PEINTCBES DC COFFRET DE VANNES
objets d'art encore à citer au xiir' siècle il faut rappeler les célèbres armoires de Xoyon et de Baveux, recouvertes de compositions peintes. Ce n'est que vers le xv° siècle que l'usage du tableau, c'est-à-dire de la peinture détachée, existant par elle-même et pour elle-même, s'accentuera et se répandra.
Nous venons de dire un mot de la miniature : les très nombreux manuscrits enrichis d'ornements de scènes d'une variété et d'une richesse extrême et encore incomplètement explorés ou tout au moins encore imparfaitement synthétisés seront aussi une précieuse ressource pour l'histoire du dessin au moyen âge. Mais nous ne pouvons qu'indiquer cela en passant.
.\vec le xiv° siècle, nous sommes déjà loin des robustes naïvetés de l'époque romane, ou de l'élan si expressif des débuts de l'époque ogivale. Une impeccable sûreté, une habileté déjà presque trop grande donnent à cet art plus d'une ressemblance avec celui des siècles les plus classiques. En outre, peu à peu la recherche du caractère personnel dans les modèles amènera forcément les artistes à affirmer leur personnalité propre. Plus on tend à s'éloigner des idées générales, des formules mêmes, des traditions servant à exprimer les grands dogmes d'une manière déterminée, et plus l'artiste apparaît dans son œuvre. De
l;i à la sio-naluro il n'y a (iiruii pas. Au \iv' siècle nous sommes à la veilla' de la si"iialure. Il ne faut pas d'ailleurs prendre ce mol de signature dans son sen>
littéral- nous voulons simplement parler de cette affirmation d'une individualité (jui se fait jour non moins dans une touche, dans une harmonie préférée, que
de-
dans un assemblage de lettres placées dans un coin d'un tableau. Combien d'œuvres modernes sont signées qui ne portent même pas un monogramme. Tandis que les "rands ouvriers anonymes, produits de l'élément barbare et de l'élément byzantin, dontnous avons mentionné plus haut les œuvres collectives, se faisaient une vertu de disparaître derrière leur œuvre, au contraire le propre de l'artiste moderne est de se faire une gloire d'apparaître dans la sienne. Or, avec le xiv" siècle, nous assistons indubitalilement à l'éclosion de l'art moderne.
C H lu SX lit LA Cnïl'TE UALXEUnE.
Un élément nouveau d'une grande importance, s'introduisait d'ailleurs dans l'art français : nous voulons parler de l'influence de l'art du Nord, de l'art flamand, essentiellement particulariste, observateur du détail physionomique, de la vérité des accessoires, de la vraisemblance terre à terre du geste, même dans les situations les plus pathétiques. Alorsqu'auv époques primitives lesplus hauts sentiments se traduisent par des sortes de sereines et presque imperturbables conventions, et (jne la peinture des passions n'existe pour ainsi dire point, au contraire on va voir, peu à peu, les artistes s'adonner à cette étude presque exclusive et en creuser les moindres particularités.
Les comptes et autres documents abondent en jjrcuves de l'influence de l'art tlamand, dans le Nord, à la cour de France, en Bourgogne, etc. Les noms d'artistes flamands sont les plus fréquents. Us s'établissent chez nous, y font souche d'autres artistes, et, sous leur influence, si l'art gagne en vérité et se rapproche davantage de la vie, on ne peut contester qu'il perde en grandeur.
Mais pourtant, combien encore de belles et grandes œuvres ! Et, dans cette transformation même et malgré elle, que de force, de jeunesse et de conr
science! Ouelle belle habileté technique et quelle sincérité de sentiment! Si nous prenons d'abord la peinture suivant la conception moderne, la pein-
ture tableau, nous en avons déjà d'assez nombreux et très beaux exemples, et notre musée du Louvre, bien que moins riche en œuvres des primitifs français
qu'en autres choses, nous en préseiile quelques spécimens dignes d'arrêter notre attention.
C'est par exemple, une pe(ile 3Iise au tombeau^ peinture sur fond d'or. Le corps du Christ est placé dans le sépulcre, en présence de la Vierge soutenue par saint Jean. Marie-Madeleine, Marie Salomé et Joseph d'Arimathie assistent à l'ensevelissement. Ce n'est qu'un petit tableau de sainteté, comme on en put faire alors des quantités, mais d'une très honiie conservation et qui est assez touchant de senlimenl.
