CHAPITRE X
Aulres maîtres, pelils iiiuilres el arailémicieiis du xvui" sièclo. — La liii de la fêle : Fiagoiiard.
Ce serait une entreprise impossible, chimérique, que de vouloir caractériser le \viii° siècle en uneseuleépithète. L'écrivain le plus souple et le plus habile évocateur de mots, l'appréciateur le plus habitué à synthétiser ses jugements en une concise formule, ne sauraient qu'y échouer. 11 y a de tout en ellet, dans cette époque; elle marche, jaillit, tâtonne, affirme, s'épanouit, fuse dans tous les sens. On y trouve tout aussi bien de la légèreté, et beaucoup, que de la haute et froide raison, de la candeur (jne du scepticisme, de la bonhomie que de l'impertinence, de la corruption (et beaucoup), que de la chasteté, et nous avons vu Greuze faire tenir ces deux extrêmes dans une même peinture et ne pas leur faire faire par trop mauvais ménage; enfin de l'indolence et de l'esprit batailleur, de l'élégance plus que sensuelle et de la simplicité parfaite. Nous venons de voir de telles tendances incarnées dans quatre ou cinq grands types; mais avec combien de nuances ne se ramifient-elles pas dans cette fourmillante école. Tout cela sous ses multiples aspects, c'est de la vie, et c'est malaisé à résumer. Aussi le mieux est-il de prendre successivement les genres principaux, mœurs, portrait, décoration, etc., et, non sans un certain nombre d'omissions de noms moins intéressants afin que cette revue ne soit pas une pure nomenclature, de dire quelques mots de chacun des artistes qui se distinguent le plus brillamment en chacun de ces genres.
Encore une ou deux remarques générales, cependant. D'abord le lien affectueux qui règne entre ceux qui s'en vont et ceux qui viennent : les novateurs succèdent tout naturellement aux classiques (du moins appelons-les ainsi faute d'un meilleur mot) sans qu'il y ait aigreur de la part de ceux-ci et insolence de la part de ceux-là. Tandis (jue nous verrons, dans la dernière partie du siècle.
les jeunes pédants secs de conir, secs de tèle cjui se grouperont autour du grand révolutionnaire David, iitîecter le ton le plus tranchant, le plus dur, le plus
agressif envers ceux qui les ont précédés, au contraire les jeunes peintres du commencement du siècle manifestent envers les vieux la plus tendre politesse,
HISTUIRH l'OPULAIRE DE EA PEINTURE.
le plus proloïKl respecl, ft de leur cô(é ceux-ci leur font bon accueil et acceptent tout naturellement qu'ils tentent aulre chose. Us les y aident même, et ne leur en veulent pas d'avoir un aulre âge et d'autres visées. N'oublions pas que nous avons vu La Fosse ])i'olé ij;er et encourager Watteau; Le Moyne faire débuter Boucher; Largillière et Louis de Boullongnc faire fête à Chardin; et encore Louis de Boullongne, Largillière et Restout mettre La Tour dans la bonne voie ; et par cela ils n'entendent pas la leur, mais bien la sienne propre. Cela est édifiant et charmant.
D'autre part, dans la vie même de l'artiste semble s'accentuer un certain
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côté d indépendance et de personnelle émancipation; il est moins attaché qu'au siècle précédent à quelque grand seigneur, linancier ou même souverain; si du moins cet excellent et si commode système de protection n'est pas absolument modilîé, l'artiste change de gîte fort aisément quand celui qu'il a ne lui plaît pas : Watteau ne fait même que changer et cloue la bouche à Caylus lorsque celui-ci lui fait une remontrance : « Le pis aller n'est-ce pas l'hôpital ? » Et, ma foi, il aimerait peut-être mieux y habiter qu'au Louvre. La Tour traite d'égal à égal avec les i)lus impertinents.
Enfin les choses académiques. Sans doute les places, honneurs, professorats, sont toujours attachés au titre d'académicien. Mais l'Académie de Saint-Luc qui avait été complètement éclipsée par celle de Le Brun et de Mignard, lorsque Mignard n'avait plus eu Le Brun comme rival (^t qu'il avait abandonné aussitôt
la première, l'Acadéniie de Saint-Luc reprend une vitalité, un désir d'agir, de se remuer. Elle est d'ailleurs un peu gueuse et beaucoup tracassée; mais elle devient le refuge, et quelquefois le lieu d'élection de certains irréguliers, de
NiTOir.E. L AUTOMNE.
certains indépendants qui ne doivent certes pas être dédaignés, ne fut-ce (ju'Eisen et Gabriel de Saint-.Vubin. Cela dure jusqu'au jour où la Révolution abolit l'Académie, juste au moment d'ailleurs où Vesprit académique s'aftirme avec le plus d'intolérance.
