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LES HÉRONS

Millet ci Daiimier, son vrai maître et précurseur, ne sont point des réalistes, bien qu'ils aient peint seulement des réalités. Comprendre la dilïérence, c'est comprendre tout l'art. Ils ont vu, senti vivement, et après un travail de méditation, une sorte d'incubation des images dans le cerveau, leur main a élé l'auxilliairc, non pas de leur œil, mais des notions que leur œil leur avait apportées.

Ne fût-ce qu'à ce titre d'avoir précédé et formé Millet, Daumier devrait occuper une grande place dans l'histoire de la peinture. Mais son œuvre lui en assure une au moins égale à celle de Millet. Si le moment n'est pas encore venu qu'une telle justice lui soit pleinement rendue, il n'est jamais trop tôt pour nous de la revendiquer. Celui-là fut le plus méconnu de tous. Durant sa vie on ne vit en lui qu'un amuseur, un faiseur d'actualités; la vie, lourde et gluante, ne lui permit pas de se livi-er lout entier à la peinture. Toutefois, malgré les exigences de la production au jour le jniir, le manque d'encouragements et de moyens d'indépendance, outre ses trois mille lithographies, scènes de la vie bourgeoise, satires, vigoureuses polémiques dessinées, Daumier put laisser au moins de deux cents à deux cent cinquante peintures et esquisses et plusieurs centaines d'aquarelles, dessins et croquis. C'en est assez pour que le peintre doive être un jour aussi hautement apprécié que le lithographe. Nous avons dans un précédent ouvrage étudié longuement l'œuvre de Daumier. S'il nous était donné de compléter un jour ce travail, nous pourrions maintenant parler moins longuement de l'œuvre lithographiée qui est désormais très connue et prisée ; nous n'aurions plus à discuter le droit d'un soi-disant caricaturiste à se ranger parmi les plus grands peintres ; mais nous reprendi-ions et étudierions en détail l'œuvre peinte et dessinée pour en mieux montrer l'importance (1). Cette œuvre est soumise en ce moment à des destinées voyageuses, selon toute vraisemblance, car Daumier, exploité ou négligé pendant sa vie devait être volé après sa mort : pour une somme dérisoire donnée à sa veuve, des marchands qui gardèrent un prudent anonymat pillèrent l'atelier où était encore une notable partie de son (eu^ re jxMule. il faut se résigner, après avoir déploré les séquestrations et les exportations auxquelles ces peintures sont soumises, car, tout compte fait, un jour arrive où les œuvres se retrouvent où elles doivent, pour l'enseignement et le plaisir des hommes. 11 suflit que l'on commence à classer Daumier parmi les plus grands artistes de ce siècle et

(I) Gello aun(''(', un (■oiiiMicni-cincril de saiicliini ii rli' (iriirirllrnii-iil (loniu''. A la vonic GoufTi'oy- Dcchaume, l'État a aciiclc pour lo imist^' du LiixiMiiboufS la liclic pciiilui-o des Volews et TAwe. Mais où se disperseront tant de belles œuvres telles (|ue le lion Samaritain, les grandes toiles du Meunier, son Fils et l'Ane, les huirhantes. et les Uon Quichotte, et les Scapins, et les peintures de la vie bourgeoise, amateurs d'estampes, réunions d'amis, salles d(! s|)eetacles, etc. etc., toutes choses si belles de couleur, si éncrgii|ues de silhouette, si fortement caractérisées qu'un Daumier n'a pas besoin de signature... malgré la précaution (pi'auronl pri'^e rpiel(|ues marchands, de faire appli<iuer des signatures fausses sur des œuvres au! lient i(pii'> ipie le jieintre avait négligé de signer"?

à reconnaître en lui notre plus grand peintre de mœurs de tous les temps.

FnOMENTl\. — H C:lMSSE iU FAUCON.

Les beaux artistes dont nous venons de parler appartiennent à ce qu'on appelle, par besoin de classification, « l'école de 1830 ». Et ce nom évoque pour

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nous un admirable groupe d'artistes, passionnés pour leur art, désintéressés et ardents, d'une fierté et d'une probité superbes, ignorants des grossiers artifices de la réclame, sévères pour tout charlatanisme. Bien que nous ne puissions pas les étudier avec détail, il importe de dire que ce sont des noms glorieux et des œuvres de premier ordre qui vont être énumérés, et que l'iiisloire complète de ces maîtres et de leurs efforts sera une des plus importantes et des plus édifiantes.