Pnis, plus récemment entrée au musée, une Flagellation. Les deux bourreaux qui flagellent le Christ sont hideux à souhait. Ils sont, ainsi que leur victime, de membres grêles et d'assez gauche agencenicnl, mais le tableau, dont la partie
supérieure est formée d" jjelle architecture, est cependant inliTcssanl par
sa sincérité.
Viennent enfin diAers tableaux dont il ne saurait être dit la date exacte d'exécution, mais qui peuvent être considérés comme de la fin du xiv° siècle au commencement du xv° siècles, soit du règne de Charles \ II. Le plus inipoi-lant elle plus beau est celui (pii Ye\>vé?,(in\.e\di Dernière Communion el le martyre de saint Denys FAréopayite. ici nous nous trouvons en présence d'un véritable artiste, plein de savoir et de dignité, possédant parfaitement son métier de peintre et ressentant très vivement son sujet. Au centre de la composilion se trouvent le Christ en croix, et le Père Éternel ; à gauche Jésus-Christ, dont l'artiste a su rendre l'attitude et le visage bu't touchants d'une tendresse attentive et mélancolique, donne la communion à l'évêque à travers les barreaux de sa prison. A droite est représenlé le martyre du saint, premier évêque de Paris, et de ses deux compagnons de persécution, Rustique et Élenlhère ; l'un d'eux est déjà décollé.
Il ne faut pas perdre l'occasion de dire (pie ce labjeau est beau de dessin et de couleur, et ipi'il ne lui manque pour être célèbre, depuis l'époque où M. Heiset le donna au musée (18G3j (jne d'èlre attriltué à quelque priniilit italien. On ne saurait trop faire remanpier (jue l'art de la peinture était aussi avancé chez nous au xiv° siècle qu'en Italie, d'où l'on voudrait nous faire lenir tout notre patrimoine artisli(|ue.
Nous en venions de non moins concluants exemples dans les peintures murales ou dans les tableaux volifs de grandes dimensions exécutés pour les églises ou chapelles. Parmi les premières on peut citer entre autres celles de Saint-Philibert de Touruus, et celles des Jacobins de Toulouse. Parmi les peintures votives, la belle Vierge au donateur de la cathédrale de Clermont. Elle est exécutée avec la plus grande simplicit(' de moyens, presque exclusivement un bleu et un rouge sombre, rehaussés d'or, el son caractèi-e en est grandiose et touciiaiit.
Ce ne sont pas seulement les quelques lignes en lpsr,>,Pll,.c . forcés de traiter la peinture au xV siècle ciu'iï faudr., '"'"' ''''
plusieurs chapitres.Vlus tard cette h::;Z ^f ^^ r^ 3;;^'?^^" ments que Ion possède et cette fois, marchant en tt n b a ' T ''!" on verra alors quelles luxuriantes qualités possède notr^^ I .te:;;^
PLAFOND Ut LA CHAPELLE DE L HOTEL DE JACQU
ES C(JEli|! A BOURGES \V<-' SlÉCLt
époque est vivante et brillante. C'est le bouquet du ieu d'artifice ; c'est la termi
naison dune ère glorieuse entre toutes dans l'histoire de l'ai't françal! e
moyen âge qui apparaissait jadis comme un barbare et confus amas de ténèbres
d Ignorance, et cpu est au contraire l'âge où le génie national s'est manifes
d !lu^i rrf ^"«'":^'''-^--'--l--^--'f--nt de cette contrée l'ég des plus illustres terres où jamais l'art ait tleuri ^
Mais, encore une fois, dans un livre comme celui-ci nous ne pouvons que signaler quelques œuvres, donner quelques indications sommaires ^
Entre autres peiutiiros que l'on peut étudier au musée du Louvre nous citerons les suivantes. D'abord une composition anonyme relative à la Vie de saint Georges. C'est, comme le Martyre de saint Denys, dont nous avons parlé, une composition en trois parties sans liaison ni séparation distinctes, une sorte de trijttyque sans divisions. A gauche du panneau est représenté saint Georges vainqueur du dragon ; au milieu, le Calvaire; à droite le martyre de saint Georges. La peinture est belle et la sûreté du dessin est remarquable. De nombreux personnages assistant au martyre du saint sont étudiés avec un grand souci de réalisme, une saisissante vérité de types populaires, qui indique nettement l'influence de l'art flamand.
