‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 24 sur 51 · IIlSTUIRIi l'Ul'L'I.AlUE DE LA l'El.M'LIRE · texte numérisé non relu

IIlSTUIRIi l'Ul'L'I.AlUE DE LA l'El.M'LIRE

l'oau à l;i bouche, et des poireaux, des beaux poireaux, el un niatoii (pii circule parmi ces choses, avec circonspectiou, un matou bhinc el gris, noblesse de gouttière, qui marche sur le bout des pattes et arrondit l'échiné.

Eh bien, cela ne s'est jamais l'ait depuis qu'il y a une Académie en France ; on a toujours eu besoin d'anoblir les objets, et de mettre devant les fruits et les Heurs une particule, à moins encore qu'ils ne soient» tributaires de Pomone ou de Flore ». Pas ])lus que les êtres humains ils n'avaient échappé à la mythologie ou à l'étiquette. Chardin n'y pense même pas. Avec la science qu'il s'est fabriquée el avec le sentiment que lui a fabriqué la nature, il a représenté tout cela simplement, largement, et cela est si fori ([u'il faut bien dire que ce jeune homme de trente ans est un maître. Largillièrc ne s'y trompe pas, lui, le vrai bon peintre qui s'est élevé à l'école flamande, et il est de ceux qui engagent Chardin à se présenter à l'Académie...

INIous vous disions qu'il y avait dans Chardin un giviin de malice... Décidément nous sommes voués à l'anecdote aujourd'hui. « Désirant, dit le Nécrologe de \ 780, pressentir les opinions des principaux officiers de ce corps (l'Académie), Cdiardin se permit un innocent artifice : il plaça dans une petite salle, comme au hasard, ses tableaux, el se tint dans la seconde. M. de Largillière, excellent peintre, l'un des meilleurs coloristes et des plus savants théoriciens sur les etfets de la lumière, arrive ; frappé de ces tableaux il s'arrête à les considérer avant d'entrer dans la seconde salle de l'Académie, où était le candidat ; eu y entrant : « Vous avez là, dit-il, de très beaux tableaux; ils sont assurément de quelque bon peintre flamand, el c'est une excellente école pour la couleur que celle de Flandre; à présent voyons vos ouvrages. — Monsieur, vous venez de les voir. — Quoi ! ce sont ces tableaux que...? — Oui, monsieur. — Oh ! dit M. Largillière, présentez-vous, mon ami, présentez-vous. » M. Chardin fut agréé avec un applaudissement général. Ce ne fut pas tout ! Comme M. Louis de Boullongne, directeur et peintre du roi entroit à l'assemblée, M. Chardin lui observa que les dix ou douze tableaux qu'il exposait étoient à lui, et qu'ainsi l'Académie pouvoil disposer de ceux dont elle seroit contente. « Il n'est pas encore agréé, dit 1) M. de Boullongne, et déjà il parle d'être reçu. Au reste, ajoula-t-il, tu as bien » fait de m'en parler ». (C'étoit une habitude qu'il avoit de s'exprimer ainsi.) Il rapporta en etfel la proposition, elle fut saisie avec plaisir; l'Académie prit deux de ces tableaux : l'un, un butlèl cliargé de fruits et d'argenterie, l'autre, le beau tableau représentant une raie et quelques ustensiles de ménage, qui fait encore l'admiration des artistes, tant la couleur en est fière, tant l'efl'el el le fuire sont admirables. »

Le second tableau est au Louvre, à côté de la fameuse raie : c'est celle surprenante grande toile, où, sur une table couverte d'une nappe blanche, des fruits s'(''lèv('nt en pvramide, puis des huîtres dans une assiette, des carafes

ÉCOLE FRAxNÇAISE.

d'eau e( de ^ill, délicieuses de forme, des verres, un pot en argent; puis un perroquet perché sur un grand vase, et un cbieu épagneul se dressant vers l'oiseau parleur.

Tout cela ne seii(-il pas le brave iiomme, et l'homme qui rend autour de

lui la bonté contagieuse"? Soyez assuré qu'un homme, un artiste qui aura connu des succès de cet aloi, jamais ne sera entaché d'orgueil, d'arrogance ou d'égoïsme, quelque haute situation à laquelle il parvienne. Voilà tout un côté du xviii" siècle qu'on ne saurait trop faire ressortir; le côté vraiment familier et simple, et droit, avec une réelle mais robuste délicatesse. C'est en Chardin que ce xviii° siècle-là se concentre et s'épanouit.

