CHAPITRE VI
[.e Brun, vice-roi de la peinture. — Le siècle de Louis \l\. — .Mi;;nard. — Le Sueur.
Caractère de son œuvre.
Toutes les fois qu'une volonté maîtresse, une unité de direction se fera sentir dans un ensemble de travaux artistiques, l'époque fùt-elle détestable, l'éducation fausse, le goût le plus douteux, il restera une œuvre, et cette anivre aura une signification. Versailles conçu, construit et décoré dans des conditions inliniment moins défavorables ([w (•elles (jiie nous supposons, mais résultat d'une impulsion uniqur, dune puissante volonté, est un des plus complets exemples qu'on puisse citer.
Nous disons d'une volonté unique. Pour être plus exact il faudrait peut-être dire : d"une seule volonté en deux personnes. Versailles, c'est l'œuvre de Louis XI\' et de Le Brun, ces deux hommes ayant un but commun" et l'absolue autorité nécessaire pour l'atteindre : le roi voulant un peintre fastueusement flatteur et capable de réaliser un décor assez héroïque et luxueux pour loger comme il convient son orgueil ; le peintre se proposant uniquement d'aller audevant de ce rêve et possédant, pour le satisfaire pleinement, assez d'entliire dans le talent et dans linspiralion, assez de hauteur et d'énergie dans le caractère.
Si nous ne parlons pas des architectes qui ont joué aussi un grand rôle, c'est que Le Brun est une figure absolument complète et logique, et «{ue cette sorte de vice-roi, dirigeant à la baguette tout le royaume des arts pour le compte du Roy, incarne tout un temps avec une netteté et un relief singulier. C'est donc par lui que nous commençons ce chapitre, bien qu'il pût nous rester d'autres artistes dont on aurait dû parler chronologiquement avant lui.
Le Brun naquit en 1619 et mourut en 1690, ces dates sont significatives et presque symboliques. Le Brun est d'une façon absolue l'homme du xvu" siècle ; il ne peut matériellement avoir été influencé, à supposer qu'il fût le plus légèrement
influençable, ni au début de sa carrière par le goût subtil et efféminé de la fin du xvi° siècle, ni. dans ses dernières années, par les gentillesses commençantes qui devaient annoncer un temps moins guindé.
C'est un enfant précoce, et rien n'est ménagé pour développer sa vanité. A lage de onze ans, ses premiers essais attirent l'attention du chancelier Pierre Séguier qui s'intéresse à ses premiers essais, le choie, et le contîe à Simon Vouet ; à quinze ans, il exécute des compositions pour le cardinal de Richelieu, et est remarqué par Poussin qui. ([uelques années plus tard (l()42i, l'emmène à Rome. Ainsi à quinze ans il se rendit déjà célèbre : à quatoiv.e ans, son roi ne devait-il pas plus tard entrer dans son Parlement tout botté et la cravache à la
CUiRLES LE BRCX. — NOÉ SiCKIFlE APRÈS Si SORTIE DE L ARCHE.
main? 11 est juste de dire que le peintre ne fut pas seulement un enfant précoce, mais aussi un enfant extrêmement laborieux. II peignait, gravait, modelait en cire, enfin acquérait en son métier une habileté et une décision qui ne devaient pas être pour peu de chose dans l'ascendant impérieux qu'il exerça plus tard sur ses collaborateurs.
Son séjour en Italie dure quatre ans ; il s'est fixé exclusivement à llomi\ où il conquiert une réputation de plus en plus grande, et en rentrant en France, il ne passe même pas par Venise. De Michel-Ange, de Ra|>haél et de son grand contemporain Poussin, il n'aura vu que le côté extérieur, et il lui aura été refusé de les sentir en profondeur. Les primitifs seront demeurés pouriui lettre morte, et dans l'art antique, c'est Rome seule, Rome pompeuse et lourde, qui lui aura été
révélée. En un mol quand il revient en France, c'est un artiste absolument complet : s'il avait du génie on le trouverait manqué. Qu'on ne prenne pas cette remarque pour trop sévère : il ne suffît pas d'être un peintre superl)ement doué, d'une santé robuste, d'un tempérament opulent, d'être capable de couvrir avec une imperturbable et infatigable activité de grandes surfaces, de composer des arrangements éclatants et magniiiijues, de pouvoir commander à des légions d'exécutants et de leur faire ouvrer sur ses milliers de dessins, des tapisseries,, des meubles, et jusqu'à des boutons de porte. Cela est d'ailleurs tout à fait exceptionnel et doit faire l'admiration des connaisseurs. Aux yeux de la plupart des liommes cela peut passer pour qiu'bjue chose de plus ({ue le génie ; devant le jugement de ceux qui pensent et sentent vivement, c'est un peu moins. (Juoi qu'il en soit, le génie, c'est beaucoup plus simple que cela.
A peine fut-il de retour à Paris (|ue Le Brun commença par donner carrière à sonliesoin d'action et de direction. En 1G48, il était un des plus zélés fondateurs de l'Académie royale de peinture. Quand un homme comme Le Brun contribue à fonder une semblable instiluli(ui, c'est avec le dessein de la diriger, d'abord, puis de s'en faire un moyen de domination de plus.
L'année suivante, nous le voyons occupé aux travaux de décoration de l'hôtel Lambert, dont Le Sueur exécute une importante partie que nous étudierons pkis^ loin. 11 trouve ici un rival, et la légende, d'ailleurs un peu atténuée depuis, le montrait comme ayant fait de ce rival une victime. Le Brun, il est vrai, n'était |)as liomine à voir d'un ceil ti'ès résigné une réputation grandir à côté de la sienne.
11 redouble d'efforts et d"acti^ité et du moins n'a point de concurrent à se& côtés lorsque le surintendant Fouquet le choisit pour décorer sa célèbre résidence de Vaux. Ce qui avait en grande partie déterminé la perte du financier fut au contraire la cause de la fortune détiiiilive du pcintic. Louis XIV jugea (pie l'homme (jui avait dirigé la décoraticui artistique de Vaux était celui (|u'il convenait d'attacher à sa personne poui' éterniser sa gloire et lui orner un séjour digne de lui. En même temps qu'il décorait la résidence de Fou(iuet, Le Brun avait dirigé dans le voisinage, à .Maincy, une fabri([ue de tapisseries pour son usage exclusif : Le Brun futnommé par Colbert directeur des Gobelins, qui devinrent manufacture l'oyale de tapisseries et d'ameublements. A la disgrâce et à la coiidananation de Fouquet,. Le Brun était devenu le peintre du roi, et il amenait avec lui le contingent de ses collaborateurs : Baudrin Yvarl. Courant, Lefebvre, l'hilippe Lallement de Reims, etc.