Certains portraits montrent aussi cette préoccupation d'individualité très accentuée, du détail rendu avec exactitude et précision ; un d'eux est gracieux et touchant, d'iin sentiment de mélancolie presque moderne : c'est un portrait de femme, presque de profil (n" 60 i), richement vêtue et se détachant sur un fond d'or semé de pensées. Plus austères et d'une facture plus hardie sont les portraits d'Anne de F'rance, duchesse de Bourbon, dame de Beauj<'u et de Pierre de Bourbon en prières et assistés chacun d'un saint ; le fond de ces tableaux est formé par des paysages superbes, traités avec un parfait sentiment de la nature et sans aucune gaucherie. La couleur de ces deux panneaux est puissante, soutenue ; le dessin est d'une expérience accomplie. Nous sommes à la lin du xv° siècle. Nous n'aurons plus, hélas ! à apprendre des voisins que la mièvrerie, l'affectation et l'absence de naturel ; nons ne nous en ferons malheureusement pas faute.
Une curieuse peinture est celle qui représente .Jean Juvénal des Ursins en prières, suivi de toute sa famille. Nous renvoyons au catalogue du Louvre pour la description de cet important document; elle est très détaillée et complète. D'ailleurs un autre portrait du même personnage par un maître illustre, va tout à l'heure absorber bien plus vivement notre attention.
Le musée de Cluny n'est pas sans posséder non plus quelques peintures du \v' siècle ; mais elles sont si mal placées (|u'on ne peut les voir. Il serait à souhaiter qu'on les groupât et qu'on les mil à la portée de l'œil. Elles en valent certainement la peine.
En voici une dont l'auteur n'est rien moins (juan roi : c'est Marie-Madeleine à Marseille, parle bon roi René de Provence, qui « par-dessus toutes ses sublimes qualités, estoit bon musicien, très bon poète françois et italien, mais, sur toutes choses, aimoit et d'un amour passionné, la peinture, et l'avoit la nature doué d'une inclination tant excellente à cette noble profession, qu'il estoit en bruit et réputation entre les plus excellents peintres et enlumineurs de son temps, ainsi qu'on peut voir en plusieurs chefs-d'œuvre achevés de sa divine et royale main, dans un labeui' merveilleusement exact et plaisant ».
Citons encore un tableau votif de la a Société du Puy de rinimaculée-Conce[)lion ... peinture sur bois représentant la Vierge au froment; un autre tableau votif représentant la Vierge debout devant une église gotliique et les portraits du donateur et de sa famille, avec la légende : « Église où Dieu a fait sa résidence »; enfin un très important tableau représentant le sacre de Louis XIl. Il est formé de deux volets, et c'était probablement un triptyque dont le troisième A olet s'est perdu ; de nombreux personnages en riches costumes donnent un grand mtérêt à cette composition qui fut.dccouverte naguère... dans un poulail-
LA IllLICEXCi: ET I. A PARESSE. PElMUliE DE L ÉGLISE DE k l-, 1; M A R I A .
1er, auquel elle servait de porte. Cela donne une idée des chefs-d'œuvre qui ont dû subir les mêmes traitements du vandalisme ; malheureusement il n'y a plus guère de poulaillers en France auxquels on puisse arracher de telles portes. Si les tableaux votifs, panneaux peints et aisés à transporter sont relativement nombreux, ainsi que les manuscrits enluminés, dont nous dirons plus loin quelques mots, il est également un certain nombre de restes de belles peintures murales, de vastes compositions pouvant nous donner une idée de l'art décoratif à cette époque, mais ces épaves sont bien faites pour nous inspirer d'irrémédiables regrets de tout ce qui a été détruit plus encore par les hommes que par le temps.
Sans les déci-ire longuement, nous mentionnerons les figures d'anges musiciens (le la chapelle du Chevet, à la cathédrale du Mans ; les figures de saints et de saintes et de Vertus triomphant des Vices dans la chapelle de Kermaria (Côtes-du-Nord) ; la grande peinture votive dans la crypte de la cathédrale de Baveux, admirable d'harmonie, de richesse et de douleur ; les peintures de Chàtelaudren (Côtes-du-Nord) ; les belles Sibylles de la cathédrale d'Amiens, figures de femmes magnifiquement costumées et d'une réelle majesté.
On ne saurait omettre, comme étant des plus caractéristiques, les fresques de la Chaise-Dieu (Auvergne) représentant la danse des morts, ce sujet si fréquemment traité au moyen âge et qui persiste jusque sous la Renaissance. Celles-ci sont aussi belles d'exécution que de pensée. Uappelons les célèbres fresques du Charnier des Innocents à Paris, consacrées au même thème, et qui n'existent l»!us. A la chapelle de Kermaria, que nous venons déjà de mentionner, se trouve aussi une «Danse des Morts » ; mais tandis qu'àla Chaise- Dieu elle forme comme une espèce de farandole sans interruption, à Kermaria les sujets sont isolés sous des arcalurcs supportées par des colonnctles qui les séparent les uns des autres.
