LA FILLE DU TITIEN
En l.'ilS, YAssunta était accrochée au-dessus du maitre-autel des Frari, cette œuvre si mâle et si belle, si pathétique dans sa simplicité somptueuse, si grandiose de dessin, et qu'on ne saurait trop étudier pour comprendre ce qu'un tempérament puissant tire de la nature vraie, nullement corrigée systématiquement, — qu'est-ce que celle Vierge ? une belle fille brune île Venise, du peuple même, qui lève les yeux au ciel, el le sentiment du peintre seul en fait la majesté. En 1521, il exécutait la Vierge de la famille Pesaro, pour
les Frari également, une page toute de mouvement et d'une belle coupe, qui deviendra aussi un modèle pour toute l'école. En 1528 le tragique Saint Pierre martyr (détruit en 18(37 par un incendie), pour l'église San Giovanni e Paolo. Un curieux tableau dans l'œuvre et peut-être, malgré son mouvement dramatique entre tous, le moins dramatique de tous les tableaux de Titien dans le sens profond d'un sujet. En effet, même lorsqu'il fait intervenir quelque personnage un peu accessoire, comme le page servant dans nos beaux Pèlerins d'Emmaiis du Louvre, ou tout à fait épisodiques autant qu'anachroniques, comme les magnifiques sénateurs dans la Presentazione, Titien va toujours au cœur même du sujet, bien différent en cela des autres Vénitiens et du Véronèse particulièrement qui arriveront à ne plus le considérer que comme un pur prétexte et le traiteront avec une absolue désinvolture. Quand Titien nous montre les Pèlerins d'Emmaiis, la Vierge présentée au Temple, la Mise au tombeau, son âme a été émue du thème lui-même dans ce qu'il a de plus strict et de plus fort, si sa main et son œil s'exaltent à composer une harmonie, à peindre une figure: et c'est encore la beauté de sentiment qui domine et occasionne la beauté de la peinture. Dans le Sami Pierre martyr, que nous ne connaissons plus que par des copies, c'était le contraire, et le tableau, un de ses plus robustes, était simplement une magnifique scène de meurtre dans un magnifique paysage.
Nous arrivons à une des périodes les plus mouvementées de la vie de Titien. L'homme fut moins heureux que l'artiste : en 1530, il perdait une femme aimée; plus tard un de ses fils, Pomponio, ne devait lui causer que peines et soucis; enfin, dans un âge avancé, il connaissait la douleur de survivre à un être cher entre tous, sa fille (1562). .Mais quel mystère que de songer sous quelle forme et dans quelle mesure la douleur ('prouve les très grands hommes! En celte année 1530, date de son deuil cruel. Titien est un des hommes les plus en vue de la République. Il est en commerce avec tous les giands esprits de son temps qui lui rendent hommage, l'Ariosle, le cardinal Bembo, l'Arélin, qui devant lui se fait respectueux, et dans son âme trouble et viciée garde un coin vraiment cordial, lumineux, sincèrement enthousiaste, sou amitié pour Titien. Enfin, il est appelé avec les plus flatteuses instances par les plus puissants personnages du monde. Titien devient le peintre attitré de « ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur! » En 1530 il était invité à venir portraiturer Charles-Quint à Bologne, et de nouveau en 1532. De Charles-Quint il a exécute'' ces merveilleux portraits qui sont au musée de Madrid, le plus riche du inonde en œuvres de Titien [\\ y en a plus de quarante! comment les énumérer tous: l'Adam ri Eve copié par Rubens, la Danaé, tableau de nu célèbre entre tous, la Sainte Marguerite, l'Allocution du marquis del Vasto à ses suidais, un tableau magnifique de mouvement, la Vénus et Adonis, et tant d'autres, tant d'autres aussi beaux, des Vierges bleuesr
TITIEN. — LE UUIUST COUIIU.NNL i) EPI
des nus de lumière, des effigies souveraines). En 1534-1538, il exécutait la Presentazione !
Toute cette période se passe en allées et venues qui rendent Titien encore plus illustre qu'avant : en 1543 il se rend encore une fois à Bologne pour peindre le pape Paul III, et en 1545, c'est à Rome qu'il le portraiture de nouveau (un des plus beaux de ces portraits est celui du Pape entre ses neveux, au musée de Naples). Dans cette visite à Rome, nous savons qu'il s'était rencontré avec Michel-Ange de qui le caractère âpre et tant soit peu rogue s'était montré dans ce mot, cité plus haut, sur le dessin de Titien, mais qui à tout prendre lui avait fait bel accueil. Paul III cherchait vainement à retenir Titien, en lui offrant des dignités; en 1546, il retournait à Venise. Mais en 1548, le grand, intrépide, infatigable artiste entreprenait à soixante-dix ans passés le voyage d'Augsbourg, où il peignait le grand portrait équestre de Charles-Quint à la bataille de Muhlberg (au musée de Madrid), une page qui apparaît encore extraordinaire sous les restaurations, les ruines et les assombrissements. Mais quoi! soixante-dix ans, pour Titien, c'était encore l'âge mûr; ce qui pourrait paraître ici une hyperbole est une stricte vérité avec ce patriarche de l'art. Titien trouva auprès de Philippe II qu'il peignit aussi, et superbement (l'étonnant portrait en pied, en armure et chausses blanches du musée de Madrid), la même protection qu'auprès de Charles-Quint. Mais Charles-Quint, avant de se retirer du monde, lui avait commandé la Trinité (peinte en 1554) qu'il avait emportée au couvent de Saint-Just, et qui est, elle aussi, au Prado. Consolons-nous pourtant et n'envions pas à Madrid ses immenses richesses: nous avons la Mise au tombeau et le Christ couronné d'épines, une splendeur de jeunesse et une splendeur de vieillesse, 1520 et 1553, et l'on ne saurait dire laquelle l'emporte.
