‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 14 sur 51 · POISSIN — RAVISSEMENT DE SA1\T PAUL · texte numérisé non relu

POISSIN — RAVISSEMENT DE SA1\T PAUL

rait donner de recettes pour trouver et formuler le beau, et son langage revi

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lent

à dire : « Travaillez beaucoup, étudiez la lumière, les formes, la couleur, la perfection, et de là, la grâce, la dignité, le style, sans lesquels une peinture est nulle, vous les trouverez — si vous êtes doué pour cela. » Ce n'est point de la naïveté que de dire ainsi que les dons naturels ne sont rien sans labeur, mais que le labeur seul n'est qu'estimable, sans un feu sacré qui ne se donne point.

Ceux qui ont pris Poussin pour un exclusif idéaliste, pour un arrangeur et un corrio-eur de la nature, l'ont, à notre gré, fort mal compris. 11 nous suffirait de nous autoriser de cette ligne que nous venons de transcrire : « La peinture est une imitation par lignes et couleurs de tout ce qui se voit sous le soleil. »

Jamais ce réaliste, mais réaliste judicieux et qui répond à une définition de l'artiste qui nous tient à cœur : « Un inventeur de vérités », jamais, disonsnous Poussin n'a reculé devant le rendu exact du geste le plus familier, même le plus trivial, pourvu qu'il fût la traduction la plus expressive du sentiment dont il veut animer son personnage.

Dans les Philistins frappés de la peste, ce sont des gens qui se bouchent le nez énergiquement en circulant parmi les cadavres bleuis, tandis que de gros rats trottinent par la ville, et semblent sortir d'entre les pavés.

Dans la Femme adultère, cet admirable tableau, ce sont les accusateurs de l'infortunée qui, après la réflexion ironique et commisérative du Christ, s'entrereoardent et s'ontre-moquent avec des ricanements et des gesticulations dérisoires qui confinent à la caricature.

Dans VàMort de Sapkire, c'est cette mère emportant son enfant qui avec une candeur et une indifférence parfaites, se suce le pouce.

Dans Y Enlèvement des Sabi?ies, ce sont non seulement ces résistances furieuses ces arrachements de cheveux, ces brutalités de soldats, ces supplications de vieilles femmes défendant leurs filles, mais c'est encore cet épisode si comique et si vraisemblalde de la Sabine qui veut fort bien se laisser enlever et y met une ardeur qui réjouit les assistants de cette petite scène.

Dans le Sai/it Jean baptisant le périple, ce sont d'humbles catéchumènes qui se déchaussent ou retirent leur chemise d'un mouvement si naturel, si bien observé.

Il n'est jusqu'au poétique tableau d'Orphée et Eiiridice, si harmonieux, si délicat, rempli d'une grâce tendre, et dans un cadre de nature riant, printanier, qui ne contienne, au second plan, une scène de baignade que n'aurait certainement pas désavoué Rabelais et que contresignerait Dauinicr.

Cette incomplète énumération n'est pas, on le pense bien, pour le plaisir de vouloir paradoxalement faire de Poussin un humouriste, un conteur comique, mais c'est pour bien montrer que <( ce novateur de l'espèce la plus rare », ainsi que le nomme si bien Delacroix, est avant tout épris de vérité, et que si la tournure de son esprit est de préférence grave, lière, ou passionnée, elle est aussi sans aucune liypocrisie.

Un tel maître est, disons-nous, un inventeur de vérités. Eu efîct, rien n'est plus exact, plus vraisemblable, plus facilement lisible que les scènes qu'il compose suivant un sentiment dominant, auquel il approprie aussi une dominante de couleur. Il s'en rend parfaitement compte puisqu'il dit en propres termes : « Vous n'ignorez pas que les Grecs avaient inventé plusieurs modes par le moven desquels ils produisirent tant d'effets merveilleux. » Or cette loi du mode, à laquelle Poussin s'est toujours si heureusement conformé, était une des plus méconnues de ses contemporains qui retraçaient volontiers avec des couleurs éclatantes et un dessin affecté et précieux des scènes de deuil, ou des sujets austères.

L'art italien, surtout dans les mauvaises époques, est assez coutumier de ces contresens ; la caractéristique de la musique italienne fut la plupart du temps de faire chanter les personnages, dans les situations les plus dramatiques, sur des airs dont les musiques militaires n'ont point de peine à faire des valses ou des pas redoublés. .\u contraire c'est en cette connaissance des modes exactement appropriés au sujet, que Poussin est vraiment un peintre français, quoique la plus grande partie de sa vie se soit passée en Italie. Il veut l'harmonie juste qui convient au sujet, à la mélodie picturale si l'on peut parler ainsi, sombre et morne si le sujet est tragique, éclatante et sonore s'il représente quelque scène printanière ou quelque sensuelle Bacchanale.