Ce ne sont pas les uduis de peintres (|ui mau(|ueraient si on les voulait citer; mais leur attribuer des œuvres est plus (jne problématique. Tant de choses ont été détruites ! Quels étaient les caractères du talent de Colard de Laon, de Ilaincelin, attaché au duc d'Orléans, de Pierre Hayne, peintre de Charles Vil, de Vulcob, de Jacob de Litemont (|ni travailla pour Charles Vil. de Copin de Délit .' Beaucoup de ces artistes, comme un a oit, sont d'origine ou de nationalité flamande ; mais ils se « francisaient » rapidement et les artistes qu'ils formaient ne ix'idaienl aucune d(>s (jualités de noti-e race. Pour le moment, il faut laisser aux ('iiKlils le soin de recueillir tout ce (jui se rapporte à cette histoire encore bien confuse, et espérer que, plus lard, la lumière se fera, et (|u'on pourra retracer nettement la piirt et les caractères de chaque école, car elles étaient très distinctes, ne fût-ce que celles de l'Ile-de-France, de la Bourgogne fortemciil inarcpièe des inthieiices flamandes, de l Auvergne, enfin de la Provence, an coiili'aii-c déjà ilaliaiiisaiili! avec les artistes appelés par le roi liciié, etc., etc.
I n(' l)elle (cnvre, ([u'on ne peut oul)lier, est la décoration de l'hôtel de Jacques Cœur à Bourges; c(; sont de délicieuses figures d'anges amplement drapées, reliées entre elles par des banderoUes couvertes d'inscriptions, et groupées dans les conipailimcnts formés par les nervures du plafond. Est-ce, comme on le croit, r(eii\re d'un artiste flamand de l'école de van Eyck? Est-ce, au contraire, malgré les <q)parences, celle d'un Français ? De toute façon, c'est un(^ très belle page.
.Mais nous voici An moins arrivés à (juelques peintres dont on peut désigner
nettement les u'uvres en tonte sûreté. Ici le voile de lanonymat qui cachait ces grands et modestes artistes a été soulevé par les historiens. Pourtant ils ne se souciaient que de faire de bonne besogne, et pas un nom n'est sirpié au bas de leurs plus beaux et plus autltentiques travaux.
Le premier est Jean Foucquet. C'est non seulement un des plus grands maîtres du xv"" siècle, mais encore de tout l'art français. Si nous avions un peu plus le sentiment et le souci de nos vraies gloires, depuis longtemps Foucquet serait notre Albert Durer ou notre Holbein. On n'aurait pas laissé ses ouvrages enfouis, égarés, ou se dérobant sous des attributions erronées. On aurait reconnu en lui un merveilleux peintre, d'une habileté extrême à concevoir, à composer et à dramatiser, un coloriste exquis et un dessinateur parfaitement précis et savant. Rien qu'à observer la moindre de ses miniatures on aurait constaté que l'étude attentive de la nature n'est pas chez nous d'aussi fraîche date qu'on le suppose et que, dès le xv' siècle, ce peintre au moins s'était avisé de l'intérêt que présentent les types caractérisés, les paysages clairs et la joie qu'il y a à les peindre. Enfin, en examinant les quelques portraits qui nous ont été laissés de lui avec d'authentiques attributions, et en les voyant si fermes de contour et de modelé, si originaux de couleur et si vivants d'expression, on aurait peut-être enlevé de tels ou tels cadres l'étiquette d'Holbein, de Wohlgemiith, de Diirer, de tel ou tel primitif italien, allemand ou flamand, ou même simplement la peu compromettante mention d' <( anonyme » pour restituer ces portraits à leur véritable auteur.
Ce n'est pas un des moindres malheurs de la renaissance italienne en France que d'avoir arrêté l'essor de telles œuvres, d'avoir détourné les esprits de l'admiration, du culte que l'on aurait dû vouer à de tels génies et du soin dont on aurait dû entourer leurs travaux. Les goûts étant changés et dévoyés, on cessa pendant trois siècles de se soucier de nos derniers grands imagiers, et même de se douter de la beauté de leurs œuvres, infiniment plus éclatantes, plus originales et plus vivaces que les plates et froides imitations de l'antique que l'on décora du nom au moins prétentieux de grand art. Rien de surprenant que beaucoup de ces vieux maîtres aient eu à souffrir de cette longue ingratitude et que la plupart de leurs œuvres les plus importantes, ([uand par hasard elles se conservaient, aient perdu leurs papiers en route.
