CHAPITRE VI
IPIEBRE I<
Et nngérence de la Russie en Pologne.
Avènement de la famille RomanofiF. Elle tend à dominer la race slave, en B'appnyant sur des éléments étrangers. — Pierre I«r se sert des Allemands; il détruit les Strélitz. — Sa guerre contre les Suédois; eu Pologue, Auguste II est soutenu par Pierre I^r et Stanislas Leszczynski par Charles XII. — Le tzar so fait chef de la religion et alisorbe toutes les forces en lui. Aésistance que ses réformes rencontrent dans son fils Alesis : procès et mort du tzarévitch. — L'armée et la hiérarchie civile en Russie. Affaiblissement graduel de la Pologne. Caractères de Pierre I^^ de Charles XII et d'Auguste 11. Testament politique de Pierre. ^ Après Pierre I^i*^ tentative vaine de limiter Tautocratie. Catherine K«, Pierre 11^ Anne^ Elisabeth; Mentchikoff, Biren et Munnich.
Aa commencement du xvii* siècle, en l'an 1613, la Russie élevait sur le trône les Romaiioff. Le premier des tzars de cette famille était fils d'un prèlre russe , d'un boyard forcé de se cacher dans un couvent et d'entrer dans les ordres.
Pourquoi ce jeune homme a-t-il été préféré? Gomment a-t-il été élu? Quelle a été la forme de son élection ? Ces questions ont embarrassé les historiens étrangers qui, presque tous, partent de cette idée fausse qu'il existe dans tous les pays une espèce de mécanisme politique, que tout s'y fait d'après des formes prescrites, que tout acte politique n'est qu'une formalité. Ce qui est certain, c'est que le peuple russe a plusieurs fois exercé le droit d'élire son souverain, et que, sans qu'il y eût de lois expresses, ou savait parfaitement par qui et comment devait être exercé ce droit.
Le métropolitain , les magistrats , les prêtres s'assemblaient sur une place publique ; le peuple y accourait ; tous ceux qui voulaient prendre part au conseil avaient le droit d'y participer. On proposait des candidats, mais on les choisissait de préférence dans la famille régnante. L'influence des Mongols avait changé cette coutume en loi : chez les JVfongols, le khanat était toujours dans la famille de Gengis-Khan. Le nom du candidat était sanctionné par acclamation, et, d'ordinaire, la nation se soumettait à la volonté des magistrats et du peuple de Moskou. En Pologne, la masse de la nation croyait que le choix d'un roi venait d'une inspiration divine; en Russie, on croyait à la fatalité, à une sorte de destinée qui désignait le candidat que tout le monde devait accepter.
Ainsi Michel Romanoff, comme homme fatalement désigné, fut élevé au trône, sans égard pour les familles plus anciennes, ni pour le mérite des hommes éminents de cette époque que la Russie regardait comme ses héros.
Dfi POLOGNE. 265
Les Romanoff étaient d'origine aliemaAda et alliés à la famiUe régnante en Russie» ce qui n'est pas extraordinaire, puisque les souverains russes prenaient souvent leurs femmes parmi les filles de leurs sujets. — Poursuivant la politique de Godounoff, cette famille nouvelle attire une foule d'Allemands, de Français et d'Anglais, qui accourent à Moskou, entourent le trône et constituent une force exclusivement dévouée à la personne du souverain. Alors commence une longue guerre entre les idées européennes, représentées par les étrangers au service des tzars, et les restes des sentiments slaves.
Nous disons les restes des sentiments slaves, parce qu'il n'y avait plus de forces slaves. Les boyards n^existaient plus comme corps depuis les massacres d'Iwan. Toujours sous le poids de la terreur, ils n'avaient plus de voix dans le conseil national; seulement, ils jouissaient encore de quelques privilèges.
Ces privilèges, connus sous le nom de Miestnitchestvo ou préséance^ ont été souvent confondus, mais à tort, avec les privilèges féodaux de l'Europe occidentale. La noblesse française, allemande, anglaise, attachait, comme on sait, le plus grand prix à l'antiquité de son origine : on comptait les quartiers de noblesse. Les Montmorency, par exemple, premiers barons de la chrétienté, étaient, dans l'opinion du peuple, supérieurs aux premiers ministres du roi de France. En Russie, au contraire, les boyards étaient tous égaux entre eux ; c'était comme une matière dont les souverains faisaient les généraux et les magistrats ; mais les respects que l'on se devait mutuellement se mesuraient d'après l'ancienneté de la nomina-
tiou. Va boyard nommé général k veille se regardait comme supérieur à un boyard nommé le lendemain ; les fils du général d'hier avaient le pas sur les fils du général d'aujourd'hui.
