‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 23 sur 51 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Vn grand arlisti-, Chardin. — ('.rcuze el son dangereux ami. — Le porlrailisle dn win' siècle, Laloui'.

La simplicité, dans l'arl comme dans la vie, est la qualité la plus rare et la plus méconnue. Aux yeux des passants vulgaires, au jugement des esprits superficiels, elle apparaît même comme une qualité négative, sinon comme la négation de toutes les autres qualités ; on la dédaigne, on ne prend point garde à elle. La tendance des hommes, en général, et en particulier de ceux qui ambitionnent de se distinguer en un art quelconque, est d'agir, de penser, d'exprimer leur pensée d'une façon compliquée. Et pour être vraiment simple, il faut ou beaucoup d'exercice, — et c'est là l'exercice le plus admirable, le plus digne d'exercer la volonté de tout être bien né et soucieux de sa propre culture, — ou bien des dons naturels, mais qui sont tellement rares que, dans l'art, la littérature ou la vie, des hommes ainsi doués ne se rencontrent dans toutes les écoles qu'à l'état le plus exceptionnel. Chardin est un de ces hommes précieux.

11 pourrait être soutenu par de très bonnes raisons (jue le talent de Boucher et de Watteau est simple, et que c'est cela qui en fait le prix, ou du moins qu'il est beaucoup plus simple que celui des grands académiciens du xvii' siècle, ou que celui des » innovateurs » de la lin du xvui' siècle, qui croyaient être simples et austères, alors qu'ils étaient d'une sécheresse compliquée et emphatique. Mais on narriverait à cette démonstration de la simplicité dans leur élégance et leur joliesse que par une analyse un peu subtile et qui pourrait être accusée de tour paradoxal. Du moins, en présence de Chardin, il n'y a pas de contestation possible.

\"()ici donc un de nos plus merveilleux peintres, un des plus attrayants et des plus originaux de toute notre école, et des quatre plus grands du xviii" siècle,

et cela dû seulement à la simplicité et à la bonté. La biographie de Chardin tient en peu de lignes et son caractère se dépeint en ces deux mots ; il faudrait pourtant, pour que le portrait soit achevé, en ajouter un troisième, et Ton aurait donc : bonté, simpIiciU'', finesse.

Chardin naît à Paris le 2 novembre lOU'J. 11 est, non pas de la bourgeoisie, mais du peuple. Son père est un bon menuisier, fabricant des billards du roi, un habile ouvrier et un Itrave homme. Chardin vient donc an monde dans un milieu fori humble, fort honnête, excellent en un mot. Il aime à dessiner, à tripoter la couleur, il s'apprend tout seul comment on peut faire; il prend pour cela le moyen le plus simple : il se procure tout ce qu'il faut pour peindre et suivant une recette naïve, mais encore la meilleure de toutes, « il met de la couleur jusqu'à ce que cela ressemble » à ce qu'il veut, à ce qu'il voit.

11 faiil pouitanl un mailre pour enseigner le pur métier, ce qu'on perdrait tro]) de temps à deviner ; son père le place chez Cazes, un peintre très oublié, qui, de son temps même, n'avait pas grand éclat, mais qui probablement suffit à débrouiller matériellement son élève. C'est à lui de faire le reste.

11 s'en faut que Chardin, au sortir de l'atelier de Cazes soit un artisie, ait conscience de ce (ju'il veut et peut faire. Il cherche à s'employer comme il peut, comme une surle de manœuvre plein de bonne volonté et d'une heui-euse ignorance. Un jour il est chez Noël-Nicolas Coypel comme aide, et l'artisle le juge digne de peindre un fusil dans un portrait de chasseur, quitte à le retoucher. Un autre jour le voilà embauché par Van Loo pour des travaux de restauration à Fontainel)leau. Pendant tout ce temps le bon garçon travaille assidûment, ingénument; aucune leçon n'est pour lui perdue, pas plus l'intérêt qu'il peut v avoir à bien |ieindre un simple accessoire, tel que le fameux fusil, à le bien disposer en bonne lumière, que les enseignements de tel on tel maître qu'il va suivre à l'Académie, tout en pensant aux moyens de gagner sa vie.

Mais il en prend et il en laisse ; il est simjtle et têtu, comme un brave fils d'artisan qu'il est. Les belles machines ne lui disent rien : il songe déjà qu'il n'est tel (jue de faire à son idée, et il ne jiarail pas avoir eu nu seul instant de velléités de tàler de la mythologie, de l'allégorie, ou de la tragédie. Il aime bien ce qu'il voit autour de lui, et il y trouve beancou]) d'amusement inconnu aii\ and)ilieux : un pot, un ])oisson frais rapporté du marché, encore tout gluant (le la mer, nu bonhomme rencontré dans la rue, un bouquet de fleurs, nue miche ou une fouace, que dire encore! Tout cela lui suffit parce (ju'il le sent iiien, le voit bien, a [>our ces objets de l'amitié à cause de l'humble et suffisant plaisir qu'ils leur causent. Or savez-vous la vraie recette pour devenir un grand homme? C'est simplement de regarder les choses plus longuement que ne le font les autres hommes. Et Chardin a pi-is la bonne manière.

