‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 6 sur 51 · PEINTLIIE UE SAI\T-SAVI · texte numérisé non relu

PEINTLIIE UE SAI\T-SAVI

la plus sommaire, est mise en place avec une justesse extrême, et la couleur d'une grande sobriété, est d'une force et d'une harmonie saisissantes. Le dessin des yeux, du nez, de la bouche, est purement linéaire, et ce sont des lignes d'un rouge brun qui cernent la figure ensuite coloriée à plat. Les couleurs employées sont les ocres jaune et rouge, la terre verte, le cobalt, le noir. Des violets, des verts, des gris sont obtenus par les mélanges les plus simples; l(>s couleurs, simplement délayées dans l'eau, étaient appliquées sur un enduit de sable et de chaux pendant qu'il était frais.

D'autres peintures non moins caractéristiques existent à Aie; elles sont beaucoup plus naïves mais non moins expressives; une grande page, VEntrée à Jérusalem, malgré la gaucherie, d'ailleurs délicieuse, de l'arrangement, montre une véritable beauté d'attitudes et de gestes.

.V Poncé, on citera encore le Massacre des Innocents; à Notre-Dame de Montmorillon, une décoration de la cha])elle de Sainte-Catherine si bien décrite en ces termes par M. André Michel : « Je vois encore cette grande Vierge portant

à SCS lèvros, d'un geste tendre et passionné, la main du petit Jésus qu'elle baise, tandis que deux anges la couronnent et que l'enfant pose son autre main sur lu tête de sainte Catherine, debout près de lui, tenant, comme une hostie, dans ses doigts démesurés, l'anneau d'or des mystiques tiançailles ».

Dans l'abbaye de Hocamadour, les peintures, comme celles de Vie, trahissent encore une influence byzantine très marquée, tandis qu'à Saint-Savin, à Saint- Jean, à Saint-Hilaire de Poitiers, le style roman est déjà beaucoup plus original et plus émancipé ; dans ces deux derniers édifices, il y a des. anges d'un sentiment

PEINTURES DE S » 1 \ T-S.\ \ l X .

et d'un dessin remarquables. Enfin il faut citer du xT siècle encore, un magnifique Christ de la crypte d'Auxerre.

Comment, même dans l'état de mutilation et de délabrement où se trouvent ces restes d'un art si pur et si sincère, n'a-t-on pas été frappé de l'importance et de l'originalité de l'école française à ses débuts? Comment et par quelle aberration, laissant ces œuvres à l'abandon, a-t-on cru nécessaire de se vacciner avec un virus étranger? Tout, pourtant, iiuli(jue une race essentiellement artiste c'est-à-dire ressentant de vives impressions de nature et de pensée et les rendant sans vanité et sans ruses; une race sobre mais cependant éprise de couleur et de riches matières. En etîel, les murailles, les piliers, les archivoltes, les voûtes, étaient revêtues d'ornements polychromes d'une grande variété sur des fonds très soutenus : c'étaient des lèuillages, des damiers, des quadrillages,

des entrelacs. Enfin les sculptures mêmes étaient peintes. Et sans entrer dans une discussion qui serait étrangère à notre sujet, on peut remarquer que si la polychromie dans la sculpture a été abandonnée par nous, à l'encontre des traditions de tous les grands peuples artistes y compris les Grecs, c'est pour faire tomber cet art dans une pure abstraction d'école.

Quelques noms de peintres du xi° siècle nous ont été transmis. Ce sont, entre autres, ceux de Herbert, moine de Reims; Bernai-d, abbé de Quincy; Tutilon, moine de Saint-Gall. A ce propos notons que ce monastère contenait une importante école de peinture où venaient étudier les artistes français, allemands.

LA VIEBGE ET l'eNFANT JÉSLS (CEINTLBE DE S A I \ T-S A V I x).

suisses, soit pour devenir des décorateurs de murailles, soit des enlumineurs de manuscrits.

Les noms de peintres que nous pourrions citer, n'auraient pas grande ulilité ici et ne nous renseigneraient guère d'une façon particulière sur leur personnalité et leurs travaux. 11 nous plait autant de nous représenter tous ces braves gens travaillant en pai\ et conscience, sous les ordres de quelque grand personnage, seigneur puissant, évèque illustre, abbé savant et riche. Ce n'étaient pas d'ailleurs exclusivement des clercs que ces artistes ; il y avait aussi parmi eux quelques lai(|ues, comme le démontrent divers documents.

La peinture était admirablement favorisée dans son éclosion et dans son épanouissement par l'architecture romane qui offrait aux artistes de larges et belles surfaces à décorer, des murailles, des voûtes, des cryptes. Plus tard, avec le xiii" siècle, l'architecture ogivale allait diminuer ces surfaces, et la peinture décorative, sur le domaine de laquelle empiétait impérieusemont le vitrail.

peinture aérienne, mosaïque transparente, devait se limiter plus spécialement à la décoration des retables, des volets de trypfiques peints ou sculptés, à celle des colTres ou mculdcs, enfin des manuscrits. Peu à peu le tableau se détachait de la muraille.

Mais, au moment où nous en sommes encore, il lui demeurait inhérent, l'armi les beaux exemples que l'on peut citer de la peinture murale au xh" siècle, il tant parler du Christ bénissant de la crypte d'Auxerre. Quelle majesté et quelle simplicité dans le geste, quelle belle liarmonie dans cette robe blanche à bandes ronges et ce manteau grenat à revers blanc et bleu !

CAIN KT ABEL OFFRANT DES PnÉSE\TS A DIEU (PEINTURE DE S AI N T-S A V I n).

