CHAPITRE XIII
Vieilles querelles et lutles oiseuses. — Ingres et Delacroix. — Hueiiiues mots sur la couleur.
Vanité des théories .
C'est bien peu de chose, et un délai bien insuffisant, qu'un recul d'à peine un demi-siècle pour juger l'œuvre même des artistes les plus caractérisés, et c'est une pure témérité cjue de porter une appréciation définitive même sur ceuxque l'on croit le mieux connaître. Tant de circonstances sont faites pour nous égarer, tant d'influences dont nous ne nous doutons pas agissent sur ceux d'entre nous qui croient avoir les sensations les plus personnelles et l'esprit le plus indépendant! Les rancunes ne s'apaisent pas si vite, les champs de bataille ilemandent beaucoup plus de temps qu'on ne suppose pour être complètement déblayés. Aussi, en parlant d'artistes que l'on croit d'autant mieux posséder qu'ils ont vécu presque de votre temps, fait-on moins, quelcjue impartial que l'on soit; une histoire qu'un énoncé de préférences.
Nous sommes arrivés à deux maîtres qu'on ne saurait mieux choisir comme exemples de cette difficulté de juger équitablement. Tant que dura la grande querelle des classiques et des romantiques, des Hoiiiérisles et des Shakespeariens , il était impossible d'admirer l'un sans abominer l'autre ; c'était une lutte acharnée où l'art n'entrait pas comme seul élément. Les intérêts viennent forcément se greffer sur l'esthétique, et on comprend sans peine que, sous prétexte d'art, on ne soit pas loin d'en venir aux coups. Ce sont sans doute des considéralions fort peu nobles auxquelles n'obéissent pas les chefs de partis eux-mêmes, ni les artistes vraiment originaux ; mais ceux qui les suivent en tiennent compte beaucoup plus que ne pourraient croire les âmes candides, et question d'esthétique devient très aisément, en réalité, question de boutique.
Vient ensuite un temps oîi la mort met d'accord de la façon la plus simple du monde fous les intérêts opposés, et il ne reste plus en présence que les
œuvres qiio rou peut commencer h apprécier plus froidement et dans de meilleures conditions. Mais il y a encore plus d'un obstacle à franchir. Les intluences d'éducation ne sont pas un des moindres. Il est certain, par exemple, que la grande majorité des jeunes gens qui entraient dans la vie et dans la lutte vers le moment où Ingres et Delacroix étaient près de la mort, et qui sont maintenant arrivés k l'âge mûr, ont eu une éducation romantique, qui, en littérature et en politique, correspondait à leur idéal d'émancipation. Aussi étaient-ils tout portés à apprécier les images suivant cet idéal littéraire ou politique, et non pas simplement au point de vue plastique, le seul logique pourtant, quand il s'agit de juger des images.
Pour ceux-là, pour nous-mêmes, puisqu'il faut en faire l'aveu, la question était des plus simples à résoudre. Delacroix représentait l'émotion ardente, le frémissement, la passion ; Ingres ne représentait que la convention et la froideur. L'un iMnil le peintre de « nos fièvres » ; l'autre n'était qu'un pédant revêche et bourru. Enfin Ingres était le type de F « académicien » et du «pompier », et Delacroix (qui fut académicien pourtant également) était le seul et le véritable émancipateur.
Cette notion avaitsubsisté jusqu'en ces dernières années, et au moment même de l'Exposition centennale, en 1889, peu s'en f;dlut qu'on ne vil recommencer la querelle des classiques et des romantiques. Beaucoup de ceux qui écrivaient sur l'art, et des non moins sincères, reprirent sans scrupule les vieux sarcasmes contre Ingres, devant les tableaux de qui ils passèrent sans trop les regarder. Il est vrai que l'exposition de Delacroix était exceptionnelle d'éclat et de variété et que pour celle d'Ingres, an contraire, on s'était visiblement moins mis en frais.
Or les questions ne se tranchent pas aussi facilement, et la situation d'Ingres et de Delacroix est beaucoup plus compliquée qu'elle ne seml)lait jusqu'ici. Ce n'est pas sans de mûres et nombreuses comparaisons, et sans refaire de fond en comble leur éducation artistique que plusieurs d'entre nous, tout en conservant à Delacroix la tendresse des jeunes années, sans cesser de considérer comme un admirable artiste l'auteur de là Barque de Don Juan, des Massacres de Cliio, des Fresques de Saint-Sulpice, An Plafond (F Apollon, etc., ont été amenés à modifier très profondément leur opinion sur Ingres, et à lui attribuer dans l'art contemporain une tout autre place, et même une tout autre physionomie. Cette opinion a beaucoup de chances d'être plus juste, ayant été acquise par des méditations personnelles et non ]dus par des leçons transmises et fougueusement adoptées de conliance.