Comme directeur des Gobelins, Le Brun exerça sur l'art de son temps une grande et incontestable influence. Nous avons parlé de cela avec ]dus de détails que nous ne pouvons le faire ici dans notre Histoire de l'art dkornlif. Les. quatre énormes compositions des Batailles d\\.lexandre que l'on voit au
in
Louvre : le Passade du Granique, la Bataille (FArbelles, la Tente de Darius, Alexandre et Porus, VE?itrée d' Alexandre dans Babylone, étaient destinées à être
reproduites en tapisseries. C'était une entreprise immense et une flatterie plus grande encore. Mais malgré ses énormes proportions, son déploiement de per-
sonnagos et de chevaux, l'effet solennel de l'ensemble, l'elTort considérable pour mener à bien (fût-ce avec des collaborateurs tels que Claude Audran, etc.); d'aussi vastes machines, on peut dire (jue l'ensemble en constitue seulement une des premières parmi les œuvres d'art de second ordre. Le Brun s'y montre beaucoup plus voisin de Jules Romain que de Raphaël. Toutefois il peut être remarqué que dans telle de ces compositions il se trouve une source d'inspiration (pour ne pas dire ])lus) assez inattendue. A ceux que tenterait la comparaison faite de pi'ès, nous signalerons simplement les frappantes analogies que présente avec la Balaille d'Arhelles de Le Brun la petite i)einture consacrée au même sujet par Brueghcl de Velours; il est des ligures qui semblent simplement copiées et agrandies par Le Brun ou ses collaborateurs, et il faut avouer que, pour l'éclat et le mouvement, l'iivantage ne demeurerait pas à la grande toile.
A cette série qu'on ne saurait admirer sans de fortes réserves, quel que soit le mérite de certains moi'ceaux et la fougue redondante du dessin, nous préférerons de beaucoup celle de V Histoire du Boy^ à notre gré la plus belle œuvre de Le Brun, eu dix-sept compositions. Là du moins, le parti pris d'éclat et de magnificence ne scnilde point comporter la moindre exagération ; c'est une cour opulente, ce sont des cérémonies superbes, des costumes d'apparat, des campagnes, des ])alais, des allées et venues de soldats, de courtisans, d'ouvriers, tous payant leur tribut de respect, de labeur, d'empressement à leur maître. Ce sont de véritables pages d'histoire, des renseignements précieux en môme temps que de véritables œuvres d'art. La description et le commentaire détaillé en sont plus à leur j>]ace dans une histoire de la tapisserie. Toutefois ceux qui n'auront pas vu cette belle suite (et les occasions ne manquent pas, puisque depuis quelques années les tapisseries de \ Histoire du Roy sont fréquemment employées pour la décoration des expositions) ne connaîtront i)as un des chapitres importants de l'histoire de la peinture du xvii' siècle.
Après l'incendie ([ui, en 1(361 , détruisit la jK'lile galerie du Louvre, Le Brun fut chargé de sa restauration et de sa décoration. 11 pi-it comme sujet le TriompJie d'Apollon^ encore une de ces allusions peu voilées dont la modestie de Louis XIV ne s'oH'ensait pas. Bien que les peintures de la galerie d'Apolhju ne subsistent plus dans leur ensemble et que la seule décoration importante (pii ait été conservée soit la peinture du fond de la galerie, le Triomphe de Neptune et d Amplntv'ite ^ il est équitable de nommer encore ici quelques-uns des collaborateurs de Le Brun, dissimulés dans son ombre si ample. Girardon, les frères de Marsy et Regnaudin exécutaient les encadrements et les figures en stuc ; « Paul Goujon dit la Baronnière j)eignait et dorait les ornements ; Baudrin Yvart, Léonard Gautier, Ballin, Delarc, les Lemoine exécutaient les arabesques et les peintures d'ornement; Jacques Gervaise les médaillons bas-reliefs en
camaïeu de la voûte, et Jean-Baptiste Monnoyer les vases de fleurs ». Mais ces grands travaux cèdent encore le pas à ceux de Versailles, auxquels allait passer
CHARLES LE B B U i\ . — LA M Al) L L 1 1 .\ L.
Le Brun après avoir décoré aussi le château et les pavillons de Sceaux appartenant à son grand protecteur : Colbert.
La grande galerie de Versailles est la plus fastueuse expression du talent
allégorique et grandiloquent de Le Brun. L'artiste y retraça dans vingt et un tableaux et six imitations de bas-reliefs Tbistoire de la vie du roi; il exécuta également les peintures des salons de la Paix et de la Guerre ; aux extrémités de cette galerie; d'autres peintures dans l'escalier des Ambassadeurs, etc.
Et que de cboses nous laissons de côté dans cette énumération des principales œuvres de Le Brun : les décorations de Marly, de la cbapelle du séminaire de Saint-Sulpicc, d'une cbapelle de Saint-Nicolas du Cbardonnet, quantité de cartons pour les Gol)elins, soit seul, soit en collaboration avec Van der Meulen, Houasse, Revel, Licbcrio, Testclin, Bonnemer, Stella, Paillet, de Sève, les Yvart, etc., etc. ; enfin les travaux considérables qu'il dirigea aux Tuileries. C'est, quand on considère tous ces travaux, une véritable orgie de peinture.
Quelques mots enfin sur l'ensemble des appartements de Versailles ; cela nous donnera l'occasion de ne pas omettre complètement des artistes de mérite auxquels nous n'aurions point la place de consacrer des notices détaillées. Le plafond de la salle de l'Abondance est peint par Houasse ; celui de la salle de Vénus par le même peintre aidé de son fils ; de la salle de Diane par Blancbard ; du salon de Mars par Claude Audran; du salon de Mercure, par Jean- Baptiste de Champaigne, neveu de Pbilippe de Cbampaigne. La décoration de la chambre de la Heine, figurant le Tr/om/>/ie du Soleil est de Gilbert de Sève ; du grand cabinet de la Ueine, de Michel Corneille; de la salle des gardes de la Heine par Noël Coypel ; l'escalier est orné de perspectives peintes par Meusnier, avec des figures par Poërson et des tleurs par Blain de Fontenay.
