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CHAPITRE II

Les Primitifs français. — lîeauté et variétù des origines de l'art national. — Les grandes décorations — Le moyen âge. — Les précurseurs de l'art moderne : Jean Foucquet.

Xos anoèti'es, jusque dans les Icnips k'S plus reculés, ont possédé des peintres et de grands peintres. L'enthousiasme que les œuvres de leurs artistes excitaient chez les esprits les plus cultivés se constate dans un grand nombre d'écrits, et ces documents littéraires sont dignes de foi.

Malheureusement, rinditîérence, ou pis encore le bon goût, ou soi-disant tel, des âges successifs, a causé d'irréparables dommages, et la main des hommes, sous prétexte d'embellissement, a détruit plus de chefs-d'œuvre que n'en aurait certainement ravagé le temps. Il n'y a que bien peu d'années que notre admirable moyen âge commence à ne plus passer pour une époque de barbarie et de maladresse. Or, si on en juge par les débris sauvés miraculeusement, ainsi que par les écrits spéciaux, non seulement de longs siècles se succédèrent où l'inspiration fut vivace, originale et grandiose, mais encore où les techniques furent poussées au dernier degré de savoir et d'habileté.

La peinture n'était pas alors restreinte comme maintenant au presque exclusif usage de la couleur à l'huile étalée sur une toile ou sur un panneau encadré pour être pendu aux murailles. Une peinture était aussi bien le vitrail, la fresque, la tapisserie, que l'émail ou les parois du meuble relevées de ligures et d'ornements peints. C'était la façon vraiment large de comprendre cet art, et il est vraisemblable que l'on en reviendra plus (anl à cette saine et fécond(> notion.

Il faudrait donc, pour bien étudier la peinture dans les premiers siècles de

notre ère, faire l'histoire de chacun de ces procédés; mais cela ne peut se

tenter d'une façon sommaire et force nous est de renvoyer aux ouvrages spéciaux.

Ce n'est pas à dire que le tableau proprement dit ait dû être absolument

ignoré, seulement il n'avait pas l'iiuportancc anormalo (lu'on lui donne main-

tenant. Une stèle gallo-romaine (voy. p. 4) montre en eiret un portrait de femme encadré et suspendu dans la boutique d'un marchand de vin. Mais il est probable que le principal usage de la peinture était plutôt de décorer les murailles. Lu conquête de la Gaule par Jules César, qui déjà une première l'ois faisait sentir l'influence néfaste de l'Italie et dut étouffer d'admirables qualités de vigueur et de spontanéité, amena dans les demeures des particuliers les plus riches, des décorations murales analogues à celles de Pompéi et d'Herculanum.

Pendant le m" siècle, des invasions incessantes changèrent de fond en comble la physionomie de la Gaule, en même temps que des révoltes, en achevant de secouer la domination romaine, accumulaient les ruines. An iv" siècle, l'Orient exerçait sur nous une influence définitive, et laissait dans notre sang et dans notre art d'ineffaçables éléments. La mosaïque, les vitraux, les tissus d'Orient, les ivoires, adoptés pour l'ornementation des temples et des palais, propageaient le style et le goût byzantins.

L'on voyait, au v" siècle, les artistes et ceux qui les employaient, tout en restant fidèles à ces riches traditions orientales, revendiquer une inspiration, une exécution absolument personnelle, et rejeter définitivement toute suspicion d'influence latine. Grégoire de Tours signalait avec joie (jue plus d'une église était entièrement construite et décorée par les artistes nationaux.

Fortunat parlait en ces termes de l'église de Saint-Perpetuus, tout enrichie de dorures et de polychromie :

Quod millus veniens Roinaiiâ f,'(Milr l'alnivit Iliir vir barbaricâ proie peirgil uims.

