‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 41 sur 51 · LES COTES UU MA1\0C · texte numérisé non relu

LES COTES UU MA1\0C

(jui'l pays; pour la majciii-c |iarlie de la C(inqM)siti(>n de Y Apothéose dHomcrc; poui' la Jeanne ifArc même, un pour la Vierije à l'/ios/ie; pour d'autres toiles encore i[iu', l'on pourrait citer. Il est ceilain ([ue, dans les diverses écoles classi(jues étrangères de cette époque, (jue la France d'ailleurs traînait à sa remorque, en Belgi([ue, en llullande, en Allemagne, on rencontre plus d'un morceau (jui a le même aspect, la même absence d'un caractère national accentué. Seulement ces œ^uvres de la lâcheuse école classique du commencement du siècle ne supportent pas un long examen, et l'on n'y sent point les ([ualilès de force et de personnalité impérieuse que l'on retrouve

toujours dans quelque parde du moins français des tableaux d'Ingres. Mais il nous devient plus difficile de souscrire à cette critique lorsque 'nous nous trouvons en présence de certains portraits : ceux de 3/"°" Devauçay par exemple, de M. Berlin, du a'iic (rOr/éans, d'Ingres par lui-même, de 31. Boc/iet, de 31. et de 31°" Rivière. On peut voir les trois derniers au musée du Louvre ; dites s'ils ne vous donnent pas dès l'abord cette conviction que voilà des pein-

PAtL DELAr. OCIIF. — CUOMWEI, L OUVRANT LE CEhCUElL DE CHAULES 1'^''.

tures absolument françaises et peut-être celles qui transmettront plus tard le plus puissamment le cachet d'une race, d'un temps et d'une société déterminée. Les côtés fortement prosaïques du talent d'Ingres l'ont ici servi à merveille. Avec une sincérité de primitif, une patience de graveur, il s'attachait à rendre le caractère., dont il avait la plus intense perception, et il ne craignait point d'exagérer ces côtés caractéristiques, de les pousser jusqu'à la caricature, ainsi qu'il recommandait lui-même à ses élèves de le faire : « Établissez bien la variété et l'opposition des lignes; c'est le seul moyen de saisir la tournure. Insistez sur les traits dominants du modèle exprimez-les fortement, poussez-les,

s'il le faut jusqu'à la caricature, je dis caricature afin de mieux faire sentir l'importance d'un principe si vrai. » Or ce qu'il recommandait ainsi par système, il le pratiquait lui-même par instinct. La Thétis du musée d'Aix, la déformation caractéristique du cou dans X Angélique^ la ligne exlraordinairement onduleuse de YOdcdisque coucJiée, maint exemple qui pourrait être donné encore, montrent à quel point l'artiste tout en observant attentivement la nature, devenait pendant ce travail une sorte de visionnaire à froid, n'exagérant pas moins certains traits dans son opiniâtreté que Delacroix dans sa fièvre. Les portraits de M. Bochet, de M. et de M""" Rivière sont parmi les plus belles œuvres du musée du Louvre, on s'en avisera bien quelque jour. 11 y règne dans l'exécution un soin de miniaturiste, et même de miniaturiste persan ou chinois, si l'on veut, mais quelle tenue d'un bout à l'antre et comme l'extrême détail ne fait jamais perdre de vue l'allure générale !