Quelle grâce naïve dans ces deux ligures d'anges placées de chaque côté du quadrilobe qui contient cette grande figure et encensant l'Homme-Dieu!

11 ne faudrait pas non plus prêter une trop médiocre attention à la partie purement ornementale de ces décorations. Les bandes guillochées noires, jaunes, vertes, rouges, qui entourent les compositions, les feuillages qui couvrent les archivoltes, enfin les ornements et jusqu'aux simples harmonies de tons unis (jui décoraient les piliers, tout cela était de l'art le plus exquis et profondément raisonné. On ne trouvait pas dans de tels édifices, de ces incohérences et de ces abandons an hasard qui affligent les yeux dans tant de nos édifices modernes où chacun a tiré de son côté.

Grâce à cette passion de couleurs et de composition, secondée par des volontés éclairées et une ligne de conduite parfaitement logique et bien conçue, les églises romanes durent être des merveilles que l'on ne peut plus, hélas I

que recousliluer par l'imagination et l'érudition. Le luxe décoratif était même devenu si grand que des esprits pieux s'en inquiétèrent et la lettre célèbre de l'éloquent saint Bernard témoigne de cette réaction : « 0 vanité des vanités ! s écriait-il. Sottise autant que vanité î L'Église brille dans ses murailles et elle est nue dans ses pauvres. Les curieux ont de quoi se récréer et les malheureux n'ont pas de quoi se nourrir!... Oue signifient ces monstres ridicules, ces caprices difformes dont ou arrive à admirer la difformité!... Pour l'amour de Dieu ! Si Ton n"a pas honte de ces sottises, que n'a-t-on au moins honte de l'argent qu'elles coûtent ! >•

Mais ces scrupules pieux n'arrêtaient guère le mouvement artistique si luxuriant et si vivace. Nous nous en réjouirions, malgré saint Bernard lui-même, si

TVUPW DE l'escalier DE H CiTHÉDIULE DU PLÏ (fRESQCE DU Xll" SIÈCLE).

un plus grand nombre d'œuvresnous avaient été conservées. Si les églises conçues d'après la règle de Cîteaux présentaient l'austère nudité voulue par saint Bernard, il n'en était pas de même des autres temples. Et nous voyons un remarquable contraste dans le langage comme dans l'action chez Suger qui, au contraire, trouve qu'aucune splendeur artistique ne sera de trop pour la basilique de Saint-Denys, qu'il fait reconstruire et décorer.

Son raisonnement, pour être celui d'un homme ingénieux et subtil, n'en est pas moins intéressant et juste. Selon lui, la piété et la pureté de cœur sont bien entendu les premiers des devoirs; cela ne saurait être discuté. Mais est-il défendu, en outre, d'honorer les divins mystères comme il convient, par les pompes les plus splendides? Et d'ailleurs les humbles et les ignorants ne sonlils pas instruits par la contemplation de ces peintures, leur retraçant ce qu'ils ne peuvent lire dans les textes : et la peinture ne devient-elle pas pour eux un enseignement précieux?

Il HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.

Pout-êlre cette charmante doctrine n'est-elle pas absolument conforme à la simplicité évangélique, mais nous aurions mauvaise grâce à la blâmer ici, et d'ailleurs nous n'avons point à entrer dans des discussions théologiques.

E)'ailleurs, nous devons faire une brève diversion à la peinture religieuse. Il y avait alors une autre peinture pour le plaisir des simples particuliers, et les chroniques du temps, en nous parlant des scènes de fabliaux célèbres retracées dans les châteaux et dans les maisons, telles que les épisodes du Roman de Renart, prouvent que le goût de l'art était fort répandu dans la société. D'ailleurs nous possédons un vénérable monument de la peinture civile, c'est le

peintihe de la salle des Mor.xs dans l» cathéhrale ll riï (xV siècle).

cotl'ret du musée de Vannes. On y voit retracée, dans divers compartiments, l'hisloire d'une jeune fille ([ui épouse un noble chevalier, tandis que son page, désespéré, renonce au monde et prend le froc. Puis le chevalier part pour la guerre et le page, bien que moine, revient pour enlever la damoiselle. N'est-ce point là, comme on dirait maintenant, un parfait spécimen de la peinture de genre ?

Nous avons vu tout à l'heure comment avec l'avènement de l'architecture ogivale, les surfaces propres aux grandes pages murales se trouvèrent nécessairement réduites. Cependant on pourrait citer encore à Reims, au Puy, etc.. des pages importantes. De même les scènes de martyres de la Sainle-Chapelle, les décorations de la Châsse de sainte Ursule, à Aliii, le grand retable du musée de Cluny relatif au mariage de la fille de Philippe le Bel avec Edouard d'Angle-

terre (1290). d'autres pièces encore, que nous ne pouvons examiner ici en détail, montreraient à quel degré de grâce, d'ingénuité, mais aussi d'habileté, se maintenait la peinture française au xui' siècle.

Peut-être un jour arrivera-t-on même à déterminer les caractères des difîérentes écoles qui durent, à n'en pas douter, exister alors et montrer des nuances très tranchées. Pour le moment cette étude, à laquelle se livrent des chercheurs passionnés et savants, n'est pas assez avancée pour pouvoir être résumée en peu de mots. Il faudra également noter que l'art de la peinture comporte encore renluminure des statues: ce sont de vrais et excellents peintres qui tout comme au temps de Praxitèle se chargent de ce soin.

Le vitrail et la miniature sont poussés à un haut degré de perfection. Leur histoire permettra un jour de déterminer plus précisément les points encore obscurs de l'Jiistoire de la peinture elle-même et de combler les lacunes. La peinture ne cesse pas encore d'être appliquée à un usage déterminé. Parmi les

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