C'est, en un mot, un éloquent parti que Poussin tire de la tonalité. Prenons par exemple la superbe suite de quatre paysages commandés par le duc de Richelieu et dont fait partie ce tableau que Corot, d'après M. Bracquemond, trouvait si conforme à la nature, ^'oici le Printemps ou le Paradis terrestre. Autour d'Eve et d'Adam, les feuilles d'un -sert tendre frissonnent au souille d'une légère brise; partout ce sont des gazons, des plantes de toutes sortes qui créent une fraîcheur exquise. Avec un peu d'habitude, de bonne volonté et surtout d'amour de la peinture, lœil a vite fait de percer l'assombrissement que les années ont apporté à cette belle toile. Dans VEté ou Riith et Booz., ce sont les moissons dorées qui s'étendent au loin, la rangée de chevaux, puissante comme un basrelief antique, les gens qui sous le soleil doré se désaltèrent tandis que dans l'atmosphère accablante montent les chants naïfs de la cornemuse. Devant la Grappe de la Terre promise, on comprend que Corot se soit écrié : « Voilà bien la nature! » car sans s'arrêter aux énormes dimensions de la plantureuse grappe qui forme la charge de ces deux magnifiques soudards à figures de brutes, avec le sabre de garde champêtre qui leur pend au flanc, ni à la rotondité de ces fruits qui feraient craquer les branches de l'arbre, n'est-ce pas l'automne même, avec ses colorations déjà apaisées et richement fanées? Quelle connaissance de la nature n'a-t-il pas fallu pour trouver cet admirable et sourd ton du cours d'eau qui circule dans la vallée que surplombent ces rochers roussis? Enfin l'Hiver ou le Délaye est si connu, si admiré du plus infime cl du

plus ignorant passant que l'on liésilc même à le citer. Mais quel désespoir dans ce ciel impitoyablement gris, dans ces eaux montantes; partout c'est l'horreur et la mori, et ces affreuses sensations sont suggérées par les moyens les plus simples (jue peintre aitjamais employés.

On dira que l'artiste, pour représenter les S(nso?îs, ne pouvait pas employer d'autres harmonies que celles propres à chacun de ces temps. .Mais d'abord le tout était de les trouver à la fois si signilicatives, presque si banales, et jKiurlanI d'une telle rareté et d'une telle puissance de ton. Puis, veut-on des contrastes de couleurs encore plus accusés, dans des tableaux n'ayant pas entre eux le lien commun d'une « série »? Prenez, par exemple, ht. Peste, et voyez quelle désolation règne dans cette ville, grâce au ciel embrasé, à la lumière d'orage, à la chaleur étouffante qui tombent lourdement sur cette scène déplorable.

Et au contraire regardez le Triomphe de Flore, regardez-le très attentivement surtout, et autant que possible en isolant le tableau, soit avec les mains disposées en abat-jour, soit avec une jumelle ou avec ces isoloirs en carton qui existentdans certains musées étrangers, ce qui soustrait la peinture aux rayonnements et aux influences des tableaux voisins et lui restitue une grande partie de sa fraîcheur originelle, vous serez frappé de l'éclat et de la beauté des tons employés par le peintre. Vous verrez combien les chairs sont fleuries, combien à l'Iiorizon les coteaux s'empourprent sous le ciel, et quelle délicatesse en même temps que (jnelle puissance régnent dans cette fête des fleurs, ce qu'il y a de plus joyeux, de plus tendre et de plus enivrant dans la nature.