Jules Diipré (181 1-1889) se place au premier rang par la beauté de l'œuvre et la force du caractère. De la nature il a surtout rendu des aspects graves, dégagé des harmonies austères. S'il nous passionne moins que Théodore Rousseau, tout en nous inspirant autant de respect, c'est que sa peintui'e ne reflète pas le même tourment. Bien (pie d'un sentiment admirable elle sent un peu trop la certitude ; d'ailleurs cette belle force demeure de l'autorité et n'est pas encore du système. .Mais l'oMnre de Tliéodore Rousseau est un si merveilleux clavier d'incpiiétudes ! Jules Itupi'é adopta une manière plus synthétique, comportant autant d'émotion peut-èlre, mais moins de sensibililé. Ses tonalités soutenues, dans ses couchers de soleil, dans ses belles marines, dans ses lisières de forêt, d'une dorure somiirc qui est comme la signature de ses paysages, sont d'un homme qui tient à dominer la nature et à l'emprisonner coûte que coûte dans son atelier, tandis que Rousseau sort à chaque instant de son atelier en courant, et se laisse passionnément entraîner par elle. Aussi Dupré est-il sans conteste « magistral », et Rousseau humain.

A leurs côtés Daubigny (181 7-1878) accomplit paisiblement son œuvre en brave homme et en peintre finement doué, lia une grande tranquillité d'âme; elle se manifeste dans les nombreux paysages qu'il peignit pour la plupart sur les bords de la Seine et dans la vallée de l'Oise. Toute sincérité et candeur, le bon Daubigny dut èlic profondément surpris à ses débuts quand on lui reprocha d'avoir peint des pommiers, de ])eanx pommiers en tleui-, un arbre tout à fait dépourvu de miblesse, un ariire lri\ial. indigne diin peinire (pii se respectait. Or Daubigny s(! respectait IrèsJnen, mais il respectait la nature encore davantage et d'un gros respect attendri ; et il continua de peindre et de graver des pommiers et bien d'autres belles choses.

Cbintreuil ^181()-187;i) avait des dons délicats, la \oloiilé de bien faire. Mais c'est un tempérament ciiétif et frêle. Ses œuvres demeurent un peu pâles. L'Espace, et Pbi'ie et soleil sont de jolies toiles aii\(|uelles manque seulement un peu d'accent.

Pour Troyon (181U-18Go) il re|)résente trop le peintre habile, le producteur d'images. A part quelques rares morceaux heureusement venus c'est du commerce encore plus que de l'ait, malgré les qualités de savoir et de dextérité. Il est de très belles choses (jui sont comprises et aimées à la fois par les initiés

IIIOÏON. — LES VACUES ALLANT AUX CHAMl'S.

ot par la foule, mais il ne s'ensuit pas que toutes celles qui sont aimées et comprises par le premier venu soient belles. Brascassal (1804-1867) est plus oublié que Troyon ; pourtant dans le même genre, la peinture d'animaux domesliques, il se montre plus vigoureux et surtout plus naïf.

A Corot on rattachera Eugène Lavieille, son élève (1820-1888) dans l'œuvre duquel on distinguera de beaux paysages de nuit ; puis Constant Dutilleux (1807-1865) fin et varié.

Parmi les paysagistes du milieu de ce siècle, les orientalistes exploitèrent un domaine à part. Dauzats, très beau type de l'artiste voyageur, puis Decamps leur avaient ouvert la voie. Marilhat M 811 -1847) fut aussi un des premiers; puis vint Fromentin (1820-1876) qui peignit l'Algérie avec une grande délicatesse de touche, el Ion ne peut mentionner sèchement un homme d'un aussi bel esprit, un écrixain d'un si grand talent [Dominique, les Maitres d'autrefois. Un été dans le Sahara, Une année dans le Sa/iel) et qui a dit sur son art des choses si élevées et si judicieuses.

Au nombre des orientalistes il faudra encoi'e citer Berchère, Toui'uemine, Belly (1827-1877); ([uant à (aiillaumel, il se rattache au même groupe, mais il n'appartient déjà plus à la même époque (1840-1887).