Nous reparlerons de Jouvenet, qui exécuta le plafond de la tribune royale dans la chapelle, et de Delafosse qui peignit la Bésiirrection de Jésus-Chiist sur la voûte du chevet. Ajoutons enfin que, dans cette même chapelle la grande composition de la voûte centrale est d'Antoine Coypel, et les plafonds des grandes travées du premier étage, représentant les douze apôtres, sont de Louis de Boullongne.
Que de talents divers représentent tous ces noms, mais aussi quel enréginientement de tous ces talents devenant impersonnels non moins par la nécessité de se plier à la volonté souveraine du roi de France et du vice-roi de la peinture, que par le tour même qu'il faut donner à l'ensemble de cette décoration. Tous ces peintres aboutissent à un seul peintre. Plus d'originalité, plus d'efforts individuels, plus de recherches personnelles. Quel contraste avec un temps comme le nôtre, par exemple, où au contraire l'éparpillement des personnalités et la proclamation d'un grand homme au moins par atelier sont le principe de la production. Ici rien de semblable : il y a un maréchal, un généralissime qui commande des manœuvres picturales à des meslres de camp, des capitaines et des sous-officiers qui exécutent fidèlement les commandements. Aussi quelle unité dans cette campagne ; et malgré les altérations, les mutilations
apportées par les hommes et par le temps, comme les grandes lignes en demeurent nettes et saisissables ! Nous ne pouvons que nous en féliciter, puisque cette unité de pensée demeure pour nous une importante leçon, dont il est malheureusement à craindre (jue nous ne soyons plus très en mesure de profiter. Grâce à cette unité Versailles demeure une superbe œuvre d'art. Mais il faut encore faire une dernière remarque à ce propos. Une anivre d'art est signihcative et frappante, nous l'avons dit, quand elle est inspirée par une pensée unique, mais cette pensée peut elle-même être juste ou fausse ; elle peut être l'expression d'une race dans ce qu'elle a de plus profond et de plus spontané, ou simplement le reflet d'un goût factice et passager. C'est ce qui différenciera, par exemple, une cathédrale du moyen âge de Versailles et de ses conventionnelles .splendeurs.
Alors régna une fureur d'allégorie et de mythologie qui ne pouvait avoir de racines profondes dans la race elle-même, ne se proposant pour but que de comparer le plus souvent possilde le maître à un héros ou à un demi-dieu. Et ces comparaisons, on en empruntait la formule à un art étranger, et encore en choisissant les maîtres qui représentaient la décadence de cet art. C'est pourquoi les peintres de l'école de Le Brun et Le Brun lui-même, merveilleux arrangeurs, improvisateurs habiles et vigoureux de fêtes et d'allégories à point nommé, pourront exciter en nous la surprise par leur faste, leur belle allure, leur majestueuse perruque ; mais devant leurs œuvres nous ne saurons jamais éprouver de profondes ou fines émotions. Ce n'est pas d'ailleurs que Versailles ne nous réserve pas de ces éniolious charmantes ; mais on remarquera que nous ne parlons que de la peintiire, et que le grand et complexe plaisir que nous réserve la résidence du (irand Uoy tient à d'autres causes, aux dispositions de l'ensemble, à l'ampleur des arrangements, à la nature du sol même, dont on a su tirer un adhiirable parti jusque dans ce qu'il y a de plus artiliciel.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur la vie de Le Brun et sur son OMivrc. iJ'imporlants travaux ont été publiés sur lui, mais le résumé que nous en pourrions faire paraîtrait monotone au lecteur. Le Brun mourut aux Gobelins le 12 février 1G90. Depuis plusieurs années son étoile avait ])àli, du moins il se l'imaginait. Il est vrai que Coll)erl, son protecteur et son ami, était moit en l()(S;i, et que Louvois lui succédant comme surintendant était peu disposé à continuer la même faveur aux protégés de celui (piil avait considéré comme un rival. Toutefois la faveur royale avait été conservée jusqu'au l)oul à Le Brun, et de la manière la plus flatteuse.
Son leuvre est fougueuse, ample et forte, avec une emphase caractéristique. C'est l'a'uvre d'une haute personnalité, mais non d'un esprit génial. Cetd' peinture solide à la tonalité rougeâtre, ce dessin vraiment large et victorieux comme un beau paraphe, sont incontestablement d'un maître en son métier.
Mais Le Brun n'a créé qu'un style sous lequel il n'y a point de pensée. C'est une curieuse figure de courtisan impérieux et actif, et qui attire plus nos sympathies que Mignard dont nous allons parler maintenant puisqu'aussi bien
son nom a été amené logiquement par celui de son rival Le Brun et celui de Louvois son protecteur.
Nous pourrions, si nous le voulions, suivre la vie de Mignard presquejjour
par jour. On ne nous a rien laissé ignorer de ses déplacements, de ses travaux, des dislinclions dont il fui l'objet ; nous avons, à une toile près, la liste complète de ses œuvres, et il n'est pour ainsi dire pas un seul des noml)reu\ portraits qu'il a peints que le temps ait laissé détruire ou égaré, — et tout cela nous laisse aujourd'hui l>ien indiflérents. A l'aliondance des détails sur ce peintre si célèbre, si à la mode, si bien en cour, nous prétei-erions le moindre éclaircissement sur la vie et l'œuvre des Le Nain, et cjuant à sa peinture, si elle est de celles qu'on ne saurait mépriser, étant consciencieuse, propre et habile, et constituant un intéressant ensemble de documents sur une société, surtout en tant que peinture de portraits, elle ne peut non plus nous passionner dans la plus légère mesure. Encore trouverons-nous plus loin des portraits beaucoup plus significatifs, plus forts et plus beaux.
