CHAPITRE VIIT
Watteau. — (iillot. — Uoiicher.
Changement de décor.
« An hoi'd d'nne nier dont Ta/nr vague se confond avec celui du ciel et des lointains, près d'un bouquet d'arbres aux branches légères comme des plumes, se dresse une statue de \'énus, on plutôt nu busie de la déesse terminée en gaine à la façon des Ternu's et des Hermès. Des guirlandes de tleurs s'y suspendent. Un arc et un carquois y sont attachés. Non loin de la déesse, sur un banc, une jeune l'emme jouant de ^é^(■lllail semble iiésitei- à parlir pour l'île de Cythère. Un pèlerin agenouillé près d'elb' lui cliiHliule à rdicjlle de galantes raisons ri un petit Anidur, le caniail sur les épaules, la lire par le pan de sa ndte. Il doit être du voyage, sans doute. A côté de ce groupe, un cavalier prend |iar les mains, ponr l'aider à se lever, une jeune beauté assise sur le gazon. Un autre emmène sa Itelb', ([ui ih' résiste plus, et dont il entoure du bras le fin corsage. Au second plan, trois groupes d'auioiirciix, le caniail au dos, le bourdon à la main, se dirigent vei-s la bar(jne où sont déjà arrivés deux gi-onpes de pèlerins de la tournure la plus svelte et la plus cociuette. Avec quelle élégance la femme qui va entrer dans l'esquif relève, par derrière, d'un petit tour de main, la traîne de sa ro])e. Il n'y a que Watleau pour suivre nu vol ces mouvements féminins. La barque est sculptée, dorée, et port(N'i sa pronc une chimère ailée, cambrant son torse et renversant sa tète dans une coquille à cannelures. Des rameurs demi-nus la manœuvrent et de jielils Amours en déploient la lente. Au-dessus de l'esquif, dans des tourbillons de légères vapeurs, pareilles à des gazes d'argent, volent, se roulent et jouent des Cupidons enfants, dont l'un agile une torche. Voilà bien à peu près les principaux linéaments de la composition et la place des personnages. Mais quels mots pourraient exprimer ce coloris tendre, vaporeux, idéal,
•si bien choisi pour un léve de jeunesse et de bonheur, noyé de frais azur et de
brume lumineuse dans les lointains, réchauffé de blondes transparences sur les
premiers plans, vrai comme la nature et brillant comme une apothéose d'opéra. »
Ce décor chatoyant et capricieux, qui succède soudain au décor pompeux de
Louis XIV, sous le propre règne de Louis XIV, c'est le décor de Watteau, c'est son parc indéfini, indéfinissable, remplaçant brusquement
. . Le jardin de Li' X'i'itre, CoLiccI, liclicule el cliarnianL
Encore le jardin de Le Noire n'est-il charmant pour nous qu'à distance et par évocation. Mais à sa froide régularité, combien ne préférons-nous pas le perpétuel imprévu de ces horizons à la fois riches et vagues, frais et dorés, dont Théophile Gautier vient de décrire si bien les délicates splendeurs.
Si l'on admet qu'en art le génie consiste surtout à trouver des formules absolument neuves et personnelles pour rendre des sentiments vieux comme le monde, par cela même qu'ils sont des sentiments, il faut reconnaître en Watteau un artiste de génie, car c'est him lui qui a inventé ses moyens d'expression, et il y est demeuré inimitable, il a des points communs avec les Vénitiens et avec les Flamands, et il n'est ni llaniand ni vénitien ; son passage chez Gillot et chez Audran, ses deux principaux maîtres, a pu, dans une certaine mesure, influer sur le choiv de ses sujets, sur la direclion de ses idées, mais il ne ressemble en rien à Audran ni àliillol. Ilnliii il est \^atleau, c'est-à-dire le créateur, presque à peine le xviii° siècle commencé, de tout ce que le xviif siècle eut en aride plus exquis. On peut dire qu'un artiste ou un écrivain crée véri(abl(>ment son époque quand il en dégage puissamment la formule, quand il en interprète le sentiment latent, quelle (pie soit la dominante de cette formule, de ce sentiment : force ou grâce, sauvagerie ou sensil)ililé. (lar n'est-ce pas créer mie personne ou une société que de lui donner la conscience (relle-mèmc ?
Avec Watteau nous assisterons donc à ([n(d([ne chose de plus (ju'à un simple changement de décor, mais à un changement d'idées et de goûts, à une véritable révolution eslhéti(|iie. Ou aimera \-à peinture avec passion pour la peinture ellemême, beaucoup plus que pour- l'idée (iii'elle représente; ou plutôt on la tiendra quill(,' poni' un bon boiiide temps d'evpriniei' (piebpie idée (|ne ce soit, pourvu qu'elle nioulre de ricln^s couleurs, une matière rare et savoureuse, des lignes élégantes, adoraiiles; qu'elle soit limage volujitueuse, s])irituelle ou tendrement émue de la vie, (pie ce soi! la vie vivante ou la ^ie rêvée. En un mot, peu importera qu'elle soit ou non une histoire |i(Mn\ii (|u'elle soit une image. Et la tendance que nous venons (riu(li(jiier s'incai liera nierveilleuseinent en trois ou (piatre des plus grands peintres fran(;ais, au sens le plus exact du wuA ppinli'e, c'est-à-dire de l'artiste passionnément épris de la matière picturale, se grisant de lignes et de couleurs, pour exprimer, suivant son tempérament particulier : Watteau la grâce et l'esprit; Boucher la Aoliipté; Cdiardin la tendresse intime; Latour, dans certains portraits de femme, la volupté et l'esprit. Tout cela, bien entendu, avec des mélanges plus ou moins accentués ; il est évident, par exemple, que Watteau est aussi tendre qu'il est spirituel; (jue Boucher, en (pii (iomiiiela volupté, est parfois iiiliiiiment spirituel quoi que Diderot en ait pu dire; enfin que Chardin, tendre avant tout, et de la plus honnête, de la plus pure tendresse, a aussi beaucoup d'es|)rit à sa façon, qui est excellente.
Au surplus nous examinerons cela plus au fond, en résumant l'œuvre et la vie
de chacun'd'eux, et nous commencerons, après cette indication du profond chan-
gement imminent, par un portrait de \\alteau, attrayant comme peintre autant
qu'il est, comme liommc, digne d'être chéri par ceux qui sentent vivement les choses humaines.
Antoine W'atleau, né à Valcnciennes en lG8i, était le fils d'un couvreur. On a supposé qu'il n'avait pas trouvé à la maison paternelle une hien enveloppante affeclion et que le mailre couvreur manifesta peu de hienveillance à l'égard de la naissante vocation de son (ils. Ce sont là des suppositions que l'on peut adopter ou rejeter, comme ou voudra, puisipie le père de Watteau, eu somme, le plaça chez un peinire aussitôt que cette vocation se l'ut manifestée d'une façon un peu énergi(iue, el que d'ailleurs, plus tard, à deux reprises dans sa vie, Watteau voulut revoir le pays natal, (jui lui aurait, au contraire, laissé de mauvaissouvenirs s'il y avait été si durement traité.
Le jeune garçon fut un précoce barbouilleur : & llprolitoit, dit Gersaint, uu de ses biographes, de ses momens de libei'lé pour aller dessiner sur les places les différentes scènes comiques que donnent d'ordinaii'c au pul)lic les marchands d'orviétan et les charlatans qui courent le pays. ■>
N'y a-t-il point là une piquante indication, et celui qui plus tard prendra pour son prétexte favori les délicieuses élégances delà comédie ilalieune est ainsi, dès renfance, ailiré par la troupe nomade el fantaisiste, et, pour être moins brillant ([ue le monde IJK'àiral qu'il verra plus tard, il en prend toujours avec ravissement la copie et la -Nulgarisalion qu'il trouve à sa portée.
Le peintre chez qui Watteau fut mis en apprentissage s'appelait (iérin. Aucune indicalion exacte de ce qu'il put faire lui-même et enseigner à son élève. Il mouiiil en 1702. Api'ès ce maître, Watteau en aurai! eu un autre dont oii ignore celle fois le nom el avec lequel il serait venu à Paris, d'après une version. Suivant une aulre il a lut tout simplement à Pai'is, s'y lia avec un de ses compatriotes, nommé S[toede el y chercha à gagner sa vie tant bien que mal, plutôt très mal (jue bien. Vn passage de Gersaint conlirme encore ce second thème : <i II quitta la maison paternelle sans argent et sans bardes, dans le dessein de se réfugier à i'aris chez quchpie peinire ponr pon\oir v faire quelques progrès. » Il nViit pas en vvh\ beaucuuji de chaïu'e. Loin di' tomber, comme dit une autre légende, chez un peintre décorateur <|ni lauiail inlioduit tout de g» à l'Opéra (et l'on voit combien cette légende serait brillante et tlatteuse), le pauA re Watleau trouva d'abord quelque médiocre besogne chez un peintre assez mal achalandé. Métayer, puis, bientôt après, chez un singulier industriel du pont Notre-Dame qui avait la spécialité de « faire faire, dit spirituellement M. Paul Mantz, à des jeunes gens mal payés, des tableaux à la douzaine, copies d'un original sans cesse reproduit, peintures grossières destinées aux églises de village, pastiches approximatifs dédiés aux amateurs sans défense ».