On ne connaît même pas les traits essentiels de la vie de Fouccjuet, et sa biographie tient en quelques lignes. Il naquit, croit-on, vers 1415 à Tours et mourut vers 1480. 11 étudia d'abord à Paris, à l'école des anciens maîtres de Saint-Luc, il voyagea à Rome, s'y lia avec Vittore Pisano, Gentile da Fabriano, et l'on croit, aussi, avec Rogier van der Weyden qui s'y trouvait alors. En 1437 il peignit le portrait du pape Eugène IV pour la sacristie de l'église de la Minerva. Enfin, de retour en France, il acquit une grande réputation sous la triple
-2i HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
personnilication du poi'lraitisle, de l'eiiliiinineui' el du poiuti'e de fresques. Il devint le peintre allilié de Louis XI, après la mort de Charles Vil.
Voilà à peu près tout ce que l'on sait de Foucquet, en attendant les nouvelles et désirables découvertes de l'érudition. Seuls Irf portraitiste et l'enlumineur ont survécu. Le peinlre de fresques pourra-l-il jamais sortir de nouveau de l'inconnu aussi brillamment que l'auteur des portraits de Charles VII et de Guillaume Juvénal des IJrsins, des miniatures des Antiquités des Juifs, des Grandes Chroniques et du Livre d'heures de maître Etienne Chevalier'!
Nous venons de désignci' quelques-unes des belles œuvres de Foucquel. On peut admirer les deux premières au Louvre. Guillaume Juvénal des Ursins est représenté, le corps tourné à droite, tête nue, vêtu d'une robe rouge bordée de fourrure. 11 est en prière les mains jointes. Le fond figure des panneaux de marl)ro vert, encastrés dans des boiseries sculptées et dorées; deux pilastres ont pour chapiteaux des ours debout el muselés, soutenant les écussons de la famille des Ursins. Tel est ce beau portrait d'un dessin excelleni, d'une riche couleur, d'un beau caractère et d'un grand goût d'arrangement.
Leportrait de Charles VII est un chef-d'onivre. La tête, de trois quarts, tournée à droite, est coiffée d'un chapeau dont les bords larges sont relevés et ornés de dents d'or. La robe est de velours rouge ; le col et les manches sont garnis de fourrure; il a les mains jointes et appuyées sur un coussin. De chaciuc côté du portrait est figuré un rideau bleu uni. Ici, il y a plus (ju'un coloriste et un dessinateur, si haute que se montrent leur habileté; il y a aussi un physionomiste surprenant. Est-ce involontairement et à force de sincérité? Y eut-il, tout au fond de l'imagier, une arrière-pensée d'ironie soigneusement cachée? Toujours est-il que ce portrait raconte en traits vraiment forts et incisifs la faiblesse de caractère, la ruse de ce prince sans grandeur de sentiments et qui ne récompensa que par une ingratitude sans circonstances atténuantes Jeanne d'Arc et Jacques Cu'ur, celle qui lui avait permis de reconquérir son royaume et celui qui l'avait aidé à y faire renaître la prospérité.
Jeanne d'Arc... En vérité l'on est surpris (pi'un |)('intre comme rouc(|uet ne nous ait point laissé d'elle une seule image. Ilaus les nombreuses miniatures guerrières et autres de l'ceuAre de Fouc(juet, les portraits abondent. Celui de Charles Vil y estfréquemment répété, d'autres encore (pie l'on arrivera peut-être à déterminer; aucune ligure ne s'y rencontre qui puisse présenter même l'ombre d'une telle hypothèse à l'égartl de la Pucelle. Foucquet lit-il acte de courtisanerie? Plus vraisemblablement ne vécut-il en aucune façon de la vie des camps? fut-il en \oyage au moment où avaient lieu les glorieuses campagnes, ou absorbé par des travaux? Toutes ces suppositions sont possibles.
