CHAPITRE XIII
Tintoret. — L'école de Vérone el le Vérouèse. — Les l'aima. — Les Bonifazi. - Paris Bordone. — Lorenzo Lotlo. — L'école de Ferrai'.'. — L'école de Breseia. — Moroni. — Savoldo. — La famille des Bassano. — La décadence vénitienne.
Lorsque nous avons étudié Rubens et Rembrandt, nous avons dit, dans une de ces formules qui cherchent à rendre l'ensemble d'une idée, mais qu'on ne doit pas prendre au sens absolu, que Rembrandt était un très grand homme et Rubens une très grande chose; c'est-à-dire que, sans pousser cette conception à l'extrême et l'appliquer jusqu'aux moindres détails et nuances d'un caractère et d'une œuvre, Rembrandt nous apparaissait surtout grand par la pensée tout en étant un tempérament admirable, et Rubens grand surtout par le tempérament^ les dons de nature, sans que pour cela son œuvre soit dépourvue d'une pensée et d'une sensibilité.
Nous serions tenté d'appliquer à Titien et à Tintoret les mêmes appréciations, avec quelques nuances différentes résultant des époques, du milieu et des tournures d'esprit. Il est certain par exemple qu'on ne peut concevoir tempérament plus puissant, plus extraordinairement trempé que celui de Titien, cet homme admirable qui passe la vie la pins sobre à travailler sans relâche et jamais inférieur à lui-même. Toutefois Tintoret, en proie à une véritable rage de peinture, ne pouvant peindre qu'avec une sorte de furie, et offrant volontiers découvrir du haut en lias les murailles d'une église ou d'un palais, pour rien, pour le seul plaisir de soulager son cerveau et sa main. Tintoret, voyant naître sur sa toile sa pensée à mesure qu'il pense, jetant sur les murs et les plafonds du Palais ducal ou de la Scuola di San Rocco, des légions de personnages, Ions admirablement agencés et massés, la plupart d'une expression saisissante, Tintoret, confondant l'imagination par un tel jet continu de force et de savoir qui ne calculent pas, est aussi et surtout un prodige de nature, une sorte de monstre merveilleux.
Maintenant, il est juste de dire que chez ce grand procréateur de gestes et
d'images, la pensée a une part très certaine et très constante, et qu'il fait pour ainsi dire manœuvrer ses armées sur le thème donné, arrêté à l'avance. Le sujet n'est point perdu de vue dans la complexité des éléments; il est toujours lisible, fortement exposé, et les accessoires lorsqu'il y en a sont toujours seulement des accessoires. Aussi, pour demeurer conforme à notre pensée dans son ensemble. l'opposition que nous avons signalée entre Rubens et Rembrandt d'une part, Tintoret et Titien de l'autre, n'est-elle pas d'une symétrie absolue, car il y a du côté des Italiens un troisième terme de comparaison, qui, lui, représente d'une manière complète, exclusive, les dons de nature opposés diamétralement aux dons de nature et de pensée combinés, et ce troisième terme, c'est le Yéronèse.
Tintoret est un sujet de stupéfaction lorsqu'on le \isile à Venise, et il est certain que les décorations de la Madonna dell' Orto, de la Scuola di San Rocco, du Palais ducal, ainsi que les portraits que l'on rencontre dans les musées de Venise, de Florence, de Madrid, comptent parmi les plus belles œuvres de la peinture moderne, que celui qui a fait tout cela, en un mot, est. comme nous l'avons dit de Titien lui-même, un peintre comme il n'y en avait pas eu jusqu'alors, dans ce sens et sous cet aspect particuliers. Toutefois, cet étonnant monument une fois examiné, on voit qu'il ne lient pas dans l'histoire de la pensée et dans l'histoire de l'art lui-même une place aussi grande que l'œuvre de Titien. Sans chercher encore la raison, peut-être est-il évident dès l'abord que si Tintoret n'a rien inventé, comme le tirent Léonard et Titien, s'il n'a rien créé, mais s'il a seulement procréé, il ne sera pas nécessaire de trouver une autre explication.
La carrière, d'ailleurs, en tant que d'un grand artisan, d'un grand producteur de spectacles émouvants ou splendides, est des plus belles et des plus \ énérables. Jacopo Robusti, surnommé Tinloretto à cause de son père, qui était un teinturier, naît à Venise en 1512. 11 faut insister sur cette naissance, car (die expliquera bien des choses lorsqu'on regardera des œuvres du Tintoret. Titien est venu • le liés bonne heure à Venise, mais ses yeux d'enfant s'ouvrirent auparavant à des harmonies différentes, à. des spectacles de lointains et de montagnes ; le Véronèse jusqu'à l'âge d'homme a été habitué à des tonalités moins chaudes, et n'a mi 1rs montagnesque d'un peu plus loin ; il a éléélevé à leurs pieds, mais non au milieu d'elles. Tintoret est le seul purement Vénitien; et n'ayant guère quitté Venise.
Venise et lui-même, tels ont été ses vrais maîtres; il s'est formé seul, ou plutôt, il n'a fait qu'écouter et guider par quelques observations raisonnées son organisation, le démon de peindre qui le poussait. Il \ a d'ailleurs un mystère sur son éducation. L'histoire, débarrassée de toutes les anecdotes et de tous les côtés de légendes qui doiventavoir si peu de cours, dit qu'il l'ut place quelque temps à l'atelier de Titien, et que celui-ci ne larda pas à se séparer
de son élève. Tous les commentaires risquent d'être ridicules ou erronés. Quand il y avait une lacune jadis, on essayait de la boucher avec une anecdote pittoresque, et Ton croyait avoir tout expliqué. On n'expliquait rien ; nue lacune
vaut mieux qu'une fable. 11 s a un t'ait: un trop court passage à l'atelier de Titien pour qu'il y ait eu une action exercée, d même une tradition transmise, fût-ce partiellement. Puis, imaginez une nature bouillante comme celle de Tintoret se pliant à l'ascendant même du plus grand maître, même tic celui qu'il peut le
plus profondément admirer. Il suffit de regarder le portrait de l'homme, ce petit portrait où il s'est raconté lui-même, et dont, au Louvre, on semble faire assez peu.de cas puisqu'on le place si mal. Ces yeux remplis d'un feu sombre, celle âpre contemplation des choses ramenée de a i \ ( ■ force à la vision intérieure. Cet homme, ce vieillard, est et a toujours élé un solitaire, un autonome. C'est une sorte de volcan humain, isolé comme le sont les volcans, et sans cesse grondant sourdement même lorsqu'ils ne jettent pas laves, cendres et flammes. H n'esl pas besoin d'autre explication que l'homme lui-même, à cette