Et au momentoù il signait (la signature du Christ couronné d'épines est gravée dans la pierre!) ces pages si fougueuses, devenues si larges, si puissantes de mouvement, de modelé, de couleur, Titien avait encore plus de vingt ans à vivre et à peindre. Quel prodige ! En mourant, en 1570, lors de l'épidémie de peste, il travaillait encore à un grandiose tableau, une sorte de Descente de croix à trois personnages, le Christ mort, soutenu par Madeleine, avec saint Jérôme agenouillé près d'eux : Opéra (Farte tragica, dit ce petit catalogue du musée de Venise, que j'ai plaisir à citer, opéra d'arte tragica, piena di strani splendori, eseguita du I grande pi/tore neg/i ultimi anni délia sua vecchiezza gloriosa. Ce tableau est un des plus émouvants du monde ; c'est peut-être un des seuls où se sente la vieillesse, mais non point la caducité ; la main du presque centenaire tremblait un peu, accumulait les épaisseurs de pâte, laissait tel contour plus flottant, mais cette malassurance ajoute à la facture qui est étonnante, et au sentiment qui est sublime d'élan et de douleur religieuse, un de ces cris déchirants comme l'Italie, comme Titien surtout, en a poussé par des moyens de richesse ; autour de ce
ÉCOLE ITALIENNE
tableau flottent comme des ombres mouvantes, et parce que les défaillances même, les plus nobles qui soient, en demeurent visibles, —et quelles défail-
li IORG ION E.
CO.NCERT CHAMPETRE.
lances encore! — c'est un des tableaux <[iii conservent le plus troublante, l'étrange sensation des grandes œuvres d'art laissées interrompues I .
I A propos de ce tableau, unions une observation, ou plutôt une discussion, qui nous tient très à cœur. Dans les Histoires de la peinture el dans les Guides, on qualifie généralemenl cette émouvante l'ititt de « tableau laissé inachevé par Titien el terminé par l'aima . Or, c'est contre cela que mais tenons à protester, contre le préjugé el contre les documents eux-mêmes. En effet, le tableau porte cette inscription: i Quod Ticianus inchoatum reliquit, Palma junior reverenter absolvit, Deoque
dedicavit. » Dans quel sens faut-il enlendre cet ■• absolvit »'.' Toul le m le le traduil par termina
el celte traduction nous semble absolumenl contraire à l'esprit même el au sens général de l'inscription. Il vaut mieux croire que l'aima a fait un contresens en latin qu'un acte de barbarie en art. Ce
sérail un singulier manque de respect que de « terminer » u uvre doublement sacrée el par la
grandeurdu maître el par sa mort, et l'aima n'aurai I pas fait une incription pour se vanter de cela. D'ailleurs la première partie de la phrase jurerait singulièrement avec la seconde. En mettant les choses au pis, il faudra il traduire : » l'aima n'a terminé mis au poinl qu'avec le plus grand respect, la plus grande crainte » c'esl < reverentem le mol imporlanl de la phrase. Enfin, il \ a quelque chose qui parle encore plushaut et plus oetlemenl que les textes el les traditions : c'esl la peinture elle-même qui a bien toul de Titien, rien de l'aima, et — qui n'esl poinl terminée, ce qui la rend si vénérable el si troublante.
3Gi HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
Comment résumer en peu de lignes l'œuvre de Titien après avoir passé en revue si rapidement sa carrière, alors qu'un livre entier n'est pas de trop pour simplement énumérer des faits et des œuvres? 11 faut se contenter d'avoir grossièrement simplifié le spectacle, montré les grandes lignes de cette merveille d'art et d'humanité.
Un homme grand par son caractère, grand par son œuvre, grand par son influence. Une richesse extraordinaire tirée des plus sohres ressources, et les plus précieuses nuances, les plus délicates comme les plus puissantes, sortant de la seule simplicité. Une révélation des plus chaudes harmonies que puisse donner la couleur, et en même temps une affirmation d'un amour ardent, quoi qu'on en dise, et contre le gré même de Michel-Ange, pour la forme dans ce qu'elle a de plus vivant et de plus souple; mais est-ce assez dire, et la forme de Titien, qui est la vie même sentie de la façon la plus noble, c'est-à-dire selon la vérité et selon l'amour, ne prime-t-elle pas celle de Michel-Ange, qui est l'exagération du caractère ? Pour nous, nous n'hésiterions pas à trancher affirmai i veinent une si redoutable question. Mais ce spectacle de richesse et de force est aussi un spectacle d'émolion, grâce à un sentiment des plus Mais, des plus humains, une éloquence aussi intense dans les attitudes simples, dans les drames concentrés, que dans les foudroyantes inspirations de mouvement.
Enfin, indépendamment de la valeur incalculable de celte oeuvre en ellemême, son importance, son apport dans le développement de l'art moderne : le modelé de couleur vivante inventé par Titien après que Léonard avait inventé le modelé de dessin vivant. La tâche de Léonard était peut-être plus sublime, à une sorte de point de vue métaphysique. Mais celle de Titien était plus éclatante aux yeux, plus immédiatement féconde, et c'est de Titien en réalité que le Corrège. (pie Velazquez, que liubcns et que Hembrandt sont les fils.