La couleur est, a-t-on dit, d'un miniaturiste oriental, et le mot qui termine la notice de Th. Silvestre : « M. Ingres est un Chinois égaré dans les rues d'Athènes, » pour être ironique, n'est pas déjà un si mauvais éloge. Il est, dans la Baigneuse du Louvre, dans les portraits cités, des trouvailles de couleur. Elle est des plus rares la couleur d'Ingres; elle n'offre jamais rien de commun ou de banal ; le châle crème décoré de broderies multicolores de M™" Rivière, ou encore les coussins de velours bleu sur lesquels elle appuie un bras admirable de souplesse et lie finesse précise en même temps, font d'un td portrait un objet d'art d'une matière précieuse. Pendant longtemps la couleur d'Ingres a paru acide, aigre, discordante ; et si le malentendu dure encore de lui dénier le nom de coloriste^ c'est que l'on se contente longtemps de préjugés survivant à leur propre cause. Vers le milieu de ce siècle, il était devenu de mode, ou plutôt de règle de peindre de la façon la plus sombre et la plus soutenue. L'œil s'était déshabitué, sur la foi des peintres, de la lumière éclatante et nette du plein Jour. Or par un vice spécial, notre œil est beaucoup moins docile aux affirmations de la nature qu'à celles de la peinture; nous jugeons beaucoup plus volontiers la nature à travers les tableaux, que les tableaux à travers la nature. L'art s'étant absolument ])er(ln de peindre et de modeler les olqets e/? /y/piy?e clarté, il est certain que les lal)li'aux d'Ingres, au milieu des tableaux bitumineux et enfumés de l'école romantique, devaient produire l'efTet acerbe et tranchant d'un crépon japonais à C(Mé d'un vieux taltleau de musée. On doit mettre à part Delacroix, qui avait été aux pays du soleil et qui pouvait créer la clarté et la fraîcheur par des moyens plus subtils. Mais il ne fallut pas moins d'une véritable révolution artistique pour nous ramener à la perception de la couleur non pas seulement, comme on l'a dit, suivant la sensation des Japonais, mais tout aussi bien suivant celle de nos propres primitifs. Aussi maintenant, tandis qu'un tableau d'Ingres nous peut séduire précisément par les tons vifs et tranchés

de son enluminure, tel tableau (jui aurait pu paraître gai et lumineux à un

Salon vers 1830, semblerait dans une de nos expositions actuelles, tout juste un effet de nuit ou de fenêtres fermées.

iNous ne saurions trop faire remarquer que cet art de modeler en pleine clarté, par des gradations à peine perceptibles, aucunement contrastées, n'était pas en fait une nouveauté, et l'on n'aurait qu'à se reporter au début de cet ouvrage pour constater que les portraits d'Ingres se rapprochent directement de la tradition des Clouet, par exemple.

Enfin, pour achever d'effleurer ce débat sur la couleur d'Ingres, il faut le ramener à l'éternelle division (et vraisemblablement à l'éternel malentendu), entre les coloristes et les colorieurs. Les premiers partent du principe des « valeurs » c'est-à-dire du plus ou moins de clarté contenue dans les ditférents degrés d'un même ton, puis des relations entre les quantités des différents tons d'un tableau. Les seconds ne tiennent compte que de la qual'ilé de ce ton. Les uns peuvent donc arriver à faire des tableaux « d'une belle couleur » rien qu'avec un camaïeu d'un ton neutre, à la condition d'observer supérieurement les relations du plus foncé au plus clair; les autres peuvent faire un tableau « d'un beau coloris » rien qu'en étalant sur leur toile des teintes plates et tranchées. L'administralidu du musée du Lou\re, sans le vouloir, et uniquement par un mauvais guùt de placement a donné de cela la meilleure démonstration en plaçant dans le salon Carré le petit Calvaire de Mantegna entre deux portraits de Hemltrandt.

D'après ce qui précède, on comprendra (|ue les deux camps sont bien tranchés entre ceux qui colorent à la façon de liembrandt, et ceux (jui colorient à la façon de Fra Angelico, de Mantegna ou d'Ingres et comment l'enluminure d'Ingres peut èlre doréna\ant reconnue fort belle, bien qu'il ne soit pas un coloriste. Ouant au reste on peut prendre parti pour l'un ou l'autre système, mais c'est folie de croire que des préférences sont des condamnations.

Analyser en détail l'œuvre d'Ingres ne saurait être de mise ici. Il ne nous apprendrait rien de plus d'en mettre en lumière les beaux côtés après en avoir reconnu certains côtés guindés ou inèuie si l'on veut ridicules; de disséquer, par exemple la Jeanne (IWrc, le Saint Pierre, ou V Apothéose crHomère, qui contient de si belles parties et qui est si volontaire de conception, après avoir admiré comme il convient la Chapelle Sixtine, ou les portraits ci-dessus mentionnés.

