‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 13 sur 51 · HH · texte numérisé non relu

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D Al'Utb SO.N rORIKill PAR LLl-MIiUt.

source même, les efiets qu'il est donné à la peinture de produire sur l'imagination Si ces mêmes écoles qui sont venues ensuite n'ont pas exactement snivi les pas de ces grands hommes, elles ont du moins trouvé chez eux une ptnleskition ardente contre les conventions d'école, et par conséquent contre le mauvais goût. »

Ici l'artiste est dans la vérité absolue. (J'est, en effet, la plus grande erreur que de prendre Poussin pour un peintre académique, et l'art d'école qui parfois se réclame de lui sans le comprendre n'a pas su voir en lui, comme le dit Eugène Delacroix « un novateur de l'espèce la plus rare ».

b2 HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.

Et il terniino en disant : » Cette indépendance de toute convention se retrouve fortement cliez Poussin, dans ses paysages, etc. Comme observateur scrupuleux et poétique en môme temps de l'histoire et des mouvements du cœur humain, Po-ussin est un peintre unique!... »

Avant d'examiner la vie et l'œuvre de Poussin, nous voudrions encore préparer le lecteur à les comprendre par une fort belle page de M. Bracquemond, le maître graveur, dans son livre Du dessin et de la roideur.

» L'œuvre de Poussin, dit-il, est un exemple qui présente cette particularité d'avoir été conçue, dans la plupart de ses parties, sans application prédéterminée tout en ayant l'apparence et la portée des œuvres de la décoration la plus élevée.

» Une loi de la décoration, plus rigoureusement observée peut-être par Poussin que par aucun autre maître, est la suliordination absolue de tous les détails du taJjleau à l'émission de son ensemble, ces détails conservant toutefois leur individualité. Et si la forme particulière de chaque objet et sa coloration ne font pas le ])rincipal attrait de l'œuvre de Poussin, cependant cette œuvre immense expi-ime toujours le probable de la nature.

» Poussin compare, règle, ordonne, et lorsque, dans YEiilèvement des Sadincs, il veut montrer la confusion, c'est par la netteté dans l'émission de sa volonté qu'il parvient à exprimer le désordre de cette scène. Dans ce tableau merveilleux, chacune des parties épisodiques, les jeunes tilles enlevées, la mère implorant, les chefs romains donnant le signal, les draperies, les terrains, les chevaux, l'architecture, le ciel, tout est subordonné et sert de prétexte au dessin ornemental, au modelé général. Aucun intérêt spécial ne détourne un instant de l'œuvre, qui uni(iuement veut exprimer le tumulte; et Poussin n'a rassemblé tous ces éléments que comme des agents qui fournissent à son dessin des contrastes, des chocs de lignes, de clartés et d'ombres. Pour les yeux, autant que pour l'esprit, le tumulte du sujet provient du sujet lui-même, et cependant l'exécution, précise et nette, est sans emportement, sans fougue apparente. L'auteur ayant la domination complète de sa volonté, ainsi que la possession de tous les moyens dont 1 art dispose, ne laisse échapper rien qui puisse distraire de l'etlèt général.

» Cette concentration de pensée fait de chaque œuvre de Poussin un tout. Chez ce maître, un tableau n'est ni la suite ni le fragment d'un autre, un couplet d'un même chant, comme il arrive chez d'autres maîtres.

» Ses conceptions, ses compositions sont vastes, amples, exécutées comme s'il avait à couvrir des murailles. Cependant cette exécution si habile et si brillante ne veut pas être admirée pour elle-même. Elle est égale et rigoureusement parfaite ; mais elle ne porte pas en elle cette démonstration d'amour du pittoresque qui, dans le Concert champêtre de Giorgone, fait d'une bouteille de verre aux mains d'une femme un des plus parfaits morceaux de nature morte que l'on

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puisse admirer. Choz Poussin, une cpée, un casque, un tronc d'arbre, remplissent le rôle qui leur est assigné, mais ils ne provoquent en rien Tattenlion... » Parmi les maîtres, Poussin est un de ceux <jui ont le pins aimé les arbres.