Watteau pour exécuter ces pastiches à la journée, pastiches qui ne devaient guère le mettre à même de « faire quelques progrès », notamment un certain
Saint Nicolas et une Vieille femme à lunelles de Gérard Dow, avait trois livres par semaine et une soupe tous les jours. Le pauvre hère, inconnu, sans relations, sans ressources, dut faire, pendant cette période de sa vie, d'assez douloureuses réflexions et probablement sa santé en fut aussi durement éprouvée, et pour le reste de sa vie. Mais, Iniste ! d'humeur douce et mélancolique, mais avec un fond narquois et non dépourvu de causticité, il en était quitte pour exécuter, à lu'iin, par cœ?</% ses « Saint Nicolas » et ses « Vieilles liseuses », en attendant mieux. Puis, qui pourrait dire quel était en ce moment son rêve d'art?
Le mieux fut de l'excellent. La preuve que Watteau n'avait peut-ètreTpas tout
LE POr.TKilT.
à fait perdu son temps tout en se livrant à ses mécaniques besognes, c'est que certains dessins de lui tombèrent sous les yeux d'un maître dont l'opinion favorable et la protection devaient avoir pour lui une valeur et une importance singulières, Claude Gillot, et que ces essais d'un inconnu ne déplurent point au charmant fantaisiste.
Il nous faut dire ici quelques mots de Gillot avant de reprendre l'histoire de Watteau. Gillot (né à Langres en 1673, mort en 1722) doit être considéré comme non seulement le maître de Watteau, mais comme un précurseur de cette aimable liberté, de cette gaieté pimpante et chantante, dont nous disions tout à l'heure l'avènement.
Agé d'onze ans de plus que Watteau, il était déjà, lorsqu'il le rencontra, en possession d'une pleine célébrité. La vivacité de son imagination, l'esprit d'un crayon agile, moqueur, volontairement et heureusement négligent.
lui faisaient une personnalité vraiment rare. Décorateur, habilleur, dessinateur lies scènes prestes et joyeuses de la comédie italienne ou de fantaisies mythologiques où s'ébattaient de très vivantes dryades et des faunes espiègles, Gillot créait vraiment un genre. Non que l'introduction de ces personnages fût une nouveauté en elle-même, mais sous le crayon animé, jaillissant, perpétuellement improvisateur de Gillot, ils cessèrent complètement de se prendre au sérieux ; ils descendirent, pour s'étirer, de leurs rinceaux et de leurs arabesques un peu raphaélesques et académiques.
On a conservé fort peu de chose de l'œuvre gravée et dessinée de Gillot, presque rien de son œuvre peinte; mais le peu que l'on possède, dessins à la sanguine de la Comédie-Italienne (musée du Louvre, etc.), gravures enlevées d'une pointe légère, décorations de paravents, modèles de tapisseries, de clavecins, ornementations d'arquebuserie, etc., etc., tout cela part d'un esprit vif et brillant, d'une main agile, et montre l'influence de Gillot sur l'émancipation de l'art ornemental de son temps.
11 fut, en 171.3, agréé de l'Académie sur un tableau de Don Quchotlc, qui convenait tout à fait à sa verve, et reçu académicien sur un Christ qui ta être attaché à la croix^ qui était beaucoup moins son affaire. Il serait fort amusant d'étudier et de portraiturer plus en détail cet homme d'esprit et de bon sens, fréquentant dans le monde comme chez les comédiens, aimé, gai, spirituel ot très jibilosophe dans les moments difficiles, tels que celui de sa ruine lors de la déconfiture de Law.
Le maître et l'élève se brouillèrent au bout de peu de temps. « Soit que Gillol, dit Caylus, en eût agi par lemotif d'une jalousie que bien des gens lui ont attribuée, soit qu'à la fin il se rendît justice et convînt que son élève l'avait surpassé, il quitta la peinture et se livra au dessin et à la gravure à l'eau-forte dans laquelle il sera à jamais célèbre par l'intelligence et l'agrément de la composition. » 11 paraît plus vraisem])lable que c'est son goût personnel qui le porta à la fin à préférer exclusivement ces moyens plus expéditifs et d'ailleurs très complets en eux.
Et cette brouille elle-même? Voici comment s'explique Gersaint là-dessus : « Watteau n'a guère puisé chez Gillot qu'un certain goût pour les grotesques et le comique, et aussi pour les sujets modernes dans lesquels il a donné par la suite. Il faut cependant avouer qu'il se débrouilla totalement chez lui et qu'il ■commença à donner alors des marques plus vives d'un talent qu'il devait pousser loin. Jamais caractères d'hommes n'eurent plus de ressemblance : mais comme ils avaient les mêmes défauts, jamais aussi il ne s'en trouva de plus incompatibles. Us ne purent vivre longtemps ensemble avec intelligence ; aucune faute ne se passait ni d'un côté ni de l'autre et ils furent enfin obligés de se séparer tous les deux d'une manière assez désobligeante des deux parts : quelques-uns
même veulent qm; ce soit une jalousie malentendue que Gillot prit contre son disciple, qui occasionna cette séparation ; mais ce qui est vrai c'est qu'ils se
WATTEAI. — L ESCARPOLETTE.
quittèrent au moins avec autant de satisfaction qu'ils s'étaient auparavant unis. »
Ajoutons tout de suite que, sans doute, Watteau et Gillot n'eurent plus jamais
de rapports assidus, mais que cette jalousie dont on semble avoir fait quelque
Jjriiil esl on partie démentie par ce simple fuit : Gillot, le plus irrégulier, le moins ponctuel des hommes et le moins assidu des académiciens, tint plus tard à venir prendre part à la séance où Watteau fut reçu de l'Académie.
Ouoi qu'il en soit, une indication excellente demeure tout à fait acquise de ce récit de Gersaint : c'est que Watteau chez Gillot trouva l'orientation de ses idées, le choix d'un certain ordre de sujets plaisants, animés, et sans aucune morgue ; enfin la ti'oupe à peu près complète de ses personnages : soit les acteurs et actrices de la Comédie-Italienne. Après son départ de chez Gillot et son entrée chez un autre peintre en vue, il allait trouver encore bien mieux, son maître, ou pour mieux parler, ses maîtres, les grands ilamands.
Le peintre chez lequel entrait Watteau était Audran, de qui nous avons parlé et qui exerçait alors les fondions de << concierge » (c'est-à-dire de conservateur) du palais du Luxembourg. Audran, tlont nous avons dit la verve décorative ingénieuse et noble, employa Watteau à ses travaux et celui-ci lui fut certainement de bon service tant pour la légèreté de son pinceau que pour son goût et son imagination qui commençaient à avoir conscience d'eux-mêmes. Disons à ce propos (jue chez Audran comme chez Gillot, notre artiste se perfectionna dans la peinture purement ornementale, et que les dessus de clavecin, les éventails, les paravents, trumeaux, (îtc, qu'il exécuta sont au rang de ses plus exquises et de ses plus originales productions. Elles ont été gravées, et dans le travail sur l'art décoratif ({ue nous avons cité plus haut, nous avons longuement parlé de ces compositions adorables, de ces combinaisons si fines de personnages, ou plutôt de travestis réels, et de feuillages, de branchettes, de coquilles, de spirituels accessoires, de toutes sortes de motifs mignons : dénicheurs de moineaux, buveurs, scènes de galanterie, parties d'escarpolette, etc., etc.
En même temps qu'il secondait Audran et cette fois faisait non plus « quelques progrès » mais achevait la complète conquête de son génie, Watteau était à même devoir au Luxembourg, les opulentes et magistrales peintures de Rubens, de Jordaens, de Yan Dyck, enfin ceux qui devaient achever de le passionner pour la grasse et généreuse peinture. Son véritable maître fut donc Hubens, et Gillot ainsi qu' Audran furent simplement ses « moniteurs ». Au reste nous avons le témoignage de \\'atteau lui-même, témoignage vraiment précieux et caractéristique de son admiration pour Rubens, et bien que nous n'en soyons pas encore à la partie de sa vie où il adressa cette lettre, il nous faut nous hâter de la transcrire.