Il n'y a donc qu'à regretter que le portraitiste du roi n'ait pas aussi retracé les traits de Jeanne. Huel trésor inestimable ne serait pas celui-là I
Les maniiscrils, disons-nous, abondent en portraits. Ce ne sont môme presque rien que des portraits, mais merveilleusement présentés, dans des compositions vivantes autant qu'ingénieuses. Une des plus belles et des plus importantes enluminures est le frontispice du Boccace, qui est à Municb. « Elle réunit, dit M. Lecoy de la Marche, sur un même feuillet, plus de cent personnages pris sur nature. Le sujet est la haute cour de justice tenue à Bourges en 1458 pour la condamnation du duc d'.\leuçon, accusé de haute trahison. Au sommet de la composition se détache la figure sérieuse et digne du roi ; de chaque côté de lui. sur quatre rangs disposés en losange, viennent le comte de Dunois. les ducs de Berry, d'Orléans, de Bourbon, le comte d'Angoulême, le comte du Maine, Juvénal
FOICQOET. — COIRONNEMENT DE LA VIEHKE.
des L'rsins, chancelier de France, l'archevêque de Ueims, son frère, une foule de prélats, de seigneurs, de conseillers au parlement, de magistrats divers, ranjjés suivant la hiérarchie et nominativement désignés ; puis, en dehors de
rencciiilo réserv»'' aux juges, des clorcs, des huissiers, des hommes d'armes. Celte page est tout un monde, et un monde vivant, personnel, animé. »
Il faut ajouter que ces enluminures sont toutes d'une heauté et d'une vivacité de coloris, d'un fini d'exécution qui en font des objets d'art vraiment précieux; les rehauts d'or donnent une grande richesse à ces rouges, à ces bleus, d'une douceur et d'une finesse incomparables.
A défaut de ce chef-d'œuvre nous possédons d'autres œuvres inestimables de Foucquet, et en assez grand nombre. Il y a d'abord toute l'admirable série des composition pour le Lm'e tCheiires d'Etienne Chevalier, qui sont incontestablement ce ({ue Foucquet a fait de plus beau et de plus complet. Ces tableaux, on ne peut les appeler autrement, qui constituent un des joyaux de la peinture française, appartenaient à i\I. Brentano, de Francfort. On sait que le duc d'Aumale s'en est rendu acquéreur et qu'on les peut désormais admirer à Chantilly; on ne saurait avoir trop de reconnaissance pour un don aussi véritablement princier.
Ces compositions vont sans effort du grandiose au familier, du touchant et du souriant au sublime. On ne trouvera rien, par exemple, de plus simple et de plus imposant à la fois que ce Couronnement de la Vierge reproduit ici. D'autre part, il est une certaine Naissance de saint Jean-Baptiste qui présente un délicieux tableau de mn-urs, un intérieur représenté avec une sincérité et une bonhomie charmantes : le grand lit où se trouve couchée la jeune mère, la cheminée à vaste manteau où est pendue la marmite, les allées et venues des amies, des parentes, des servantes, occupées aux soins de ménage, tout cela est retracé avec une aisance et une vérité au moins égales à celles des plus grands intimistes liollandais ou fiamands.
A défaut des merveilleuses pages du Lirre d'heures d'Etienne Chevalier, on aurait déjà au Louvre un beau spécimen, et très complet, de la manière de Foucquet, dans la i)elle miniature ([ui représente l'épisode liien connu de la vie de saint Martin. Ce qui donne un caractère tout à fait particulier à cette page, comme à toutes les œuvres de Foucquet, c'est que l'artiste représente des gens de son temps dans leurs attitudes, leurs costumes réels, dans leur milieu exactement observé. D'ailleurs tous les anciens maîtres procédaient ainsi, et ils se souciaient fort peu de la recherche de ce qu'on a appelé la couleur locale.
C'est une conception toute moderne, et il faut bien avouer que pour l'abus qu'on en a fait, pour les douteuses ou conventionnelles évocations que l'on nous a données à satiété, on regretterait bien volontiers la beauté et la vérité du sentiment (jui brillent dans les vieilles miniatures, donnassent-elles, comme le fait celle de Foucquet dans l'exemple présent, à saint Martin et à ses compagnons l'habillement et les traits de bons hommes d'armes du xv" siècle et au paysage où se déroule l'aventure, l'aspect frappant d'un quai parisien, ou l)ien
tourangeau, avec ses ponts, ses parapets, son pavage et la rangée de maisons aux toits pointus, aux poutres apparentes sur les pignons.