Quant aux tableaux d'histoire ou de religion, aux vastes machines comme la coupole du Vol-de-Gidce, il nous est impossible de nous associer à l'enthousiasme des contemporains, ni de nous associer aux éloges de Louis XIV, même souscrits par iMolière et par La Bruyère. Les gens de lettres, pas plus que les rois, ne sont parfois excellents connaisseurs en peinture. Les rois se croient le pouvoir de créer de grands hommes par leur seule approbation, et de fait, pendant leur règne tout au moins, ils peuvent faire des hommes célèbres. Quant aux écrivains et aux poètes, ils n'y regardent pas de près ; d'ailleurs, ayant d'autres aptitudes et d'autres préoccupations, il leur est plus commode et plus agréable d'aller dès l'abord aux réputations tontes faites. Mais le temps remet les gens en leur vraie place, quch|uc bi'illante (jurait été celle qu'ils occupèrent de leur vivant. On voit alors des inconnus, des dédaignés sortir de romlti'e avec un extraordinaire relief, grâce parfois à un nombre d'o'uvrcs vraiment intime, tandis que peu à peu les plus célèbres passent au second plan. Seulement, en conservant qu(dques rai'os témoins du labeur de ces méconnus, le hasard ne transmet pas toujours par la même occasion une idée très nette des auteurs ■eux-mêmes. (Test ainsi (|u"on voit des Le .Nain sur lesquels nous sommes réduits à des conjectures, tandis i\\\v sur .Migiuini nous savons tout ce (|ue nous n'avons pas besoin de savoir et même davantage.
Le peu de traits et de (h'iails (pu' nous conserverons de cette ample biogra])liie nous monti-e Migi.ard, à la dillcrence des tempéraments près, un artiste comme Le Brun : expert en son métier, habile imitateur, excellent courtisan, peintre sans génie. Ou ne |ieiit s'intéresser vraiment (pi'à ei'ux (jui ci'éent qu(d(jue ■chose, ceux {pii se font leur coin à eux. lUi moment (pi'un artiste cesse d'être ■de son pays, de sa race et pour ainsi dire de sa propre personne, pour s'imprégner de rimitatiou d'autres maîtres et s'etlbrcer en un mol de ressembler à quehiu'un, son etVoit aura pu être considérable, sa carrière longue et abondamment remplie, ses relations magnifiques, et sa situation la plus brillante
du monde, l'histoire ne lui lieiidra aucun compte de tout cela. Elle enregistrera sans doute qu'il tint lieaucoup de place dans son temps, mais elle le fera en peu de lignes, et elle sera d'accord avec la criti(|ue pour parler bien plus longuement, pour interroger avec beaucoup plus d'anxiété, ceux qui se sont appliqués à exprimer quelque petite pensée bien humaine, soit à racon-
MCOLAS JllONAIlLl.
l'OnTBALT DU C0 5ITE DUARCOUr. T.
ter très exactement leur époque sans la tlalter et sans même (ju'elle s'en doutât.
Celte éducation italienne que nous avons si vivement déplorée au siècle précédent est maintenant devenue une règle. Le Brun obtint en 1C6G la création d'une école française à Rome. En lGi8 nous avons vu la fondation de l'.Vcadémie, où sont honorés et maintenus les principes de l'imitation italienne ; etîMignard, qui par esprit de rivalité se mettra à la tète de l'Académie de Saint-Luc, ne fera là qu'un acte d'opposition personnelle, mais non d'opposition d'idées. C'est donc
merveille qu'avec cette éducation si parfaitement empruntée, nos artistes du xvii" siècle aient pu conserver des qualités et un accent français : mais il faut distinguer que ces qualités sont plutôt inhérentes à un tour d'esprit indélébile ([u'à la conception ou même à l'exécution ; elles consistent dans une certaine netteté, dans une ordonnance claire et facile, dans un ton modéré, mais aussi dans une observation superlîcielle et flatteuse.
Ce sont les qualités qui brillent chez Mignard. Né en 1610, Pierre Mignard, de qui lo frère aîné, Nicolas, était peintre, avait manifesté de précoces dispositions pour la peinture. Comme Le Brun il eut des succès prématurés et ol)tint l'appui de hauts personnages, le maréchal de Vitry, M. Hugues de Lionne, etc. A l'âge de vingt-cinq ans, il partait pour l'Italie et il y devait rester vingt-deux ans. Il y acquit la célébrité, — et le surnom de Mignard le Romain, tant il s'était identifié le style de ses maîtres d'adoption. Son maître, avant le départ pour l'Italie avait été Simon Vouet, mais nous savons qu'être élève de Vouet équivalait à recevoir une éducation purement italienne. De telle sorte qu'on pourrait considérer Mignard comme un peintre italien appelé en France passé la quarantaine. Au reste, on nous apprend que ses amis, après une douzaine d'années de séjour à Rome, le félicitaient d'avoir perdu absolument le peu (ju'il avait pu avoir de goût » ultramontain ». N'est-ce pas un assez singulier éloge à l'adresse d'un peintre français ?
On sait que le maître dont les œuvres exercèrent le plus d'influence sur Mignard fut Annil)al Currache. Comme nous l'avons remarqué à propos de Le Brun, des maîtres tels que Michel-.4nge, Haphaël, Léonard de Vinci, pour les peintres français cjui s'expatriaient croyant leur propre pays indigne de leur fournir des enseignements et des modèles, étaient des éducateurs trop formidables ; quant aux primitifs, il n'en faut même pas parler. Ce que lit et peignit Mignard pendant ses vingt-deux ans de séjour ressortirait i»lulôl d'une histoire de la peinture italienne ; en tous les cas nous croyons avoir donné des raisons suffisantes pour que nous soyons justifié de la brièveté avec laquelle nous parlerons de ses relations avec les grands personnages, de ses portraits d'Innocent X, d'Alexandre Vil, et, enfin de ses divers voyages à travers l'Italie en compagnie de son inséparable ami, le peintre Du Fresnoy. Notons ce nom pour n'avoir pas à revenir plus loin sur l'artiste : Du Fresnoy, s'est rendu célèbre l)eaucoup moins par ses peintures que par un poème en vers latins sur l'art de peindre. Nous avons peu ])esoin de dire que ce titre de gloire est devenu plus mince de notre temps qu'aux deux siècles derniers, et qu'il n'y aurait pas grande utilité pour les peintres qui ne sauraient pas le latin à ne l'apprendre que pour pouvoir lire ce poème.