« Monsieur, écrivait-il à M. do Julienne (un de ses amateurs et protecteurs les plus étroitement affectueux). Rapleu à M. l'abbé de Noirterre de me faire l'envoi de cette toile de P. Rubens où il y a les deux testes d'anges, et au-dessous sur le nuage cette figure de femme plongée dans la contemplation. Rien n'aurait sçu me rendre plus heureux assurément si je ne restois persuadé que c'est par l'amitié
quil a pour vous et pour .M. votre neveu, que M. de .\oirterrc se dessaisit en ma faveur d'une aussi rare peinture que celle-là. Depuis ce moment où je l'ai reçue je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je lai placée comme dessus un tabernacle ! On ne saurait se persuader
facilement que P. Rubens eût jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, Monsieur, défaire agréer mes véritables remerciements à Monsieur l'abbé de >'oirterre jusqu'à ce que je puisse les lui adresser par moy-mème. Je prendrai le moment du messager d'Orléans pour lui escrire et lui envoïer le tableau du Repos de la Sainte Famille que je lui destine en reconnaissance. » Quel enthousiasme, quelle adoration pour le grand peintre flamand se lisent
dans celle letlre de Walteau, ordinairemenl assez froid el laconique dans sa correspondance toul comme dans sa conversation. Sans doute, à ce moment, dans la dernière parlie de vie, il se souvient avec émotion, avec tendresse, des jeunes années où chez Audran sou àme s'éveillait en présence de la série de Marie de Médicis, où il s'éprenait d'admiration pour cette peinture blonde, lumineuse, savoureuse, pétrie de vie et de soleil. On sent que le maître d'Anvers avait laissé en son esprit les ineflacables traces des premiers et si féconds enthousiasmes que provoque, chez un jeune et exceptionnel talent, la découverte des œuvres des grands hommes qui correspondent le mieux à sa propre aspiration.
Walteau donc, achevait chez Audran de <( se débrouiller totalement » ; il trouvait même au Luxembourg jusqu'au paysage qu'il devait varier à Tintini en le donnant comme cadre à ses héros et héroïnes de prédilection. Dans sa biographie, le comte de Caylus (1) dit qu'il « copioilet étudioit avec avidité les plus beaux ouvrages du maître d'Anvers et qu'il dessinoil sans cesse les arbres de ce beau jardin qui, brut et moins peigné que ceux des autres maisons royales, lui fournissoit des points de vue infinis. » C'est bien cela, et l'on pourrait presque encore, à certaines heures de la soirée, évoquer le souvenir des décors qui avaient si vivement séduit l'imagination de Watleau, dans ce Luxembourg sans doute bien défiguré, mais qui a pourtant beaucoup moins souffert encoi-e que les Tuileries. Quand le jour baisse el que le ciel se dore et s'empourpre, en se plaçant dans certains coins d'où l'on n'aperçoit plus les maisons ou les édifices avoisinanls, on peut voir les beaux et légers panaches des grands ai'bres former un fond magnifiquement riche et nuancé; les allées sont belles, spacieuses, certaines s'enfoncent par de douces inflexions ; les promeneurs passent comme des ombres devant les yeux distraits et émerveillés, el l'on ne serait point surpris de les voir soudain vêtus en Gilles ou en ïrivelins, avec des promeneuses au bras, juchées sur de hauts talons et revêtues de robes de satin multicolore dont la longue traîne partirait en grands plis du haut de la ruche des épaules.
Voilà Watleau vers la vingt-cinquième année, en possession de toul ce dont il avait besoin, son dieu, sa troupe et son théâtre. Mais arrêtons-nous une minute à discuter ceci. Nous ne voulons pas entendre par là que Watleau ait composé son talent d'influences diverses. A Rubens, à Gillol, à Audran, à la Comédie-Italienne, au Luxembourg, il doit tout et ne doit lùen. Un tempérament comme le sien n'a besoin que de prétextes pour se manifester, el de motifs d'excitation pour donner le meilleur de lui-même. Bien qu'éduqué par les Flamands et capricieux historiographe des comédiens italiens, c'est un peintre français, profondément et exclusivement français. Il ne procède d'aucun de
(1) Cette Fie de Watleau , ^lar le comte de Caylus, a été retrouvée par les frères de Goncourt. Et à ce propos, disons une fois pour toutes que c'est à ces deux maîtres écrivains que l'on doit tout ce qui a été écrit de plus exquis, de plus sagace et de définitif sur l'art français au wm" siècle.
ceux qui lui ont ouvert les yeux ou facilité les débuts. C'est à lui et à lui seul qu'il doit cette gnlce et cette finesse de l'expression, cette fleur des chairs, ces yeux si doux et si brillants de ses femmes, cette manière souple, chaude, éclatante de rendre les étoffes, de faire apparaître un paysage. Dessinant et peignant sans relAche il perfectionnera sans doute sa manière, l'assouplira, l'enrichira, lui donnera du corps et de la saveur par un labeur acharné, par un amour de son métier qui ira creusant et minant sa pauvre carcasse débile, mais cette langue, il l'a possédée et créée dès les premiers temps. Elle a été comme
WATTEAC.
PAnTIE CARRÉE.
le jaillissement, l'émanation naturelle de son esprit, l'expression rigoureuse de sa vision, de son esprit élégant et tendre, et cela, il ne le doit à personne, pas même à Rubens. Tout ce que fait un tel peintre n'est que signes, que prétextes, et peu importe qu'il peigne des réalités ou des travestissements, des décors vrais ou des décors imaginés; tout est pour lui assimilation, et ce n'est pas l'occasion mais V accent, qui décèle le grand peintre.
Au bout de quelques mois, Watteau commença à trouver le temps long chez Audran et par désirer un peu s'en aller de par le monde et conquérir tout à fait sa liberté. Bien qu'Audran fût un excellent homme, ici se place une petite scène assez piquante et bien humaine. Watteau, dans ses moments de loisir, avait composé un petit tableau, un Déjiart de troupes^ tel ([ue ceux qu'il fit un
[icii plus liird assez, iionibreux et dans lesquels, au milieu de charmants paysages, il groupait des soldats, des charrettes, des fourgons, des tentes, sans oublier quelques très accortes vivandières et autres compagnes des expéditionnaires, destinées à charmer les loisirs du camp. Le tableau était exquis, c'était déjà tout Watleau, et Audran consulté par son élève n'eut garde de ne pas s'en apercevoir. Mais craignant de perdre bientôt un bon collaborateur, il le dissuada, ou teiila de le dissuader de s'occuper de ces frivolités. Avec un caractère mobile, infjuiet et indépendant comme celui du jeune peintre, ou devine que le conseil était tout au moins naïf.
Watteau prétexta un violent désir de retourner pour quelque temps à Valenciennes. Il ne lui manquait que l'argent. Le Départ de troupes le sauva précisément. Son camarade Spoede lui fît faire la connaissance de M. Sirois, un amateur, beau-pèi'C de Caylus, qui acheta la petite peinture soixante livres et en commanda une autre, une Halte iï armée, moyennant deux cents livres. C'était ])our la première fois la fortune qui tintait dans la poche de Watteau, et la liberté qui s'ou\rait, enivrante, devant lui. 11 ne resta d'ailleurs que peu de temps à Valenciennes, où du moins il se lia d'amitié avec un brave officier et un excellent homme, .\nliuuc de La Roque, (|uil ciuiuul au lendemain de la bataille de Malplaciuel où La Hoque avait été grièvement blessé. I^a l\o([ue, qui devait devenir directeur du Mercure de France, fut plus lard un adniii'ateur et un acheteur assidu des œuvres de ^^'atteau.
r.'est vers ce moment que \^'atteau exécuta celte ravissante série de tableaux militaires dont nous venons de parler.
En 1712 nous le retrouvons à Paris et cette l'ois en belles relalidiis. 11 est installé en l'IuMel ihi linaueier C.rozat, grand amateur de peinture, pour lequel il exécute d'importantes décorations. Là aussi, vraiseml)lablement, il lie connaissance avec l'acadéniicicn La Fosse, qui lui fut d'un actif appui pour son entrée à r.\cadémie, bien que les circonstances de cette entrée et jus(ju"au\ paroles de La Fosse semblent avoir (Mé très " arrangées » par Gersaint.