Aussi dans son œuvre ne sont-ils pas seulement des occasions, des prétextes à développement de lignes, à variations de couleur, à oppositions de valeurs, imaginés pour faciliter des effets; tous ils ont l'inqiorlance de personnages particuliers, aussi individuels que chacune des figures qui vivent dans cette grande œuvre.

04 HISTOIRt: POPULAIliE DE LA TEINTURE.

» L'ampleur et la proportion d'ensemble que Poussin donne îi ses paysages,, comme Uubens, comme le ïilien, comme Waltcau, provient de l'accord de la formule entre toutes les parties, végétations, terrains, eaux, ciels, figures, qu'aucune [lei'l'ectiou de réalil('' uiii(|uement pittoresque ne pourrait atteindre.

» Dans le lahlfau (!<,• Polyphèine, après a^(lir admiré la beauté du lieu, après avoir ressenti le charme de cet amas de verdure, encore augmenté et agrandi par tous les artifices de l'art, lorsqu'on a pénétré dans ce paysage magnifique,^ on peut croire qu'il y a de la rosée et des insectes, comme on sait, sans les voir, qu'il y en a dans les masses de feuillage que Ion contemple en pleine et vraie nature.

» Sans doute aucun oiseau n'ira becqueter la grappe portée par deu\ hommes dans radmiral)le tableau de la l'ore promise ; il voit bien que c'est de la peinture, l'ourtant j'ai entendu Corot me dire devant ce tableau : « Voilà la nature » !

» Poussin est tcib^nent maître de son exécution (juil la modifie en changeant de pensée et de sujet. Ses bacchanales ont une exécution alerte et apparente; dans ses sujets austères la facture se dissimule, s'élimine pour ainsi dii'e, le peintre ne voulant montrer que le sujet.

» Dans ses dessins, destinés à préparer et à condenser la matière d'art qu'il mettra en œuvre dans ses ialdeaux, il donne revcmple, plus qu'aucun autre maître, de la recherche du contraste des lignes claires et obscures, ahstrcc t'ion faite (fune reprêsentallon quelconque. C'est-à-dire (jue, ne concevant une onivre que par sa substance essentielle, la clarté, il ne i-etient des formes qu'il représente complètes dans l'œuvre délinitive que le sti-ict nécessaire...

» Plus encore par ses dessins que par ses peintures. Poussin démontre à quelle sorte d'analyse il soumet la forme, la couleur, en subordonnant d'une façon absolue l'accessoire au principal dans la distinction qu'il établit entre la clarté qui éclaire, qui montre, qui dessine, et la lumière qui colore. C'est par là qu'il nous révèle la raison de cette incomparable possession des ensembles qui caractérise son génie, lui qui, dépassant toute représentation naturelle, tend toujours à exprimer une pensée poétique, littéraire pour ainsi dire. En un mot, ses dessins seuls, bien (juil n'ait pas couvert de vastes murailles, suffiraient à le mettre au premier rang des maîtres décorateurs.

» Grand décorateur théorique, Poussin est encore un grand peintre : c'est aussi un poète qui sait dire dans un langage magnifique les plus sublimes spectacles et les moindres choses de la nature; c'est enfin un philosophe, à qui le geste humain sert à exprimer les sentiments les i)lus profonds et les plus élevés. »

Nous avons tenu à donner tout au long cette page, une des plus pénétrantes qui aient jamais été écrites sur Poussin. Et si nous avons fait précéder toute

biographie de ces deux appréciations générales, ce n'est pas sans dessein. On pourrait, en efTet, se contenter de ces indications de Delacroix et de Bracquemond, puis aller au Louvre et étudier les tableaux de Poussin exposés. On le

connaîtrait alors à fond ; car il est des rares maîtres dont on pourrait presque sans inconvénient ne pas savoir la vie, tant ils sont racontés dans leur œuvre, et la carrière de Poussin, pour ainsi dire, ne nous réserve aucune surprise,

tant nous la trouvons, comme l;i moindre de ses peintures, marquée d'un caractère do lucidité, de volonlé, de noblesse et d'indépendance.