Que si du coloris et de l'exécution nous passons à l'expression, au geste, au drame humain, nous n'aurons pas une moindre source de profondes émotions. Ce n'est pas la quantité des exemples qu'il faut chercher ici; un seul exemple bien choisi est une clef suffisante pour toute l'œuvre d'un peintre. Dire si Poussin, nourri de l'antique, mais se l'assimilant si fortement qu'il en refaisait sa chose et l'expression la plus parfaite de sa propre pensée, sut jeter d'un Irait d'admirables et de puissantes formes sur la toile ou sur le papier, cela paraîtrait presque un pléonasme. Mais pourtant on ne saurait trop appeler l'attention sur les deux figures couchées au premier plan de ce même Triomphe de Flore. Quelles formes nobles et fières ! Quelle hardiesse inouïe de dessin, et cela sans exagération apparente. Grandies, reportées sur la muraille, ces admirables figures seraient jugées bien plus puissantes et opulentes que n'importe quelles figures de Michel-.Vnge, car, le plus souvent, le maître florentin n'arrive à la puissance quepar l'outrance. Mais nous ne parlons encore que de formes ; il faut s'appesantir davantage sur l'expressionquiestd'une sereine intensité, etqui dit tout ce qu'elle veut direavecla sobriété la i)lus étonnante. On a souvent parlé de la variété des expressions dans le tableau d'Eliézer el liél/ecca, où les jeunes lilles montrent ingénument surleurs

beaux visages, (le renjouement, de la dislraolion, de la jaluusio, de l'iiidllférence. 11 est une figure qui nous tient bien plus ticœur encore, et c'est une de ces « clefs » de l'œuvre de Poussin, dont nous parlons. Il s'agit du Christ dans le tableau

de la Femme adultère. Regardez-la aux yeux et à la bouche, cette face si profondément troublante, ce sourire d'une finesse si extraordinaire, ce regard k la fois pitoyable et ironique, mais de l'ironie d'un dieu ; quand on l'a bien comprise,

cette expression si moderne de bonté et d'imperceptible raillerie, on connaît Poussin tout entier, on l'aime et on apprécie en toute science de cause le penseur autant qu'on a élé adiré vers le peintre.

Le visage du Christ est encore bien étonnant de pitié et de distinction (en vérité on ne trouve pas mot de plus juste) dans les Aveugles de Jéricho. Poussin est à la fois, comme inspiration, un chrétien et un païen admirable. Lors([u'il représente ce Christ terrible qui était critiqué si maladroitement par ses mesquins rivaux, il provoque sans effort, sans effet théâtral, les sentiments les plus religieux. Lorsqu'il montre la douleur d'Écho à la mort de Narcisse, dans c(! petit tableau que nous aurions dû citer avant tous les autres, quand nous parlions de la rareté àiii harmonies de Poussin en tant que coloriste, c'est l'âme même de la fable antique qui soupire et se module en une plainte désespérément touchante. Mais nous n'en finirions pas de citer de tels exemples.

Voilà donc une partie des raisons qui font que nous considérons surtout Poussin comme un des plus grands peintres français. C'est qu'il représente le plus fortement, avec le plus d'élo([uence, de spontanéité et de profondeur la netteté, la mesure, la parfaite appropriation des sujets et des idées qui distinguent le génie français représenté dans la personne de ses grands artistes, de ses grands poètes. D'ailleurs son éducation ne s'est-elle pas faite complètement en France, si son rêve s'est satisfait en Italie? Il est Français parce qu'il dit toujours juste ce qu'il faut dire, sans longueurs, sans ornements superflus, sans prétention, mais avec une force extraordinaire qui jaillit de la sobriété même.

Ce chapitre ne peut se passer entièrement eu appréciations, et il faut qu'il se complète de quelques sommaires indications de catalogue; mais les idées exprimées dans ce qui précède n'étaient peut-être pas inutiles pour aider à comprendre Poussin, etmieux, nous l'espérons, que des descriptions de tableaux et des anecdotes plus ou moins authentiques. Outre les tableaux que nous avons cités, du musée du Louvre, il faut encore mentionner les suivants :

Mdise sauvé des eaux., sujet traité en deux compositions ditTérentes; Mdise enfant foulant aux pieds la couronne de Pharaon; Mdise changeant en serpent la verge d'Aaron; les Israélites recueillant la manne, une des plus curieuses compositions du maître et des plus utiles pour l'étude du geste et de l'expression ; le Jugement de Salomon; \ Adoration des Mages; deux Saintes Familles; V Assomption de la Vierge ; V Apparition de la Vierge à saint Jacques le Majeur; le Bavissemenl de saint Paul, que peignit Poussin pour Scarron, dont il n'aimait guère, à ce qu'il dit dans sa correspondance, le tour d'esprit d'un burlesque forcé: le Maître d'école de Falisr/ues; le Jeune Pyrrhus sauvé; Mars et Vénus; Mars et Rhéa Sylvia; deux admirables Bacchcmales ; le Concert; les Bergers dArcadie, un tableau si célèbre que nous avons jugé inutile d'en parler ici plus

longuement, tant il a été commenté, et parfois avec un peu trop de rhétorique; entin le Liogcne jelant son écaelle, dont le paysage est aussi beau, aussi touffu, aussi opulent que dans le tableau du Printemps; et le Portrait de Poussin

par lui- mr me. Ainsi nous aurons nommé tous les tableaux que possède le Louvre.

