CHAPITRE XXIÎI
Couronnpment do Stanislas-An^niste Ponialowski. — Diète de 1766. — hiiAr extraorti inaire de 1707. — Enlèvement il»?s st-natmirs polonais par la Russie. — Confédération de Bar. — Prorl:ifnation dePulaski. — Lutte de cinq ans. Opinion de Jean-Jacques liousseau sur la confédération.
Après la diète d'élection, on procéda à la cérémonie du couronnement. Poniatowski Tavaitfixé au S5 novembre 4764, jour de Sainte-Catherine, pour faire de cette solennité une sorte d'hommage à la tzarine/son ancienne maîtresse. La loi exigeait qu'il se fit couronner en costume polonais, mais il préféra une sorte d'habit théâtral et de mauvais goût : il avait une cuirasse, des culottes courtes, des brodequins ; ses cheveux étaient poudrés, frisés, retenus par un catogant; un casque élincelant j)ardessus tout cela, et c'est ainsi qu'il s'otîrit à la risée publique.
Tel f;n!)le que fût le roi, il avait cependant au fond le désir do réformer quekfues abus maintenus par les puissances voisines ; ces idées de^réforme étaient partagées avec lui par le parti que nous avons appelé anti-national ; mais le roi, comme ce parti, voulait toujours agir avec le concours de le Russie ; en conséquence, il était impossible d'atteindre à aucun résultat favorable.
(C'est pn présence de ces complications que {j'oityrit i\ \A'ac^
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sovio, le 6 octobre ITfifi, la diète ordinaire. La qiieslion dis dissidents y frit débattue la première, et Gaétan Soltyk, évéque de Krakovie, déclara coupables les dissidents, pdrce qu'ils ro< cherchaient la protection des puissances ëtrangèrès, et il demanda le renvoi immédiat do toutes les trou[>c$ moskovites et la dissolution de la confédération générale.
Comme la Russie avait le mal pour mission et $'op[)osaît à toutes les formes parlementaires, les débals de la diète furent ()ra.i:e»ix, et rien ne fut conclu. Alors les dissidents eurent recours îHi\ cuiiliM^M-ntioîis lactioiHes sons les aiis|)ices de la Russie et (le la Pruss(*; de Ituii- cùlé les patriotes oriraiiisèrent plusieurs confédérations (pii finirent par en former une seule en se réunissant à Radom le i3 juin 4767, sous la présidence de Cliarles-Stanislas Radziwill. La Russie, effrayée d'abord, eut bientôt recours à la menace, ensuite aux promesses fallacieuses, et par vint enfm à détourner de son but ce grand foyer de patriotisme qui se transporta à Warsovie. Repnine, ayant dans cette ville ]e roi, le sénat et le quartier-général des troupes moskovites» espérait pouvoir sanctionner toutes les propositions lîberticides qu'il nuMiilait longue nnun pour la \)vv{e de la Poloizne ; à cet etli^t 1(» roi, toujours complice, convoqua les nonces le 5 octobre Mi'il j)0ur une dicte extrarwdinairo.
Une opposition ardente et généKMise se manifesta au début de la diète, et parmi ces bommes animés d'un véritable patriotisme il faut citer en ))remière ligne Gaétan Soltyk, ëvêque de i Krakovie ; Wenceslas Rzew uski, palatin de Krakovie, et Joseph- ; André Zaluski, évéque de Kiiovie. Dès que ces grands citoyens > voulurent défendre les intérêts de la patrie, Repnine donna or- ; dre aux troupes moskovites de ravager les terres de ceux qui [ osaient élever la voix en faveur de la Pologne ; mais ce châtiment ne satisfaisait pas encore les haines de Repnine, et dans la nuit du \ '\ au 1 i octobre on s'empara de la personne des pa- \ triolcs qiie nnus avons nommés, et on les envoya dans les de- | serts de In Mosk()\ i(\
La nous elle de cet attentat répandit une consternation gêné- j raie dans le pays ; le roi et le {>arti anti-national restèrent seuls ! impassibles; ainsi se termina la malheureuse diète le 5 mars 4768. La Russie, la Prusse et l'Autriche étaient satisfaites; le parti ennemi avait triomphé! Mais le parti national opprimé et jamais vaincu releva fièrement la tète après cette défaite, et Adam-Korwin Krasinski, évéque de Kamienieç-Podolski, organisa une nouvelle confédération qui devait envelopper dans ses
réseaux toute la Pologne, comptant sur Tappui de la Turquie et de la France. Le mot d'ordre était : Combattre, mourir pour la foi, la liberté et l'indépendanco di* la Pologne.
