies glaciales, métalliques. Et pourtant il est aussi vénitien à sa manière, et il a ses moments de lumière et d'abandon : par exemple dans la Vierge berçant l'enfant Jésus de la National Gallery. Marco Basaïti, ou Baxaïti (lui-même nous a égarés sur l'orthographe exacte de son nom) avait été élève d'Alvise Vivarini; c'est un Vivarini révolté et noir, en même temps qu'un amoureux des solitudes. Qui sait si l'étrange petit paysage vénitien exposé à la National Gallerj sans nom d'auteur, étrange île motif et plus étrange encore parce qu'il est peut-être le seul paysage pur que les anciens maîtres aient laissé, n'est [>as de ce lils de Grecs, de ce montagnard prime-saulier, acclimaté Vénitien parce qu'on ne pouvait pas ne pas l'être une fois qu'on avait travaillé à Venise?
Kl maintenant, des artistes cependanl bien dignes d'intérêt el d'étude, vonl être forcément l'objet d'une simple mention, quand des maîtres tels que Cima, Carpaccio, les Bellini même auront été si sommairement analysés, et quand des colosses lois que Titien, le Tintoret el le Véronèse les huis grands Doges de la peinture au xvi° siècle, nous attirent.
A la suite de Gentile Bellini et de Carpaccio, Ton doit citer Giovanni Mansueti, autre très beau peintre de la vie vénitienne, de processions, miracles de la Sainte Croix, avec grands renforts de costumeries el d'édifices; Mansueli a nue couleur 1res riche el 1res chaude. Lazzaro Sebastiani, élève de Carpaccio (un beau tableau en la cathédrale de Muràno ei un épisode de l'histoire de la Sainle Croix, à l'Académie des Beaux-Arts, tout à l'ail dan-, la noie de Gentile se rattache au même groupe. Marco Marziale, né vers 1440, est également, si l'on en juge par les Pèlerins d'Emmaiïs, de l'Académie des Beaux-Arts, \\n peintre extrêmement curieux, épris d'originalités, de types exceptionnels, de costumeries étranges, de choses de l'Orient, en même temps dessinateur précis
' 'MA "A ' ONEGLIANO. - L.\ v lDX Slx SAIfn
et exécutant soigneux. Il paraît avoir été élève de Carpaccio et avoir approché Durer.
On peut d'autre part, si l'on veut, mais en tenant compte des restrictions
MUA DA CO>iKGLIANO. — LINCIIEDULITK DE SAINT THOMAS.
faites plus haut, considérer comme de l'entourage ou de la suite de Giovanni ii'ilini. .Marco Bello et Andréa Previtali, Yieenzo Catena de Trévise, Francesco Liisiolo, Piero Maria Pennacchi, Girolamo da Treviso et Benedetto Diana.
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Tous ces bellinistes sont très remarquables ; certains, comme Vicenzo Catena, sont d'excellents portraitistes. Bissolo (1492-1530) est un coloriste extrêmement harmonieux, et de Previtali, Bergame conserve, en l'église San Spirito, des tableaux d'autel très remarquables.
Faute de meilleure classification, nous rattacherons encore à cette belle pléiade Bartolommeo Montagna, de Vicence (1480-1523 . un maître excellent, vigoureux, chaleureux, d'une grande dignité et qui a su imiter sans servilité Giovanni Bellini. Sa Madone du musée Brera, entre quatre saints magnifiques, et assise sur un trône avec trois jolis anges musiquantsur les marches, esl une page vraiment imposante, d'une belle couleur et d'un grand style. Sa ville natale possède également de belles œuvres de lui. Au musée, c'est une Vierge trônant, avec quatre saints, une' Adoration de l 'enfant Jésus et deux autres peintures. A l'église Santa Corona, c'est une admirable peinture représentant cinq saintes et saints du plus grand style et de la plus grave couleur. Enfin, entre autres œuvres, la Chartreuse de Pavie possède aussi un superbe tableau d'autel de Bartolommeo Montagna. Il faudrait aussi mentionner parmi le- peintres de Vicence Buonconsiglio, de qui le musée de la ville possède une Pietà du plus haut tragique. Ces beaux maîtres pour ainsi dire donnent la main au majestueux et grave Borgognone ; ils sont comme un passage noble et sévère, un intermède un peu rude, mais grand, entre le décor de fête de Venise el l'envahissante douceur des plaines lombardes.