‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le xvu"^ siècle (suite). — Le Valentin. — Le maître du soleil, ClauJe Lorrain. — L'œuvi-e des Le Nain.

L'aurore du xvii' siècle est ('ehilaiile. Sans doute, dans la seconde partie nous verrons des déeoralciirs faslueux et pompeux, de savants et nobles portraitistes. Mais s'il fallail, en ce <jui concerne la peinture, maintenir à ce siècle la dénominalion assez vague et assez conventionnelle de Grand Siècle^ cette fois Louis XIV n'y serait pour rien. Car avant qu'il régnât s'étaient manifestés certains des plus plus grands peintres de notre école : Nicolas Poussin, Cliiude Lorrain et les frères Le Nain.

La gi-andcui- iiieoniparalde de Poussin nous a l'ait non seulement relarder le moment de parler de Claude et des Le IXain, mais encore laisser de côté pour \\n instant la mention de peintres estimables, quoique de second ordre. .\vant de passer aux originales et puissantes figures qui contribuent avec Poussin à l'éclat de la première moitié du xvii° siècle, disons quelques mots rapides des autres peintres (|ui déployèrent beaucoup d'activité, sinon beaucoup de verve créatrice.

Disons tout d'abord que c'est à dessein que nous ne parlons pas de Porbus ni de Pliilippe de Cbampaigne. Ce sont des Flamands de race, et nous nous occuperons d'eux (juand nous parlerons de l'école flamande. Sans doute nous avons parlé assez longuement de .Jean Clouet, quoique Flamand, mais il était devenu artiste vraiment franc-ais et avait fait souche d'artistes français. On pourrait objecter aussi (jue Philippe de Champaigne accomplissant pour la France la plus grande partie de ses ouvrages, on pourrait user de la même liberté. Mais autre chose est une hospitalité et autre chose une complète et absolue acclimatation. Or Philijtpe de Champaigne demeure essentiellement flamand de caractère et de talent, sauf peut-être dans quelques

iriorceaux tols que le portrait de Uichelieii, uù il est français, ou encore la Cène. on il est à moitié italien. Et il n'y aurait point de raison pour ne pas faire ici une étude complète sur les peintres italiens qui travaillèrenl longtemps à la décoration de Fontainebleau, ou sur Uubens, à cause de la série de Marie de .Médicis. .Nous préférons donc ne parler de certains peintres étrangers rattachés parfois à l'école française, que dans les volumes suivants.

Parmi les artistes réputés au déijut du siècle, il faut citer Nicolas Duchesne. et surtout Jean Mosnier, de Blois, le décorateur du château de Cheverny, qu'il orna de peintures tirées de Don Quichotte et toujours de la

ELANCIIAI;D. — àNCÉLlQUE ET MÉDOR.

fameuse histoire de Théaijène et ChnricUe. On a conservé en outre, aii Louvre, une peinture de ^losnier, la Magnificence royale.

Il faut également citer, parmi les artistes qui travaillèrent pour Richelieu ou pour Louis XIII, Nicolas Prévost, Claude Deruel, et Jacques Stella que nous avons vu li(;' d'amitié avec Poussin à Rome et continuant les relations avec lui après l'exil volontaire du maître. Stella (lo9G-i6o7), était un tempérament délicat, connaisseur d'art, bon graveur, mais ses œuvres peintes ne présentent point assez d'accent pour nous arrêter ici.

Nous ne saurions non plus parler bien longuement de Jacques Blanchard (1600- 1 638) que ses contemporains égalèrent sinon préférèrent à Titien, le surnommant sans ambages le « Titien français ». Blanchard avait fait en efiét quelque étude du coloris vénitien, et Tassez insuflisanl é(juivalent qu'il en donnait lui permit de faire contraste avec les teintes plates, et les tonalités crues de Vouet, qu'il contrc-balança un moment. Le Louvre possède quatre tableaux de

ce peintre et on peut voir de lui, à Notre-Dame, un grand tableau de la Pentecôte.

On sera (enté d'examiner de plus près la curieuse et énergique, mais théâtrale œuvre du Valentin. (le serait faire une confusion complète que d'opposer le Valenlin à Poussin, en considérant le premier comme un réaliste et le second comme an idéaliste. Mais on donne volontiers le nom de réalistes aux peintres qui s'assignent pour métier de montrer des types accentués, des figures composées de rides et de bosses dans des éclairages vivement contrastés. Sans doute il peut se rencontrer de vrais réalistes dans ce genre, comme aussi de grands poètes. Mais aussi cette rudesse de dessin et de peinture, cette perpétuelle opposition de lumières crues l't d'ombres noires, cachent parfois beaucoup de banalité dans la conception, et nous pourrons, si nous n'y prenons garde, nous laisser subjuguer par les seules apparences de l'énergie. C'est, dans une certaine mesure, le cas de .lean de Boullongne, dit le Valenlin (1001-1632).