Uëvôque Krasinski, avant d'agir, voulait être assuré que la Turquie déclarerait la guerre à la Russie ; mais il ne put retenir rinipatience des autres conjurés, qui lui objectaient Toppression toujours croissante des ennemis et les exactions qui, on ruinant le pays, ôteraient aux Polonais tous les moy ens (Fa- -.1 . Entre deux écucils (''i:aleuient dangereux le désespoir pré- \alut, et l'explosion ('data.
Parmi les conjurés \v< \Am détermiaés on distinmiait Joseph Pulaski, staroste de Warka, qui avait trois fils et un neveu portant aussi le nom de Pulaski : tous cinq, assistés de Michel Krasinski, frère de l'évèque, et de François Potoçki, palatin de Kiiovie, se rendirent en Podolie, et dans la petite ville de Bar ils formèrent définitivement, le 29 février 4 768, la célèbre confédération. On y rédigea plusieurs manifestes. De son côté Joseph Pulaski, dans le but d*appeler aux armes tous les citoyens, fit, le 3 mai 1768, la proclamation suivante :
u Polonais ! grâces à vous, les ])orli(ks alliés de la Pologne en deviennent los^Minemis déclarés. l)(^])ui> soixante ans, une guerre sourde rt plus (l;iî\eoreuso t:\no <]c sanirlantos hostilitc's affaiblit et désoi(' notre intortunée palnc ! Une peuplade sauvage et exécrable, qui ne peut être désarmée par la justice, fléchie par la soumission, touchée par les bienfaits, rassasiée par le pillage, a entrepris de nous subjuguer.
» Nous avons employé jusqu'ici toutes les vertus qui nous sont propres, un mélange inouï de déférence et de fermeté; mais ceux qui nous ont donné ces grands exemples en sont devenus les déplorables victimes. Les vertus les plus saintes ont passé pour des crimes aux yeux de nos oppresseurs, et de irénéreux citoyens, nos pères et nos modèles, gémissent aujouni hui dans des cachots inctHinus chez cette nation barbare.
« Si jamais l'homme eut des devoirs à remplir, ce sont ceux qui nous forcent enfin de recourir aux armes. La république envahie, la religion outragée, un État souverain mis sous le joug, la justice qu'on offrait de nous rendre devenue un piège, le droit des gens foulé aux pieds, nos sénateurs enchaînés!... Non, je ne craindrai point de le dire, si les nations les plus serviles éprouvaient du souverain le plus légitime tant dHnjustices et tant d'outrages, il n*en est point d'assez lâches pour les souffrir; Puni \ ers entier applaudirait aux efforts de leur insurrection, et
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nous avons supporté ce qui, dans les pays les plus assujetUs, justifierait la sédition et les révoltes.
» Mais quel est donc le tyran qui nous persécute, quelle est cette nation insolente qui nous brave ^ Rappelons-nous, il en
est temps, que ce vil peuple a toujours fui devant nos ancêtres, que ses souverains ont [)rèU' lioniinaizi' à nos mis ; (\w s'ils ont fondé au milieu des forêts et (1rs liésorls un ikhincI (Mu[»irt% c'est tju'alors nous étions occupés par d'autres lmum ics dans rinti»rêt de la civilisation européenne. Ra|>|)rIons-n()us que do simples gentilshommes polonais, pour venger leurs amis massacrés dans ta capitale de ce nouvel État, à Moskou , assemblèrent leurs troupes domestiques, et mirent en fuite le tzar et ses armées; que, peu d'années après, quelques-uns de nos pères^ appelés dans cette cour perfide* y soutinrent tous les efforts des Moskovites mutinés contre eux, et n*en sortirent qu'après avoir réduit cette capitale en cendré.
» II ne faut pas toutefois qu'un vain souvenir de gloire nous abuse, et nous dissimuler, en commençant une si généreuse entreprise, les a\antages que les troupes nioskuvites ont a présent SU! [KMis. Des officiers expérimentés, des soldais aguerris, une <lis( ipliiu' s^'vère, une artillerie nombreuse, voilà, direz-vous, une supériorité etlrayantel Non, mes braves concitoyens, vous ne le direz pas; vous sentez en vous*méme de plus grands avantages, le courage personnel, l'honneur, dont le nom même est inconnu aux Moskovites, toutes les vertus auxquelles.la discipline tâche en vain de suppléer.