11 peut être retenu encore des voyages de Mignard à travers l'Italie qu'il visita Venise et qu'il y resta même dix-huit mois. L'effet en fut excellent pour lui
et avec son tempérament plus assimilateur que créateur, ou peut affirmer qu'il dut à l'étude des Vénitiens une chaleur et une harmonie de coloris plus grandes
P1EHRE MIGNARD. — Al'OLLON RÉCOMPENSE LES ARTS.
que chez Le Brun, qui, comme nous l'avons vu, avait purement négligé cette étape.
Mignard, rappelé en France par la volonté du roi en 1657, s'arrêta pendant quelques mois à Avignon pour cause de maladie auprès de son frère, Nicolas Mignard (1G05-1668) qui ne sera que mentionné dans notre précis. C'est à Avignon que Pierre Mignard connut Molière et qu'il se lia d'étroite amitié avec lui
PIERRE MIGNAnD. — LA VIERGE.
Le succès de Mignard, dès qu'il lut à Taris, se dessina promptement. Causeur agréable, habile courtisan, peintre suave et flatteur, il avait pour lui un tout-puissant parti, seul capable de lui faire tenir tête sans désavantage à l'important personnage qu'était Le Brun. Nous voulons parler du parti des femmes. Parmi les amies ou les protectrices qu'il rencontra dans cette seconde
partie de sa carrière ; la reine mère, la reine Marie-Thérèse, Madame la Palatine, la duchesse de Brissac, mademoiselle de La Yallière, la duchesse de
PIEHRE IIIGNABII. — Li VISITA 110 N.
Ventadour, la marquise de Sévigné, sa fille madame de Grignan (dont il fit un joli portrait récemment acquis par le musée Carnavalet), la grande Mademoiselle, Mademoiselle de Blois, madame de Monaco, madame de La
Fayette, la duchesse de Lude, Athénaïs de Mortemart duchesse de Montespaii, madame de Fontanges, puis madame Scarroii, et Ninon de Lenclos. La liste est incomplète. Par les deux dernières, Mignard avait l'appui des écrivains, des beaux esprits. On voit qu'avec de telles pidlcclions, il était possible, à la rigueur, de se passer de talent.
Mignard n'était point dans ce cas; c'était malgré ses relations mondaines un laborieux et un actif tempérament de peintre : il en fit la preuve la plus considérable dans son immense machine, la décoration de la coupole du Valde-Grâce. Cette vaste composition, (pii conlient environ deux cents figures trois fois grandeur nature, vaut la peine d'une visite; toutefois nous n'en ferons pas une description même sommaire, estimant que si elle représente un déploiement de force et d'habileté considérable, ce n'en est pas moins une O'uvrc bâtarde, de conception conventionnelle et d'inspiration étrangère.
A la mort de Le Brun, Mignard lui succéda comme premier peintre du roi ; l'Académie, dans laquelle il avait refusé d'entrer lors du vivant de son rival, le nomma son directeur et chancelier; enfin il fut fait directeur des manufactures royales ; toutes les dignités, faveurs et places de Le Brun lui revenaient comme de di'oit. Il put jouir de ces avantages pendant cinq ans et mourut à l'âge de quatre-vingt (|uatre-ans, ayant encore sollicité et entrepris de décorer le dôme des Invalides, mais la mort ne lui permit d'exécuter de son projet qu'un simple dessin.
Les portraits de Mignard seront à nos yeux les meilleurs morceaux que l'on pourra citer et étudier de lui. Le Louvre en possède quelques-uns d'importants : ceux du dauphin Louis de France et de sa famille réunis dans une grande composition, ceux de la marciuise de Mainlenon, et du peintre par lui-même. Il y a aussi de nombreux portraits à Versailles, puis des peintures décoratives.
Enfin les galeries étrangères, notamment celles de Madrid, de Munich, de Berlin, possèdent de beaux portraits : Berlin entre autres nous montre un portrait de Marie de Mancini, des plus gracieux, cela va sans dire, mais d'une simplicité inattendue.
.Les qualités de grâce et de séduction plutôt mondaine, que déploie le peintre dans ses portraits, deviennent décidément de l'afféterie dans ses compositions religieuses. Déjà ses contemporains, jouant sur les mots, appelaient mignardes les nombreuses vierges qu'il peignait d'après sa femme, Anna Avolara, qu'il avait épousée deux ans avant son départ d'Italie. La Yierye à la grappe, Jésus .sur le chemin du Calvaire, Ecce homo, le Saint Luc, la Sainte Cécile, la Foi et VEspérance, qui sont au Louvre peuvent être donnés comme suffisants échantillons de sa peinture religieuse, où le sentiment religieux n'est pas ce qui brille le plus.
Fntre Mignard et Le Brun apparaît la timide et douce figure d'Eustache Le Sueur. M'ayant point l'esprit hautain, la dévorante ambition de Le Brun, la
souplesse de courtisan de Miguard. Le Sueur fut à ce point dédaigné de ses contemporains que Ion ne connaît que fort peu de détails sur sa vie, et que le peu qui nous en est parvenu est tout à fait obscur et sommaire.' II serait
dommage que son œuvre fût traitée par nous avec le même dédain et pourtant quelque grand que soit le respect qu'inspirent cette œuvre et la personne du peintre, on nest que trop tenté de traverser distraitement les salles qui lui
sont consacrées au Louvre. Les mâles et profondes beautés de l'œuvre de Poussin vous attirent; puis c'est le charme intime des trop rares tableaux des Le Nain ; plus loin la noblesse, l'étonnante vaillance de peinture des portraitistes tels que Rigaud, Lefèvre, Largillière; Claude Lorrain est proche également, et l'on a hâte de prendre avec lui de grands bains de soleil; enfin Watteau et Chardin sont dans une autre salle et on y revient sans cesse. Tout cela est ou puissamment affirmé, ou plein de sollicitations subtiles, de tentations rusées, tandis que le pauvre Le Sueur, avec sa crainte d'appuyer, l'effacement volontaire de sa personnalité, quelque chose comme une pudeur de retenir ceux qui ne se plairaient point en sa compagnie, et d'accaparer leur attention. Le Sueur est suffisamment glorifié, mais fort peu regardé. Sa contemplative finesse doit être et demeure un charme pour les âmes respectueuses et effarouchées. Mais nous qui sommes, en général, portés vers les émotions plus vives, les contrastes plus accusés, ou vers les régals de matière, nous avons besoin de quelque réflexion pour nous rendre compte de ce qu'il y a de réellement original dans cette apparente absence d'originalité et pour goûter de la peinture de Le Sueur la douceur fugitive et le charme si facilement replié en lui-même.