Ce qui vaudrait mieux, pour achever de faire comprendre Ingres, ce serait de mener le lecteur dans ce petit musée de Montauban qui contient les milliers d'études dessinées et les matériaux même du travail du peintre, ses outils en quelque sorte. On montrerait l'acharnée recherche de la forme dans d'admirables dessins; les traits de caractère dans ces réflexions enthousiastes ou furibondes qui souvent zèbrent et sabrent ces croquis ; les investigations d'un esprit sincère, sans parti pris, tout au moins au début, avec des dessins à la plume d'après Watteau, des sortes de schémas rapides des fêtes galantes, et d'autres, non ninins curieux, où sous les grandes robes de satin des Isabelles, la veste et les

culottes de Gilles, Ingres s'est évertué à rechercher le nu du Watleau 1 Enfin le

souci de la matière dans une nombreuse collection d'échantillons de marbre et de poteries, de couleurs et d'aspects des plus variés; le respect passionné de

l'antiquité dans les moulages d'après des figurines, les fragments de pots^ les épreuves de médailles, que le peintre gardait auprès de lui comme une sorte de répertoire des lijjerlés permises, et qu'il crut souvent copier alors qu'il en exagérait les indications par d'inconscientes audaces. Cette étud'e, que nous projetons de faire longuement dans un travail spécial, nous ne pouvons qu'en indi([uer ici l'intérêt. Ces seuls points de repère complètent déjà la physionomie de cet homme qui eut le sort bizarre d'être tantôt sa propre dupe, tantôt son propre émancipateiir, ainsi que la niiiuvaise fortune d'être méconnu des audiicienx et jusqu'ici dérendu par les esprits académiiiucs (jui au fond le haïssaient.

On Irouvera peut-être que nous allons être un peu trop bref et trop froid à l'égard de Delacroix (I 798-1 807), après avoir complaisaniment esquissé un Ingres selon notre gré. Mais il y avait plus de nouveauté et d'utilité dans cette partie de noire lâche, que dans une élude plus éli'iidue sui' Kelaci'oix. Celle étude, malgré la profonde admiration (pu' tout esprit ardent et rafliiu' doit ])rofesser à l'égard de ce maître, demeurerait encore beaucou]) trop concise et paraîtrait beaucou[) trop sèche auprès des nombreux panégyricjues publiés. D'ailleurs il n'est plus un point oliscur clans cette carrière, plus un morceau contesté dans cette œuvi'c, et Delacroix est bien le peintre moderne qui a été le plus exploré. La récente publication de son Journal a achevé de faire connaître le caractère de l'homme et les nerfs de l'artiste.

Les remarcpies (|ue nous devions faire sur la situation respective des deux rivaux, les rappi-ocliements qui, tout d'abord se sont imposés, nous ont amené déjà à caractériser (|uelque peu l'onivre de Delacroix, et nous aurons des maintenant des points de repère jiour lunis permettre d'achever res({uisso de la carrière et de déterminer l'influence. De même (|uc du propre aveu des classiques on peut reconnaître en Ingres le roman ticpu- de la forme immobile et du contour abstrait, de niènu" il est possihle que ])lus tard, dans l'histoire de l'art, Delacroix soit considéré comme le classique de la forme en mouvement. Classique, Delacroix l'était, nous l'avons dit, par les goûts littéraires et musicaux, (il [)ar la tourniiic même de son esprit. L'avoir représenté comme une sorte de profanaliMir de la forme, comme l'homme (pii aurait aboli la uotiou du dessin, ne sachant pas lui-même dessiner, n'est pas une erreur moins grave que celle que l'on a commise à l'égard d'Ingres. Le dessin de Delacroix était excellent en lui-même et pour ce qu'il voulait exprimer : le mouvement. C'est une grande conquête ou plutôt une reprise de dioil dont l'art moderne est redevable à Delacroix, et loin d'avoir été fatal à l'art de dessiner, on peut dire au contraire qu'il a contribué à l'étendre et à l'cmichir.

De même pour la couleur; le peintre a certainement réussi plus que tout autre de son temps à la sauver de l'insipidité, de la sécheresse où l'avaient

égarée les imitateurs de David et les élèves d'Ingres, plus plats encore si cela était possible. Telle qu'il la conçut et la transforma la couleur devint un nouveau moyen d'expression, épousant étroitement le dessin du mouvement. Par des

moyens en somme très simples et très légitimes, elle allait des harmonies' les plus tragiques ou les plus plaintives aux plus riches et aux plus sonores. Mais il ne semble pas que l'on doive considérer cet affranchissement de la couleur

comme le résultat d'une sorte de fièvre ou de délire, et le mot imbécile qui montre Delacroix « barbouillant une toile avec un balai ivre » est aussi inexact qu'il était insultant. La couleur de Delacroix était très voulue, très raisonnée, reposait sur un emploi judicieux des << complémentaires » et la science la plus rigoureuse est venue depuis confirmer de point en point ce qui était considéré comme une pure extravagance.