Ce ne serait pas un des aspects les moins piquants et les moins neufs de ce procès revisé, que poussant à l'extrême les opinions, comme cela arrive généralement quand on en change, iJelacroix fût présenli' comme un classique au
fond et Ingres comme le véritable révolté. On ne manquerait pas d'arguments assez séduisants à l'appui de cette thèse. La seule publication du captivant /oi«-nal de Delacroix accuse encore plus nettement que ne l'avaient fait ses autres écrits précédemment publiés, le ton nettement classique de ses goûts. Ce chef
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de l'école romantique en peinture se montre le plus violent adversaire de ceux qui, dans les autres arts, combattaient le même combat que lui; il ne cache en aucune façon son aversion pour Victor Hugo et Berlioz, par exemple. D'autre part, abstraction faite des goûts littéraires et musicaux (et encore pourrait-on retrouver chez Ingres beaucoup plus d'admiration pour Beethoven que chez Delacroix qui le méconnaît tout à fait) les exemples ne manqueraient pas pour prouver qu'Ingres prenait avec la nature de non moindres libertés
que DelacTuix cl que ses înidaces envers lu l'orme sont même [jurluis plus grandes que celles de son rival.
Nous ne pouvons épuiser ici un lel débat: il nous sufiit de l'indiquer, car il est loin d'être terminé; il nous fallait y faire allusion lontefois, ne fût-ce que pour montrer, en matière d'appréciation artistique, le danger des opinions préconçues et des « clichés ». Mais notre seule tâche ici est de présenter Delacroix et Ingres comme deux grands et exceptionnels artistes de notre temps, de dire de quelle façon on doit essayer de les comprendre, et, pour le reste, faire assez bon marché de leurs imitateurs, inférieurs et négligeables comme n'importe quels imitateurs de n'importe quels maîtres.
Ce qui a contribué ]dus que toute autre chose à égarer l'opinion sur le compte d'Ingres, c'est que son attitude et son langage, dans la dernière partie de sa vie, sont un constant démenli à son œuvre. Ingres ne crut en aucune façon être l'homme qu'il était l'éellement, et ce qu'il était, il ne crut l'être en aucune manière. Cela démontre une fois de plus l'inutilité des grandes théories et des ormules, et leur absurdité. Ingres avait représenté dans l'atelier de David, où il était entré en 1796, sinon l'esprit de révolte, du moins un élément fort suspect. i\ous n'avons même point parlé du schisme qui s'établit à un moment en plein atelier du maître des Homecs et des Sab'ines^ et dont le chef était Maurice Quai; le groupe de ceux qu'on appelait ironiquement les Primitifs ou les Penseurs., n'ayant laissé aucune œuvre, il était à peu près inutile de le mentionner. Ingres en lit-il partie? On n'a aucune indication à cet égard; toujours est-il que, dès le Salon de ISOti, la crilique le tenait en suspicion comme « gothique », comme « primitif » et que sa correspondance le montre, dès ses jeunes années, en termes plus que froids avec son maître.
C'est que cet homme fut un des caractères les plus indépendants, une des volontés les plus opiniâtres (jue l'on puiss<' citer. Ni hésitations ni concessions; une exaltation et une fougue extrêmes; un ardent enthousiasme au service de ses admirations; un travail acharné de tous les jours, do toutes les minutes; un courage que rien n'abat et une conscience sur laquelle la plus profonde misère des débuts ne peut avoir la plus légère prise; voilà quelques-uns des traits de cette physionomie, et l'on reconnaîtra qu'il en est peu (jui méritent davantage le respect. Mais l'ardeur même, l'ardeui' méridionale avec laquelle l'homme défendait les idées de l'artiste, les coups de boutoir qu'il donnait sans même y prendre garde, lui créèrent dès l'abord de nombreux ennemis, en même temps que l'intraitable volonté (jui régnait dans son œuvre et son originalité têlue l'exposaient aux i)lus vives critiques. Aussi peut-on dire que, tant qu'il vécut, à part ses amis et ses élèves, fjui encore n'élaient pas très à même de le comprendre, ses contemporains ne connurent guère de lui que sa caricature.
