CLOUET. — CHARLES IX
et ce sont les Clouet et Corneille de Lyon qui représentent le plus glorieusement cette partie de notre art demeurée indépendante, et, chose en apparence anormale, en faveur malgré cela auprès des grands.
Avant d'examiner le mouvement italianisant, nous préférons parler comme
ils le méritent, des Clouet et des excellents porlruilistes du wi" siècle. D'où venaient les Clonet? Voilà ce qu'il est difficile encore de trancher. On leur a attribué une origine llamande, se fondant sur des analogies de technique et de caractère. Mais cette hypothèse n'est confirmée par aucun document irréfutable. De semblables analogies ne prouvent lien, car, comme le fait remarquer avec tant de bon sens M. Henri Bouchot, qui n'est pourtant pas éloigné de parti pris de cette attribution d'origine, on aurait pu tout aussi bien, grâce aux mêmes assimilulions, faire un Flamand de l'excellent Tourangeau Foucquet. Il nous suffit, quant à nous, que la simplicité et la légèreté de l'accen-
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tuation, l'aisance à modeler en pleine clarté, qui caractérisent toute œuvre des Clouet, correspondent bien au tempérament français dans toute sa verdeur. Mais laissons cette question de nationalité d'ailleurs peu importante en soi, car le premier des Clouet fut en tous les cas vite acclimaté et lit souche d'artistes vraiment français.
Lorsque François I" monta sur le tronc, les peintres en litre du roi étaient, comme nous l'avons vu, Jean Perréal et Jean Bourdicbon. Ceux-ci avaient pour collaborateurs et sous-ordres Nicolas Belin, Barthélémy Guéty et Jamct Clouel, La première mention authentique de Clouet à la cour de France, dit l'historien déjà cité, date de 1516. A cette époque sa situation est encore modeste : Perréal et Bourdichon recevaient chacun deux cent quarante livres de gages par an, alors ([u'il n'en reçoit (juc cent soixante.
ÉCOLE FRANÇAISE. 3g
En 1522 il remplace Bourdichon, mort en 1521, et son nom de Jamet de\ient Jehannet. Après 1 528, après la mort de Perréal, Jehannet Clouet demeure le seul pemlre et valet de chambre du roi. Enfin en 1540, époque à laquelle son nom n'est plus mentionné dans les comptes, son fils François Clouel, dit y«/«^/, le remplace dans ces tondions. Ce qui confirme l'origine étrangère du premier Clouet, mais sans préciser s'il était Flamand ou d'un autre pays, c'est, à sa mort,
CLOUET. — ELISABETH U'a tiTniClI F, FEMME DE CHAHLES I.\.
l'acte de donation par François 1" de ses biens à son fils, biens qui, sans cette faveur, appartenaient de droit à la couronne, « au moïen, dit l'acte royal, de ce queledictdeffunct estoitestrangier et non natif ne originaire de nostre royaume, et n'avoit obtenu de nos prédécesseurs roys ny de nous aucunes lettres de nationalité et congié de tester... »
Sans suivre dans ses savantes discussions l'historien des Clouet, nous ne |)ouvons pourtant mieux faire que de lui emprunter encore cette appréciation des
deux Clouet et de leurs manières respectives, jugement fondé par Fétude attentive des dessins que possède la Bililiothèque nationale et de ceux qui se trouvent dans les collections de Chantilly, u Jcannet Clouet avait une façon à lui de jeter un croquis, parce que, plus rarement pour lui, ce croquis restait l'œuvre définitive. Au contraire François Clouet composera des crayons purs, les travaillera plus longuement, les achèvera et leur ôtera, par des apports successifs, cette fleur, ce duvet de fraîcheur dont ceux de son père conservaient la grâce. De ces deux hommes, l'un a la franchise et la naïveté jolie; l'autre a la science et l'acquis. »