Par ses belles et cliaudes peintures du Maroc (la A^oce Juive, le Conteur, les Fils du Paclui), Alfred Dehodencq (1822-1882) pouiTait se rattacher à ce groupe, si son œuvre n'était pas des plus variées et ne comprenait, outre ses portraits [TJiéodore de Banville), ses tableaux d'histoire (Churlotle Cordai/, Christophe Colomb), d(>s scènes d'Espagne d'une vie intense, telles que le Coinhui de taureaux, les Ad/eur de Boabdil el les Bohémiens.

Une fois faite la pai't à Dauiuier, il y aurait encore d'excellents peintres de mœurs, de piirtraits, de réalités variées à étudier longuement. D'abord Henri .Mouuier (180.5-1 877) qui n'a laissé que des dessins et des aquarelles, mais qui n'en est pas moins un des plus vigoureux peintres (h; mœurs, et un profond coMiicpic. Boii\in (1817-1887), dans s(;s intérieurs, etsurtotd ses scènes de la vie de couvent, s(! montra \n\ excellent peintre, res])eeluen\ des Iradiiions hollandaises dans leur intégrité, toutefois avec un peu de si'cheresse, si on le compare aux l'ieter d'ilooch et aux Van der Meer.

Théodule lîibot (1820-1801 j fui un grand caraclèic el un i)eau peintre. A pari cinq ou six tableaux d'histoire tels que le Christ au milieu des docteurs, VHuitre et les Plaideurs, Suint Sébastien, le Bon Samaritain, etc., son <euvi'e consiste surtout eu scènes familières {Cuisiniers célèbres), en observations de types populaires, d'humbles et saines figures. Cette a^u^ re est vigoureuse et laige; elle dégage de l'honnêteté et brille par une grasse et savante touche. Elle fut ridiculisée jadis et la fière carrière de ce maître sera un des beaux exemples à rappeler sans cesse aux jeunes peintres.

ÉCOLE FRANÇAISE. 42ft

Ricard (1823-18721 alaissésurtoutd'admirables portraits d'une couleur et d'un

iULObLLE iUBOT. — JL^Lb P A H M l LL& liULil. Llib.

caractère émouvant. Le graveur F. Gaillard (1833-1887) en a peint plusieurs

[Mfjr (le Si'fjKV, Dame âgée, etc.,) d'une précision de dessin (jui rappelle llulbein tout en conservant le caractère de notre époque.

Que d'inconnus de notre temps, dont on recherchera les œuvres plus tard, s'étonnant de rindifférence des contemporains! Il faut en citer au moins deux que les amateurs avisés connaissent et choient. L'un est un simple peintre de mœurs des humbles : paysans qui n'ont pas « leur idée » comme ceux de Millet, intérieurs de médiocres maisonnettes, et c'est Cals (1810-1881) qui rendit cela en excellent peintre, avec un profond amour de son art et une exquise tendresse pour ses pauvres modèles; vingt personnes connaissent son nom; pas un musée à Paris n'a de lui une esquisse et dans cinquante ans d'ici, ce serait un sphinx pour ceux qui rechercheront ses œuvres, si M. le comle Doria n'avait pas [)ul)lié sur lui une notice alTectueuse et renseignée en lè(e d'un catalogue de vente.

L'aulre est surtout uu paysagiste, si l'ou peul faire rentrer dans celle classification un « peintre de villes », de maisons, de cours de fermes, de coins de vieilles rues, de pers|iec(ives de vieux quais et de bons pelils ports. .Vvec une précisiun et nue sùrelé de main qui seraient déjà remarquables, mais qui se complètent d'excellentes qualités d'atmosphère et de couleur, ce peintre a beaucoup produit, l)eaucoup peiné et n'a guère rencontré (jue de riiuliflerence, et c'est Hervier (pii est comme notre Van dcr Heydeii.

Lépine est mort récemment. On retiendra également son nom comme celui d'un peintre fin et lumineux, qui s'est adonné surtout aux paysages parisiens et à ceux des environs de Paris.