» Un seul homme, maître de cette nation barbare, lui a donné quelque célébrité, et dans cette discipline rigoureuse, qui consiste à craindre plus ses officiers que ses ennemis, c'est le génie terrible de cet ancien despote qui vit encore parmi eux i)our s'éteindre à leur j)remier revers. Aucun de ces Musko\iLes ne sait ce qu'il veut de nous; ils exécutent de vains projets tramés dans les alcùvesef dans les bains d'une tennue parricide et voluptueuse qui les gouverne; animaux dociles et féroces, qui, sans en espérer aucun avantage particulier, vainqueurs ou vaincus, n^agissent que par la cri^inte du fouet et des châtiments. Pour nous, tous frères et tous égaux, nous, que la patrie appelle également à sa délivrance, tout ce que nous défendons nous est commun, et tout nous est personnel.
» Nous commençons sans doute une pénible carrière, et ceâ premiers combats, où nous nous engageons, ne sont ((ue le prélude de nos travaux. Ce serait même une erreur ialaie que de
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nous aUendre à trouver nosi sentiment lians tou3 nos compatriotes* Chez les nations les plus vertueuses il se trouva toujours (lésâmes lâches qui en furent l'oppivibre. Dans les temps immortels de la Grèce, le passa j^c des Thermopyles ne fut ouvert
que par la trahison. Plus dr la inoitir dos (ii-ecs avaionl déjà ctkié. quand quelques lirmiinos L:(Mn'M tni\ [u ircnt la résolution de defcndie leur liberté. Ndus (jui aspirons à la inômc «gloire, attendons-nous aux nn'^rnes obsladc^s. ou plutôt lélicitons-nous do rc que les ihnes làclies se joindront à nos ennemis, de ce qu elles se rendront à elles-mêmes la justice sévère de se séparer d'avec nous.
« D'autres, qui se q^oient de zélés citoyens, nous font demander un grand secret. Que disent nos alliés? quels secours nous ont-ils promis? Que devons-nous attendre de telle cour ou de telle autre ? Comme si nous étions encore au temps de ces délibérations craintives; conirno si la situation où nous sommes nous laissiiil encore le choix des partis et les né<;ociations diplomatiques pour ressource! Le dessein de nous sul>ju*i;uer étant pris, les combaU M»jit devenus nécessaires. Ce siècle heureux est passé où la Poloiriu' se ti ouvant li<'e au système ^('luu-al de i"Kurope. si quelque puissance eût entrepris do nous conquérir, nous étions assurés d'un secours étf";iuL::er. Pendant que sur la foi des événements anciens et d une balance «[mî ji existe plus, la Pologne continuait d'attendre son salut du dehors, le joup; de la Moiikovte s'est appesanti de jour en jour, et désormais que peut importer à notre situation celle du reste de Tunivers? Avonsnous besoin de secours ou de conseils pour savoir si nous voulons vivre lihrc^s ou mourir?
" Mais, quel que soit le nombre des citoyens corrompus ou timides, la Poloirne compte encore assez. d(» citoyens eouraireux pour être assurée de Sci délivrance. Bra\es confedén's, e"(»sl au nom (le toutes les provinces que je suis char«r(* de vous donner celte assurance. Une nombnnise noblesse projH'e aux armes attend avec une généreuse impatience que nous allions prêter la main à ses premiers efforts.
» Le premier objet que nous ayons à nous proposer, c'est d'appuyer partout ces confédérations particulières; c'est défaire éclater tons les districts de proche en proche ; et ceux qui se î^ront conf(''(lérés, prêtant ensuite la main à ceux de leur voii^inaire pour leur réunion, nous parviendrons ainsi à confédérer toute la république, (a' n'est donc point un dt'sespoir aveugle qui nous conduit, c'est une ré.solution ferme, une espérance
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fondée, un jaste sentiment de ce que nous sommes. Il doit laisser à la prudence toutes ses [w écautions et toutes ses vues... Aussi
(lois-jp prévenir vos esprits sur les pièges que les Moskovites \ont nous tcntirc, sur la iiiau\aise foi dos accoinniodriiicnts ((u'ils \(int \()iis oflVir. Lais>(v-iiioi vous ra[ipeler que leuis projiosilions sont plus à ci aiadre pour nous que leurs attacfues. Plus (le traité entre eux v\ nou<=;. Après •ju(\ sons l'(»spoir de rétahlir les anciennes lois, la nation a été séduite et trahie, quel autre traité reste-l-il que leur mort ou la nôtre?
