‹ Histoire populaire de la Pologne Carte de PologneChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE Xiy · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xiy

La Pologne, la France el la Russie en I6$4.» Ambassade russe à Paris, — Parallèle des deux civilisations polonaise et moskovite.

Les deux ambassades polonaises en France, celle de 4573, que nous avons décrite précédemment, et celle de 4645, dohnent une idée complète du dëgrë de civilisation de la Pologne à une

époque où, dans les mêmes circonstances, la xMosLoviese montrait toujours i)ail)are.

Les amba?isafl ours potonaisi (h'^jiioicnl à hi cour de rJiarlos TX Pt à îa cour do Louis XIV un luxe, une magniticence, une splonflt ur qui rivalisent avec le goût exquis de la cour du grand roi. • Les hommes marquants qui représentent la Pologne se montrent instruits dans toutes les sdenees; ils parlent plusieurs langues, ^> sont élégants, courtois et obtiennent le titre de Françatt du Nord.

ietons maintenant les yeux sur une ambassade russe de 4654.

D a*y a ni parallolo, ni comparaison, ni panéi^yriquo, ni critique à faire, il nous suffît de présenter les faits, parce que la vérité ^'^t la suprême élo(iuonro do l'Iiistorion.

Lo> iiouvernemenls choisissont rdite de leurs honmios d État pour se faire représenter auprès des cours ëtranj^oros ;

gouvernement russe envoya donc l'expression de sa civilisation « t de son progrès. Malheureusement il paraît que cette civilisation et ce progrès sont bien lents à venir en Russie, car au commencement du dix-huitième siècle l'inimitable fabuliste la Fonn'a pu dire autre chose de ce pays^ que ces mots :

Quicon({iie esl loup agit en loup.

Ou. comme Fa dît Napololéon 1"' au dix-neuvième siècle : « Grattez répideraie russe, et c'est toujours l'ours ou le Tatar 4u on y trouvera ! n

On no pourra mettre en doute l'impartialité de la description que nous donnons ici, car ces détails sont rapportés par un français, témoin oculaire, maître des cérémonies et introducdes ambassadeurs au Louvre.

A cette époque, le tzar Alexis Mikhallovitsch, qui était sur le point d'envahir la Pologne, demanda à Louis XIV d'intervenir auprès de sa parunlo Marie-Louise de Gonzague, mariée en se-

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condes noces k Jean-Kasîmir, roi de Pologne et frère de Wiadislas IV^ afin que cette princesse ne 8*op^)sftt pas aux vues du tzar, et le laissât agir en Pologne au gré de sa politique.

La mission diplomatique fut confiée au kniaz, ou prince Constantin Meschtschersky. La Russie, comme nousTavons dit, avait choisi le plus illustre de ses hoininos d pAal et pour accompagner le grand diplomate, elle avait iiommë secrétaire d'ambassade André Bogdanotî, autre illustration de la cour de Muskou. Outre cola, il y avait un interprète et quelques serfs faisant le service de Vaquais.

L'ambassade, ainsi organisée, se rendit d'abord en Hollande. Chanut, ministre plénipotentiaire de France auprte des États- Généraux, informa sa cour de Tarrivée des Moskovites et de

l'objet de leur mission.

Pour un tzar, une ambassade f»(Hi( chose peu coûtouso ; la Russie suivait en cela la coutume orientale, qui s'en remettait à la majj:nificence des cours étrangères pour défrayer ses envoyés. Au lieu de deniers comptants, le tzar Alexis donna à son ambassadeurs une lettre pour le roi de France, et un numorandum où étaient expliqués longuement les motifs qui lui faisaient déclarer la guerre à la Pologne, et où il se plaignait de l'abandon des Kosaks, qui après 8*étre d'abord révoltés contre le roi de Polo^^ne, passèrent à la Russie et ensuite avaient trahi cette dernière puissance pour se remettre de nouveau sous la suzeraineté polonaise.

Quelque temps après avoir reçu la communication de son envoyé en Hollande Cbanut, le comte de Brienne, ministre des affaires étrangères, reçut la visite d'un inconnu, accompagné d'un homme que la ville de Rouen avait mis auprèi de lui pour lui servir de guide et de truchement. L'un de ces deux personnages était Jean Wilner, l'interprète de l'ambassade moskovite, Tautre était rinterprète de Tinterprètc : et quand on pense que cela ne sutïisait pas encore! Wilncr, né de parents flamands établis on Moskovio, savait le russe et le flaniand ; mais |)ersonne à Paris ne comprenant ]v< dviw langues, on liniL par découvrir le han- (piier Frisse, qui parlait tlamand et français. A l'aide de ces deux truchements mis bout à bout, on s'entendit tant bien que mal.

Le comte de Brienne arriva à comprendre ce dont il s'agissait; il s'agissait d'envoyer au Havre-de-Grâce des fonds à l'ambassa* deur russe pour qu'il piH venir à Paris remplir sa mission diplomati [ti( . On fit entendre au Irueheinent qu'on ne donnerait

nen quant à présent, mais qu'à 1 ai ii\ée de Tambassadeur on

aviserait.