Nicolas Poussin naît aux Andelys, au mois de juin 1594. Ses dispositions précoces pour le dessin attirent l'attention d'un peintre oublié, Quentin Varin, chez lequel il reste jusqu'à lage de dix-luiit nus. Il part alois pour Paris logeant le diable dans sa bourse.

Après avoir travaillé quelque temps avec deux artistes non moins obscurs aujourd'hui que Varin, Ferdinand Elle et George Lallemand, peintres en vogue alors, à un moment où il y avait véritablement disette de maîtres, puisque Fréminet était le plus glorieux. Poussin se débattit tant bien que mal contre la mauvaise fortune et chercha à se produire dans le monde. Il rencontra alors un jeune Poitevin de qualité qui s'intéressa à lui, lui fit visiter des collections particulières, et finalement l'emmena avec lui au chàleau de sa mère. Mais là Poussin, traité de haut, ne tarda pas à reparlii- pour Paris, peignant en route pour gagner sa vie, comme il avait l'ait en venant des Andelys. C'est ainsi qu'il exécuta des peintures pour le château de Clisson, et pour les capucins de Blois. Le pauvre artiste, ballotté [lor les circonstances, a bien de la peine à se fixer. A Paris il tombe malade; il part pdur les Andelys où il reste un an, puis revient encore à Paris, veut se rendre à Home, mais ne peut aller plus loin que Florence. Le voici une fois de plus à Paris ; il loge au collège de Laon et se lie d'amitié avec Philippe de Champaigne, son ancien camarade à l'atelier de George Lallemand. Telles sont les vicissitudes de cette première partie de sa vie; il a alors environ vingt-six ans. 11 ne faudrait pas croire pourtant que tant de difficulté à se fixer font son existence vide et mal employée. Ce jeune homme ardent, fougueux sous ses apparences graves, ne cesse d'acquérir, de dessiner, d'observer, de composer. Lorsque les circonstances vont le mettre en vue, il sera déjà en possession parfaite de sa pensée et de sa main, et au moment où l'on s'avisera de découvrir ce débutant, on s'apercevra que c'est un maître.

Home attire Poussin, exerce sur lui comme une fascination. Les gravures, les médailles, les antiques qu'il a pu voir dans les collections particulières à Paris, ce premier et incomplet voyage en Italie, tout cela a enflammé son imagination, et lui a inspiré une invincible envie d'étudier longuement l'antiquité. Car c'est l'art antique qui attire Poussin, tandis que les autres peintres de son temps qui font le voyage d'Italie ne songent qu'aux trop retentissants contemporains. Le faux goût, les dégénérescences d'école sont juste ce qu'ils vont admirer et imiter, tandis que Poussin a soif de vérité. Il la trouvera dans les chefs-d'œuvre de la Grèce et de l'ancienne Home; ils lui apprendront des vertus plus encore que des formes, et son but sera de faire comme les grands anciens ont fait, mais non de refaire ce qu'ils ont fait. C'est toujours ainsi que procèdent les véritables maîtres; leur admiration n'est jamais servile; ils s'inspirent des

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niélliodes, mais ils ont eux-mêmes un tempérament trop créateur j)our recopier des œuvres, c'est-à-dire pour les afi'adir.

Pendant quelque temps après son retour à Paris, Poussin travailla, avec le bon et simple Philippe de Champaigne, aux travaux de peinture du Luxembourg sous la direction de Duchesne, encore un illustre oublié, mais ces travaux de facture le rebutèrent vite, et de nouveau il voulut entreprendre le vovaoe de Rome. Cette fois il n'alla que jusquà Lyon ; l'argent manquait. 11 trouva du moins à Lyon de quoi rentrer à Paris. Cette fois, au moment où il dut s'y attendre le moins, la délivrance approchait.

Eu cette année 1623, où il dut rentrer à Paris assez découragé et désespérant de jamais pouvoir réaliser son rêve, il eut l'occasion de peindre à la détrempe six ta])leau\ pour le collège des .Jésuites, qui voulaient célébrer la canonisation de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier. Ces peintures rapidement exécutées (il ne mit guère plus d'une semaine), attirèrent par leur verve et leur A\\e l'attention du cavalier .Maiini. curieuse et atlravante phvsionomie de poète amphigourique, de conlident et ami de grands personna"-es, et d'amoureux d'art.