Quelques dates rapidement fixées avant de préciser le pordait et de résumer
l'œuvre. Ingres naît à Montauban en 1780 dans un milieu artistique : son père est peintre, miniaturiste, modeleur, musicien. Avant d'entrer à l'atelier de David, le jeune homme apprend à dessiner chez Roques, un peintre de sa ville. Après trois ans passés chez David, Ingres remporte en 1799 le second prix de peinture, avec un Aiitiorhus renvoyant à Scipion son fils prisonnier, puis en 1802 le grand prix de Rome avec un Achille recevant sous sa tente les envoyés
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I\CRES. — PORTIiAIT U E BERTIN L AINE.
d'Agamemnon. Il part pour Rome en 1804 et à part un retour peu prolongé à Paris, il devait rester une vingtaine d'années en Italie. Tout d'abord il s'éprend d'une grande admiration pour les primitifs, vers lesquels l'attirent son goût de forte simplicité, et aussi sa prédilection pour ce coloris éclatant et frais, ces ors, ces matières précieuses, cette espèce de bijouterie de la peinture; puis peu à peu c'est Raphaël qui le conquiert définitivement. Pendant les longues années passées à l'étranger, soit à Rome, soit à Florence, il lutte avec une admirable énergie contre la plus noire misère, et jamais il ne sort de cette lutte si peu que ce soit découragé.
Il semlilc que les épreuves et la gêne n'aient même pas riKtniicui- d'atlirrr son attention, entièrementabsorbée par son culte et par son œuvre. C'est pendant ce long séjour qu'il exécute quelques-unes de ses toiles les plus célèbres, le Portrait de Mme Devauçay (1807), Œdipe et le Sp/iiiir (1808), la Chapelle Sixtine (1810), Jupiter et Tliétis (1811), Bnmvbis vainqueur d'Acron (1812), ï Odalisque couchée (1814), Roger délivrant Angélique (181!)), Jésus-Christ remettant les clefs à saint Pierre (1820), le Vœu de Louis XIII [{^Vi), etc., etc. On ne peut se dispenser de mentionner la quantité de portraits àlaminede plomb, que beaucoup de personnes, dont l'opinion est toute faite d'après les opinions d'autres personnes, daignent reconnaître comme la partie de son œuvre qui soit seule à l'abri de leurs critiques. Ils sont d'ailleurs de tout point admirables; mais quelque accomplis et significatifs que soient ces petites merveilles de sûreté dans le trait, de pénétration pliysionomique, de sobriété et de force dans le modelé, nous serions presque tentés à la lin de répéter le mot d'Ingres impatienté, lors de l'Exposition de 185.T : « Non, non, laissez mes dessins; on ne regarderait pas ma peinture! » Et cette peinture, tant pis pour qui ne l'aura pas, ou qui l'aui-a mal regardée.
Lorsque, de retour en Erance en 1824, Ingres exposa le Vceii de Louis XIII, il remporta un grand succès, et c'est autour de lui que la réaction contre l'école romantique jugea à propos de se grouper. Il fut alors élu membre de l'Institut (1825) et se considéra comme « l'homme de la résistance ». Nous dirons tout à l'heure ce qu'il faut penser de l'élection. U Apothéose d' Homère, qui date de 1 827, était un véritable manifeste. En 1 8,34 il exposait une autre œuvre importante, le Saint Symphorien [ctxihéAvaXc d'Autun) ; en 1835 il était nommé directeur de l'Ecole de Rome ; enfin depuis son retour à Paris (1840) jusqu'à la fin de sa vie (1867), sa vie se terminait comme elle avait commencé, dans le travail sans relâche. La mort le prenait le pinceau à la main et sans que cette main eût connu même les plus légères atteintes de la décrépitude. Nous ne jugeons pas à propos de surcharger cette chronologie des dates de ses divers honneurs, récompenses, décorations, etc.
Telle est cette carrière, d'une exceptionn(dle vigueur. La particularité sans doute la jjIus saillante est ce choix par les « classiques » pour les représenter, d'un homme qu'ils avaient jusque-là tenu en suspicion, et qui ne conquit pas davantage leurs réelles sympathies lorsqu'ils l'eurent pris pour chef. Cette situation se trouve parfaitement élucidé-e par les lignes suivantes de M. Charles Blanc dans son étude sur Ingres : << Cependant, dit-il, après le malentendu auquel avait donné lieu le double aspect de ses ouvrages (l'écrivain parle de la conception classique de ses tableaux, et de leur exécution réaliste, indépendante, en révolte décidée contre les principes de l'école davidienne), les partis s'étaient de nouveau reconnus, et la lutte entre les romantiques et les classiques durait encore (nous
sommes en I834i, ravivée de temps à autre par les rigueurs du jui'v d'admission qui était pris tout entier dans le sein de rAcadémie, et qui refusait avec affectation des paysages de Rousseau, des sculptures signées de Barye.
» Ingres était entré à l'Institut eu 1825 et, bien que son talent parût à rAcadémie vicié par i'exagération et entaché de romantisme, elle l'avait agréé comme
INGRES. — 1,'aPOTHÉOSE d'uOMÈFIE (FRAGMENT).