« Cette œuvre, ce n'est point un Romain cpii l'a faite; c'est un homme de race barbare ! »

Aux vi° et vil' siècles le goût barbare ne fut pas moins triomphant ni moins fécond et ce mot de c barbare », qui est devenu d'une acception méprisante, correspondit en réalité à tout un ensemble d'œuvres luxueuses et vigoureuses non moins que raffinées. Le vii^ siècle est celui de saint Kloi, un ouvrier superbe et un iiomme d'une liante intelligence, qui donnait aux arts une impulsion énergique.

Pour donner une idée de l'importance matérielle et morale que la peinture avait prise dans la décoration des églises, il suffit de rappeler qu'un concile (692) dut en réglementer les tendances. Cette peinture était devenue allégorique et mystique, et par suite presque exclusivement (uiiementale. Ce n'étaient que chimères, griffons, dragons, serpents et guivres, ayant tous un sens caché. On prescrivit alors, par réaction, la représentation du Christ lui-même et non plus de ses symboles. Mais tandis qu'en Orient on le montrait avec une expression dé

souffrance physique, les os saillants, le corps affaissé, en France on le voulait impassible et beau.

L'art, brillant sous le règne de Dagobert, devait s'obscurcir à la fin du vii° siècle, et s'éclipser presque complèfement au milieu des invasions et des guerres qui signalèrent le commencement du viii".

Charlemagne paraît et de nouveau les arts fleurissent. Sous Louis le Débonnaire ce mouvement se continue et la peinture murale n'est pas une des moins brillantes manifestations. Les peintures de la chapelle et du palais d'Ingelheim, longuement décrites par les contemporains, déroulaient de vastes compositions comportant une quantité d'épisodes et de figures. Quelques noms d'artistes ont été conservés; malheureusement il n'en est pas de même de leurs œuvres : on cite entre autres Eribert, et Sintramne, moine de Saint-Gall.

On a longuement discuté sur la question de savoir en quel siècle vécut le moine Théophile, qui laissa un résumé complet, plein de savoir en même temps que d'une délicieuse naïveté, des arts de la décoration au moyen âge. Les opinions les plus généralement adoptées penchent pour le x" ou le xi siècle. Quoi qu'il en soit, on trouve dans son ouvrage : Diveraarum arthini scliedula^ les plus précieux détails sur la peinture, l'émaillerie, le vitrail, etc. Si nous optons pour le x" siècle, un passage de cette sorte de bréviaire des arts du dessin nous montre en quel honneur était tenue la peinture et à quelle richesse elle était parvenue. Voici ce joli tableau.

Le moine Théophile parle des plafonds et des parois « parsemés de couleurs variées, évoquant si bien aux yeux des spectateurs l'idée du divin paradis tout fleuri de fleurs prinlanières, verdoyant de gazons et de feuilles » . Puis il ajoute avec allégresse : « L'œil ne sait où se fixer; regarde-t-il les plafonds, ils sont tendus de fleurs; regarde-t-il les murs, c'est une apparition du paradis... Si l'âme fidèle contemple la Passion de Notre-Seigneur, elle est pénétrée de componction ; si elle voit tous les crucifiements soufferts par les saints et quel en fut le prix dans la vie éternelle, elle se soumet aux pratiques d'une vie meilleure; la révélation des joies infinies qui nous attendent au ciel, des supplices affreux qui nous sont réservés dans les flammes de l'enfer, redouble l'espérance qu'elle tire de ses bonnes actions et la terreur de ses péchés. Courage donc, homme de bien, par l'art et le travail de qui sont présentés à Dieu tant d'holocaustes, anime-toi d'une habileté et d'un zèle toujours plus grands. »

On voit quelle recherche de l'expression, quel amour des belles, simples, mais riches et puissantes techniques anime les ouvriers de ces époques dont, malheureusement, il ne nous reste point d'autres témoignages que des témoignages écrits. Mais on peut affirmer qu'au x' siècle, véritables temps héroïques, régna une magnifique activité artistique, si troublés d'ailleurs que fussent ces temps.