La légende est trop cdunue pour (]ue nous fassions autre chose rpie de la résumer. Watteau voulait obtenir la j)i'otection de l'.Vcadéniie atin de pouvoir aller en Italie. 11 avait déjà concouru en 1709 et avait été classé second, avec un sujet qui ne paraît vraiment pas avoir du être bien dans son goût : David accordant à Abicjail le pardon de Nahad! Il fait porter dans la salle par où passent les académiciens les deux petits tableaux achetés par Sirois. Les peintres s'arrêtent, s'enquièrent, et La Fosse dit au jeuiu' homme, introduit dans la salle : « Mon ami, rous en savez plus que nous,... nous vous regardons comme un des nôtres. »
Tout cela est très inexact et de plus très invraisemblable. Ce n'est même pas sur ses deux panneaux de scènes militaires qu'il fut agréé ; une des peintures
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présentées par lui était les Jaloux, ce qui indique au contraire que déjà le peintre avait inauguré ses sujets capricieux et amoureux, empruntés en partie au théâtre, en partie au monde, et en meilleure encore à son rêve d'élégances.
Ce qu'il y a, en tous les cas, de bien acquis, c'est que Watteau n'alla pas en Italie. Ce n'est pas un des moins précieux exemples à ajouter à notre collection de peintres français vraiment personnels n'ayant point fait le fatal voyage. .Nous devons tout de suite dire que si le xviii" siècle, dans toute l'histoire de la peinture française, est un des plus originaux, des plus fortement marqués d'un caractère d'esprit et de race, c'est que les plus grands de ses artistes n'allèrent pas en Italie, ou furent absolument préservés de son influence. Nous avons déjà trop insisté là-dessus pour que les conclusions ne se dégagent point toutes seules de ces simples faits : Watteau, Chardin, Lancret, Pater, Nattier, Oudry, n'allèrent pas en Italie ; Boucher y alla mais s'y « ennuya à périr » : Greuze fit également le vovage, mais tout son temps fut occupé par de romanesques intrigues beaucoup plus que par la peinture ; Fragonard s'y désola devant les grands maîtres, mais s'y amusa dans les petits chemins. Une fois pour toutes, on verra, quand nous traiterons delapeinture italienne, que ce n'est pas à cet art luimême que nous avons ici cherché querelle, mais à son influence, ce (jui est tout autre chose.
\\'atteau a maintenant la vogue; ses décorations chez Crozat, ses tableaux de genre, demandés par des amateurs vraiment délicats et libéraux, Julienne. La Roque, le marchand Gersaint, etc.. l'ont mis tout à fait en vue. Et c'est alors précisément que loin d'être gâtée par le succès, sa conscience s'affine encore et devient un véritable tourment artistique, qui influe sur son humeur comme sur sa santé, sans que le travail d'ailleurs s'en ressente ime minute. Pauvre Watteau I il semble qu'il mette ses bouchées doubles, comme on dit, et que sentant sa fin, non tout à fait prochaine évidemment, mais plus rapprochée pour lui que pour le commun des hommes, il ne veuille pas perdre un trait de crayon, une touche de pinceau, et qu'il se dérobe d'autant plus farouchement à la compagnie envahissante et si ruineuse des importuns.
Yovez ce portrait que les frères de Concourt ont tracé si vivement de lui que ce serait folie et outrecuidance d'en jamais tenter un autre. Il vous dira déjà presque tout l'homme.
« Le voilà jeune, pris au vif: un masque inquiet, maigre et nerveux; le sourcil arqué et fébrile, l'œil noir, grand, remuant; le nez long et décharné ; la bouche triste, sèche, aiguë de contour, avec, des ailes du nez au coin des lèvres, un grand pli de chair tiraillant la face. Et, de portraits en portraits, comme d'années en années vous le verrez aller maigrissant et mélancolique, ses longs doigts perdus dans ses amples manchettes ; son habit plissé sur sa poitrine osseuse, vieillard à trente ans, les yeux enfoncés, la bouche serrée, le visao;e aneiuleux.
ne gardant quo son \)v;\u front, respecté des loni»ues boucles d'une perruque à la Louis XIV. »
El maintenant lisez encore ces portraits moraux par des contemporains et amis, qui, comme tous les amis, ont juste la stricte bienveillance, mais pas toujours une grande perspicacité morale. Gersaint écrit : << Watteau étoit de moyenne taille et d'une failde constitution, il avoil le caractère inquiet et changeant, il étoit entier dans ses volontés, libertin d'esprit mais sage de mœurs; impatient, timide, d'un abord froid et embarrassé, discret et réservé avec les inconnus, bon, mais difficile ainsi; misanthrope, même critique malin et mordant, toujours mécontent de lui-même et des autres, et pardonnant difficilement; il ainioit beaucoup la lecture; c'étoil l'unique amusement ([u'il se procuroit dans son loisir; quoique sans lettres, il décidoit assez sainement d'un otivrage d'esprit. »
Nous pensons qu'on sentira cette nuance : pour nous, ce portrait de Gersaint n'est pas dépourvu d'alfection, mais il est sans tendresse; bien profonde. Beaucoup plus chaleureux, et de cette chaleur de cœur qui ne se tronipe ])as, est le portrait tracé par le bon et sensible M. de .lulicunc :
« 'Watteau étoit de moyenne taille et de constitution foible; il a\ oit l'esprit vif et pénétrant et les sentiments élevés, il parlait peu, mais bien, et écrivoit de même, il méditoit presque toujours; grand admirateur de la nature et de tous les maîtres qui l'ont copiée, le ti-avail l'avoit rendu un peu mélancolique. D'un abord froid et embarrassé, ce qui le rendoit quelquefois incommode à ses amis et souvent à lui-même, il n'avait point d'autre défaut que celui de l'indiflérence et d'aimer le changement. »
A part le dernier trait, ([ui est la simple constatation d'un homme du monde habitué aux ])laisirs d'une conversation enjouée et les recherchant, et encore cette constatation atténuée par la bonne et douce fin de la phrase, ce portrait-là est bien plus vivement senti, et l'on se porterait garant qu'il ne renferme aucune amicale flatterie.
Caylus, esprit vif et malin, sentant justement les choses d'art et par cela forcément admirateur de NN'atteau, mais aussi imbu de maints préjugés académiques ou mondains, cl parfois pas absolument bien^ciilanl, ajoute une touche très curiense et faisant bien image. Il pai'le de (piehjues entreliens sur l'art el la ])rinture que Watteau aimait à avoir parfois dans son atelier avec lui el de rares amis communs: <( Je puis dire ijuc W alteau, si sombre, si atrabilaire, si timide, si caustique partout ailleurs, n'était pins alors que le Watteau de ses tableaux, c'esl-à-dire l'auteur qu'ils font imaginer, agréable, lendre, et peut-être un peu berger. » Ce dernier mol est fort joli.
Nous tenons donc maintenant tout notre Watteau, et nous aurons pour lui. pour ce malade el ce génie, la plus grande admiration mêlée de je ne sais
WAÏTEAU. — lETE DANS UN PAl'.C.
quelle tendresse qui est comme ce qui! y aurait de supérieur et d'aimant dans un mélange de respect et de pitié.
Le voici le matin à ses exercices, à ce qu'il appelle ses « pensées du malin », et pendant tonte cette première partie de la journée il ne cessera, opiniâtrement, de dessiner, à la sanguine souvent rehaussée de pierre noire et d'un peu de Idanc parfois, ces admirables choses éparses dont le Louvi-e a heureusement recueilli quelques-unes dos plus inestimables. Tout lui est bon, des scènes, des attitudes, des airs de tète variés à l'infini sur très peu de thèmes.
Parfois des fillettes joufflues, naïves et cependant si mignonnes; parfois des scapins en vogue ou des nègres ; parfois des ressouvenirs de Rubens ; et aussi (c'est ici une indication de ndlo infiniment précieuse) des croquis d'après Véronèse et Titien; puis ce sont des beaux indolents qui s'avancent sur la pointe du pied, liien drapés dans leur court manteau, claquant imperlinemment des doigts, avec le geste de cette étonnante petite peinture de \ Indiffèrent de la salle La Caze, ou bien se redressant fièrement ou prenant des airs s[)irituels et intéressants. Il lui ai'rive de dessiner jusqu'à des coquillages, oui, de ces gros coquillages doni il aime à sui\rc les sinuosités, les élégants renflements, le galbe capricieux. Mais le plus s(mi\cmI encore revient dans ces « pensées du malin » un fiii et malicieux type de fcnnue, qui répond si bien au sentiment de grâce iiuiéedans W'alleau (pidii le croirait plutôt inventé que copié, si l'on n'était d'aulre part porU' n supposer (pie c'est là cette « servante qui était belle » et doul (in nous dil (ju'il se ser\ait beauc(tu|) comme de modèle. D'ailleurs ce type se reiroiive avec um(! telle \;iii('l(' d'e\|)ression dans sa persislanee qu'il faul bien le reconnaître rigoui-euseineni e\acl (pi(iii|irii:lei|iré[é avec une supérieure finesse : c'est déjà faire un cbef-d'feuvre d'art que sentir et de rendre en traits aussi simples, et pourtant si sui-prenanis, les nuances fugitives d'un si beau visage; la ligne si délicate de ce petit nez droit, l'air tant(jt pensif, tantôt mutin, tantôt espiègle, tantôt iiderrogaleur de ces yeux vifs aux sourcils arqués, de celte petite bouche spirituelle.