Le malheur pour Valentin, c'est d'avoir été naturalisé italien, picturalement parlant, et encore d'une province très restreinte, de celle qu'avait gouvernée le C.aravage. Si le Caravage est le père de l'école espagnole, les maîtres de cette école se sont moins mal trouvés de cette iiliation, car ils rencontraient dans les ft)rmules de cet artiste une expression (pii s'adaptait bien à leur propre tempérament. Mais pour un peintre français c'est toujours un peu un travestissement, et cette inspiration est un carnaval, d'espèce relevée, il est vrai, mais carnaval tout de même.

Les concerts de soudards ou d'aventuriers groupés par Valentin, ses corps (le garde, ses laldeaux d'Iiisloii'c sentent encore plus l'arrangement que la réalité, et devant eux un bomiiie de goût affiné ne saurait jamais dire comme Corot devant Poussin: << Voilà la nature! » Toutefois il y a dans ces toiles, à côté de types conventionnels dans l'énergie, affectés dans le réalisme d'école, quelques morceaux (jui sont vraiment simples et fortement venus. Nous n'aurons garde de les laisser passer, puisqu'ils donnent en somme à Jean de Boullongne un rang des plus honorables dans un ui't d'essence inférieure.

Lors(pie le Valenlin vint à liome, le Caravage venait de mourir. Notre peintre n'en suliit pas moins son inlluence assez profondément pour ne plus devenir qu'un sous-Caravage et pour que l'exemple de Poussin demeurât pour lui lettre moi-le. Nous avons vu, en elTet, ([u'il rendit hommage à Poussin, fut lié avec lui de sympathie, mais qu'en aucune façon il ne marcha dans son sillage. Certes nous ne songerions poiiil à lui faire un reproche de n'avoir pas été de la race peu intéressante des imitateurs, et d'avoir su garder, dans le contact d'un si grand et si impérieux talent, sa propre indépendance, si cette indépendance l'avait aussi bien préservé d'une autre imitation.

On sait que le^Valcntin tMait fort à la mode en Italie, et qu'il eut pour protecteur, entre autres, le cardinal Barberini (jui avait été d'un si haut appui pour le Poussin. Valentin était en rapport avec la haute société et il en peignait à sa façon les types et les costumes. Il ne faudrait donc pas

prendre pour des réunions de bandits, se livrant aux douceurs de la musique entre deux mauvais coups, ce qui est en réalité des réunions de gentilshommes, ni trouver trop mauvaise mine à ces bons compagnons parce qu'ils émergent un peu brusquement des ténèbres.

Toutefois les biogniplics de \'alentin racontent également qu'il ne dédaignait pas de courir les bouges où il pouvait rencniilrer ([uelque type bien accusé, ou retrouver à l'occasion quelqu'un de ses amis de (jualilé, prenant plaisir à s'égarer dans les mauvais lieux, pèle-mèle avec le gibier de potence. Mais comment se fait-il ({u'alors les tableaux de Valentin n'aient pas l'intérêt documentaire , ou pour mieux dire encore l'intérêt philosophique d'une véritable élude de mœurs? Comment nous laissent-ils froids, quelle que paraisse être la vérité des types? (Test que tout cela sent l'arrangement, la disposition après couj) et suivant un système, puis l'exécution d'après une formule. Le \'alentin, pourrait-on dire, s'y prend pour grouper ses personnages comme procéclcrail un peintre de nature morle p(uir disposer ses plats et ses victuailles, ce qui fait que les tableaux de Valentin, nous entendons surfiiut ses tableaux de musique ou de conversation, sont en réalité des . natures mortes d'une espèce particulière.

II faut faire une exception pour les tableaux qui mettent en scène un épisode déterminé : Vlnnocenre de Suzanne reconnue, par exemple, ou encore le Jugement de Salomon. Ici nous ne sommes plus dans la vie, mais bien en plein théâtre, et il faut reconnaître au N'alentin des qualités d'excellent dramaturge. Il ne trouve point d'accents sul)limes, de ces mots, de ces gestes qui frappent le speclaleur comme d'uu coup de lumière; mais il sait parfaitement agencer sa mise en scène, il remue son pul)lic par de gros moyens, par la charpente dramaticjue, comme nous dirions aujourd'hui.