A côté de Jeannet Clouet, il ne faut pas oublier les noms d'artistes plus modestes, moins bien en cour, mais fort réputés cependant en tant que portraitistes; ce sont, entre autres, J.-B. Darly, Tourangeau; maître vVmbroise, Robinet Testant, Jean Courtois, Jean Fannart, etc. Malgré l'impossibilité de leur attribuer précisément tel ou tel portrait, on conçoit qu'il soit également difficile de le donner à Jeannet i)lutôt qu'à tel d'entre eux. Tout ce que nous devons retenir, c'est que l'art du portrait est alors vraiment florissant et que tous ces artistes forment une école solide, brillante et originale. Ils se manifestent comme dessinateurs au crayon, comme peintres à l'huile, et comme peintres de miniature, et quel que soit celui de ces procédés qu'ils emploient, ce qui distingue toute cette école, c'est la précision, la simplicité et la sincérité. La précision est vraiment surprenante et il n'y avait qu'un exercice acharné, une pratique constante comme celle de l'ouvrier travaillant tous les jours à son él.ibli, (|ui pût donner un pareil savoir et une connaissance aussi sûre de la physionomie humaine. Cette précision ne s'affirme pas seulement dans les détails du costume, des dentelles, des étoffes, des joailleries, mais dans les moindres traits du visage. La construction du plus simple de ces portraits est surprenante ; il n'y a pas une hésitation, pas un accent à faux, pas la plus légère hicune ; le front, les joues, les tempes, le menton sont modelés avec une force d'autant plus grande (pi'elle se laisse à peine sentir, et sous la peau, on sent l'ossature ; les yeux nets et franchement ouverts, regardent ; le retroussis d'une bouche, la subtile palpitation d'une narine, tout cela est étudie et rendu d'un trait décisif. L'artiste, ou pour mieux dire l'ouvrier, a cru faire un simple portrait, et à tantôt quatre siècles de distance, il nous révèle un caractère.
Le musée du Louvre contient toute une salle de dessins du xvi' siècle, et soit dit en passant, ils sont assez mal rangés et présentés ; il y a également un certain nombre de peintures soit de Clouet, soit de son école ; à Versailles il s'en trouve encore quelques-unes égarées sous les combles, confondues avec de très mauvaises choses et exposées aux plus fâcheuses influences atmosphériques ; enfin la Bibliothèque nationale et les collections de Chantilly sont riches aussi en portraits au crayon. Eh bien, examinez ces dessins et ces peintures, si nous avons
réussi à vous iuspirer de l'intérêt pour eux, et vous verrez quelle puissance et quelle science se dissimulent sous leur sobriété.
C'est que ce sont des choses bien faites et simplement faites. La simplicité et la sincérité étaient au nombre des plus grandes qualités de ces peintres que ne gâtait aucune prétention. Ce n'étaient point des infatués, des artistes au sens vulgaire qu'a pris le mot dans notre société moderne. Ils ne crovaientpas faire
ClIABLES-QtINT
autre chose qu'accomplir un métier en toute conscience. Et la meilleure preuve c'est que Jean Clouet, malgré sa situation de peintre de la cour, passait indifféremment d'un portrait de son royal maître à la peinture d'un coffre ou à celle d'un panneau d'armoiries. Vous voyez d'ici l'accueil que ferait quelqu'un de nos portraitistes à la mode si on venait lui demander une telle besogne que de peindre une porte ou de disposer des étoiles d'or sur une couche unie de peinture bleue à l'effet de décorer un simple coffret. Il est vrai qu'il aurait la meilleure
as HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.
raison du monde pour so niellre en culèrf : c'esl qu'il serait peul-iMre iiicapaMe de bien faire cette besogne.