Avec (|Mel pliiisiril sabi'e son papier des ti'aits vigoureux (pii lui suffisent pour obteiiii' (les eti'ets aussi subtils! El quelle étonnante légèreté de main il acipierra par celle superbe obstination à dessiner poui' sa seule joie comme s'il ne savait rien 1 < hioi d'étoniuuit après cela que, pour lui, fixer d'insaisissables attitudes soi! un jeu, et qu'il fasse parler comme pas un les mains, le iMoiiidi'e détail d'une |diysi(Mi()inie ; qu'il trouve à chaque instant de si jolis gestes, si élo(|uenls et si neufs; mais les mains surtout, il faiU en revenir aux mains, qui font le désespoir de tant de peintres, et la confusion du plus grand nombre d'entre eux. Car une main, c'est si vivant!
Puis, lorsqu'il ne dessine pas il peint, presque toujours mécontent de luimême, et plus d'une fois effaçant complètement un tableau qui avait fait pousser
les hauts cris d'admiration à ses amis. Il a, pour poindre, des recettes, des citis'uies à lui, qui parfois surprennent pour ne pas dire scandalisent certains.
r. Li:.\10ï.\E. — Ctl'HALE ENLEVÉE PAT. ALUORE.
habitués au métier propre, net, lisse, froid et sans mystère qui a jusqu'à ce moment régné dans l'école française. Watteau inaugure véritablement cette
passion de la '< bolle nialièro » de la matière aimée pour elle-même, dans ses cdels surprenanis même pour l'artiste, qui pourtant la domine et la travaille à ])on escient. Seulement cette passion a été de notre temps, remarquons-le, poussée à l'excès en ce sens que l'on en a fait toute la peinture ou peu s'en faut, tandis (jue ^^'at(eau. quelque joie qu'elle lui causât, savait où il allait avec elle. C'était pour lui une esclave chérie, et non une exclusive despote.
Il faut voir avec quel dédain l'académicien Caylus parle des triturations de son ami Watteau. « Pour accélérer son effet et son exécution, dit-il, il aimoit à peindre à gras. Cette manœuvre a eu toujours beaucoup de partisans, et les plus grands maîtres en ont fait usage. Mais, pour l'emploïer avec succès, il faut avoir fait de grandes et d'heureuses préparations et Watteau n'en faisoit presque jamais, l'oui' y suppléer en quelque façon, il éloit dans l'habitude, lorsqu'il reprenoit un tableau, de le re frotter indifféremment d'huile grasse et de peindre par-dessus. Cet avantage momentané a, par la suite, fait un tort considérable à ses tableaux, à quoi encore a beaucoup contribué une certaine malpropreté (le pi-atique qui a dû faire tourner ses couleurs. Rarement il.nettoyoit sa palette et étoit souvent plusieurs jours sans la changer. Son pot d'huile grasse dont il faisoit un si grand usage, étoit rempli d'ordures et de poussière et mêlé de toutes sortes de couleurs (jui sortoient de ses pinceaux à mesure ([u'il les y trempoil. »
Le inallieureux (•riti<[U(\ que la praticjue de la gravure aurait pourtant dû rendre ouvert à tous les artilices, mystères et trucs succulents des différents arts, n'a pas compris ([ue ])our (juel([ues toiles peul-êlro gâtées (et encore) par telle ou telle cause, ce fameux pol d'huile grasse, \\ alleau se serait bien gardé de l'épurer, d'en lillrer cl d'en décolorer les mélanges volontairement imprévus, les beaux mélanges qui donnaient à sa peinture une qualité si onelueuse, si dorée, que pas un de ses l'ivaux ne put atteindre, et doul le très grand Chai'din lui-même ne trouva pas toujoui-s l'équivalent, bien (jue lui aussi ait été un éloiiuani et non moins admirable magicien es couleur et matière (jue ^^atteau. D'ailleurs les peintures de Watteau n'ont pas déjà si mal résisté aux atteintes du temps. Ne sont-elles jjas encore parmi les plus légères, les plus délicieusement fraîches, les plus éclatantes paimi toutes celles que les musées conservent de notre école?
Tel est Watteau à l'ouvrage, parfaitement irrégulier pour son temps, mais parfaitement logique pour lui-même, et cela suffit. Dans sa vie, il ne s'arrange pas moins de façon à dérouter les formalistes. Il n'est pas de bons égards ni de prévenances qui l'attachent aune maison (il n'a que l'embarras du choix entre d'excellentes et de très riches), et cet homme étrange a la suprême bizarrerie de vouloir conserver toute son indépendance, à ce point de déménager fréquemment et de ne pas toujours aimer qu'on le déniche. Désintéressé avec cela.
ÉCOLE FRA^T-AISÈ.
f t donnant, par exemple, au grand scandale de ses amis, un tableau pour une perruque qui lui plaît, et qui est cependant fort ordinaire. 11 se soucie peu du prix de ses tableaux; pour^u qu'il en vive cela lui suffit, ('/est, en un mot, un
F. LEMOÏNE. — PEnSÉE DÉLIVBAM ANDBOSIÈUE,
innovateur aussi en ce genre. Et comme on lui fuit d'amicales remontrances sur les inconvénients qu'amènera son insouciance, ne va-t-il pas répondre, et il faut voir comme Caylus en est froissé et stupéfait plus encore : « Le pis-aller n'estce pas riiôpifal? On n'y refuse personnel » Il répond cela, ^^'atteau, d'un ton
très doux et parfaitement détaché. Les artistes que nous avons vus jusqu'à présent, malgré les estampes satiriques du xvii" siècle qui représentent des peintres (de bas étage il est vrai et qui ne comptent pas) dans des intérieurs délabrés, et malgré le proverbe u gueux comme un peintre », ces artistes, dirons-nous, ont tous été des gens fort mesurés et des personnages, pourvus de titres, d'honneurs et de considération. Tout cela est le moindre souci de Watteau.
Ce n'est qu'en 1717, c'est-à-dire près de cinq ans après avoir été agréé à l'Académie, où d'ailleurs il n'a presque point mis les pieds, qu'il se décide à se faire recevoir. Et son morceau de réception est, à proprement parler, une esquisse de premier jet. Il est vrai qu'elle est glorieuse et féerique entre toutes œuvres d'art : c'est XEinharquemenl pour Cythère, et cette esquisse fraîche, radieuse, d'une inouïe légèreté est plus belle encore et plus dorée, à notre gré, que la peinture plus poussée, et si admirable, (ju'il fera du même sujet, et qui est à présent un des plus précieux trésors du palais impérial de Berlin.
Vers 1719, ^^'atteau s'en fut faire un voyage en Angleterre, on a insinué que ce fut dans le désir, un peu tard venu, de gagner beaucoup d'argent. Cela ne paraît pas d'une bien grande vraisemblance. Il pourrait aussi bien être admis que c'était une impulsion, une inquiétude de malade qui commençait à le brûler, comme peu de temps avant sa mort il souhaitait de faire encore un voyage à Valenciennes. Quelle que soit la cause de ce déplacement, il lui fut fatal. En 1720, Watteau revenait mortellement atteint. Pourtant, si malade, si phthisique ({u'il soit, il fait encore d'admirables choses, ne fût-ce que l'enseigne pour son ami Gersaint le marchand de tableaux. VEiiseiyne de Gersaint est certainement une des merveilles de la peinture française. Quand on l'a vue au palais impérial de Berlin, un en garde dans les yeux un inoubliable souvenir, laiil cette gamme grise et brune de l'ouvrage est d'une suavité et d'une finesse rares. C'est simplement l'intérieur d'un magasin de choses d'art, avec des femmes qui examinent, des gens qui vont, viennent, déclouent des caisses, transportent, puis des laldeaux pendus à la muraille, enlin une scène simple et réaliste entre toutes, mais avec cette intensité d'élégance et d'esprit que sait mettre 'Watteau dans les choses les moins compliquées.