Le rnintt^ île Brienne chargea un iiitiitn^ eéroîi^wiii^-, introducteur de^ ambassadeurs, d'arrani;or la réception de ces Moskoviteâ et c'est d'après ce maître des cérémonies que nos lecteurs iperront par extrait, comment se passa cette ambassade :

« Sur Favig regu de Paris, Fambassadeur s*ëtait mis avec sa suite et était arrivé à Saint-Denis, à Taubcrge de VÉpée roffak. Là il fit une nouvelle halte, attendant toujours qu'on voulût bien

pajer sa dépense. On le fit attendre huit jours, pendant lesquels on tint conseil chez le cardinal Mazarin, chez la reine régente et le jeune roi, enfin chez M. Servien, qui en sa (jualitëde surintendant des finances serrait bien les cordons de la bourse. A force de délibérations, on tondhi d accord, et on décida qu'une somme de deux mille quatre cents livres serait dépensée pour le séjour de l'ambassade moskovite à Paris, mais qu'on n'entre^ fait pour rien dans les comptes des frais antérieurs. C'est-à-dire qu'il fut résolu avec M. Servien qu'on dépenserait cent livres tant pour leur logement at nourriture que pour toute autre chose par jour, et que pour la dépense que cette ambassade aurait faite au Havre et depuis jus(|u'au jour où elle entrait dans le carrosse du rui, elle n'aurail rien. »

)) Le maître des cérémonies se rendit doncà Saiiil-Denis avec le carro«^se du roi et avec celui de la reine-mère. Étant arrivé à fauberge de \ Épèe royale, il prit l'envoyé moskovite el se mit avec lui et ses deux truchements dans le premier carrosse, laissant le second à un commis des affaires étrangères, au secrétaire de l'ambassade, et à deux Hollandais qui étaient venus d'Amsterdam avec elle. Huit laquais en costume moskovite de couleur verte montèrent derrière les carrosses, mais à l'entrée de la ville ils descendirent pour marcher aux portières. Les Parisiens furent ébahis à la vue de ces étrangers à longue barbe et à longs che* veux, revêtus de caflans et de bonnets de velours bordés de martre.

Le maître des cérémonies les déposa dans un hôtel garni de la rue Dauphine, et leur envoya son cuisinier et un maître d'hôtel. Quatre jours après, les deux carros-^os revinrent devant celte maison pour conduire le kniaz à l'audience du roi. Cette fois le secrétaire se mit avec son maître, avec l'introducteur et avec les deux truchements dans le principal carrosse, tenant en l'air, comme un ciboire, la lettre du tzar, enveloppée de taffetas rouge.

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n conserva cette attitude pendant tout le tnyet, et jusqu'à la remise de la lettre.

» Sa Majostëf ayant «auprès de lui le comte de Brienne et les officiers de sa maison, attendait dans le grand salon du palais, Tainbassade du tzar de Moskovie. L*envoyé prit des mains de son socrctairc hi loltre de maître et la j)résenta au roi, en récitant tous U's lilri'sdu tzar. Il nVlait pas prnnis dVn retrancher la moindre chose, et comme on no pou\ait retenir dans la mémoire ( OS titres, les orateurs publics t'taient oliligés de se munir toujours d'un papier ctuitenant le prolocole de cour. Après la lecture des titres, Tambassadeur ajouta <pi'il était chargé de demander des nouvelles de Ja santé du roi de France.

» Les deux truchements répétèrent successivement tous ces titres et la harangue très-courte de l'ambassadeur; après quoi le roi, à son tour, demanda des nouvelles de la santé du grandduc de Moskovie. Sa demande, à Tinverse de celle de Tambassadeur, fut traduites successivement en flamand et en russe. .Mais au lieu de répondre, lekniaz manifesta un grand malaise, et on lui demanda ce qu'il avait. Il d(H'lara être doulounuis("nient affecte de voir que Sa Majesté le roi de France ne s était levée ni en entendant les noms et titres du tzar ni en prononçant ellemême ces noms, attendu que c'était une étiquette invariable des cours de se lever au nom de son maître, et cpie ni le sultan ottoman, ni l'empereur d'Allemagne, ni le scliah de Perse ni le grand-khan des Tatars n*y manquaient jamais. Quand ce sujet de mécontentement fut parvenu jusqu'aux oreilles du roi par la double traduction flamande et française, le roi Ht répondre parle comte de Brienne que ce n'était point la coutume en France, mais que pour témoigner sa haute estime envers le grand-duc de Moskovie, il allait se découvrir la tète. En eftet, il ôta gravement son chapeau, puis il le remit. L ambassadeur déclara être satisfait.

» On le conduisit de là chez la reine-mère ; comme il n'avait pas de lett re pour elle, le maître des cérémonies lui dit en chemin qu'il fallait faire une révérence et adresser un compliment à la princesse. L'ambassadeur fit bien la révérence ; mais, pour tout compliment, il demanda à la reine, de la part de son maître^ comment elle se portait. Il fit faire lecture, comme chez le roi, de tous les titres du tzar; son lecteur, ne voyant plus clair, ne put s'en tirer; Fanibassadeur se fâcha tout rouge. Mais la reine dit qu'elle le dispensait de la peine de lire les titres.