On voit que le rôle de Delacroix était à un double litre des plus importants, puisqu'il mettait un langage plastique tout nouveau au service des nouvelles modes adoptées par les immuables passions. L'àme moderne, si elle se dirige exactement par les mêmes impulsions que celle des bommes de tous les temps est cependant plus inquiète, plus tourmentée et plus fiévreuse dans ses manifestations ; c'est cette lièvre et cette inquiétude que ressentit l'artiste et qu'il expi'ima avec son dessin comme frémissant et sa couleur qui, changeant avec chaque sujet, en est comme la vie même.

L'homme d'ailleurs explique l'œuvre et il n'y a pas entre l'un et l'autre de ces conlradiclions qui ont pu nous surprendre chez certains peintres. Voici le portrait,cette fois exquis et juste et complet qu'a tracé de lui Th. Silvestre si cruel à l'égard d'Ingres : « Delacroix est un caractère violent, sulfureux, mais plein d'empire sur lui-même; il se tient en prison dans son éducation d'homme du monde, qui est parfaite. Husé, attentif quand on lui parle, il est prompt, aiguisé, pru(b'nt dans ses répliques. Comme il coiniail à fond l'escrime de la vie, il enfei're proprement son homme sans avancer d'une ligne. Né au cœur de la diplomatie, bercé sur les genoux de Talleyrand qui fui le successeur de son père au ministère des affaires étrangères, il remplirait à la Hubens la plus brillante ambassade; il ne pourrait sans doulc déployer le fasl(\ l'ampleur du Flamand; mais quel goût, quelle finesse il monlieraill Son inaiiilien est élégant et supérieurement aisé : gestes sobres, fort expressifs et une l.ingue d'or. 11 a l'habileté et les manières caressantes, les insinuations, les grâces et les caprices de la femme. Ses petits yeux vifs, clignotants, enfoncés sous l'arcade de ses sourcils noirs et rudes; l'aborulance magnili(iue de sa chevelure, me rappellent les plus vibrants portraits à l'eau-forte que Uembrandt nous ait laissés de lui-même. Son humeur est spirituelle et sarcasiique plutôt qu'enjouée. Il a le sourire profond et mélancolique. La coupe cari'ée de ses mâchoires inégales et proéminentes, la mobilité de ses narines largement ouvertes et frémissantes, expriment à outrance l'ardeur de ses passions et de sa volonté. Parfois ses airs de tète sont d'une fierté et d'un cynisme souverains. Son front carré s'avance en bosses intelligentes. Sa bouche d'un dessin redoutable, tendue comme un arc, lance des flèches acérées sur ses contradicteurs et porte des jugements exquis. Il n'est pas beau, dans les coiidirKuis bourgeoises, et sa physionomie rayonne. Toutes ses figures ont quchpie chose de lui, l'air pensif et soufirant; mais il donne à

rhomme énormément de muscles par amour pour la force et l'activité. Ses femmes surtout lui ressemblent par la noblesse, l'élégance des attitudes,

OECIMPS. — LE cuexii..

l'ardeur du tempérament et la fatale beauté de l'expression... Il parle avec mesure, mais à ses attitudes impatientes on voit qu'il réfrène son impétuosité. 11 étonne par tant de fougue mêlée à tant de sang-froid, et par cette surexcitation de l'esprit qui pétille toujours en lui comme la flamme. »

Si nous avons tenu à citer le passage le plus vivant de cette belle étude d'homme, c'est qu'elle fait mieux comprendre que toutes les analyses techniques la part d'instinct et la part de réflexion qui entre dans les œuvres de Delacroix. Au surplus, pour nous en apprendre plus long que ne feraient la synthèse que nous venons de tenter et dont le portrait de Silvestre est le principal et décisif élément, il nous faudrait disposer de beaucoup de place et nous livrer à un minutieux épluchage de ses propos et de ses écrits ; car, pour le résumé de sa biographie, il ne nous offre guère ([ue les étapes d'une œuvre, et l'on ne saurait imaginer de carrière plus unie, plus renfermée et plus exclusivement absorbée par le travail.