Nous avons parlé de beaux et heureux morceaux de peinture se rencontrant dans la convention et dans l'emphase dominante. Nous pensions surtout à la figure de Sn/aune, pauvre fille aux mains rougeaudes, à la mine confuse et presque affolée dans ce terrilde mouvement ; nous songions aussi et surtout aux deux mères dans le Jugement de Salomon et à la belle figure de l'enfant morl, au premier plan, d'un modelé et d'un dessin remarquable de force et de sûreté.

Aalenlin nmuriit jeune (il a\ail à peine trente et un ans). Nature ardente et a\ide de plaisirs, il Innna sa lin à la suite d'excès. Il était déjà maître dans sou arl; mais serait-il jamais devenu, de bon peintre, un grand artiste? Il semble qu'en général, les indices se déclareiil plus lui.

Nous savons déjà que Claude Lorrain fut à Uome un des compagnons du Poussin vers la trentième aTuiée. Non seulement cela ne saurait surprendre qu'une étroite sympathie ait attiré le jeune peiulre lorrain vers celui qui était déjà son aîné en âge, en talent et en gloire, mais encore il paraîtrait impossible que l'influence exercée sur Claude par Poussin n'ait pas été très vive.

Cela n'est pas à dire d'ailleurs que le génie de Claude ne soit demeuré vigoureusement personnel et créateur, et qu'il doive à celui de Poussin autre chose

qu'une orientation; en un mol Claude Lorrain, en tant que peintre, ne devint pas un satellite de Poussin, mais un ami. D'ailleurs ce que Poussin cherchait par le raisonnement, les fortes méditations, et aussi par l'enthousiasme cons-

cient d'une belle âme, Claude Lorrain ne le rencontra à un certain dej;ré que par un heureux instinct. Il semble que les plus beaux efiets que nous admirons dans ses œuvres, ces qualités extraordinaires, uniques, de lumière et

d'atmosphère, tout cela se soit échappé de lui comme malgré lui, à sou iusu. Car ce qui apparlieut à sa velouté uous parait inférieur. Ses grandes scènes, il ne faut pas s'y méprendre, étaient pour lui des morceaux d'histoire encore plus que des morceaux de nature; le sujet n'y était en aucune façon secondaire, tandis que cette lumière qui nous grise encore après bientôt trois siècles, et dont cette longue suite d'années, destructrice de tant de peinture, n'a pu voiler le rciyonnement, cette lumière n'éluit (jue l'accessoire et l'accompagnement.

Chez Poussin Vart est admirable ; chez Claude Lorrain c'est quand l'art est absent, et par là nous entendons quand il n'y a rien de formulé, de systématique ni de voulu, qu'il faut le plus admirer. Des légendes ont couru jadis sur Claude Lorrain, et une d'entre elles a été toujours écartée avec une respeclueusc indignation ])ar ses biographes, à savoir ([ue le peintre était d'esprit un peu vacillant, ou pour dire brutalement le mot un idiot. Eh bien, faut-il l'avouer? cela ne nous choquerait pas autrement d'apprendre que ce n'est point là une légende, mais une vérité. Nous ne l'aimerions pas moins pi'ofondément, nous ne le comprendrions pas moins intimement sous cet aspect d'un sublime idiot, d'un idiot se grisant de lumière, et trouvant soudain parmi ses bégaiements, nu ni(i\en d'exprimer, de reproduire, d'emprisonner sur la toile ce seul objet de son admiration : le soleil. Nous l'aimerions et nous le comprendrions fort bien, ce pauvre d'esprit à (|ui le ciel, le vaste ciel tout lumineux, le ciel d'argent pendant les matinées, d'or pendant le joui-, de pourpre incandescente à la fin de la journée, à qui le ciel appartiendrait de son vivant. Oui, Claude Lorrain idiot, faible d'esprit, enténébré pour toute autre chose que son art, uous semblerait très complet, et sa vie ainsi que sou œuvre ne cesseraient pas pour cela d'être d'une absolue logique. Nous nous soucierions fort peu des pudeurs assez ridicules d'une critique et d'une histoire pour qui un grand artiste est forcément un raisonneur, un homme qui de son vivant marche déjà dans une allure de future statue. Nous ne craignons point d'admettre que les bruits soigneusement étouffés de la débilité de Claude Lorrain ne s'étaient pas produits sans (juelque fondement. En un mot il ne nous paraît pas moins admirable parce qu'idiot. Pour tel nous le tenons volontiers avec une grande tendresse, et c'est comme tel que nous passons en revue les principaux traits de sa vie sans que la logique semble souifrir le plus légèrement de notre hypothèse. Voyez plutôt.