Il faut être dans de certaines dispositions d'esprit pour dégager de ces peintures tout le plaisir qu'elles peuvent procurer, ou être doué d'une particulière bienveillance et même d'une sorte d'humilité attentive à l'égard de nos semblables. Vous savez qu'il est des personnes à l'aspect effacé, pour ainsi dire banal, des femmes ou des hommes dont la timidité paralyse, dans la plupart des circonstances de la vie, l'attitude et le langage. Nulle assurance en leur maintien, une sorte de gêne qui lestait se placer toujours au second plan, des paroles rares, insignifiantes, prononcées d'une voix faible et hésitante lorsque ces personnes sont pressées de questions ou prises directement à partie. Le visage paraît, comme l'allure, sans caractère et sans accent; il n'est ni coloré ni absolument pâle, mais plutôt comme usé et fripé; les yeux ne sont pas mornes et éteints, mais ils sont sans étincelles. Pour de telles personnes, les gens frivoles ont un jugement sommaire : ce sont des imbéciles. Les bien portants, les actifs les méprisent, et les brutaux passent à côté de ces êtres doux et inoffensifs sans même les voir, ou en les coudoyant. Mais de rares observateurs et esprits avisés, quand, avec toutes les précautions voulues, ils auront pu pénétrer dans l'intimité de ces effacés, découvriront, avec une surprise toujours nouvelle, quelque beau trait de bonté, de simplicité, d'affection, de rares facultés d'aimer et de se rendre aimables, un jugement très net, très exact des choses et des gens, qui pourrait même être malicieux et qui préfère être constamment bienveillant. Enfin cette réserve, cette contrainte qui paraissait de la timidité et de l'absence d'énergie devient en réalité une volonté de n'être point bruyant. La peinture d'Eustache Le Sueur ressemble à de telles âmes.
Quand on est en humeur de boulé et de résignation; quand on est las des vides fracas du dehors ou rassasié des spectacles trop sublimes ou trop matériels ;
PlEIiRE MIGNARD. — CATHERINE MIGNABD.
soit enfin, lorsqu'on sent quelque blessure vive et qu'on s'excite à l'apaisement, alors on peut converser à demi-voix avec ce peintre et y trouver beaucoup de profit et de douceur. En un mot, pour le bien apprécier, il faut être ou natu-
rcllement bon, ou avoirélc, par quelque déception, rappelé rudementà la bonté.
Notre peintre naquit à Paris en KilT.U était fils dun tourneur (jui était venu, de Montdidier, s'établir à Paris, Cathelin Le Sueur.
^'oi(•i tout ce qu'on sait de sa vie. 11 fut mis à l'école de Simon Vouet ; il n'alla pas en Italie, mais n'eut pas l'ijinorance des maîtres italiens. Du moins il vit à Lyon des tableaux de Raphaël. 11 fut admis dans la confrérie des maîtres peintres, et lorsqu'eut lieu la création de l'Académie royale de peinture, en 1048, il se sépara de la première société.
Il exécuta, étant encore sous l'influence de Youet, huit compositions tirées du Soin/f de Po/i/p/iilc, destinées à être reproduites aux Gobelins en tapisserie. Puis il commença la décoration de l'hôtel Lambert et de celui de Thorigny; ces peintures que l'on voit maintenant au Louvre ne furent pas faites en une seule fois; Le Sueur les exécuta à diverses reprises. Il obtint de fréquents et importants travaux, ce qui ôte toute vraisemblance à la légende qui le représente comme fort pauvre et devant, pour vivre, se livrer à des besognes secondaires. Il avait, il est vrai, des charges de famille, six enfants; puis des collaborateurs à payer, car, pour venir à bout de ses nombreuses décorations, il se fit aider par ses trois frères Pierre, Philippe et .\ntoine, par son beaufrère Thomas Gousse, et par Paiel pour le paysage. On conclut à la misère parce qu'il dessina des frontispices, des illustrations, des compositions pour des thèses ; mais il suffit de remarquer que ce ne sont point là des besognes inférieures, et que seule une fausse et prétentieuse conception de l'art peut qualilier ainsi des travaux où les anciens maîtres ont mis beaucoup d'art.
Parmi les importantes décorations entreprises par Le Sueur, il faut citer celles des appartements du l'oi et d'Anne d'Autriche, au Louvre, et dont il ne reste plus de traces ; des peintures pour la maison d'un trésorier de l'épargne, M. Fieubet, ayant pour sujet VHistoire de Tobie et de Moïse; enfin d'autres en assez, grand nombre pour divers personnages et pour les églises de Saint-Etienne-du-Mont, de Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Gervais, etc. En IGiOil peignit le Mai de Notre-Dame: un Saint Paul à Ephèse. Enfin sa grande suite de la Vie de saint Bruno, pour le petit cloître des Chartreux à Paris, lui pi-il trois années de sa vie, de Kii.'i à 1G48. Le Sueur mourut jeune: il aA'ait trente-huit ans. Il fut enterré dans l'église de Saint-Etienne-du-Mont.