Lielacroix reprenait la peinture à peu près où l'avait laissée Géricault, en y ajoutant dès les premières œuvres, quelque chose de plus nerveux et de plus sulilil. De sept ans jdus âgé que son camarade à l'atelier de Guèrin, il ne débulait (|u"en 1822 (c'est-à-dire au moment où Géricault avait produit toutes ses grandes œuvres) avec Dante et Virgile. L'on a trop souvent vu ce taldeau au Louvre pour qu'il ne soit pas banal de le décrire; on peut le caractériser en disant que c'est du Hubens tragique. Gros, qui avait encouragé ce retentissant début et qui n'était point encore désespéré d'avoir engendré une telle race de peintres, avait dit : « du liiibcns cliAlié ».

Les Massacres de Scio, exposés deux ans après (en même lem])s (pie le Vœu de Louis XTIl par Ingres), demeureront peut-être l'œuvre la plus parfaite de Delacroix, l'expression la jjIus complète de ses aspirations douloureuses. Ce n'était pas encore, en etfet, une œuvre de combat, bien qu'elle eût commencé à déchaîner toutes les fureurs, et les rires outrageants, et qu'à partir de ce moment jusqu'à la lin de sa vie, Delacroix, suivant son propre mot, eût été « livré aux bêtes ». 11 n'y avait point dans les Massacres de Scio la plus légère de ces exagérations de personnalité auxquelles est forcément amené un artiste très en vue et très discuté. Ces enlacements de blessés et de mourants, ces révoltes vaines et ces férocités, ces chevauchées sanglantes et fumantes, cette femme attachée à la (pu'ue d'un cheval et qui se tord, cette autre, si morte, et qui garde dans la mort tant de désespoir, tout cela était l'émanation directe de l'âme de l'artiste. La sombre couleur de Dante et Virgile, à une observation attentive, se révèle encore soumise à de certaines timidités. La couleur brûlante et stridente des Massacres de Scio était délinilivement adranchie, et Delacroix ne devait jamais, couleur et dessin, produire quelque chose de plus complet.

Au Salon de 1827 figuraient en même temps le Sardanapalc et le Christ au jardin des Oliviers (église Saint-Paul) de Delacroix, et Y Apothéose d'Homère. C'était bien une lutte ouverte, et il apparaît (ju'on prit plus de plaisir à compter les coups qu'à bien regarder la jieinture. Le Sardunajiale., qui ne fut jamais apprécié en France à sa juste valeur, était une admirable symphonie

de chair et de flammes. Notre négligence ou notre lésinerie a fini par nous faire perdre ce tableau qui s'en est allé dans je ne sais quelles Amériques.

La Liberté (/iiidant le Peuple, fougueuse et éloquente peinture inspirée par la

révolution de 1830, et la seule où (sauf quelques portraits) Delacroix ait retracé les types et les costumes français de son temps, fut exposée'au Salon de 1831. A ce Salon figurait aussi l'admirable Massacre de l'évêque de Liège. La même année, il partiit pour le Maroc, et l'on peut apprécier dans tout le reste

:i9() HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEIÎSTURE.

de son œuvre, l'influence que ce voyage aura exercée sur sa couleur.

A partir de ce moment l'œuvre devient tellement vaste et touffue que l'on ne peut ici en donner qu'un aperçu. Non seulement Delacroix avait le travail impétueux, et sa main emportée par une grande ardeur de travail secondait rapidement son imagination infiniment riche et mobile, mais encore il y avait en lui une toute parliculière volonté de produire. Il se préoccupait fort de la destinée des œuvres, si fragiles, si sujettes aux accidentelles dcslruclions, ou aux ravages du temps, (ju'il redoutait malgré le soin qu'il apportait à la qualité des matières; et il pensait que plus nombreuse l'artisle laissait son œuvre, plus il s'assurait de chances de survivre.