Ce n'est pas d'ailleurs un des moindres charmes de l'œuvre de Foucquet que cette sincérité du paysage. Le maître est un paysagiste unique, et ce serait de Tinfatuation que de faire dater de notre siècle l'étude de la nature lumineuse et gaie. Si Foucquet n'avait pas eu souci de faire avant tout des compositions humaines, de commenter les épisodes de l'histoire sacrée ou profane, et si par impossible on éliminait ces multiples petites figures, si bien actionnées, si pensantes, il resterait encore des tableaux de nature d'un accent aussi vrai, aussi captivant, que tout ce que Ion peut citer dans les plus beaux paysages
eoludichon ^î). — mi.matlre [TintE du tite-live).
de 1 école moderne. Non seulement des édifices, des intérieurs de palais ou de demeures plus modestes, des coins de rue admirablement agencés et éclairés, mais encore des échappées lointaines sur la campagne : rivières serpentant parmi des collines riantes, ciels pleins de variété et de clarté, eaux transparentes et profondes, bâtiments ou petits personnages indiqués à de longues
28 IIISTUIIU' POi'ULAIRIi Dl- LA PEINTURh.
dislance avec les dégnulations les plus délicales et les plus justes de lu pers- ])cclive aérienne. El loul cela d'une clarté si grande, d'une telle vivacité et d'une telle liarnioiiie de tons en niênie tcni])s, que les paysages modernes les plus Iiiminenv ne contiennent, en véi'ité, rien de plus. Le coloris de Foucquet dans ces paysages où se déroulent les légendes et les faits d'armes, est extrêmement personnel, reconnaissable entre tous parmi les nombreux manuscrits à miniatures : l'atmosphère est légère et subtile et il y règne comme nue sorte de poudroiement doré auquel on ne peut se tromper, à peine a-t-on ^u deux ou trois de ces miuialiii-es.
Parmi les plus beau\ exemples (|ue nous possédions encore, il faut citer le manuscrit des Aniiquilês des Juifs, de Joscphe, et les Grandes C/inmh/ues, deux des trésors de la Bildiothèque nationale, et qui sont indubitablement de Foucquet, sauf certaines pages que l'on reconnaît aisément. Un autre trait du lalcul de notre maiire, c'est qu'il couuaîl et dessine parfaitement les chevaux, tandis que ses contemporains en doniK iil encore des représentations saisissantes parfois, sans doute, mais souvent gauches ou conveutionelles.
Nous pourrions décrire une à une ces miniatures si monvementées, si dramatiques, et nous y trouverions un plaisir exlième ; cela détruirait un peu ré([uilibre de ce précis; mais il nous fallait signaler l'imporlauce de celle œuvre à ceux (|ui en voudraient faire un examen particulier, et revcudi(juer pour Foucquel une des premières places dans l'école française.
Il nous reste, avant d'en linir avec ce grand artiste encore incomplètement connu, à mentionner deux magni(i({nes peinlures de lui : le portrait d'Etieii/te C liera lier, et la Vierge avec ÏEnfanl Jésus. La Viei-ge n'est auli'e qu'un admirable portrait d'.Vgncs Sorel, le sein nu. Le premier de ces panneaux est à Francl'orl, le second à Anvers. Telle est la deslinée voyageuse de certaines n'u\res : ces deux ]>einlures cousiiluaieni eu ell'et un ensemble, ou pour mieux dire majeure partie d'un ensemble ; car on avait jusqu'ici admis qu'elles foi'maient un diplyque. Mais l'hypothèse de M. Henri Bouchot est beaucoup plus vraisemblable, de les considérer comme les deux panneaux d'un ti'iptyque dont le troisième panneau est perdu peul-èlre, irrémédiablement, peut-être égaré sous une fausse allribulidu. F.n ^c'iib' la recheiclie en AanI bien la peine.
Fn an Ire manusc-rit célèbre fut longtemps atli-ibué à Fouccpiet; nous voulons palier du Tile-Live dv \i\ l5ibliothè(ine naliiuiale. Le môme écrivain, qui a l'ait de notre j)eintre une étude approfondie, l'attribue plutôt à un autre artiste attaché à Louis XI, à Jean Bourdichon de Tours (I4.j7-I520) qui fut précisément le successeur de .lean Foucquet comme peintre et valel de cluunbre du roi, titre ([u'il conserva jus(|ue sons le règne de François V. Quoi qu'il en soit, le Tite-Live est encore un fort bel ouvrage et qui fait grand honneur à la peinture française. Ce sont de beaux exploits de gens d'armes, des combats, des assem-
blées de chevaliers, des incendies de villes ou de camps, des mutineries, des cortèges pompeux. Or tous ces tableaux héroïques sont pour la plupart de dimensions minuscules, ce qui ne leur enlève rien de leur grandeur. Les plus grandes n'occupent pas la page entière de ce bel in-folio, et les autres n'occupent qu'un tiers de colonne, soit le sixième de la page. Mais quelle vie, quel mouvement dans tout cela, et comme le sentiment du drame est toujours juste et sans exagération théâtrale ! C'est là que brillent la force et la lucidité du bon sens qui caractérise l'école française dans ses belles époques, bon sens qui d'ailleurs n'avait rien de vulgaire ni de banal.