Le cavalier Mariai Auulut que Poussin logeât dans sa maison, illustrât son poème d'Adonis, et enfin, ftt avec lui le voyage d'Italie. Avant d'aller à Rome rejoindre son protecteur. Poussin tciniina un tableau de la Mort de la Vierge commandé par la corporation des orfèvres, pour son offrande annuelle à Notre- Dame. Enfin Poussin touchait la Terre promise, mais de nouveaux chagrins allaient bientôt l'y rejoindre.

Peu de temps après son arrivée, Marini mourait, et le cardinal Barberini, à qui le cavalier l'avait recommandé, dut quitter Rome pour une ambassade. Privé de ressources et de protection. Poussin connaît alors la misère plus noire que jamais ; il vend ses ouvrages à vil prix ; mais il ne cesse pour cela de travailler, de s'enthousiasmer pour son art, d'étudier l'antiquité dans ses monuments, dans ses grands poètes. En un mot l'adversité non seulement n'abat pas son courage, mais elle le stimule et l'élève, et peu à peu Poussin devient un de ces hommes avec qui l'on compte. Dans la lutte entre les médiocres écoles qui se jalousent furieusement, entre les réalistes outrés et les fades maniéristes. Poussin prend une position significative : il ne suit ni l'un ni l'autre parti, mais il témoigne plus de sympathie au Dominiqnin. homme consciencieux et grave, peintre sobre et solide. Ce Français pauvre et ignoré devient le chef écouté d'une petite colonie d'artistes : Claude Lorrain. Stella, le .sculpteur Duquesnoy, le Valentin (mais celui-ci sans subir l'influence de Poussin) se groupent autour de lui. Avec Duquesnoy et l'Algarde Poussin étudie, moule, mesure sans relâche les plus beaux antiques.

Et lorsque le cardinal Barberini va revenir et lui confier d'importantes com-

mandes, Poussin se trouvera ;i la veille de posséder une réputation considérable. Dans l'intervalle, il a encore connu la maladie et les soucis graves ; mais il a trouvé asile et aide chez son compatriote Jacques Dugliel dont il épouse, par reconnaissance, la fille (1029) et dont il devait plus tard adopter les fils Gaspard et Jean.

Outre les commandes du cardinal Barl)crini, il a bientôt à exécuter des peintures pour le commandeur Cassiano del Pozzo, de Turin (une suite des Sept Sacrements), pour le marquis Amédée del Pozzo, la duchesse d'Aiguillon, le marquis de Créqui. Ces succès ne lui tournent pas plus la tète que la pauvreté ne l'avait abattu. Dans sa maison du .Montc-Pincio, d'où il découvre les profonds et riches paysages qui l'inspirent et l'entretiennent dans son profond amour de la nature, il demeure grave, modeste, préoccupé exclusivement de son art.

11 échange, pendant ce temps une correspondance avec Jacques Stella devenu peintre du roi et logé au Louvre, ainsi qu'avec M. de Chantelou, maître d'hôtel de Louis XIII. Et tout naturellement ces relations, et les peintures qu'il exécute pour M. de Chantelou font qu'un jour la cour de France veut connaître et s'attacher ce peintre devenu si célèbre à Home après avoir été si misérable à Paris. A des lettres du surintendant des bâtiments et secrétaire d'Etat, Des Noyers, Louis XIIl joint ses royales instances. Mais Poussin ne se décide guère et il faut que M. de Chantelou le vienne chercher à Rome.