Watteau se sentant plus malade, se retira à Nogent où il fui entouré de soins attentifs par ses bons amis Julienne, Gersaint, l'abbé Ilaranger, etc. Son dernier ouvrage fut un Christ qu'il faisait pour le curé de Nogent. Et qu'on ne s'étonne point de le voir se livrer à un sujet austère. Nous connaissons la gravité de son caractère, le tour mélancolique de son esprit où fleurissent si spontanément la grâce et l'esprit. Seuls les gens de peu d'observation et de peu de finesse pourraient s'étonner d'un tel contraste. D'ailleurs, il est dans l'œuvre de Watteau quelques pages d'une grave tenue, portraits, etc., qui ont fait dire à certains écrivains de son temps cette bonne bourde qu'il aurait pu devenir un artiste
sérieux, s'il l'avait voulu. Comme s'il n'y avait pas d'affaire plus sérieuse et moins commune que de charmer, de charmer surtout avec une pareille force d'enivrement.
C'est le 18 juillet 1721 que mourut Watteau, ayant accompli à l'âge de
BOtCHEH. — LES GniCES AU BAIN,
trente-sept ans une œuvre considérable, décisive, et sans la plus légère tare, la plus imperceptible faiblesse au gré des plus difficiles.
Cette œuvre il ne faut pas songer à l'énumérer ici ; et il faut renvoyer aux beaux travaux de M.M. de Concourt et Paul Mantz pour le détail.
Pourtant comment ne pas au moins mentionner les merveilles que possède
notre musée du Louvre? D'abord après V Embarquement, le morceau capital de Gilles, cet inoubliable Gilletf au\ figures grandeur nature, avec ce magnifique et lin nigaud dans son costume de satin blanc; puis à la même salle La Caze : la Finctlc et V Indifférent, deu\ petits tableaux d'une subtilité extrême, ce petit Indifférent avec son allure dégagée, ses bas de soie rose glacés de bleu, cette Finetle, assise dans un parc en grande robe de satin, et grattant sa mandoline; l'exquise petite Assemblée dans un parc, le Faux pas, V Automne; puis le Jugement de Paris et le Jupiter el Antiope, où l'on voit le peintre si heureusement épris des Vénitiens. Il faut cependant, semble-t-il, rayer de l'œuvre de Watteau VEscamotcur de la collection La Caze, et le rendre à un imitateur notablement sec. Mercier. On voit (jue VEmbarquement excepté, c'est à un coltectionneur, à un particulier que le musée doit ce qu'il possède de Watteau. L'État, dans tous les temps a négligé cet artiste unique, et conservé pour lui les mêmes dédains que l'on avait au commencement du siècle. Sans doule, c'est une inslitulion contestable ([ue celle, dans un musée, d'un Salon Carré, d'un Salon d'Honneur, où l'on réunit les chefs-d'œuvre des écoles et des maîtres les moins faits pour voisiner. Mais cette institution existant, il sera dit et retenu, à la honte de ceux ([ui furent de notre temps chargés de diriger le Louvre, (jue VEmbarquement pour Cylhère fut retiré par eux de ce salon Carré, probablement comme indigne de figurer dans une salle qui contient pourtant Carrache, des Guerchin, un tableau des plus surfaits et des moins spirituels de Gérard Dow, et même quelques fort médioci'cs Raphaël.
En Allemagne on rend mieux justice à notre grand peintre, et le cas que l'on fait à l'otsdam de quelques superbes tableaux, à Iterlin de la répétition de VEmbarquement et des deux moitiés de VEnseiffne de Gersai/tt, à Dresde enfin, d'une licu/non en plein air et d'un Amusement champêtre, « deux perles », suivant l'expression du savant et aimal)le professeur Wœrmann, directeur du musée, sera pour nous une consolatidu inattendue de ce man((ue d'intelligence de nos propres compatriotes.
D'autres collections étrangères possèdent de fort beaux tableaux de Watteau ; le musée de Berlin en a encore trois. En Russie, au palais d'Hiver et à Gatchina il y en a quelques-uns des ])lus précieux ; deux au musée de Madrid : un nombre plus important dans les collections particulières anglaises. Enfin en France, le musée de Valenciennes a le Portrait de Paler, par son maître Watteau; et dans la collection de M. Groult, laniateur le plus avisé et le plus heureux en matière d'école française du xviu' siècle, brillent d'un incomparable éclat deux chefsd'œuvre : le Portrait de M. de Julienne et les Comédiens Italiens, que Watteau fit à Londres; enfin une petite peinture, le Flùteur, d'un effet charmant.
Les lignes que nous venons de consacrer à cet artiste, un des plus grands et des plus originaux de noire école, sont bien insuffisantes, bien incomplètes et ne
ÉCOLK FRANÇAISE.
■ iiuutirnt pas avec autant de netteté et de force que nous le voudrions comment tout en se complaisant à raconter le monde factice et délicieusement faux du"
BOCCHER. — MiDlUE DE POMPADODR.
théâtre et de la galanterie, en faisant évoluer ce monde dans un décor qui lient du rêve, \\ atteau est lartiste de son temps qui évoqua les idées et les émotions
210 IIISTUUtE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
les plus réelles. Oui, Watteau est à sa façon un grand réaliste; mais on devra entendre par là qu'il dégagea mieux que personne la réalité des désirs de son époque; or, se rencontrer très exactement avec ce que nous voudrions être, n'est-ce pas faire de nous le plus vrai portrait, et, au fond le plus ressemblant? Watteau II donc moitié créé, moitié interprété les goûts, les élégances uniques de son siècle; il a pour cela trouvé le vocabulaire le plus souple et le plus ricbe, la syntaxe la plus ingénieuse, la plus spirituelle et la plus imprévue. Puissions-nous, malgré la sécberesse et la froideur de notre analyse, avoir amené quelques esprits à se rendre compte par eux-mêmes, en méditant au Loua re devant les œuvres de Watteau, en se déplaçant pour les voir à l'étranger, combien cette opinion est fondée et dépourvue de toute exagération d'enthousiasme.
La méthode voudrait peut-être que de \\'atleau l'on passât ici à ceux qui par le genre se rapprochent le plus de lui, ainsi que par un désir de lui ressembler. Nous préférons, dans ce chapitre parler d'un artiste qui, tout en différant profondément de lui, représente le mieux avec lui, pourtant, l'àme élégante et voluptueuse du xviii' siècle. JNous parlons de Boucher, moins génial, moins extraordinaire que Watteau, mais à peine moins original que lui.
Ce qui est vraiment remarquable dans Boucher, et ce qui n'est en aucune façon commun, c'est que lui aussi trouva l'expression très exacte des goûts de son époque et que cette expression est en même temps celle de sa propre personnalité. Son dessin, sa couleur sont bien à lui, il les a bien inventés On l'imitera, comme Watteau ; pas plus que lui on ne l'égalera. Enfin, il faut mesurer l'importance de la place qu'il occupe pendant sa plus belle époque, et le rôle considérable qu'il joua, par la violence même de la réaction qui sera dirigée contre lui au moment où, par suite du perpétuel jeu de bascule qui forme le plus clair de ce qu'on appelle l'évolution de l'art, les esprits combattront pour un autre idéal. Seulement il y aura entre eux et Boucher cette différence qu'ils se feront gloire d'être des imitateurs, tandis que ce qui fait de Boucher un très grand artiste, c'est qu'il n'aura imité personne.
Watteau était venu à une époque où l'on commençait fort à s'ennuyer des conventionnelles beautés du « grand siècle » ; Boucher arriva à un moment où ces beautés étaient parfaitement oubliées. Sous le règne de A\'alteau on recherchait le plaisir ; sous le règne de Boucher on en était à la frénésie. Aussi l'héroïne de Watteau est la belle comédienne, pimpante, provocante dans sa robe de satin au corsage largement échancré, à la longue et molle traîne qui semble un négligé ; la reine de théâtre vive et gracieuse, s'avançant d'un pas tantôt menu, tantôt grandement langoureux, et faisant claquer ses petits talons. Chez Boucher le personnage féminin (jui tient le plus de place, (jue l'on voit à chaque instant reparaître, c'est Vénus en personne : mais non point la terrible déesse que dé-
peint Racine dans Phèdre : « Vénus tout entière à sa proie attachée ; ... Vénus et ses feux redoutables. » C'est une déesse infiniment plus humaine et moins féroce : son corps, pétri de lumière et capitonné de fossettes, est dune élégance de marquise. Ses « feux redoutables », ils sont allégoriquement représentés par une
BOICBER. — LE UOLLIN.
torche enrubannée qui ne brûle qu'autant qu'il faut pour ne faire aucun mal, et que trimballent une ribambelle de petits Amours effrontés, auxquels nous verrons tout à l'heure Diderot, avec la lourdeur d'un philosophe, chercher la plus étrange et la plus ridicule querelle. Huant aux hommes, ils sont représentés de la façon la jibis indifférente et la plus dédaigneuse. C'est un Vulcain ou un
-'12 IIISTOlItK l'oPLLAlUE DE LA PEINTURE.