A propos du dernier, il peut encore être fuit une remarque utile. Ce portrait

fut l'objet de toute une longue, minutieuse et parfois presque pénible corres-

puiuUincL'. Los amis de l'oussiii restés on France a\aiciil inanilesté le désir d'avoir un portrait de lui, et le fidèle M. de Chanlelou s'en était fait l'interprète. Poussin commença par quelques façons. Il ne ci'oyail pas que cela valait la peine de dépenser (juelques pistoles « pour une tête de lu façon de M. Miji,'nar(l, qui est celui qui les fait le mieux, quoiqu'elles soient froides, fardées, sans force ni vigueur ». La lettre qui contient une si piquante remarque à l'adresse de Mignard, un des peintres en faveur à cette cour qu'il avait liicu connue, est datée de jainicr KiiS. Ku juin l(i.50 c'est tout au plus s'il a Ici-uiiné le portrait. l)aiis riiiteivalle il ne se fait i)as faute de se plaindre de l'ennui profond ipu' lui cause ce travail : « Je confesse ingénument que je suis paresseux à faire cet ouvrage, auquel je prends peu de plaisir, et j'ai fort peu d'habitude, car il va vingt-huit ans que je n'ai fait aucun portrait ; néanmoins il faut le linir, car j'aime bien plus votre satisfaction que la mienne ». Et encore, dans une autre lettre : « .le prétends que ce portrait doit être une ])reuve du piofond attachement que je vous ai voué, d'autant (pie jiour aucune personne vivante je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette occasion. Je ne vous dirai pas la peine que j'ai eue à faire ce portrait, de peur que vous ne croyiez que je veux le faire valoir. »

Ces aveux, vraiment péniltles, d'hésitation et de fatigue pour meiu:'r à bonne fin ce puissant morceau, érlairenl encore pour nous tout un côté du talent de Poussin. On peut eu inféi'er t[\n' pour lui un ti-a\ail littéral d'après nature devrait être la plus rclnitantc, la moins intéressante besogne. Pour lui, faire (puvre d'art c'était inventer beaucoup plus que c(tpier, et quand il s'agissait d'un travail où l'imitation stricte est la primordiale qualité, il s'arrêtait vingt fois en roule, d('coui-agé.

Terminons par une brève énnméralion des peintures de Poussin autres que celles du musée du Lou^ re. Le musée de Toulouse en possède sept : un Saint Jean-Bapfisie, \v Maria (/c, la Pénitence, la ConfinnalioiK V Eucharistie, V Extrêmeonction et une Sainte Famille. Au musée de .Montpellier, il n'y en a pas moins de quinze, parmi lesquelles six paysages, la Mort de sainte Cécile, le Baptême (le Jésas-Christ, \'Ad>rulion des bergers, et divers sujets mythologiques.

La National (iallery de Londres possède huit tableaux de Poussin : les plus remarquables sont wna Danse de Faunes et de Ducchanlcs, et une Vénus endormie. La Pinacothèque de Munich possède un Bfidas et VEnsccelissement du Christ. A Dresde, sept tableaux d'une excellente qualité; il faut compter au nombre des plus beaux ouvrages du maître une Adoration des mages, importante variante du tableau du Louvre; ÏEmpirc de Flore, un tableau d'un éclat merveilleux; une admirable Vénus endormie, dont le corps est délicieux de modelé et de souplesse jeune ; enfin un très grand tableau an Martyre de saint Érasme une des œuvres les plus mouvementées de Poussin. Notons encore quatre tableaux au

musée de Berlin ; un fort important ù Vienne, la Prhe et Destruction de Jénisalein par Titus.

Entin les musées de Saint-Pétersbourg, de Florence et de Madrid sont riches en œuvres de Poussin. Ce dernier surtout en contient de vraiment précieux, spécialement toute une série de paysages entre autres l'admirable petit Polyphème qu'il serait indispensable d'analyser en détail pour une étude complète du maître, et un Départ pour la citasse au sanglier. Enlin il y a de beaux Poussin dans les collections particulières.

Mais il suffit d'aller au Louvre et d'y méditer longuement devant les œuvres que nous possédons pour bien comprendre ce grand artiste et connaître un des chapitres les plus importants de l'histoire de l'art français.

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