On sent que Poussin dut quitter avec regret cette Home où s'était décidée sa fortune, et surtout où son talent s'était complété et nourri, sa pensée était devenue maîtresse d'elle-même, et où son imagination enfin trouvait d'inépuisables aliments. Toutefois l'accueil qu'il reçut à Paris n'était pas de nature à lui inspirer des pressentiments fâcheux. On le traita de la façon la plus gracieuse et la plus magnifique; il eut une maison au milieu du jardin des Tuileries, avec « un grand et beau jardin planté d'ar])res fruitiers, et un joli parterre de fleurs, trois petites fontaines, un puits, une fort belle cour et une écurie... J'ai la vue la plus étendue, ajoute Poussin à son correspondant, et je crois que l'été, cet asile est un vrai paradis. J'ai trouvé l'appartement du milieu meublé noblement, toutes les provisions nécessaires, jusqu'au bois et un tonneau de vin vieux. »

Mais plus encore que ces commodités non négligeables, l'accueil du roi lui-même élait de nature à satisfaire l'artiste, car il décrit ainsi la première réception : « Ce prince, bon et humain, daigna me caresser et me fit beaucoup de questions durant une demi-heure (ju'il me retint auprès de lui ; après quoi s'étanl retourné vers ses courtisans, il dit: Voi/à Vuuet bien, attrapé! et de suite il m'ordonna de peindre les grands tableaux de sa chajielle de Fontainebleau et de Saint-Germain. De retour chez moi, on m'apporta dans une belle bourse de velours bleu, deux mille écus en or. »

Poussin écrivait cela en janvier 1041 ; en septembre IG42 il retournait à Home.

On aurait dit, en vérité que Vouet avait entendu le fameux propos et avait résolu de s'en venger. La faveur royale ne délaissa pas Poussin pendant les premiers temps. Au contraire, peu de mois après cet accueil si flatteur, Poussin était nommé premier peintre du roi avec la direction de tous les ouvrages de peinture à exécuter dans les demeures royales, et c'est bien ce qui mit le comble à la

VOÏàGE DE FAUNES, DE SATYRES ET D U AM A D RYA D ES.

jalousie de ses rivaux. Les principaux étaient Fouquières, médiocre peintre flamand, mais très infatué; Lemercier, premier architecte du roi, et enfin Simon Vouet.

Une « campagne » de calomnies et de tracasseries fut commencée contre lui. Poussin était homme à juger ses adversaires à leur taille et à leur tenir tête. « L'impertinence de mes calomniateurs, explique-t-il dans une lettre, n'est fon-

dée que sur le gain coiisidiTalilc qu'ils se proposaient de faire. » En eiïct un des griefs de ses ennemis éluit la soi-disant mesquinerie et parcimonie de ses ])rojets de décoralion. 11 est prohahie que Poussin, sans avoir pour principale préoccupation de faire faire des économies ni dVmpécher que l'on jetât l'argent du roi par les fenêtres du Louvre, avait surtout un goût sobre et harmonieux qui lui inspirait l'horreur d'ornementations prétentieuses et ronflantes qui, tout eu coûtant fort cher, ne produisaient qu'un piètre aspect. Son intégrité faisait le reste. Encore dans le passage suivant de sa correspondance est montrée avec la bonne et forte ironie des hommes de véritable valeur, l'encombrante méchanceté de ses rivaux. « Le baron de Fouquières est venu me trouver avec sa grandeur accoutumée ; il trouve fort estrange de ce qu'on a mis la main à l'o-uvre de la grande galerie sans lui a\oir communiqué aucune chose. 11 dit avoir un ordre du roi. prétendant ([ue ses paysages soient l'ornement principal dudit lieu, étant le reste seulement des accessoires. J'ay bien voulu vous écrire ceci pour vous faire rire. »

l'ouitant il vient un moment où l'homme de la plus grande valeur, et le mieux pour\ u pour la lutte, se lasse non point de coml)attre, mais de perdre son temps. Poussin rebuté par toutes ces puérilités, linil par demander un congé et repartit pour Rome avec son beau-frère Jean Dughet. 11 va sans dire que dans son esprit ce [congé était définitif, et il le fut. Durant ses deux ans, au plus, de séjour à Paris, il avait exécuté des tableaux pour les chapelles de Saint-Germain et de Fontainebleau, les compositions pour les Travaux cF Hercule, destinés à la décoration de la grande galerie du L(iu\ re, liuit cartous de sujets de l'Ancien Testament pour des tapisseries, divers ouvrages 'pour le cardinal de Richelieu, le grand tableau de Jésus-Christ inslïtuant le sacrement de l' Eucharistie, pour la chapelle de Saint-Germain (musée du Louvre), celui de Saint François Xavier, au même musée, exécuté pour le grand hôt(d du Noviciat des jésuites, etc., etc.