(Ihardin a aussi son roman d'amour. Il est comme le i-este. L'artiste s'était marié à trente-deux ans, plusieurs années après les accordailles, car on voulait (jue sa position fût un peu sûre. Dans l'intervalle, la famille de la jeune fille, Marguerite Saintar, est complètement ruinée, et alors ({ue le père Chardin veut rompre le mariage, J.-B. Siméon tient énergiquement à honneur de respecter ses engagements. La femme de rjuirdin était de faible santé; elle mourut au bout de quatre ans de mariage, lui laissant un fils. Ce fils mourut plus tard, lorsque r.hardin approchait de la soixantaine. Toutes ces douleurs le trouvèrent l'ésigné, mais toujours bon, doux et bienveillant. La difficulté même de vivre, car il ne produisait qu'à ses heures, ne faisait point d'embarras, et n'exigeait point de très hauts prix, fut une des causes de son second mariage (1744) avec une brave femme, une veuve, Françoise-Marguerite Pouget, fine, spirituelle et sérieuse comme lui, et dont il nous a laissé un portrait attendri.

Ecoutez-le parler un peu maintenant. C'est Diderot (jui a sténographié son langage et cette fois nous n'avons ([ue de la reconnaissance à éprou^s er envers le « salonnier ».

« Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux cpii ^^onl ici, cherchez le plus mauvais; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire aussi mal... Si vous voulez m'écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgents... Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et animée, on nous présente la nature vivante, et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien : on ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut appreudi'c à l'œil à regarder la nature et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives tantôt heureuses, tantôt malheureuses ! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui no soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf ans à vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressource et sans mœurs ; car d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire ? que devenir? Il faut se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim... »

Non seulement nous pouvons l'entendre parler, mais encore nous pouvons bien le connaître, le voir, — grâce à lui-même. Il s'est représenté bien franchement et bien familièrement, en deux de ces portraits an pastel qu'il fit dans la dernière partie de sa vie, pour piquer un peu l'inditrérence du public et de la critique qui commençaient à ne plus paraître se douter quel grand peintre

c'était là. Pastels vraiment beaux d'énergie, d'honnêteté et en même temps dliabileté surprenante dans la facture. Il n'a pas fait toilette, nous n'en sommes que plus à l'aise avec lui. Son bonnet blanc est armé d'une visière verte pour

bien protéger sa vue quand il peint ; de grosses besicles sont posées sur son nez; il regarde en face, d'un air cordial, fin, et candide ; son visage plein, rasé, sa bouche pleine de franchise et d'espiil. le moindre dét;til. jusqu'à sa robe de

clianibre d'un l)cau ton, tout cela est sans aucune complication, mais distingué et fort, au possible. Ces deux portraits, puis le portrait de sa femme, une aimable vieille, aux traits doucement accusés, à l'œil plein d'intelligence, vous raconteront toute une àme, ou achèveront de vous la bien faire comprendre si vous méditez un peu devant eux après avoir lu ce qui précède.

Que dirions-nous de plus, d'ailleurs? Quelques traits biographiques, quelques dates n'ajouteront pas grand'chose au portrait. 11 fut nommé conseiller de l'Académie en 1743, trésorier en 1745, et il eut un logement au Louvre; en 17().') il fut élu « officier » de l'Académie de Rouen; enfin pendant de longues années il fut chargé du placement des tableaux aux expositions annuelles du Louvre, et, pendant tout ce temps et en remplissant ces épineuses fonctions, il ne se conserva que des amis dans la race irritable des peintres.

Enfin une indication pénible; la froideur croissante de la critique à son égard : on le trouve monotone; puis c'est toujours un tort de vieillir, même ([uand on demeure le maître habile et l'artiste toujours tendre et ému. lue indication gracieuse et touchante aussi ; <> Madame Victoire », ravie d'une tête de jaquel (de petit laquais) et envoyant au pauvre vieux Chardin une belle boile d'or en hommage, — et cette année-là (1779) Chardin mourait.