Voilà tous les éléments précis de sa biogra})hie. Devant cette pénurie, les historiens romanesques et les romanciers historiques ont eu beau jeu pour lui attribuer des aventures plus ou moins touchantes; un profond amour éprouvé dans sa jeunesse pour une religieuse qui lui aurait servi de modèle lorsque, avec son maître Simon Vouet, il travaillait à la décoration de la chapelle de Vincennes ; la mélancolie que cette passion aurait jetée sur tout le reste de sa carrière ; la persécution acharnée de Le Brun, sentiment d'implacable
fXOLE FRANÇAISE. 135
hostilité qui se serait traduite à la mort de Le Sueur par cette parole aussi
LE SUEL'R. — MOr.T HE SAINT BRL\0.
haineuse quiiivraisemblahle : « X'oilà qui m'ote une grande épine du pied •► : une
histoire de duel; et enfin une retraite et la mort au couvent des Chartreux. Tout cela peut présenter beaucoup d'attrait pour ceux qui ne sentent point qu'une vie tout unie, toute simple, faite uniquement de labeur continu et patient, de pensée poursuivie sans emphase et sans bruyantes prétentions,
SAIXT E11U^0 REFUSE Li MITRE U ARCHEVEQUE.
enfin de charges même, acceptées avec courage et résignation, présente tout autant de beauté (ju'une existence romanesque, traversée d'orages et de grands effets. On peut d'ailleurs cherche)' dans la vie de tous les grands artistes. A part quelques rares exceptions, on y trouvera toujours, comme trait carac-
téristiquo, l'absence de grandes aventures et de scènes propres à être tournées
tl
il: ',
LE siiEun. — phédication de saint pail a éphèse.
en roman. C'est pour cela que lorsque le nom d'un maître est prestigieux et que ces aventures n'existent pas, on les invente.
II est d'ailleurs permis de supposer (et il serait nièiiie anormal qu'il en lut autrement), que le caractère de Le Sueur fui contemplatif, résigné, affectueux et (I mélancolique» à une époque où ce senliment existait peu. C'est là même ce qui donne le véritable attrait à sa douce ])eiuture, si simple et si sincère parmi tant d'autres œuvres qui sont ambiti(Hises et conventionnelles. Peu importe que ce sentiment fût naturel, inn(', en (juelque sorte inhérent à la naissance de Le Sueur dans une famille d'iiumbles ouvriers et sous le ciel attristé du Nord, ou qu'il eût été provoqué de bonne heure par une de ces aventures qui meurtrissent à jamais le canir de certains hommes.
Quelle que soit l'authonlicité des propos que l'on a pu lui prêter, celui-ci entre autres, à l'occasion des injustices de ses rivaux à son égard : « .l'ai tout fait et je ferai tout encore pour en êlri' ainn'', » il est certain qu'on se trouve en présence d'une ànu- jdeine de mansuétude et de tendresse, beaucoup plus sensible à la grâce féminine que sensuelle; d'une âme, aussi, d'une piété sincère ou tout au moins capable d'éprouver très sincèrement le senliment de la piété en traitant des sujets religieux. Des artistes et de très grands ont pu parfois peindre ces sujets de façon à émouvoir, sans absolument en ressentir euxmêmes l'émotion. Mais alors, quoi qu'ils fassent, c'est la beauté de la peinture ou du dessin qui prédomine, tandis que dans la Vie de saint Bnnin, Le Sueur a expressément voulu que le sentiment passât devant et que la peinture fût un simple langage, le ])lus sol)re, le plus réduit, et le moins fait pour donner une distraction matérielle. 11 était donc parfaitement religieux au moment où il peignait ces compositions, et sans avoir eu besoin de faire chez les Chartreux une retraite effective, il avait, par la sincérité de son sentiment, réussi à se mettre dans les mêmes dispositions d'esprit que les moines peintres de jadis.
Ce sont ces peintures de la Vie de saint Bruno qui mettent Le Sueur hors de pair et lui constituent son originalité véritable, sa place si à l'écart de tous les boursoutlés imitaleui-s d(^ la décadence italienne, de tous les courtisans jjeaux ])arleurs chez qui la piéti' revêt une forme invinciblement allégorique ou théâtrale. En ce temps d'apparat, on a rarement songé à représenter ainsi, sans exagération, les scènes mêmes qui n'en comportaient aucune. Vainement on objectera que toute la peinture n'est pas de la main même de Le Sueur, puisqu'il se fit aider, au dire des mieux informés, par ses collaborateurs ordinaires, et en particulier par son beau-frère Gousse. Mais cette objection n'a aucune importance, et dans les tableaux entièrement peints par l'artiste comme dans ceux qui furent exécutés sous sa direction et avec ses retouches, c'est son absolue volonté qui prédomine, ainsi que l'exacte réalisation de ses dessins, ou de ses <( desseins », comme on disait au xvii" siècle dans une très judicieuse confusion. D'ailleurs elle existe et on l'a conseivée aussi au Louvre, la suite de dessins à la plume rehaussés de bistre, pour la Vie de sai?it Bruno. Elle
permet d'apprécier avec quelle sobriété, quelle justesse les compositions s'agençaient, avec quelle simplicité d'attitude et de gestes chaque personnage concourait à l'ensemble, et combien Le Sueur avait le sentiment des belles lignes calmes sans monotonie, et de la réserve sans impuissance. Quant à lexécution, l'on peut dire qu'elle est, malgré les collaborations, de Le Sueur luimême, puisque « sous sa conduite » comme dit le biographe d'Argenville, elle atteignit et conserva d'un bout à l'autre de l'œuvre le degré d'impersonnalité
LE SUEUR. — EUTERPE, ÉRATO, POLÏMME.
qu'il avait désiré. Jusqu'au siècle dernier l'école française ne connut point ou ne voulut pas connaître les artifices de la touche, les séduisantes et mystérieuses cuisines de la couleur. La peinture était lisse, claire, brillante, et ce langage limpide n'était relevé d'aucune séduction inhérente à la matière elle-même. Le Sueur renchérit encore sur cette indifTérence ou cette méconnaissance des prestiges de la matière, qu'à la même époque les grands peintres hollandais et flamands mettaient au contraire en œuvre avec une verve si éblouissante, et la peinture de Saint Bruno arrive au dernier degré dans l'absence d'accentuation : il semble qu'elle ait fait vœu de pauvreté et d'humilité.
140 HISTOIRE POPULAllIE DE LA PEINTURE.
Lorsque le peintre obtient un effet véritablement saisissant et dramatique, c'est pour ainsi dire sans contrastes : la Mort de saint Bruno, exemple le plus connu et le plus frappant que l'on puisse citer, est peinte d'un seul ton, sans rugosités, presque sans grandes oppositions d'ombres et de lumières, mais ce ton est trouvé à point pour éveiller l'idée lugubre, et tout le drame provient de la grande simplicité des gestes, belle et large mélodie dont cette tonalité blafarde constiUie l'ascétique harmonie.
