L ANGELUS
€cla suffît à prouver que l'on n'obtient en art la grande simplicité que par des moyens qui sont extrêmement délicats et subtils. Et si tous ceux qui riaient sotlement de ces tableaux avaient pu se douter de quelles complexes opérations d'esprit, de quels calculs profonds rien que ce gm, le gris exquis de Corot, était le produit, ils se seraient émerveillés de voir à quel point au contraire les Corot étaient y?«w et merveilleusement finis.
Corot était une âme parfaite. Ceux qui l'ont approché en ont gardé une grande douceur et une grande sérénité. Cet homme dégageait de la bonté aussi nalurellemenl que tant d'autres suent par les pores la mesquinerie et la
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malveillance. 11 a de grandes analogies dans l'histoire de l'art français avec Chardin; même force dame et même bonhomie; les analogies sont donc d'autant plus parfaites qu'il y a aussi d'étroits rapports entre les deux peintres.
Ce que nous ne saurions trop vivement indiquer en terminant ces lignes qui ne sont même point un croquis, mais seulement un appel à l'étude, c'est que Corot est un des grands peintres de figures de notre école. On aime trop à spécialiser chez nous pour que l'on se décide de longlemjts à reconnaître en lui autre chose qu'un paysagiste. Mais c'est être prophète de peu démérite que d'annoncer que, dans l'avenir, les figures de Corot, sœurs, par l'intensité d'expression, delà Joconde et d'une qualité de peinture admirable, seront recherchées et honorées à l'égal des œuvres les plus précieuses de Van derMeer de Delft ou deVelasquez.il est possible qu'il y ait encore à l'heure présente des gens que ces rapprochements de noms fassent sourire : lorsque Corot mourut, à soi\ante-di\-liuit ans, une des plus hautes gloires de notre art, il avait connu juste le minimum des honneurs officiels, et dès ((u'il fut enterré l'on commença de battre honteusement monnaie de son œuvre.
Millet (1814-1875) a subi la même fortune. Une seule de ses œuvres, et non la meilleure, a été vendue une somme de beaucoup supérieure à tout cequ'ilgagna sa vie durant. C'est une forte et belle figure de ce siècle, mais son œuvre, indignement décriée au début, devenue plus tard manière à vertigineux et attristants agiotages, sera soumise peut-être à quelque revision. Avant de chercher à nous définir à nous-même notre admiration, deux citations ne nous seront pas inutiles.
L'une est de Baudelaire dans son Salon de iSô9. Eu rài)re et hautaine sincérité avec laquelle cet esprit pénétrant jugeait les hommes et les œuvres, Baudelaire s'exprimaitainsi : » M. Millet cherche particulièrement le style; il ne s'en cache pas, il en l'ait montre et gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de M. Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. Ses paysans sont des pédants qui ont d'eux-mêmes une trop haute opinion. Ils étalent une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de les haïr. Qu'ils moissonnent, qu'ils sèment, (ju'ils fassent paître des vaches, qu'ils tondent des animaux, ils ont toujours l'air de dire : « Pauvres déshérités de ce monde, c'est ); pourtant nous qui le lécondous! Nous accomplissons une mission, nous exer- ') çons un sacerdoce! » Au lieu d'extraire simplement la poésie naturelle de son sujet, M. Millet veut à tout prix y ajouter quelque chose. Dans leur monotone laideur, tous ses petits parias ont une prétention philosophique, mélancolique et raphaélesque. Ce malheur, dans la peinture de M. Millet, gâte toutes les belles qualités qui attirent tout d'abord le regard vers lui. »
A côté de cette opinion sévère, il en faut citer une autre, plus modérée, et c'est encore au beau livre de Fromentin que nous l'empruntons : « Un peintre fort original, une àme assez haute, un esprit triste, un cœur bon, une nature
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vraiment rurale a dit sur la campagne et sur les cam|iagnar(ls,sur les dnrelés, les mélancolies et la noblesse de leurs travaux, des choses que jamais un Hollandais ne se serait avisé de trouver. Il les a dites en un langage un peu barbare, et dans des formules où la pensée a plus de vigueur et de nettelé que n'en avail la main. On lui a su nu gré infini de ses tendances... En lin de compte a-l-il oui ou non fait ou laissé de beaux tableaux ? Sa fornu;, sa langue, je veux dire celte enveloppe extérieure sans laquelle les œuvres de l'esprit ne sont ni ne vivent, a-t-ellc les (lualilés qu'il faudrait pour le consacrer un beau peintre et le bien assurer qu'il vivra longtem|)S? C'est un penseur profond à côté de Paul Polter et de Cuyp ; c'est un rêveur attachant quand on le compare à Terburg et à Melzu ; il a je ne sais quoi d'incontestablement noble lorsqu'on songe aux trivialilés de Stecn, d'Oslade ou de Brouwer; comme lionime il a de quoi les l'aire rougir tous : comme peintre les vaut-il? »