Voilà tout, et maintenant il nous restera à l'étudier au Louvre, et à saluer bien bas lorsqu'en un musée de province ou de l'étranger, à Lille ou à Munich, par exemple, ou dans quelque heureuse collection particulière, nous rencontrerons de lui un morceau, toujours savoureux, toujours sain, réjouissant à l'œil et satisfaisant pleinement l'esprit.

Au Louvre ce sera le Bénédicité^ \d, Mère laborieuse. Va Pourvoyeuse, les deux grands tableaux que nous avons cités, puis toutes les natures mortes ; la brioche du dimanche, avec le couteau prêt à entrer dans sa croûte dorée et sa mie toute chaude ; le panier de pêches vermeilles ; la pomme près d'un gobelet brillaul : le bocal de jirunes ; les noix rugueuses; jusqu'aux maigres harengs pendus au mur, ou au lièvre dont le poil est chaud et léger. Tout cela émerveille, ravit, et attendrit, et c'est simple,»simple comme la bonne nature du bon Dieu que c'est. On ne céderait que trop à la facilité d'écrire des pages entières sur toute l'intimité de ces humbles choses, et pourtant sur leur distinction suprême. Mais c'est presque une superfluité d'essayer d'écrire de belles phrases sur cette petite Pouj-voyeuse si parfaite de dessin et de matière, si rare de couleur ; sur les fillettes qui joignent les mains pendant que la mère va servir la soupe: sur cette autre, grandelelle et attentive à laquelle la mère explique un poiiil de tapisserie, tandis qu'un chien, un admirable carlin, beau comme un chien de Vélasquez, est là qui veille, comme c'est son devoir de carlin. Oui, c'est folie que de raconter des histoires qui sont toutes racontées, et que tout le monde comprend et qui émeuvent lont le monde, les simples comme les

ÉCOLE FRANCAISK.

raflîiit's, ceux (jiii ignorenl la iteiiiture comme ceux ((iii la comprennent. Ceux-ci demeureront toujours surpris de la profonde et presque insaisissable

technique de Chardin, et qui n'est insaisissable que parce qu'eHe ne comporte aiuuno ruse el consiste nniquemeni dans la sincérité, dans la juslessi\ mais

aussi dans le désespérant tunr dé main d'un Ijon ouvrier. Puis enlin, lliomme spirituel que voilà ; comme cela est posé, composé et groupé finement et ingénieusement sans qu'il y paraisse ! Enfin pour être des motifs en apparence humbles et secondaires, de simples sujets de mœurs, ou de constantes natures mortes, si vous saviez la force et la noblesse réelle de tout cela !

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J-B. SIMÉON C1IAR1)[\

iiAPr.ts so\ ponTR*rr i'*i'. i.ui-m t mi:.

Faites, par exemple, l'expérience à la salle française du Louvre, de regarder, en reculant de quelques pas, un panneau qui conlient des Chardin, au milieu d'autres choses, quelles qu'elles soient, le Benedidtû, ou la Mère laborieuse, pai' exemple, même à côté du radieux Embarquement à^i Watteau, et voyez la belle note sobre et sévère que cela donne, comme cela paraît plein, et grave, et sans le moindre acci'oc. sans la moindre inutililé ou hésitation ! En un mot comme

fiCOLE FRANÇAISE.

on sont qu'on est en présence, non pas seulemenl d'un bonhomme, mais d'un

grand liomme !

CHARDIN. — L A ^ T I O U A I n E .

Oui, Chardin est grand dans l'exécution et grand dans la pensée, et ce serait se placer à un point de vue mesquin que de voir en lui, comme on l'a fait simplement le peintre bourgeois du xviif siècle.

Nous voiulrions avoir démontre' qu'un lablean de Chardin c'est le dernier mol de la [peinture, et aussi le premier.

A côté de son originalité si naturelle, de sa simplicité (il faut répéter le mot cent fois) si peu acquise, combien l'originalité de Greuze paraît tourmentée et fausse, combien sa sensibilité maniérée, son attendrissement pleurnichard et sa vertu insupportable. Mais c'est le peintre tel que le conçoit Diderot.» Rendre la vertu aimal)le, le vice odieux, le ridicule saillant, voilà le projet de tout honnête homme qui prend la plume, le pinceau ou le ciseau. » H faut faire

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