» Fëlicitons-nous, chers citoyens, de ce que, par une destinée singulière, nous mourrons en nous vengeant. Catherine, cette femme ambitieuse et perfide, qui, ne croyant à aucune vertu, a cru de son intérêt de les feindre toutes, verra, paf ce généreux dévouement, tous ses artifices démentis. Notre sang volontairement ré()andu déposei'a contre sa tyrannie, et cette fausse gloire, dont elle est si aniouieuse, sera également flétrie par nos défaites ou par nos \ictoir(s! «
Ainsi on vo\ait la PoN^lmio désarnit^e, dont le territoire, dan> toute son étendue, était occupé par une année l'uneniie, nombreuse, disciplinée et sans cesse recrutée; un peuple trahi par son roi et par quelques-uns de ses magnats, dans un pays sans forte ressc s et même sans montagnes, cette défense naturelle de rindépendance, se soulever de toutes parts, et attaquer à coups de sabre des batteries de canon. Dans cette lutte, Jean -Clément Branicki, le dernier de ce nom, Charles R^idziwill, les Rrasinski, Pae, Potocki, Sapielia, Mionczynski, Dzierzanowski, Sawa Calin>ki, Morawski, Materewski et tant d'autres se signalaient par leur dévouement. LesPula^ki. placés en f)remière ligne, axaient donné de< prçu\es niullipli(''es (rtni lu'illant courage. Josepli Pulaski mourut flans les iers; un de ses lils ('lait prisonnier en Moskovie; deux autres Pulaski avaient él(' tués en Litvanie. A[)rès cinq années d une lutte continuelle et acharnée, Kasimir Pulaski, resté seul des cin([ confédérés <le la même famille, était devenu la terreur des Moskovites. Jamais homme de guerre n'eut une plus grande dextérité dans le maniement des armes. Infatîgai)le, indomptable, toujours prôt à attaquer ou à défendre, il illustra tellement cette guerre nationale, que désormais son nom est resté attaclK» à la confédération de Bar comme la personnilication des plus éiuiruuites vertus patriotiques et guerrières. Lor.'^tpie la confédération succoaiha sous la j)iession étrangère et sous la trahison iuti'i ieure, Kasiiuir Pulaski mil son courage au service de la guerre de i iadépendance des États-Unis; il
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trouva uno mort îr^orîmise au siétro de Sa\aiinali, le 9 octobre 1779, et son nom s unit a jamais à ceux de Wasiùnglon, de Kosciuszko et de La Fayette.
Voici le jugement que porte J.-J. Rousseau sur cette confédë-» ration :
« U est certain que la confédération de Bar a sauvé l'honneur de la patrie expirante. H faut graver cette grande époque en caractères sacrés dans tous les cœurs polonais. Je voudrais
qu'on érigeât un monument en sa mémoire, qu'on y mît les noms de tous les confédérés, même de ceux qui, dans la suite, avaient pu trahir la cause commune; une si ijrande action doit tMliU'cr les fautes de tmite hi vie; (ju'on instituât une solenîiiti' ['(Tiodiqiie pour la célébrer tous les dix ans iwrc une pouq^e non brillante et frivole, mais simple, (ière et républicaine; qu'on y fit dignement, mais sans emphase, l'éloge de ces vertueux citoyens qui ont l'honneur de soufifrir pour la patrie dans les fers de Tennemî ; qu*on accordât même à leurs familles quelque privilège honorifique qui rappelât toujours ce beau souvenir aux yeux du public. Je ne voudrais pourtant pas qu'on se permit, dans ces solennités, aucune invective contre les Russes, ni ïïièmc qu'on en |)arliU. Cv serait trop les honorer. Ce silence, le j^ouvenir de leur barbarie, et l'éloge de ceux qui leur ont ré- ^i^t('\ diront d'eux tout ce qu'il en faut dire ; muk dexez trop les nu'priser [)our les haïr... Polonais! vous ne leiez jamais en sni qu'il soit difficile à vos voisins d'entrer chez vous; mais vous pouvez faire en sorte qu'il leur soit difficile d'en sortir impunément, et c'est à quoi vous devez mettre tous vos soins. Tout ' art humain ne saurait empêcher l'action brusque du fort contre 1^ faible ; mais il peut se ménager des ressorts pour la réaction^ quand l'expérience apprendra que la sortie de chez vous est si difficile, on deviendra moins pressé d'y entrer. Une seule chose sutlil pour rendre la P(iloj,me impossible à subjuguer, Ta- ^mv de la patrie et de la liberté. aîum(^ par les vertus qui en >ont inséparables. Tant que C(M amour l)i ùl(Ma dans les cœurs, il ne vous £2;arautira peul-èti-e. d'un joui: passairer. mais lot ou lard il fera son explosion, secouera le jouL^ v\ xous lendra li^^res. Travaillez sans relâche, sans cesse, à porter le patrio- Usme au plus haut degré dans tous les cœurs polonais. Knûn, si \ous ne pouvez pas empêcher que vos voisins vous engloutissent, faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. »
HIATOIKE HR POLOGXF