Une autre très belle toile, ([ui est au Louvre également et qui sort un peu de la manière des tableaux qui ont pour la |ilui)art été transmis, ne doit pas être oubliée, tant pour sa hauteur artistique ([ue pour sa signification cachée. C'est le plafond ovale représentant le Temps qui soustrait la Vérité aux atteintes de r Envie et de la Discorde. \\ est à supposer que Poussin, en peignant cette belle page, en fit comme une sereine et noble vengeance des mesquineries qui ne lui avaient pas été ménagées. Les peintres aiment parfois à se venger allégoriquement, et l'on peut rapiu-ocher de cette protestation peinte, des compositions analogues tracées d'une plume fiévreuse par Ingres, sur des feuilles que conserve le musée de Montauban, et représentant la Médiocrité gourernant f Univers, croquis imaginés après certaines injustices dont l'artiste pensait avoir été victime.

Poussin, parti pour Rome, ne devait plus jamais revoir Paris, quelques sol-

licilations qui lui fussent adressées. Sa vie était celle dun travailleur acharné et d'un penseur. Vivant en toute simplicité et labeur dans sa maison de la Trinité-du-Mont. d'nù il pouvait dominer ces campagnes dont la majesté lui

était si douce, il se promenait le soir en compagnie d'artistes, de savants, dipoètes, respirant et devisant librement sans craindre les intrigues. Parfois encore il faisait des excursions dans les environs, s'imprégnant de nature, crayonnant ces grands arbres qu'il savait si bien faire surgir et frissonner, étudiant le ciel, les eaux, assistant aux travaux des laboureurs.

Vers les derniers temps de sa vie il fut réduit à la pensée, sa main ne lui obéissant plus, et il écrivait à Félibien, à propos du désir que M. le Prince avait exprimé d'acquérir un ouvrage de lui : « Il est trop tard pour être bien servi. Je suis devenu trop infirme et la paralysie m'empêche d'opérer; aussi il y a quelque temps (pie j'ai abandonné le pinceau, ne pensant plus qu'à me préparer à la mort, .l'y touche (ki corps, c'est faict de moy. »

Et pourtant jamais sa j)ensée n'avait été plus lucide et plus ardente, car avant cette paralysie, Poussin écrivait ces belles paroles : « En vieillissant, je me sens plus que jamais enflammé du désir de me surpasser et d'atteindre la plus haute perfection. »

Nous possédons le dernier tableau de Poussin, laissé inachevé, et l'on peut constater que le maître en cherchant à atteindre » la plus haule perfection » n'était pas le jouet d'une sénile illusion. Ce tableau, Apollon amoureux de Ddjilmé est un des plus saisissants de sentiment et de composition qu'ait produit le maître et l'on dirait presque qu'il mil une certaine coquetterie à l'envoyer tel quel au cardinal Massimo. Jamais formes plus nobles, sentiment plus profond de la nature ne fut affirmé.

Lorsque Poussin mourut, le 10 novembre 100.5, à l'âge de soixante-douze ans, il laissait une modique somme de dix mille écus à ses parents de Normandie. Tel était tout le bien qu'avait amassé dans une si longue et si glorieuse carrière cet homme que les plus illustres adunraient, cpie seuls avaient jalousé les médiocres et les intrigants, et qui laissait une œuvre et un exemple vraiment admirables.

Aussi grand esprit que grand peintre, les quelques propos et éci-its qu'a laissés Poussin nous le font encore mieux comprendre et aimer. 11 y a parfois de l'ironie, souvent de l'enthousiasme grave et réfléchi, toujours de la modestie et de la fermeté.