C'était une source de querelles conttnueUes dans l'armée et dans l'administration ; les tzars se trouvèrent plus d'une fois obligés d'y intervenir. Vokû , entre autres, quelques lignes d'un procès de préséance entre l'illustre Pojarskol et le prince Lykoff :
« Michel, prince Pojarskol, se prosleme la face contre terre devant le très-redoutable et très-vénéré tzar Boris, fils de Fédor.
a Tu as ordonné, ô tzar, à la princesse Marie Lykofl et à ma mère, la princesse Marie Pojarska, d'entrer au service de Sa Majesté la tzarine. Or, d'après les lois de l'ancienneté, il ne convient pas^ ô tzar, que le nom de la princesse Pojarska, ma mère, soit mis à la suite du nom de la princesse Marie Lykoff. Tout au contraire, ma mère, qui est Pojarska, s'élève de plusieurs degrés au* dessus d'une princesse Lykoff.
a C'est pourquoi moi, Um esclave, je me prosterne de* vaut toi en qualité d'aoxîusateur du prince Lykoff. 0 tzar miséricordieux ! jette un regard sur ton esclave, et fais -le juger, ô tzar ! d'après la loi d'ancienneté, d
Le prince Pojarskoï cite alors les autorités sur les* quelles il appuie ses prétentions : il expose qu'en 4505, lorsque les Russes faisaient la guerre en Livonie, un des ancêtres de sa famille commandait les troupes du centre^ tandis qu'un autre prince commandait la droite et que la gauche se trouvait sous les ordres d'un prince Lykoff;
U établit ensnito sa filiatiou et eelle de «on advensaire « et après des calculs de degrés assez difficiJjes^ comprendre, il conclut ainsi :
« Par conséquent, il est conYonable que moi, ton es- . clave, 6 toar I je sois placé au-dessus du prince Lykoff de dix degrés de supériorité hiérarchique, »
Cependant cette coutume de priorité de rang maintenait encore un germe d'indépendance. Toute l'importance des nobles venaiti sans doute, de la faveur des izarSi mais cette fisYeur échappait, par l'hérédité, à l'influence directe et journalière du souverain.
La iamille de Rurik laissa subsister œa privilèges; mais la maison de Romanoff, plus logique, et poussée irrésistib]iem/&nt par l'idée qui {ait le fond du gouvernement russe t abolit même cette espèce d'hérédité de deuxième ordre. L'idée gouvernementale russe, l'empereur Paul l'exprima plus tard dans ces paroles célèbres admirées par M. de Uaistre et par l'école légitimiste : a 11 n'y a de grand dans mon empire que celui à qui je parle, , et il n'est grand qu'au moment où je lui parle. »
Or, comme il y avait, dans l'armée et dans la magistrature, des grands qui continuaient de l'être, quoique éloignés de la personne du souverain, Alexis Romanoff gs^a le métropolitain et le clergé, détruisit par un coup d'Etat les archives du Miesinitckettvo; et dès lors il n'y eut plus de titres à la préséance : tout émanait continuellement et directement du souverain.
Le Bttème prince Alexis étabUt une chancellerie secrète : institution formidable qui fait époque dans la législation dea pays slaves. Elle avait d'abord pour but de connaître
des crimes de lèse-majesté ; mais les employés de cette chancellerie envahirent peu à pea tons les départements de la justice. Il suffisait d'accuser quelqu*un| soit d*aToir manqué de respect au tzar, soit d'avoir dilapidé le trésor^ soit enfin d'avoir fait un mal quelconque à un sujet considéré comme membre du souverain, pour le faire citer en chancellerie secrète. Là^ chaque accusateur était maître de la vie d'un accusé, puisqu'il pouvait faire appUquer à la question qui que ce fdt, à condition seulement de la subir lui-même. La chancellerie secrète, plus d'une fois abolie, continua pourtant de subsister sous des noms différents, comme police secrète i haute-police, grande police de gouvernement.