La pancarte placée au bas du cadre du grand portrait de François 1*' vêtu de blanc, un des plus importants que possède le musée du Louvre, attribue cette belle peinture à Jean Clouet. C'est une figure en buste de grandeur naturelle; la tète est vue de trois quarts, tournée à droite. Le roi porte une « toque noii'C garnie de perles, de pierreries, d'aiguillettes d'or et d'une plume blanche frisée. Le cou est nu. Justaucorps coupé carrément, laissant didiorder l'extrémité de la chemise froncée et bordée d'une ganse noire; ainsi que le vêtement de dessus, il est de satin blanc à bandes de velours noir, brodé d'ornements et d'entrelacs d'or ; mnnches larges à crevés ; collier d"or éniaillé avec des perles, auquel est suspendu la médaille de l'ordre de Saint-Michel. Le roi a la main droite sur le pommeau de son épée ; la gauche, posée sur un appui de velours vert, tient des gants. Fond de damas rouge, peint probablement sur une |)r('i)aralion dorée ou argentée. » Cette description très exacte, nous l'empruntons textuellement au catalogue du Louvre parce qu'elle nous paraît utile pour montrer comment la peinture était à ce moment un véritable objet d'art, qui tenait presque de la joaillerie. Mais on trouverait les éléments d'une attentive étude du caractère dans la tèle elle-même, cette teinte peinte snns llallei'ie, on |)()ui'rait presque dire sans respect, tant la peinture l'a examinée de près, détaillant sa petite moustache, sa barbe courte et frisottée, ses longs cheveux plats et lisses qui cachent les oreilles; saisissant l'expression de la bouche dédaigneuse et brutalc, du regard lourd. Comparez maintenant ce portrait pour lequel il faudrait inventer le mot de sincérité, avec celui que Titien a fait du même prince et que vous pouvez voir dans la grande galerie, et dites c(>lui qui vous renseigne le mieux. Le dernier est une magnifique et opulente peinture, riche de ton, entraînante et large de facture ; c'est une joie pour les yeux, mais c'est une oeuvre en même temps de virtuose et un peu de courtisan, tandis que l'autre est d'un observateur qui, ne laissant rien passer, ne nous laisse rien ignorer.
D'ailleurs tous ces crciyonneurs et portraitistes du xvT siècle ont uu Irait commun, que leur talent soit plus nu moins grand; ils ont une merveilleuse adresse à saisir la ressemblance, que la photographie n'a pas remplacée ni certes égalée. Ils étaient des sortes de photographes supérieurs, des photographes sans objectif. Que l'on ne sourie pas du rapprochement. M. Henri iîouchot emploie fort heureusement le mol de cliché à propos de ces dessins qui étaient probablement destinés, comme documents, à tirer une ou plusieurs épreuves peintes, faites à loisir dans l'atelier et en l'absence du modèle. Quand, dans un autre volume nous étudierons l'œuvre d'Holbein, nous verrons qu'il n'admettait pas les grands personnages dont il faisait le portrait à entrer dans son atelier pendant qu'il était en train de les peindre. Chez nous, d'ailleurs, les
modèles princiers ou tilrés qui formaient la clientèle des Clouet et de leur école, ne devaient pas avoir la patience pour principale vertu ; obtenir d'eux des heures de pose était au-dessus des forces humaines et d'ailleurs ces nobles personnages auraient considéré cette occupation comme peu digne d'eux. « Que ce soit un crayon pour estre plus lost faict, » disait Catherine de Médicis en parlant d'un portrait commandé à un de ses peintres. La pratique incessante leur donnait la prestesse nécessaire pour allier tant de saisi à tant de fini.
Mais quand le jour se présentait où ils pouvaient, en dehors des travaux de leur métier proprement dit, caresser quelque belle peinture, ils ne s'en faisaient point faute, et la preuve s'en rencontre suffisamment dans l'admirable petit portrait du Louvre : Elisabeth d' Autriche, reine de France, femme de Charles IX, née en 1554, morte en 1592. C'est le plus fin que nous possédions de François Clouet, dit .Janet. 11 n'en est pas de plus délicieux dans toute la vieille école française et quelle que soit l'importance des portraits d'Albert Diirer et d'Holbein, on peut dire sans exagération qu'il les égale en beauté, mais qu'il les dépasse en charme. La finesse exquise de cette peinture, transparente et délicate comme la chair de la femme elle-même; le goût exquis de l'arrangement en même temps que sa simplicité, le dessin étonnant de ces petites mains aristocratiques, la grâce tranquille de la j)hysionomie, tels sont les éléments de cette œuvre sans prix.
La princesse est vue de trois quarts, tournée à gauche; ses cheveux sont relevés sur le front, roulés et ornés de perles et de pierreries serties dans de l'or émaillé; elle porte une fraise montante godronnée, et autour du cou elle a un cercle d'or enrichi de pierreries et de perles; le fichu est bouillonné avec un quadrille de perles ayant à chaque angle un petit bouton d'or émaillé, La robe, coupée carrément sur la poitrine, est en drap d'or et d'argent avec une bordure de pierreries à laquelle se rattache une pendeloque de rubis, d'émeraudes et de perles; les manches, à crevés, ont des perles entre chaque bouillon; enfin les deux mains reposent l'une sur l'autre et sont ornées de bagues. Telle est cette adorable peinture qu'il faut prendre comme type de l'art français le plus accompli du xvi° siècle et le spécimen le plus achevé du talent de François Clouet. Le dessin et le modelé sont à la fois précis et insaisissables.