étant à peu près le seul homme capable de faire digue au torrent. Dans- son /or intérieur, rAcadémie en était encore à Girodet; mais an de/iors elle était disposée à prendre Ingres pour drapeau. Lui, se voyant attaqué, contesté, moqué par une partie de la jeunesse, qui lui reprochait son mépris pour la couleur, son goût pour l'antiquité, il résolut de frapper un grand coup... (1). »
Ainsi, dépit d'un côté, perfidie de l'autre, il n'en faut pas plus pour expliquer comment Ingres devenait « l'homme de la résistance », alors qu'au Salon de
(1) Il s'agit du Suint Symphorien.
181!), il avait été hué pour son Odalisque et en butte à tous les sarcasmes de la critique académique, et que devant ses premiers tableaux, Delacroix avait donné le signal des applaudissements. Ce dessous d'une élection suffit également à inspirer le plus profond mépris pour l'esprit d'intrigue de l'Académie, et montrer que l'art n'entrait pour rien dans le choix qu'elle avait fait d'Ingres comme chef.
Nous devons donc nous élever luen au-dessus de ces misères quand il s'agit de juger Ingres, oublier qui! fut dupe, que de personnelles antipathies et les tenaces idées d'un esprit « bulé » lui firent prendre une attitude officielle alors que son œuvre était d'un indépendant absolu et d'un isolé. C'est cette œuvre seule qui nous intéresse maintenant. 11 nous paraît curieux de citer tout d'abord le mordant résumé que le pcinire J.-T. Raffaélli en a tracé (dans sa brochure du Caractèrisme) véritable croquis à l'eau-forte : « Homme naïf et violent; grand artiste dans ses admirables caricatures du Duc d'Orléans et de M. Berlin; artiste ambigu dans Madame Moilessier, « Cybèle » par la tête, « soieries de Lyon » par la robe ; disciple de David et romain dans le Portrait de Barlolini\ absurde d'invention dans les proportions qu'il s'était données, et de facture dans celui de C/wrubini; d'un bon grec dans son Apothéose d'Homère; de l'école de David dans son Saint Symphorien ; statuaire grec dans sa Source ; d'art académique dans ses dessins pour la Chapelle de Dreux et son Vœu de Louis XIII , d'art tout à fait insupportable dans son Suint Pierre, son Angélique ?m goitre, ou sa Jeanne d'Arc en fer-blanc, Ingres, qui ne fut qu'un esprit malade des traditions dont il s'était bourré en provincial et qui ne laisse pas un morceau d'art qui soit vraiment français ; inquiet et aigre de la poussée des idées qu'il sentait gronder aulonr de lui, ne laisse, de ses hésitations et de ses colères entêtées, que le souvenii' d'un homnie qui aima passionnément son art et fit des portraits à la mine de plomb... >>
Ce portrait, pour èlre vif et sévère dans son ensemble, exprime très bien l opinion d'un artiste qui sent fortement et qui par cela même qu'il est artiste et des plus personnels, est comme astreint à être passionné. Mais s'il fallait s'en rapporter à la notice, aussi pleine de verve que de malveillance, de Théophile Silvestre dans les Artistes français, Ingres ne nous apparaîtrait que sous l'aspect le plus ridicule.
Or il suffit d'une promenade de quelques minutes à travers le Louvre, d'une comparaison sincère, soit avec les anciens maîtres, soit avec les contemporains pour sentir avec quelle force l'œuvre d'Ingres commence à s'imposer, quelle impression de solidité et de durée elle produit, enfin avec quelle puissante originalité elle apparaît. Maintenant que les polémiques sont calmées et que nous n'avons plus à épouser de querelles de partis, on peut s'apercevoir qu'au moment même où il croyait être le disciple de Raphaël, il élail Ingres; quand
il pensait reprendre les traditions de ce David qui laurait à coup sûr désavoué et foudroyé sil avait pu, il était encore Ingres; et quand il était convaincu, suivant l'occasion, qu'il était grec, ou romain, ou primitif italien, ou même
français, il était toujours Ingres, c'est-à-dire un des tempéraments les plus têtus, donnant de perpétuels et inconscients crocs-en-jambe à ses théories les plus chères. Enfin, d'un bout à l'autre de son œuvre, il gardait une main mer-
veilleust' dv prccision, eu antagonisme avec nn eei'veau qui ne savait pas trop ce qu'il voulait, mais le voulait avec une indomptable énergie
L'artiste que nous avons cité met très justement le doigt sur une des plus importantes critiques (jue Ion puisse faire de cette œuvre, quand il dit que le peintre ne laisse pas de morceaux d'art vraiment français. Du moins cette critique peut s'appliquer sans contestations à certaines parties de son œuvre; ou peut l'admettre, par exemple pour l'Œdipe qui, si admirable qu'il soit de force, de dessin et de couleur, pourrait être daté en effet de n'importe
l>ELACI10IX.