Voici une sommaire énuméralion des principaux ti'avaux (|ui occupèrent sa vie, une vie bien remplie et délicate, dont les seules et rares distractions étaient quelques sorties dans une société choisie et raffinée, ou un repos de (juelques jours dans une maison de campagne à Champrosay, parmi les fleurs dont il ralTolait. La Bataille de JSuncy (musée de Nancy), les Femmes d'Alger (Louvre), le Prisonnier de Cliillnn, Saint Sihfistien, les Peintures du Salon du roi (Chambre des députés), la Bataille de Taillebourg (musée de Versailles), Médée (Lille), Hamlet et les /ossni/eiirs, la Justice de Trajan (musée de Uouen), les Croisés à Constantinnple (Louvre), le Naufrage de Don Juan (id.), Noce Juive au Maroc (id.), les Dernières paroles de Marc-Aurèle (musée de Lyon), les lithographies pour illustrer Hamlet, Faust, Macbeth; la Sibylle, Muleg Abd-er-Italnnan (musée de Toulouse), la décoration de la Bibliollù'que du Luxembourg, les Adieux de Roméo et Julielle, le Christ en croix. Exercices militaires dans le Maroc, la décoration de la Dibliolhrque des députés, le Christ au Tombeau, la 31orl de Valenti/i, le Plafnnd de la galerie d'Apollon iLouArej, Comédiens arabes (musée de Tours), la Résurrection de Lazare, les Disciples d'Emnurus ; les décorations du Salon de la Paix ancien hôtel de ville, (détruites en 1871), Jésus ewlormi pendant la tempête, Weisslingen : les grandes pages de lacliapelle des saints Anges à Saint-Sulpice: Héliodore, chassé du Temple, Lutte de Jacob avec Fange, Saint Michel terrassant le démon; les Deux Foscari, Piela (église Saint-Denis du Saint-Sacrement), etc.

Mais (juc d'œuvres on pourrait encore citer outre ces morceaux les plus importants; de petites toiles admirables comme Mirabeau. Ladij Ma-beth, Ovide chez, les Scythes, les Pirates africains, des études de lions, des tableaux de fleurs, des paysages; et nous n'aurions pas encore énuméré la moitié de Tanure de ce maître. 11 faudrait aussi parler des a(juai'cll('s, des pastels, des lithographies, des dessins udiubi'cux, pai^railciucnt beaux en eux-mêmes et qui tiendraient apporter la preuve que Delacroix n'était pas un improvisateur, mais au contraire l'artiste le jdus consciencieux et le plus scrupuleux.

Nous ne pouvons non |)lus entrer dans l'analyse détaillée même des plus belles œuvres de la liste qui précède, telles que les Croisés, la Bataille de Taille-

bourg, le Plafond d'Apollon, ou les fresques de Sainl-Sulpice. Une telle analyse est bien superflue quand il s'agit d'œuvres qu'il vaut mieux sentir que disséquer, et qu'au reste tout le monde peut et doit étudier par soi-même. Toutefois nous tiendrons à appeler l'attention sur ce point : le plafond d'Apollon et la chapelle de Saint-Sulpice, sont à peu près les seules grandes et belles pages de décoration que nous devrons à toute cette partie du siècle.

De toute la peinture, en efTet, qui aura été appliquée sur les murs ou plafonds

SIGALO.X. — LA JELNE COtli TISANE.

de nos édifices avec une effroyable incontinence, combien en effet émergent de vraiment belles œuvres et qui méritent exactement le nom de peintures décoratives? David ne semble même pas avoir eu l'idée d'une œuvre de décoration, et l'eût-il eue, il est vraisemblable que son effort eût enfanté quelque page froide et guindée. Gros aurait pu, de toute l'école, produire peut-être les plus magnifique? décorations, s'il eût puisé à la même source d'inspiration qui nous valut Eylau et Jaff'a. .Mais les peintures du Panthéon et celles du musée du Louvre ne sont pas du véritable Gros, et demeurent, malgré leurs dimensions, des peintures insignifiantes et secondaires. Quant à Géricault, l'occasion et la vie lui manquèrent. Ingres, de son côté a complètement échoué dans l'ordre décoratif : le commencement des décorations pour Dampierre (l'A^e d'or, et l'Apothéose d Homère, ne sont que des tableaux appliqués à la muraille ou au

398 HISTOIRE P.iPULAIUE DE LA PEINTURE.

plafond. En dehors de cela ([iie voyons nous? Des anecdotes ridiculement agrandies, des allégories surannées, ou d'insipides banalités dans la tradition académique ; on se rend parfaitement compte maintenant que VHêmicycle de l'Ecole des beaux-arts par Paul Ilelaroche, les théories languissantes de Elandrin à Saint-Germain-des-I'rés, ouïes innombrables tableaux placiucs, ne contril)ueront en rien à la gloire artistique de ce siècle. Peut-être y aurait-il lieu de se montrer un peu moins rigoureux à l'égard des élégantes et frêles décorations de Baudry pour le foyer de l'Opéra. En dehors de cela quelles pages s'imposent étant réservées, bien entendu telles ou telles œuvres de nos propres contem-, ]>orains? Pas d'autres que les grandes décorations de Delacroix au Louvre, à Saint-Sulpice, et aux palais législatifs.