» L ambassadeur ne fut pas capable de dire de quelle famille

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étaient issues la mère et la femme de son maître. Us ne font cas, en ce pays-là, ni des mères ni de toutes les femmes, et ne s'enquêtent iamais d'elles ; et quand le grand-dac a eu deux filles consécutives d'une femme, si elle fait encore la troisième fois une fille* il la répudie et fait bâtir un couvent où il la met et ses filles avec elles, et se remarie à une autre.

n Le lendemain, l'ambassadeur voulut retournera la cour [>our présenter au roi le livre (les raisons (|irav;ut son maître pour fairA la eruerre à la Pologne. L'introducteur lui fît ()1)S(m \t'r (ju on n'obtenait pasd'audience du roi tous lesjours, et <}iril '^nfVisaitde remottre le livre au comte de Brienne, chargé de prendre connaissance des affaires étrangères. L'ambassadeur répondit qu'il avait ordre exprès de son maître de ne communiquer qu^avecle roi, et qu'il n'avait aucunement affaire au comte de Brienne. On disputa toute la journée, sans que le maître des cérémonies pût faire comprendre au Hoskovite qu'en France, c'est à un secrétaire d'État qu'on parle diplomatie; le kniaz objecta sans cesse les ordres de son maître. Il était' tellement esclave de ses ordres, qu'il n'avait pas voulu faire une visite au secrétaire d'État avant Faudience rovale, ni môme envover chez lui M)n secrétaire avec ses lettres de créance. Le lendemain nouvelle dispuste aMfîsi infructueuse que celle de la veille ; et le livre ne lui pas présentt» au roi.

n Quinze jours se passèrent sans que l'ambassadeur moskovite quittât son hôtel garni de la rue Dauphine. Le maître des cérémonies lui avait poliment offert son carrosse pour qu'il pût se promener dans Paris, voir le Louvre et les autres grands édifices de la capitale. L'ambassadeur, en le remerciant, Pavait assuré qu'il ne voulait rien voir du tout. En efiet, il préférait^ passer toutes les apràs-midi à s'enivrer avec son secrétaire et un autre attaché ; à eux trois ils consommaient huit pintes d'eaude-vie par jour, et dans leur ivresse, ils se querellaient et même débattaient à coups de poing. Plus d'une fois l'ambassadeur ivre avait maltraité ses gens. L'orsqu'il était à Amsterdam, l'un deux tomba même victime de sa brutalité. Dans ces rixes, le secrétaire lui rendait coup pour coup. Une fois, s'étant pris aux cheveux, ils lirent un vacarme tel, que les Suisses, qu'on avait placés dans l'b^tel pour écarter la foule des curieux et des importuns, se crurent (dl)ligés d'accourir pour les séparer* L'ambassadeur et son secrétaire s'apaisèrent enfin et se remirent à boire jusqu'à minuit, en gardant avec eux ces bons Suisses, qui s'acquittèrent très-bien de leurs nouvelle tâche. Gomme l'am^^

bassadeur ne fit pas la moindre disposition pour un départ prochain, on craii;nit c|u il n'eût envie de s'enivrer lons^lemps encore aux dépon^ du frô<or royal. En coriséquence, le maUre des cërénioiiie> aila iui dire, qu'il était libre do partir (juand il lui plairait. Loin do s'en làchci-, l'ambassadeur répliqua (ju il uv le pouvait parce qu'il n'avait pas reçu des mains du roi la réponse à la lettre de son maître. On lui dit qu'il recevrait cette réponse par le secrétaire d'État ; mais l'ambassadeur sécria : « 0 ciel ! mon maître me ferait couper la tète, si j'osais recevoir la lettre du roi d'autres que des siennes propres. »

» Ayant 4ine grande envie de se débarrasser de lui le plus promptemont possible, on le mena dès le lendemain à l'audience du roi, Sa Majesté remit entre ses mains la lettre i)our le tzar écrite sur le parchemin, et le secrétaire d'ambassade porta ce document, les bras levés, jusqu aux logis de la léization.

» On no pouvait se dispenser de faire un présent à l'ambassadeur partant. On choisit donc une chaîne en or de la valeur de 3,600 livres ; le secrétaire devait avoir cent écus, l'interprète flamand autant et l'autre interprète 200 livres. On pensa qu'on ne se débarrasserait de l'ambassade moskovite qu'en h défrayant jusqu'au Havre ; on fixa la dépense à 600 livres, ce qui avec le prix de la chaîne ferait une somme de 4,200 livres, sans compter les cadeaux à distribuer au secrétaire et aux interprètes. Cependant M. Servien déclara ne pouvoir donner que :J,()00 livres pour le cadeau et pour les frais de route. On porta la chaîne chez le sieur Lescot, orfèvre do la cour, avec ordre d'en enlever un bout de la valeur de 600 livres. L'orfèvre raccourrit la chaîne, et retenant le bout avec son droit de commission il donna 544 livres; c'est avec cette somme que les Moskovites durent faire le voyage du Havre. »

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