Claude naît en IGOO, le troisième des lils de Jean Gellée, au château de Chamagne. 11 perd ses parents à l'âge de douze ans. On conte que son père, désespérant de le voir devenir jamais apte à quelque profession comme son fils aîné Jean, par exemple, graveur sur bois à Fribourg, place le petit Claude, qui ne voulait ou ne pouvait rien apprendre à l'école, en

apprentissage chez un pâtissier. Ce détail paraît d'ailleurs controuvé et n'est confirmé par aucun document; nous n'y tenons donc pas autrement, bien qu'il ne soit pas pour nous déplaire si fort qu'à ses trop respectueux biographes.

A la mort de ses parents, Claude Gellée n'a d'autre ressource que d'aller retrouver à Fribourg son frère le graveur. Celui-ci l'occupe à de menues besognes de dessin d'ornement, l'initie tant bien que mal à la pratique de la gravure.

Mais il csl vraiseniblahlc qu'il ne iH'iit pas faire graud'ciiose de son jeune frère, puisqu'il ne le garde ([u'une année à peine, et qu'il le confie à un de leurs parenls, un marchand de dentelles qui se rend à Rome. On imagine que, chemin aisant, le simple d'esprit ne perdit point un coup d'œil, que son intelligence confuse, aussi peu disposée à mordre à l'écriture ou à la lecture qu'à la gravure d'ornements, ou au commerce des dentelles, intelligence purement contemplative et inconsciente d'elle-même, s'ouvrit déjà le long des forêts, des monts, des routes, des Ilcuves et des lacs, à la seule chose qui la Uni en joie, l'éclatante et bonne nature, féconde en mirages, en spectacles changeants, complaisante et intelligible peut-être plus, qui sait, à l'âme vacillante de Yïdiot, qu'à celle de l'homme responsal)le, raisonnable etmarcliand, à qui on l'avait confié.

Claude Gellée reste trois ou quatre ans à Home, il y vil sans autres subsides que ceux ([ui lui parviennent de sa famille ; et il ne scnililc pas (|u'à ce moment il ail pu s'employer à qncdque besogne rémuiK'i-ali'ice. ni même qu'il se rendit bien comjde de posséder quelque aplilude. Jouet des circonstances, incapable de lutter, de s'insinuer, de s'employer, en un mot, en attendant un meilleur sort, le séjour de iîome lui devient impossible, lorsqu'à la guerre de Trente ans commençante, les subsides ne lui ](ar\ i<'nnenl plus de son pays par suite de l'interruption des communications, il trouve, âgé alors de di\-liuil ans, asile à Naples, chez un peintre de Cologne, Godfrifd W'alls, chez lequel il acquiert certaines notions du dessin d'architecture et de la peinture de paysage. 11 ne reste là quc^ deux ans, et le voici de retour à Rome, toujours misérable, toujours inconnu non seulement d'autrui, mais probablement encore de luimême, et dans une pi-ofonde et déprimante misère. TanI hien que mal, il trouve un emploi chez un autre peintre, Agostino Tassi. Mais ([uel emploi ! Palefrenier plutôt qu'élève, domesti(jue plutôt que collaborateur, puisqu'il n'entrait pas seulement dans son emploi d'aider Tassi aux parties d'architecture que nécessitaient certaines décorations dont il était chargé, mais encore de recevoir les visiteurs, très grands personnages, prélats, etc., et de soigner les chevaux. Il semble qu' Agostino Tassi ait ti'ouvé quelque profit à employer ce bon garçon qui connaissait la perspective et l'étrillage et n'en lirait pas vanité. Claude reste, en effet, environ cinq ans chez ce patron. Puis de nouveau le voici par les routes : il s'en retourne dans la direction de son pays natal et arrive à >'ancy après avoir passé par Lorctte, Venise ! le Tyrol et la Bavière.

Claude Lorrain à Venise! En vérité ce rapprochement de noms produit sur notre imagination un effet infiniment plus vif (pie le plus explicite document, déposé et paraphé chez les notaires de l'Histoire. Nous ne pouvons nous empêcher de rêver à ceci ; Claude avant à Venise, pour la première fois, la révélation vraiment nette delà mer et du soleil. Sans doute le pauvre hère qui avait vécu à Naples, et comment vécu? ne pouvait pas n'avoir pas demandé souvent

dos itislants de contoniplatiou et de consolation à la grande capricieuse, et à ce soleil qui la parait de dorures et de joyaux à sa guise. Mais passant par Venise, plus de cinq ans après, ayant probablement réuni chezTassi un modeste pécule pour retourner à Chamagne, se sentant pour la première fois un peu son maitre, et par conséquent un peu grandi à ses propres yeux, en la joie vague de revoir son pays d'enfance, Claude était plus à même qu'à aucun moment de sentir profondément les choses, et à Venise plus que nulle part ailleurs.

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