Ses premiers essais sont, en vérité marqués de cette sagesse et de cette esthétique sensée. Tenez, écoutez tout cela, voyez ce qu'il va faire. Ah ! que cela est nouveau pour nous, et quel repos après toutes les choses sublimes que nous avons déjà vues...

Un des amis de son père, un chirurgien, c'est-à-dire un de ces praticiens qui rasent, saignent, purgent, font et vendent tout ce qui concerne leur état, veut donner au jeune homme une occasion de se distinguer ; « Mon gaillard,

I,E JEU DE LOIE.

nous verrons bien si lu es ou non un peintre et si tu as des chances de devenir le Mignard de ton époque. Je te donne ma confiance; tu vas me peindre une enseigne pour ma boutique. » N'allez pas croire que l'apprenti artiste fait la moue et considère sa dignité comme offensée. Que non pas ; il va faire une enseigne, et une fameuse enseigne, et bien s'appliquer, encore, à la faire de son mieux.

Voyons, va-t-il chercher quelque chose qui le pose en bel esprit? Va-t-il faire appel à Esculape et aux Muses, et invoquer l'allégorie à son aide pour attirer l'attention sur le magasin d'un barbier, poseur de sangsues et de

compresses? Il ii'u garde; il a souvent, en tlànanl par les rues de Paris été témoin d'accidents ; il a été partie intégrante de la foule qui se presse autour (lu blessé, coup d'épée ou coup de timon. Avec les passants et les badauds il a donné son avis sur l'aventure, aidé à transporter le pauvre bère, collé son ne/ aux vitres du magasin pour voir où en est le malade et comment se fait le pansement. Et voilà : pour lui, c'est ça la cbirnigic : ce ne sont même pas toutes sortes d'instruments compliqués dont l'acier ddunc la cbair de poule et qui feraient plutôt fuir les clients, comme on descend précipitammeni l'escalier du dentiste avant même d'avoir touclié sa sonnette ; ])Our lui la cbirurgie, c'est un blessé qu'on apporte, des gens (jui s'attroupent, un sergent de ville qui les contient, un commissaire qui s'approche \)ouy verbaliser e[ un savant homme, aidé de son élève, qui, ajustant ses hesicles et penché sur la plaie, s'apprête à la liaiter suivant les règles de l'art.

C'est l'enseigne de Cliardiu. Elle attire la foule une luis en place, la bonne foule instinctive et nature comme le bon jeune dialde de peintre. On dit " Comme c'est ça I comme c'est bien imité 1» Huant au chirurgien, (jui est du « grand siècle » il aurait peut-être voulu quelcjne chose d'un peu plus poni- |)eux, ou bien (piehpie chdse de plus en rapjtort précis avec sa profession; mai> il est bien obligé de cédei' dexanl le jugement delà foule.

L'enseigne du barbier n'existe plus ; une précieuse petite esquisse en a é(('' brûlée en 1871; il en reste seulement comme souvenir une petite eau-forte de Jules de Goncouit. Mais, si du moins il est impossible de savoir ce que pouvait être, comme qualité de peinture, cette entreprise d'un débutant, du moins on ;i d'aulres éléments d'apprécialiiui de ce (ju'il savait faire avant la trentaine et ce qu'il savait faire était uferveilleux.

Voici encore quebjue chose de bon à savourer et à méditer, car avec Chardin c'est partout le sourire et partout un repos. Depuis de bien longues années, c'est la coutume qu'à l'octave de la Fête-Dieu l'on tende sur le passage de la procession des belles tapisseries, tout ce qu'on a de meilleur et de plus riche. .V l'occasion de cette fêle, les peintres appendent le long des tentures, des tableaux dont ils sont c(Uilenls, des tableaux à Acndre. Celle exposition en plein vent a lieu sur la place Dau|ihine. Parfois des maîtres illustres ne dédaignent pas d'y prendre pari, de façon qu'il y a du mauvais et du bon; en tous les cas. personne ne néglige d'aller voir si quel([ue inconnu ne s'\ révélera pas, et les académiciens les plus célèbres ne se font pas faute d'aller en corps voir la peinture comme les antres.

Ce serait hien mal cduiprendre le loyal Chardin t\i\f de ne pas l'aller chercher place Dauphine à ses débuts, et il n'est pas de ceux à (|ui il faut tout de suite les palais ou les « salons » en vue. il expose un jour un petit tableau imitant un bas-relief de bron/e, et ni plus ni moins (jne J.-B. Van Loo s'en rend ac(|ué-

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reur. ;^Mais le triomphe c'est en 1728. Chardin a donc alors au plus vingtneuf ans. La merveille, la bonne peinture grasse, et riche, et opulente, et simple, et^obuste, et précieuse, c'est un tableau qui représente une raie pendue

CIIARDI\. — LA GOUVEr.N AME.

au croc, une raie blanche, rouge, rose, nacrée, avec ses petits yeux et sa gueule qui a l'air de rire, une raie qui préside à une réjouissante assemblée de victuailles et d'objets de ménage: un gros pot bleu verdâtre, une écumoire, un chaudron, une casserole; des poissons, des huîtres ouvertes et qui font venir

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