Mars insignifiants cuiunie des iicrgers; puis dos hcrgers (jui ressemblent |ilutàl il des femmes en travesti, (andis que chez Watleau l'on voyait encore de malins gaillards. Iiien musclés, à l'air spirilncl el insolent. Mais Boucher est le peintre l'a\ori dune femme et cette femme est tonte-j)uissanle.
La vie de Boucher offrira pour nous moins d'originalité, évo(|ui'ia moins d'ardente sympathie (jue celle de Watteau. l'ourlant un trait commun entre les deux : nous avons vu (jue \>'atteau était « libertin d'esprit et sage de mœurs » ; iiien que n'alfectant en aucune façon d'être plus sage de mœurs que d'esprit, liouclierest, lui aussi, un grand laborieux. <Juel([ue dépense de plaisir qu'il fasse, il ne sacrifiera jamais ses dix heures de travail chaque jour, et c'est encore moins son admirable facilité que cette assiduité exemplaire, qui nous vaudra la surprenante abondance de son univre dessinée et peinte.
François Boucher était né à Paris, rue de la Verrerie, le 29 septembre 1 HXi. Il était fils de Nicolas Boucher « maître peintre », ce (jui ne paraît pas avoir voulu dire bien evcellenl peintre. Celui-ci d'ailleurs eut la sagesse de confier son fils à d'autres qu'à lui pour en faire un artiste. 11 le plaça chez Le Moyne, dont nous allons parler tout de suite pour ne pas faire souffrir la chronologie.
C'est à Le Moyne (1(388-1737) que l'on doit l'immense et très remarquable machine qu'est le Plafond du salon dHercule, au palais de Versailles, un des |»lus vastes et des })lus intéressants morceaux de la peinture décorative française. Cette vaste page où sont vaincues de grandes difficultés de composition et d'éclairage, témoigne d'un talent vraiment clair, brillant et vigoureux. Le Moyne avait ét(' en Italie en 1723; il y avait été vivement fiappé par les onivres de Pierre de Cortone et de Lanfranco, et c'esten partie sous leur influence qu'il exécuta cette; belle toile tï Hercule et Omjihale qui est dans la salle La Ca/.e. Avant de s'attaquer h Y immense P/afond d'IIercu/e. (jui lui piil (|ualre années de sa vie (1732-1736), il .i\ ait été exécuter les peintures de la coupole de la chapelle de la Vierge à l'église de l'Assomption. Le Plafond d'Hercule valut à Le Moyne d'être nommé premier peintre du roi. Mais, sous l'empire de fatigues et de surmenage. Le Moyne, se croyant mal récompensé et ayant espéré les mêmes faveurs et gratifications que Le Brun sous Louis XIV, termina sa vie en se perçant de son épée.
Le malheur pour ce peintre est d'avoir été tout à fait un artiste de transilion. Moins sévère <jue les peintres du règne de Louis M\ , moins riant ({ue ceux de la Bégence et de Louis XV, il ne manque point des plus heureuses qualités, mais il n'a pas la seule (jui compte : l'accent. Son tableau cVUcrcule cl Oniphale, f[ue nous venons de citer, est certes une des bonnes toiles de l'époque. Le corps de la femme est traité de la façon la plus gracieuse et la plus lumineuse, et l'on pourrait dire, au jued de la lettre, que dans la peinture de Boucher, il n'\ a rien de plus que ce que l'on trouve dans celle-ci, et pourtant l'élève se place infiniment plus haut que le maîlre. C'est ([ne l'élève a la franchise de ses goûts.
le courage de son tempérament, en un mot il a ce qui conslitue rori"inalilé.
Aussi Boucher pouvait-il dire, bien que Le Moyne lui eût mis le pinceau à l,i
main et que ses premiers ouvrages se ressentent absolument de riniilation de
son maître, qu'il n'avait été que très peu l'élève de Le Moyne. Que la discussion porte sur le plus ou moins de temps qu'il passa dans cet atelier, peu importe : un artiste vraiment personnel ne doit à son maître que son éducation, ce qui est
certes quelque chose, mais il ne lui doit pas sa propre façon de se distinguer des autres, ce (pii est la seule chose qui compte.
.\près son séjour chez Le Moyne, Boucher entra comme dessinateur et graveur chez le père de Laurent Cars, le graveur célèbre. Boucher y gagnait soixante livres par mois, le vivre et le couvert, ce qui était une fortune pour un débutant.
Une meilleure fortune encore fut d'être choisi par M. de Julienne pour graver une importante partie de l'œuvre de Watleau, travail qui lui était bien payé et (pnl réussit avec son talent déjà très spirituel, agile et léger. En 1723, Boucher concourt à l'Académie et remporte le premier prix de peinture avec ce sujet qui semblait pourtant bien peu de nature à échauffer sa verve: EvUinerodac/i, fils et successeur rie Nabuchodonosor, délivrant des chaînes Joaclnm, que son père tenait cajiti/ dejiuis di.r-sept ans. Boucher fit le voyage d'Italie, mais non en qualité d'élève pensionné ; il le fit à ses frais et en compagnie de Carie Van Loo. Nous avons dit qu'il n'y contracta pas la maladie de l'imitation, et l'on affirme même que Baphaël et Michel-Ange le laissèrent beaucoup plus froid que le facile et brillant Tiepolo. De toute façon il ne revint pas d'Italie plus semblable à Tiepolo qu'à Baphaël.
En 1731 Boucher se présenta à l'Académie et fut agréé; il fut reçu académicien en 1734, avec un tai)leau de Renaud et Armidc, pour lequel il s'était mis quelque peu en frais de style et d'architecture : « Cet homme, s'écriait Diderot un peu plus lard dans ses trop fameux Salons, cet homme (c'est presque toujours en ces termes qu'il moi-igène Boucher), lorsqu'il était nouvellement revenu d'Italie, faisait de très belles choses; il avait une couleur forte et vraie ; sa composition était sage, o Belativement, car la figure d'Armide est déjà fort séduisante et coquette.
In an avant sa réception Boucher avait épousé une jeune fille de dix-sept ans, Marie-Jeanne Buseau, qui devait lui servir non seulement de compagne, mais encore de modèle et aussi de collaboratrice, car elle fit de la peinture et grava plusieurs œuvres du maître. Sa réputation grandit rapidement ; il multiplie les gravures, les illustrations, notamment celle de Molière (1734) aussi spirituelle qu'anachronique, les peintures, les dessins, et toutes ses œuvres sont tôt enlevés par de nombreux amateurs. Ce sont toujours des sujets mythologiques et pastoraux, infiniment variés, d'une grâce et d'un caprice charmants et d'un effet décoratif si parfaitement approprié à l'architecture des appartements, au goût des contemporains que l'on peut dire que Boucher est l'un des plus parfaits décorateurs de notre école et que ces compositions pourtant si délicieuses à voir au musée, gagneraient encore considérablement à être vues dans la place à laquelle elles furent destinées. On peut s'en rendre compte en allant étudier à l'hôtel Soubise, aujourd'hui palais des Archives, quelquesuns des plus beaux Boucher qui soient à Paris. Bien que les vastes pièces aient
perdu beaucoup de la coquetterie et du moelleux qu'elles durent avoir jadis'et sentent plus le musée que l'habitation, comme ces murs et ces encadrements
DOICHEB. — Li BELLE CLISIMÈnE.
blancs, ou plutôt d'un gris de lin très clair, font doucement ressortir la rareté el la fraîcheur de la peinture, et comme on comprend qu'un tel décorateur ait été la passion de son temps, que madame de Pompadour l'ait employé à
d'iniporlanls travaux t-t qu'elle ail Irailé avec la plus graiule faveur cet élégant arlisie, cet homme spirituel etgalaul !
Buucher est aussi fort occupé à des travaux de décors pour l'Opéra, notamment de 1737 à 1739, et de 1744 à 1748, et cela encore convient à merveille à sa vi\ aille et infatigable imaginali(ui. <Jue ne fait-il pas? A quelle mode ne sacrifie-l-il pas gaiement, sûr qu'il est d'imprimer à chacune de ses productions samarque beaucoup moins périssable que la mode elle-même. Tantôt ce sont des « chinoiseries », tantôt des <i pantins », au moment où chinoiseries ou pantins seront la toquade du jour.