« Les chroniques, dit M. llorsin-Dcon, célèbrent les peintures, les mo-

8 HISTOIRE POPULAim-: DE LA PEINTURE.

saïqiics, les lias-relicfs d'argent conimaiidés par les évêques d'Auxerre, d'Autiui, de Ueims, de Toiil, de Sauiniii', elc. Nous connaissons même le nom de plusieurs artistes, tels (jue le peintre-seidpteur Hugues, du couvent de Moutiers-en-ller, qui exécuta en 999 des peintures dans l'église de Clnllons-sur-Marne, et les moines de Sainl-Gall, Nokter et Jean d'Italie (950 à 999). L'évèque d'Auxerre avait fait peindre, sur les murs d(; sa cathédrale, les supplices de l'enfer et les joies du paradis. »

Quand nous arrivons au xi° siècle, l'art roman, magnifique et originale expression de uoti-e race, enfantée à la fois par l'élément barbare et l'élément oriental étroiteunnit fondus désormais, prend toute sa force et sa beauté. Mors, dans cette époque méconnue, on vit les artistes, sous l'angoisse féconde de la recherche de moyens d'expression neufs, interroger la nature, s'en inspirer heureusement dans le moindre détail de leur ornementation, et présenter un mélange délicieux de « naturalisme » et d'ingénuité. C'est cette époque robuste '■t saine entre toutes, c'est cette naïveté grandiose qu'on a qualifiées de grossières

r 11 \ T L n E s 1] K > A iiv r - s A \ I .\ .

et de barbares. Barbares si l'on veut, mais alors, encore une fois, il faut prendre l'épithète dans un sens glorieux.

t'ette année même, deux artistes, chercheurs de grand mérite, ont mis le public à même de se rendre compte de la beauté et de la grandeur de la peinture française au moyen Age; nous voulons parler de l'exposition qu'ont organisée à l'Ecole des beaux-arts, .MM. Gélis-Didot et Laffillée, des copies qu'ils ont exécutées d'après les peintures murales conservées à Saint- Savin, Saint- Philibert de Tournns, Saint-.Jean de Poitiers, Notre-Dame de Montmorillon, Saint-Gilles de M on toi re (Loir-et-Cher), Vie (Indre-et-Loire), Poncé (Sarthe), Saint-Désiré (Allier), Saint-Clef (Isère), Auxerre, Le Puy, etc.

Dans toutes ces copies ainsi que dans le bel ouvrage qu'ils ont consacré à \di Peinture (léroralice en France {\), on pouvait apprécier, par la réunion et la juxtaposition mêmes, combien dans tout cet art, du xi' au \ii' siècle inclusivement, les peintres eurent la notion de la grandeur et de la sincérité dans le geste et l'expression, de la largeur et do la franchise dans l'exécution.

Les plus importantes peintures du xi'' siècle qui nous aient été conservées

(\) May el MollfiTz, i-dilnirs. Nos gravures pagos 13 et 14 sont enipitiiitées à cel ouvrage.

ECOLE FRANÇAISE. il

8onl celles de Saint-Savin, dans la Vienne. Le naiiliex (on nomme ainsi le vestibule intérieur de leglise) montre des compositions tirées de l'Apocalvpse ; dans la nef on voit des scènes de la Genèse et de l'Exode; dans le chœur et les chapelles des figures de saints et d'évêques; enfin dans les cryptes, l'histoire de saint Savin et de saint Cypricn. Parmi les plus belles compositions, il faut citer la Fuite en Erjyplc, Joseph et la femme de Pidip/iar, les Funérailles d'Ahralmm. 11 est des figures d'anges combattant à cheval qui sont d'une simplicité et d'unr; lierlé de dessin tout à fait admirables dans leur expressive naïveté.

Mais il ne faudrait pas croire que naïveté soit ici synonyme de manque de savoir. Au contraire, ces grandes simplifications de dessin et de peinture sont l'indice d'un art des plus exercés. Chaque figure, pour être indiquée de la façon

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