A côté de ces peintres et d'autres de leur génération, (|uc nous ne pouvons nie M lin 11 lier [laice qu'ils a i\('iil encore, il parai Ira lonjniirs paradoxal à beaucoup de lecteurs d'ariirnicr ipie Meissonier (1815-1892), malgré une célébrité universelle, des honneurs sans nombre, elles prix énormes qu'ont été payés ses ouvrages, réserve beaucoup moins de plaisir aux âmes véritablement artistes. Au reste, le débat est vidé depuis longtemps. L'on ne songe pas et l'on n'ajamais songé à nier la précision et la science de ce peintre, l'exactitude de son dessin. Mais il n'y a dans son œuvre aucune de ces qualités d'émotion ou d'iinciitidii qui l'ont le véritable artiste, le preneur d'hommes. L'o'uvre de Meissonier comprend (l<'n\ parties: l'une rétrospective, l'antre contemporaine; dans l'une viennent se ranger les pelils personnages costumés, spadassins, mar([uis, liseurs, joueurs d'échecs, cavaliers Louis Xlll ou Louis XV, scènes de l'histoire de l'empire, etc.; dans l'autre, les j)orlraits, les tableaux militaires, contemporains, Napoléon 111 cl son lial-major, Sol/erino, vU'. Les premiers ont été comparés aux a'uvres des petits maîtres hollandais. .Matériellement il n'est pas de comparaison plus fausse puisque Ter Borch, Steen, Metzu, Vermeer, Picter de Hoogh et les autres, ne peignaient pas des personnages du xv' ou du xvi" siècle, mais bien des gens avec

qui ils étaient on constantes relations. Meissonier n"a donc pu peindre que des modèles déguisés ou des mannequins, non des vrais seigneurs et des vrais muguets qu'il avait vus, et c'est alors d'un bien moindre intérêt et d'une portée nulle. D'autre part, lorsque nous étudierons lapeinture hollandaise, nous verrons qu'en ce qui concerne l'exécution le rapprochement n'est pas plus exact, car auprès du

BON V IX. — LALAMBIC,

moindre tableau hollandais du xvii" siècle, un Meissonier paraîtrait aussitôt dur, aigre et sec. Enfin les tableaux militaires contemporains et les portraits sont des photographies exécutées sans objectif et si l'on veut, à ce point de vue, des tours de force. Mais les tours de force ne sont pas en art ce qui importe. Un véritable artiste rend surtout le caractère, Meissonier rendit surtout le détail. Tout cela peut se démontrer comme un théorème

L'œuvre de Meissonier peut encore, ixnir beaucoui) de personnes, conserver des élonnemenls, mais riiiimanité eu est absente, et ses travestis ne peuvent émouvoir.

Tous les peintres dont nous venons de parler appartiennent par leurs débuts à l'époque de ISiJO, mais leur œuvre s'étend aussi jusque sous le second empire, et pour la plupart mènu' après 1870. 11 y eut en même temps qu'eux des peintres académiques (b'jà oubliés aujourd'luii el (jui étaient des rejetons de l'école de llaAid mal modci'uisés par les pseudo-innovations de Paul Delarocbe. Aussi,

Al i: I s b 0 M E r.

sons le règne de Louis-I'bilippe, ne parlerons-nous que pour mémoire de peiiiti-es (jui eurent alois des biuineurs et des travaux. Le musée de Versailles Cdiilicnt leurs œuvres les plus importantes, dautres sont adhérentes à des plafonds du Louvre; mais à quoi bon énumérer les œuvres de peintres tels que Abcl de Pujol, \iuclion, Picot, C.ouil, Mauzaisse, Alaux, Signol? Nous ne saurions contester la conscience ni ra|q)lication de tous ces peintres, et peutêtre trouvei'a-t-on plus tard quelque morceau liien exécuté, étude, portrait ou dessin qui sauve leurs noms du profond oubli où ils ont déjà fait naufrage, mais leurs grandes œuvres, vastes et inutiles, produits d'un académif|ue bourgeois, ne dégageront jamais que de l'ennui.

Ziegler (1804-1850) est une figure plus intéressante. Ce fut avec Flandrin et Lehmann le plus remarquable élève d'Ingres. Son œuvre la plus importante est la décoration de la Madeleine. Préoccupé des applications de l'art et de l'emploi des matières, il a laissé un travail sur la céramique et des essais de poterie.

Nous ne serons guère moins laconique à l'égard des peintres officiels sous le second empire ou de ceux qui restent plus ou moins attachés, soit de plein gré, soit en dépit de leurs efforts, à l'art d'école, puisque dans ce dernier cha-

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