Ce bon peintre était fort apprécié d'ailleurs, car les lettres de donation dont nous avons déjà parlé lui rendent justice et semblent même prédire son avenir. Elles reconnaissent l'habileté de .lean Clouet de qui les biens, par faveur exceptionnelle, sont transmis à François et elles ajoutent : « En quoi son dict fils l'a desja très bien imyté et espérons tju'il fera et continuera encores de bien en mieux cy-après. »
Bien que très apprécié Clouet a mené une vie modeste et sans aucun faste. Né à Tours vers 1522, de Jean Clouet et de Jeanne Boucault, il succède à
son père vers 1j40, comme peintre de François F' ; en 1551 il est nommé commissaire au Chàtelet, et en 1559 contrôleur général des efligies de la monnaie; enfin, comme il cesse detre question de lui en 1572, époque à laquelle Jean de Court figure sur les états en qualité de pettitre en titre d'office, il est vraisemblable de fixer sa mort vers cette année-là. Il laissait comme ses héritiers ses deux filles Diane et Lucrèce, et sa sœur Catherine Clouet, femme d'Abel Foulon; il ne fut pas marié.
Déterminer ses œuvres est l'affaire des éruditset l'écrivain que nous avons déjà nommé, M. H. Bouchotleur adéblayé véritablement la besogne. 11 nous suffira de rappeler parmi les peintures qui lui sont avec le plus de certitude attribuées, un portrait en pied de Charles IX, à Vienne, un portrait de la duchesse de Retz faussement dénommée Catherine de Médicis dans la collection Czartorysky ; une aquarelle représentant la reine Margot enfant, à Chantilly; un portrait de Henri II, niiuiahire du caliinet des estampes, et qui l'Iait autrefois dans le Livre (t heures de Calherine de Médicis; une autre miniature, à Windsor, représente Marie Stuart; avec beaucoup moins de certitude les petits portraits de Henri II et de Charles IX qui sont au Louvre et qui, d'ailleurs, peuvent être des copies contemporaines des originaux de François Clouet.
Nous ne comptons pas dans l'énumération l'incontestable portrait d'Elisabeth d'Autriche ni les nombreux dessins au crayon que possède la Bibliothèque nationale. On suppose que ces dessins furent légués par François Clouet h son neveu Benjamin Foiibin, fils de sa sœur Catherine, et([ui commençait à s'adonner à la peinture.
En effet, dans le niènic recueil se trouvent des dessins de la main de Foulon (un d'entre eux est même signé) représentant des personnages contemporains de Henri IV. Il est peu vi'aisemblable que Foulon ait tenu ce recueil d'un autre que de son oncle.
Les œuvres des Clouet ont été souvent confondues avec celles d'un autre ■ peintre, célèbre également de son temps, Corneille de La Haye, dit Corneille de Lyon, peintre ilaniand, nommé vers 1540 peintre de la maison du dau])hin, et, en 1551 peintre en titre de Henri II. 11 laul lui alliilmer les portraits suivants, (jui figurent au musée d(! Versailles: le duc Louis de Montpensier; Marguerite de Bourbon, duchesse de Nevers; Jacqueline de Bohan-Gyé, marquise de Rothelin ; Marguerite de Valois, depuis duchesse de Savoie, etc. ; et à Chantilly ceux de François, dauphin de France; de Charles, son frère, depuis duc d'Orléans; de Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, enfin divers portraits donnés respectivement comme ceux de Claude de France, de Marguerite de Valois, duchesse de Berry, et de madame de Lansac.
Les petits portraits de Corneille de Lyon, particulièrement ceux de femmes, ont beaucoup de finesse et même de malicieuse gaieté; quelqnes-uns sont
ÉCOLE FRANCATSE.
d'une expression ravissante et d'un joli dessin léger et spirituel. Us semblent, un certain nombre au moins, se distinguer par des fonds d'un