De même la 3Iort de Raymond Diocrès se passe en pleine lumière, et il n'y aura pas une âme vraiment jeune et non pourrie de scepticisme ou de prétention qui ne soit terrifiée par cette scène si imposante. Si l'on énumérail, en les analysant un à un, les vingt-deux tableaux de la Vie de saint Bruno (et cela est bien inutile puisque ces choses demandent à être vues et longuement méditées dans l'état de calme nécessaire) l'on trouverait partout ces grandes qualités de franchise et en même temps de réserve. Tout se passe au grand jour, dans la lumière blanche et reposée des églises telles qu'on les concevait au xvu" siècle, sans le niystère angoissant des cathédrales gothiques, ou bien dans le calme austère des cloîtres. Si l'on veut examiner une à une ces compositions, on y verra que pas un geste n'est exagéré, et pourtant qu'il dit ce qu'il veut dire, que chacjue chose est en sa place, chaque personnage simplement présenté, vivant sa vie propre et non jouant un rôle. Et alors on comprendra pourquoi nous avons dil i[\w Le Sueur était profondément original dans son siècle, et on verra que cette œuvre, que l'on aurait été tenté de dédaigner pour son effacement, son absolue insuflisance en séductions matérielles, est véritablement une œuvre d'art.
C'est aussi une œuvre française. Et ici nous avons à revenir sur une indication lro|) brièvement donnée, à savoir que Le Sueur n'alla pas en Italie*. Ne voulut-il pas y. aller, comme écrivent les notices ; ful-il simplement empêché par les circonstances de la vie, peu importe. Le fait suffît: il n'eut pas à assister aux oiseuses discussions de préséance entre des écoles également prétentieuses et médiocres. Ses yeux furent préservés des envahissantes et fâcheuses modes qui avaient conquis les Français qui firent le voyage, sans être comme Poussin des créateurs, ou de ces esprits assez puissants pour demeurer eux-mêmes, quelque langue qu'ils emploient ou empruntent.
Nous venons de prononcer le nom de Poussin. Ses rapports avec Le Sueur ont été trop mal définis, trop peu précisés pour qu'on sache à quel degré son influence s'est exercée sur notre artiste. Toutefois cette influence semble se lire, dans une certaine mesure, dans les peintures mythologiques de l'hôtel Lambert: les compositions relatives à VHistoire de Cupidon et à la représentation des Muses. .Mais là encore, l'influence ne s'est exercée que quant à un certain goût général, et Le Sueur y demeure lui-même, quoique bien inférieur à ce qu'il se
l,E SCECR. — LE MARTYRE DE SAINT LACRENf,
montre dans la Vie de saint Bruno. Ici il est clair, élégant, mais sans passion cl sans suffisante sensualité. Cette décoration est brillante et facile, elle n'est point joyeuse et n'exprime guère ce qu'elle a pour mission d'exprimer. L'allégorie, les fêtes païennes, ne sont point le fait de cet esprit méditatif. 11 s'en est tiré convenablement mais sans entrain. Toute cette décoration devient purement artificielle, et comme l'artiste ne la relève point par une particulière saveur de peinture, il semble que ce soit encore de la mythologie à l'usage d'un couvent.
lE suEun. — SAINT bhuno en prières.
Toutefois les Muses ont plus heureusement inspiré le peint i-e. 11 a trouvé pour les représenter telles qu'il les concevait dans son joli et chaste esprit, des poses nobles et gracieuses, des traits séduisants sans trop de coquetterie, des yeux bien ouverts, un front large et candide. « C'est, dit Théophile Gautier, une anti(|uité charmante, un peu modernisée comme dans les tragédies de Racine, adoucie, une antiquité ayant du monde et de la politesse ; mais Le Sueur a, de plus que le poète, une ingénuité virginale, un fonds de candeur inaltérable, et quoiqu'on sente que ses Muses ont été peintes sous Louis XIV, elles n'en sont pas moins, par leur beauté tranquille et leur grâce décente, les sœurs
cadettes de ces belles figures de la Poésie, de la Théologie, de la Justice, que Raphaël a peintes dans les tympans et les voussures des chambres du Vatican. »
L'écrivain, en parlant de Racine, semble un pou oublier Esther et Athalie qui seraient plus dans le ton de Le Sueur. Les Muses de l'hôtel Lambert ont d'ailleurs en effet quelque pureté racinienne, mais une subtile pointe d'ingénuité en plus. Pour tout dire, ce sont des demoiselles de Saint-Cyr, qui n'auraient pas été à Saint-Cyr.
« Eustache Le Sueur, conclut Théophile Gautier, peut s'asseoir modestement aux pieds du divin Sanzio. » Sans doute ce serait sa place de prédilection, encore que les pages le plus visiblement exécutées sous l'influence de Raphaël (puisque ce fut à peu près le seul maître italien qui vraiment le troubla), telles par exemple que le grand tableau de Sainl Paul à Éphèse, soient loin de l'énergie et de la force d'expression des compositions du Sanzio. Cette peinture est extrêmement connue du public, grâce à un certain nègre qui souffle le feu auquel on vient livrer les trésors de la bibliothèque. Mais malgré la clarté de la composition, la belle ordonnance, la couleur toujours simple et sobre, cela ne nous peut produire que l'impression d'un tableau d'école d'un ordre supérieur. Là Le Sueur n'est pas sensiblement plus grand que Le Brun ou que Mignard tout affectés qu'ils soient ; l'intérêt manque avec la véritable intensité de sentiment.
Au contraire elle se retrouve, cette captivante et unique sensibilité du peintre de saint Bruno, dans certaines toiles religieuses telles que la Sainte Véronique et surtout que la Messe de saint Martin, évêque de Tours. Là encore tout est clarté, simplicité, piété, et sans entrer dans l'analyse des autres peintures de Le Sueur que possède le Louvre et qui ne nous apprendraient rien de plus, nous demeurerons sur cette impression. Elle suffit à faire comprendre pourquoi, sans être un peintre passionné pour la peinture, un décorateur magnifique et fougueux, sans être même, à proprement parler, \xn peintre intéressant, Le Sueur est un grand artiste.