BOURUICHON (■.'). — Là FILLE DK SCRVIUS TULLILS { 1" 1 B É l) U TirB-LlVEl
Jean Bourdichon était, comme Foucquet, non seulement enlumineur, mais encore peintre de fresques. Malheureusement, on ne saurait lui attribuer même une seule œuvre en ce dernier genre. Si l'attribution du Tite-Limk ce peintre est toute récente, il n'en est pas de même du Livre d'heures cVAnne de Bretagne, encore une merveille de la Bibliothèque nationale. On sait maintenant, à coup
sûr, grâce au document mis en valeur par M. Léopold Delisle, que l'auteur est bien « Jelian Bourdichon, peintre et valet de eliambro » de Louis XII et qu'il reçut pour prix de son travail la somme de mille cinquante livres tournois, ayant « richement et somptueusement historié et enlumyné une grans Heures, pour noire usaige et service, où il a mis grant temps ». Une tout au moins des grandes miniatures qui ornent ce splendide volume (il y en a cinquante et une grandes, et ])eaucoup de petites servant pour la décoration des pages) est célèbre et a été souvent reproduite, soit par la gravure, soit par la chromolithographie. C'est celle qui représente, en guise de frontispice, la reine Anne de Bretagne en prières, richement costumée, tandis que derrière elle se tiennent sainte Anne, sainte Ursule et sainte Hélène.
Il y a là un sentiment de piété et d'ingénuité sincères. C'est une œuvre bien française et qui appartient encore au moyen àgo, ({uelque habile et savante que soit devenue la main.
Mais nous approchons des temps où les campagnes d'Italie auront pour résultat de modifier profondément, mais non pas à son avantage, le sentiment artistique de notre pays. Au vivant et au personnellement ressenti succéderont le conventionnel et le maniéré. Alors que nos artistes avaient devancé les Italiens les plus célèbres, nous allons considérer ceux-ci comme des initiateurs, les prendre servilement pour modèles et cacher sous des vêtements d'emprunt nos fortes et vives qualités. Notre école aura pour des siècles à s'en ressentir Nous ne voulons pas dire que tout s'arrête à la Renaissance, si mal nommée, mais il y a là une sorte d'inoculation qui nous est fatale, substituant aux bons ouvriers, simples et altenlifs, les virtuoses, les imitateurs de formules quasi exotiques et les plagiaires littéraux de l'art antique.
Charles VIII, Louis XII emmènent leurs peintres en Italie, dans leurs expéditions. Un des plus connus quant au nom est .lean Perréal, dit Jean de Paris. Si tant est que la peinture léguée par M. Bancel au Louvre, une Vierge au Donateur, soit de ce peintre, il n'y aurait point là encore d'influence italienne; c'est une belle et sage peinture, d'une technique aussi soignée et aussi solide que n'importe quelle œuvre d'un primitif llamand, avec de jolis accessoires, une couleur harmonieuse et chaude, et un sentiment simple et touchant. Mais estce bien là une œuvre de Perréal?
Arrêtons donc ici ce chapitre, qui contient seulement les principales indications. Que de noms, conservés par les livres de comptes, ne sont pas cités ici, mais aussi que d'œuvres ont été détruites ! On a compris, mais trop tard, la nécessité de sauver ce qui reste. Si les circonstances avaient voulu que les vraiment belles choses fussent conservées, et que nous n'eussions point le dédain de nos propres richesses, mais au contraire l'admiration démesurée et toute de mode de nos voisins, c'est vous, beaux et modestes artistes, excellents
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ouvriers et penseurs sans le savoir, qui seriez demeurés les véritables maîtres (le vos descendants, et une histoire même sommaire de la peinture française présenterait pour les quelques siècles les plus vigoureux et les plus originaux de son évolution, autre chose que des ruines, des conjectures et quelques rares œuvres intactes, sauvées comme par miracle, et semble-t-il, pour causer à des lils plus avisés, d'irréparables regrets.