Quelque grandiose et baigné de magique lumière que soit le plafond d'A))ollon, il nous semidc ([iic les deux fresques de Saint-Sulpice, Jacob et Héliodore, sont les plus l)elles décoratiuus de Delacroix. La couleur, (pii demeure toujours Ibarmonie de l'àme de l'artiste, mais (]ui se trouve ici heureusement renouvelée par le procédé, par les coiulilions même de l'emplacement, n'est pas moins saisissante et inimitable que le dessin superbement ampliiié et impétueux, dessin des corps et des draperies, dessin des arbres qui se déploient en opulentes arabesques.

Si nous nous sommes peu étendu eu biographie et en descriptions, du moins pensons-nous avoir indiqué en (|uels points Delacroix fut un grand novateur, et un rénovateur aussi. Avoir comiuis pour le dessin le dioit de poursuivre le mouvement le plus passionné, pour la couleur les ressources propres à rendre les mille nuances de nos agitations, depuis les triomphes jusqu'aux mélancolies et aux désespoirs; avoir renouvelé la décoration, faitre^i\r(' en des visions surprenantes la fable et Fhisloire, et montré ainsi à tout artiste doué d'imagination et de nerfs le riche filon qu'il y avait toujours à exploiter en se confessant soi-même sur d(^s sujets de tout b'm]»s, enfin nous avoir laissé la plus riche féerie de lumière et de couleurs, le plus varié s|)ectacle de fêtes et de tueries, de supplices et d'apothéoses, (juc Ton pût attendre de la palette et du cerveau dune soite (b- lîubcns névropathe; u'est-ce ])as là un des premiers rôles de ce siècle, et, de toute fac^on la place ne demeurera-t-elle pas des ])lus belles, même lorsque les âges suivants auront éliminé ce qu'il peut y avoir de littéraire, et par suite de factice, dans ^(eu^re de ce très grand peintre?

Nous venons de pai'ler huignement d'Ingres et de Delacroix et de leur temps, et nous n'avons guère trou\é d'occasions de ratlaclier à ces artistes quelques noms filiaux ou fraternels. C'est que l'école d'Ingres fut détestable, et que Delacroix n'eut pas d'école. Tous deux demeurent des isolés, et ils dominent d'une grande hauteur tous ceux qui par goût, par tempérament, par intérêt, se

groupèrent autour d'eux, ou qui, par de simples analogies, pourraient être rapprochés de l'un ou de l'autre.

C'est Delacroix lui-même qui nous en donne l'excellente raison en ces termes profonds : « Le vrai est si voisin de la grimace du vrai, qu'il n'est pas surprenant qu'on les confonde très souvent. C'est ce qui a fait la perte et la confusion de l'école soi-disant romantique. Ce mot d'école ne signifie rien, le vrai dans les

BIPPOLVTE FLiNDr. IN.

LA NATIVITÉ FRESQCE DE S \ 1 N T-G EU 51 i 1 N -D ES-P B ÉS).

arts est relatif à la personne seule qui écrit, peint ou compose dans quelque genre que ce soit. Le vrai que je dégagerai dans la nature n'est pas celui qui frappera tel autre peintre, mon élève ou non. Par conséquent on ne peut transmettre le sentiment du beau et du vrai, et l'expression faire école n'a point de sens. » 11 n'en faut pas plus pour expliquer pourquoi élèves d'Ingres et iniitatours de Delacroix n'ont presque rien laissé qui vaille.

Un peintre d'anecdotes dont la réputation fut grande, et l'œuvre des plus médiocres, Paul Delaroche (1797-18o6j inventa et dirigea l'école de l'éclectisme. Le but d'une telle école aurait été de réunir la vérité d'évocation de Gros, de Géricault, de Delacroix, à la soi-disant noblesse de l'école classique. Il n'est

résulté que des œuvres hybrides de cette tentative. Naguère le baron Gérard s'était prêté à des compromis de ce genre, et s'était pour cela fait maudire par David. Ce soi-disant éclectisme, d'ailleurs, n'était au fond qu'un déguisement hypocrite de l'académisme. Delaroche n'eut en aucun sens un mérite d'invention. Gros, avec son tableau de François I" et C/iaries-Quhif, lui a fourni l'idée des anecdotes agrandies; la décoration de l'hémic yclc de l'École

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