A propos de critiques sur le caractère majestueux et terrible du Christ dans le tableau de Suint Fi'cuiçois Xavier, Poussin répond : « Dois-je m'imaginer le C.lirist avec un visage di' Torticolis ou de Père Douillet, alors qu'étant sur la terre, il était même difficile de le regarder en face? »

A M. des Non ers, au moment de ses mécomptes, lors de son séjour à Paris, il écrit : c J'agis pour rendre témoignage à la vérité et ne jamais tomber dans la flalferie, deux choses qui sont frii|i (q)posées pour se rencontrer ensemble. »

Certains mots de lui. d'une grande simplicité pourtant, jettent une vive lumière sur son talent, sa conception et le sens très juste qu'il en a lui-même. On le rencontre rapportant d'une promenade dans les environs de iJome des fleurs, des pierres, des plantes diverses, et comme on s'étonne qu'il s'intéresse à ces menus détails, lui (pii })eiiit si largement, enfin comme on lui demande si

ce sont de pareilles études qui l'ont conduit à la perfection de son art : « Je n'ai jamais rien négligé, » répond-il.

A un peintre plus amateur qu'artiste, qui lui montre ses travaux et lui

demande son avis : e il ne vous manque, pour devenir un bun peintre, qu'un peu de pauvreté. »

II parle merveilleusement de son art en général, et de cluicun de ses projets ou ouvrages en particulier ; il les décrit avec une éloquence sobre qui fait surgir chaque objet à sa place : « J'ay essayé, dit-il en parlant de Pyrame et Thijsbé, de représenter une tempête sur terre, imitant du mieux que j'ay pu l'eflet du vent impétueux, d'un air rempli d'obscurité, de pluye, d'éclairs et de foudre qui

tombent en plusieurs oudioits non sans y luire du désordre. Toutes les figures ([u'oii y Aoit jouent leur personnage, selon le temps ({u'il faict : les unes fuyent au travers de la poussière et suivent le vent qui les emporte ; d'autres, au contraire, vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant leurs yeux, b'uu côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant un lion qui, après avoir mis à terre certains bouviers, en attaque d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs bœufs en taschant de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros tourbillons. Un chien assez éloigné aboyé et se hérisse le poil sans oser approcher. Sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort étendu par terre et auprès de lui Thisbé qui s'abandonne à la douleur. » Ce morceau ne montre-t-il pas une poétique et exacte vision des choses et des êtres, nu sentiment du drame de nature et d'humanité se présentant ii l'esprit de l'artiste entièrement et admirablement composé? Quelle rare aubaine, quelle rare et profitable lecture ne serait pas l'analyse de toutes les toiles de Poussin par lui-même! Mais aussi ce court morceau qui remplit de joie ceuv qui aiment le vrai bon style décourage de tenter la description des autres œuvres.

Quand un pareil homme parle de son art, il faut recueillir ses paroles, même dans un ouvrage abrégé connue celui-ci ; il y aurait impertinence à ne pas le faire. Aussi reproduisons-nous encore cette laconique et superbe page que Poussin écrivit à M. de Chambray, et qui forme un traité conqjlet non seulement d'art, mais encore de métier et sur laquelle les artistes et ceux qui aiment l'art ne sauraient trop méditer.

« Après avoir considéré la division que l'ait le seigneur François .lunius des parties de ce bel art, j'ay osé mettre icy brièvement ce (jue j'en ay appris. U est nécessaire premièrement de sçavoir ce que c'est que cette sorte d'imitation, et de la définir.

» Dé/iiiitioji. C'est une imitation faicte avec lignes et couleurs, en quelque superficie, de tout ce qui se voit sous le soleil. Sa fin est la délectation.

» Prinriju's que tout //oinnic capable de raison peut apjirendre. 11 ne se donne point de visible sans lumière, sans l'oi'iue. sans couleur, sans distance, sans instrument.

» Choses (jui lie s apprennent point et qui font parties essentielles de la peinture. Premièrenu'ut, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier, et pour donner lieu au peintre de montrer son industrie, il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. U faut commencer par la disposition, puis par l'ornement, le décor, la beauté, la grâce, la vivacité, le eostuuie, la vi-aisemblance et le jugement partout. Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner : c'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni cueillir, s'il n'a été conduit par le destin. »

On voit (|ne tout à l'eucontre des pédants. Poussin est bien plus instinctif

ÉCOLE FRANÇAISE, que savanl, ce qui nest pas peu dire, et plus inspiré que ra

7o isouneur. II no sou-

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