A une question ainsi posée, s'il ne fallait répondi-e (jue par oui ou par non, l'hésitation ne serait pas permise. Comme pendre Millet ne saurait être comparé aux charmants bijoutiers en perles que sont les Hollandais. Il ne Aaut, dans notre propre école ni Chardin ni Watleau, qui sont les ouvriers les plus raffinés, ni Delacroix qui est splendide, ni Théodore liousseau qui est la peinture moderne personniliée, ni Corot qui est le plus rare des harmonistes, ni en un mot aucun des vrais peintres que nous avons nommés et que nous poui'rons nommer encore. Sa peinture est sourde et opa(jue et malgré cela elle n'est pas même li'ès accordée. C'est un inslrumenl imparfait et grossier dont Millel lire d'admirables eiïels. C'est donc un grand artiste, el c'en est un parce qu'il s'est créé son langage pour exprimer ses sensations. La question de peinture proprement dite semble devenir ici secondaire, puisque la beauté de rœuvr(,' réside dans la conception du peintre et dans la présentation des silhouettes <{ui lui servent à l'exprimer fortement. Mais cette conceplion (die-méme, nous venons de le voir, a été critiquée avec une "\ ivacilé extrême |)ar un esprit élevé et qui démasquait le banal avec une perspicacité spéciale. Il est certain que Millet a été loué par des raisons d'une grande banalité ; on eut grand soin de reti'ouver le passage célèbre de La Bruyèi'e sur les « certains animaux farouches », qui a tant servi. Ce n'est qu'après que V Angélus eut été vendu un million que l'on s'aperçut que c'était parmi les tableaux où Millet avait nus une idée, — où plutôt tant de gens en avaient mis une pour lui, — celui dont on se fatiguerait le plus vite un jour, et l'aventure de cette toile, aventure où l'art disparait derrière un puftisme colossal et stupide, fut cause d'un subit retour des esprits un peu raffinés, (j'est la fatale réaction que nous avons déjà maintes fois notée : les véritables artistes trop maltraités de leur vivant et trop exaltés après leur mort, ou réciproquement, doivent attendre qu'un juste équilibre renaisse, et ce n'est que beaucoup plus tard qu'ils sont appréciés avec mesure.
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i-n HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
Ce fils de paysans, qui avait d'abord subi l'influence d'une mythologie matinée de romantisme et qui paraissait devoir devenir une sorte de Prud'hon à sang épais, trouva assez tard sa véritable nature, et c'est au Salon de 1848 que paraissait le Vanneur, une ikc ses premières ouivres rustiques. Si l'on n'avait qu'à songer combien il est difficile à l'homme de conquérir la vérité de son être et combien sont rares ceux qui y parviennent, on admirerait Millet sans restriction. A partir de ce moment il rentra dans les champs et ne les quitta plus. 11 avait peut-être en lui un peu de cette philosophie fruste et qui nous semble légèrement déclamatoire, du paysan hautement doué, qui a passé par les villes et ne les a pas aimées ; il y a aussi un peu du ton de l'époque, et l'on ne peut oublier que c'est entre 1840 et 1848 que ce paysan, élève de Paul Delaroche, arrivait lentement à se désempêtrer de ses hésitations. Mais cela est peu de chose si l'on arrive droit à cette belle âme, simple, probe et mélancolique. Les traAaux des champs, les occupations des paysans, laboureurs et semeurs, gardeurs de moutons, tueurs de cochons, glaneuses, tondeurs de brebis, fileuses ou baratteuses, femmes occupéesàd'humbles besognes, attentives en leur rude maternité, finissent par n'être qu'un prétexte ; les personnages sont comme des points de repère dans cette intense monotonie de la terre que Millet a exprimée en poète, et qui est magnifiquement émouvante parce qu'elle est monotone, ou, si l'on veut immuable. C'est ce cadre qui fait la grandeur des êtres, et ce sont ces êtres qui, par leur vie lente et mesurée, marquent les amples palpitations de cette terre. Cette sensation, qui est des plus hautes parmi celles que la poésie peut donner, Millet la provoque par des moyens très forts et très simplifiés. Aussi ses dessins, ses pastels, ses eaux fortes sont-ils aussi complets et plus inattaquables que ses peintures, car ils en donnent toute l'essence et en même temps échappent aux critiques de technique que l'on pourrait faire de celles-là. Il est probable que telle ou telle de ses œuvres, belle et émouvante en principe, n'échappera pas aux discussions, aux attaques même. Mais c'est par son ensemble que cette oeuvre est grande et qu'elle se maintiendra au premier rang par la seule force d'une sincérité et d'une probité qui ont suggéré les moyens sobres, appropriés aux émotions d'un simple et grand cœur.
Millet avait connu Daumier (1 808-1879) ; il avait été lié avec lui d'amitié, et il est de stricte justice que l'on n'ignore pas que c'est à Daumier qu'il devait en grande partie d'avoir découvert ces moyens d'expression. Si sa nature et sa volonté les aA^ait rompus à son usage au point de les faire redevenir originaux, ce n'en est pas moins l'observation des dessins et des lithographies de Daumier qui l'avait mis sur la voie. Ils lui révélèrent les grandes abréviations qui rendent les silhouettes plus saisissantes plus vraies, ils lui enseignèrent la méthode de ne pas copier la nature, mais d'exprimer, après une assimilation profonde, le sentiment qu'on en a gardé.
UAIBIGNY.