Cela ne l'empêche pas, outre ses décorations et ses tableaux de chevalet, de brosser de très grandes toiles comme le Lever et le Coucher du soleil (17.o3), magnifiques et éclatantes compositions, les plus importantes de son œuvre (collection Hichaid Wallace); enfin de produire en quantité des dessins exquis que, par une heureuse innovation, il met à la mode, alors que jusqu'à ce moment les artistes gardaient les dessins dans leur atelier, sans beaucoup s'en soucier, ou ne les considéraient que comme des documents pour leur seul usage. Or ces dessins de Boucher sont charmants et on leur fait fête. « Ils prennent place familièrement dans le boudoir, le salon, la chambre à coucher, à côté du tableau... 11 était de bon air d'en avoir... C'étaient de faciles et vives croquades sorties sans effort de la main du peintre, des figures rondement enlevées à la pierre d'Italie ou à la sanguine, des scènes de campagnes grassement esquissées, des bergerades, des tableaux mythologiques où des corps de déesses et de nymphes se débrouillaient voluptueusement dans toutes les coquetteries du déshabillé;... sous ces lignes courantes, roulantes, grasses comme les touches (l'un ébauchoir, des rondes, des troupes, des bouquets d'Amours naissaient et s'épanouissaient ; des académies de femmes en pleine chair et tout éloilées de fossettes se levaient dans une nudité opulente. »
La [irotectiou de madame de Pompadour avait favorisé Boucher : dès l'année 1746 elle lui faisait décorer les châteaux et résidences royales, ses propres maisons, lui achetait le Lever et le Coucher du soleil, se faisait peindre par lui en grand portrait, prenait de lui des leçons d'eau-forte ; elle avait de la sympathie et de l'admiration pour son si élégant peintre, et ne pouvait au fond ne pas éprouver de la reconnaissance pour celui qui avait contribué à distraire le roi et à l'entourer elle-même d'un si aimable décor, si dans ses goûts, si neuf, paraissant si bien inspiré par elle et inventé pour elle.
Enfin Boucher fournissait amplement les maiiufactures des Gobelins et de Beauvais de modèles de toutes sortes, et il succédait à Oudry dans la direction, lorsqu'entre ce peintre et le personnel éclatait un conflit technique. En 1765, il était directeur de l'Académie ; à la mort de Carie Yan Loo (1 763) il était devenu premier peintre du roi. On voit que les honneurs ne manquèrent point à
l'artiste. La populaiilé ne lui manqua point davantage. U était fort aimé de la jeunesse artistique, pour laquelle il se montrait bienveillant et camarade.
DO te H EU. — LES eu. V RUES DE Li VIE C II A M PET P. E.
ne parlant point en pédant, aimant même mieux conseiller des jeunes confrères le pinceau à la main qu'en paroles quelconques. Dans le monde des amateurs
et dos critiques il avait aussi les plus chaleureux admirateurs; et cela n'était pas si inutile qu'on le pouvait croire, car il avait aussi quelques adversaires acharnés et de ceux qui comptent. L'un était Grimm, qui trouvait rien moins que « détestable » son coloris et son dessin, et — • cela suffît, — lui préférait beaucoup Carie Van Loo. L'autre dont il faut tenir beaucoup plus de compte, était Diderot.
Sans doute Diderot (dont il ne s'agit point ici de contester le génie de penseur et d'écrivain, mais dont la critique péroreusc, tranchante, protectrice, ne saurait aujourd'hui être écoutée avec la même déférence que jadis), Diderot a vaillamment soutenu Chardin et La Tour, mais il a exalté un bien discutable peintre, Greuze, et en a accablé un très bon, François Boucher. « Cet homme » est sa bête noire ; il le prend à partie à chaque instant ; quand il expose, il lui fait reproche de vouloir tout accaparer et dévorer ; quand il n'expose pas, il l'accuse de se dérober, enhn il lui cherche toutes sortes de chicanes aussi éloquentes que puériles.
Souvent ses critiques sont d'une dureté surprenante ; dans les rares moments où le système ne l'aveugle pas, et où il serait tenté de se laisser aller au charme, il se reprend vite. « Quelles couleurs ! s'écrie-t-il un jour, quelle variété! quelle richesse d'objets et d'idées! Cet homme a tout, excepté la vérité! » Mais c'est justement de la vérité que Boucher se soucie le moins ; il en a parfaitement horreur, et ce qui précisément nous charme en lui c'est que tout, dans son art, est invention et arrangement. 11 faut pourtant prendre les tempéraments pour ce (pi'ils sont et ne pas tomber dans des erreurs comme celle-ci : « Toutes ses compositions font aux yeux un tapage épouvantable, c'est le plus mortel ennemi du silence que je connaisse; il en est aux plus jolies marionnettes du monde ; il tombera dans l'enluminure. » Ici vraiment on ne peut parler plus faux, car Boucher est l'harmonie même, jamais rien de discordant ni de tapageur n'a pu se rencontrer dans ses fraîches peintures, même au moment, où sorties de son pinceau, le temps n'en avait pas encore atténué l'éclat comme aujourd'hui.
-Mais écoutez encore Diderot : « Quand il fait des enfants, il les groupe bien, mais qu'ils restent à folâtrer dans les nuages. Dans toute cette innombrable famille, vous n'en trouverez pas un à employer aux actions réelles de la vie, à étudier sa leçon, à lire, àécrire,àtiller du chanvre. » Ah ! pour celle-là, elle est d'un comique extraordinaire. Si jamais les petits joufflus de Boucher ont eu besoin d'étudier une leçon (et de la réciter, peut-être, avec la ponctuation?) ou s'ils savent même ce ([ue c'est que de tiller du chanvre,... quelle idée de philosophe! Cela vous donnerait envie de faire des charges, de crier au bon Diderot que ces Amours (et non pas ces enfants, la différence est grande) sont créés par le peintre non pas pour tiller, mais pour titiller. Boucher l'aurait sans doute encore mis fort en
colère s'il lui avait dit que ces mauvais apprentis ne sont simplement pour lui que de jolies tacites roses, destinées à former des harmonies avec d'autres roses, avec des draperies d'un bleu ou d'un rose léger, avec des nuages nacrés, avec toutes sortes de ces choses diaprées qu'il collectionnait chez lui avec passion. Mais laissons là Diderot.
Ce peintre, en effet, qu'il va jusqu'à accuser de trop vivre dans le monde de la galanterie (et après tout le peintre de Louis XV n'était pas tenu d'être un sainti, s'était fait une vie tout à fait raffinée, pleine de goûts délicats et
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BOICHEH. — MOTIF DU PLAFOND DD CIUTEil DE FONTilNEBLEAf.
de satisfactions artistes. Il s'entourait de tableaux, de dessins, d'estampes de maîtres, de bronzes, de porcelaines, de laques, de bijoux, comme un connaisseur qu'il était. 11 disposait dans des armoires garnies de glaces, qui en décuplaient le chatoiement, mille matières précieuses, naturelles, que fournissaient les trois règnes, plumes d'oiseaux rares, métaux irisés, coquillages introuvables. C'étaient « les pierres fines, les quartz et les cristaux de roche, les améthystes de Thuringe, les cristaux d'étain, de plomb, de fer, les pyrites et les marcassites. L'or natif, les buissons d'argent vierge en végétation, les cuivres gorges-depigeon et queue-de-paon, les morceaux d'azur, les malachites de Sibérie, les jaspes, les poudingues, les cailloux, les agates, les coraux, les sardoines ;... puis, dans ce merveilleux musée des couleurs célestes de la terre, venaient les coquilles avec leurs mille nuances délicates, leurs prismes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d'arc-en-ciel, leur rose tendre et pâle comme une
rose noyée, leiii- vert doux comme l'ombre d'une vague, leur blanc caressé d'un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pour|)res, les tonnes, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, les cœurs, les moules, végétations de perles, d'émail et de nacre groupées comme des parures dans les meubles de Boule, dans les cabinets de bois d'amaranthe, ou répandues sur les tables d'albâtre oriental, à côlé des torchères de bois sculpté. »
En vérité, cette énumération merveilleusement résumée par les frères de Goncoui-t d'après le catalogue de la vente de Boucher est la plus parfaite et la complète explication. Elle dispense et décourage de chercher à entrer plus avant dans la démonstration des surprenantes qualités coloristes de notre peintre. Et quant à son dessin si souple, si spontané, d'un jet si lier quoique si voluptueux, on ne peut ([uc dire en terminant d'aller voir au Louvre, surtout dans le Bain de Diane et dans Vénus cliez Vidcain^ coml)ien il épouse victorieusement la plus rare et la plus chatoyante couleur qui ait rayonné sur une palette française après celle de W'atteau.