Un trait à noter également, c'est que grâce à cette activité particulière, l'art français pousse des rameaux un peu partout à l'étranger. Toute cour qui se pique de lumières et de bon ton veut avoir son peintre français. A Berlin ce
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sera N.-B. Lesucur, le porlraitiste Anloine Pesne, les décorateurs et yeriiisseurs Martin; à Dresde, Louis de Silvestre ; Giiibal, à Stuttgart : Evrard Cliauveau à Stockholm, etc. Cette brillante expansion au dehors est un indice de l'éclat, du bouillonnement perpétuel qui régnent chez nous.
Et que de types curieux, quelle effervescence! Cela grouille, bataille, meurt de faim souvent, comme le rappelle aux orgueilleux l'excellent Chardin. Et pour cent artistes en vue et menant grand train, que de végétants, que de « démar- (jueurs », que d'obscurs et à jamais anonymes Neveux de Rameau! L'on voit combien il faudrait de volumes pour étudier seulement les coins et recoins de pas plus de trois quarts de siècle. Nous y renonçons ici et commençons notre forcément sommaire revue.
Parlons d'abord des talents posés, raisonnables, maîtres d'eux, et fort peu entraînants qui ont laissé de beaux noms et des œ-uvres sans génie, c'est-à-dire débarrassons-nous-en d'abord; ce senties académiciens académisanls, pleins de savoir, excellemment intentionnés, mais pour qui nous éprouvons beaucoup plus de respect que de passion.
Jean Uestoût (1092-1768) forme comme un trait d'union entre l'académisme du xvif siècle et celui du xviii' siècle; un brave homme et un peintre actif. Il est neveu de Jouvenet et conserve le style de son oncle, avec moins d'énergie. La Tour l'appelle respectueusement son maître. Le Christ et le Paralytique, la grande toile du Louvre, est un peu comme du Jouvenet cotonneux.
Subleyras (1099-1749) étudie à Toulouse sous la direction de Rivalz, et à Paris remporte le prix de Uome en 1720. Il habite l'Italie jusqu'à sa mort. Ses tableaux d'histoire, tels que /« Madeleine aux jiieds de Jésus-Christ, le montrent comnu' assez bon agenceur, d'une inspiration plutôt froide, et d'une exécution douce, fondue et quelque peu monotone. Ses petits tableaux de genre, d'après des Contes de La Fontaine, le rendent agréable sans plus ; ils ont de l'ingéniosité mais pour de l'esprit ce serait trop dire, et à peu près aucun mordant- Un rival de Boucher, Natoire, mais un lival et c'est tout. Natoire (1700-1777) a fait de la décoration, des portraits, qui sont agréables, mais que c'est loin de Boucher! Cela manque de cette flamme, de cette supérieure élégance ; de cette rareté de couleur. C'est un peu du Boucher tout de même, à la condition de n'èlre vu que de loin. Les décorations de l'hôtel Soubise sont pourtant fort inqtorlantes et vraiment ce ([u'il y a de plus remarquable dans son œuvre, c'est l'histoire de Y Amour et Psyché.
Si Natoire se rapproche de Boucher dans une certaine mesure, on ne peut pas en dire autant de J.-B.-M. Pierre (17i:j-1789) qui passa pour son successeur. Ce n'est que la grimace affadie, édulcorée, l'ombre lointaine du délicieux peintre. Cela n'empêche pas Pierre d'être comblé de distinctions, de succéder à Boucher comme premier peintre du roi, d'être choisi par l'Académie comme
directeui- cl la foule, qui n'y regarde point de si près, de le considérer comme iiu autre Boucher, en effet, à cause du pot de rose.
-Mais voici la très célèbre famille des Van Loo, et en particulier Carie, dont le nom aura l'honneur d elre associé à celui de Boucher comme l'injure, le
sarcasme qui flagellera le mieux aux yeux de l'école « romaine » de David tout l'art <( français » du xviii" siècle. La famille Van Loo était originaire des Pays- Bas. Nous avons déjà nommé Jean-Baptiste (1684-1 7 ioj comme restaurateur des peintures de Fontainebleau et acquéreur d'une des premières œuvres de Chardin.
Charles André, dit Carie (1705-1705] était son frère. Il l'avait aidé, avant de venir à Paris, dans d'importants travaux qu'il avait exécutés à Turin pour le duc de Savoie et pour le prince de Carignan. A Paris il lit d'abord de la décoration théâtrale et fut ainsi en relation avec Boucher, qu'il accompagna en Italie. On voit que ce peintre mêle à son origine hollandaise une éducation italienne et il résulte un compromis sans grand caractère. Toutefois, sans avoir le dixième de l'originalité de son ami Boucher, il n'est pas dépourvu d'excellents dons de peintre. » Cette bête de Van Loo, » comme ne manciue jamais de l'appeler Diderot, n';i malheureusement pas ce diable au corps, cette indéfinissable élin-