Dans les pays slaves, on n'avait jamais connu de procédure secrète : c'est un trait caractéristique de cette législation; non-seulement on plaidait en public, mais encore d'après les anciennes coutumes, l'avocat était chargé de donner une espèce de représentation mimique de tous les détails de l'afiaire qu'on allait juger. En Russie même y excepté les exécutions qui étaient ordonnées par le souverain sans procès ni jugement^ on jugeait les accusés publiquement. Depuis Tintroduction de cette chancellerie, l'habitude de faire les procès en secret prévalut en Russie d'abord , puis dans toutes les provinces qui furent réunies à cet empire.
Ainsi le reste des traditions slaves disparaît peu à peu. Les étrangers supposaient que les souverains de la famille de Rurik, en détruisant des masses de boyards et des villes entières , ne voulaient que détruire l'aristocratie. Le fait est que le tzarat visait à déraciner Télé-
ment slave et à constituer un empire étranger au milieu du territoire slave.
Cette politique commença dès rétablissement du tzarat de Moskou, et elle n'a jamais discontinué d'agir.
A Moskou naît Pierre le Grand. Son avènement coïncide avec la bataille de Vienne (1682-3). C'est de lui que date l'histoire de la Russie moderne.
• Les faits extérieurs de cette histoire , les guerres , les traités^ la diplomatie, se trouvent dans tous les livres ; ce que l'on ignore généralement, ce sont les tendances et le but des monarques russes, la portée et la véritable signification de leurs réformes.
Il n'y a pas d'histoire ofQcielle de ce temps. L'empereur Alexandre P' permit aux écrivains de raconter et de juger l'histoire de la maison de Rurik. Quant aux Romanoffy qui poursuivent tous la même idée et se regardent comme solidaires entre eux, on n'ose pas en Russie émettre d'opinion sur leurs actions ni sur leurs intentions. L'historien Karamzin était trop honnête pour essayer de raconter l'histoire de Pierre le Grand et de ses successeurs, I^es écrivains modernes, qui n'ont pas les mêmes scrupules, se contentent de répéter les mensonges et les flatteries officielles^ ou se sauvent par des réticences.
Comme la Russie, par sa politique, s'est attaché les. souverains qui gouvernent les autres pays slaves, et que la Slavie forme presque la septième partie du globe , il n'y a pas, pour un Slave, d'endroit où Ton puisse raconter librement, de vive voix, l'histoire des deux der-
niers siècles de Tempire rasse. Je citerai quelques détails de cette histoire secrète^ d'après les documents officiels qui existent dans les archives de Moskou, et je choisirai les moins connus.
La naissance de Pierre fut annoncée par des prophéties et accompagnée de prodiges. Le peuple était persuadé que le futur tzar devait réformer sa religion ou introduire en Russie une religion nouvelle. Tout le monde disait que la Russie allait avoir un messie. Le catholicisme avait pénétré à la cour du vieux prince Alexis , et la question religieuse s'agitait même autour du berceau du prince. Un évèque russe, qui était un crypto-jésuite, avait habilement gagné la confiance du prince et de la princesse qui^ dit-on, étaient secrètement convertis au cathoUcisme. Cet évèque baptisa le nouveau-né et lui donna un nom inconnu dans les annales russes , le nom de Pierre, en signe que ce prince était destiné à rattacher la Russie à l'Église de Rome. La mort du vieil Alexis arriva, des intrigues de palais survinrent, et l'œuvre du jésuite fut détruite. Cependant Pierre parut longtemps hésiter entre les deux rites chrétiens, non pas qu'il fût irèfr-religieux dans Tàme, mais parce qu'il ignorait laquelle des deux religions, grecque ou romaine, pourrait le mieux servir ses projets politiques.
A la mort de sou frère aine Fédor, Pierre avait été, quoique plus jeune, préféré à son autre frère Iwan, prince faible de corps et d'esprit ^ les strélitz se soulevèrent sous le prétexte de venger le prince Iwan, que Ton disait avoir été étranglé, et massacrèrent toute la famille maternelle de Pierre. Ils assiégèrent le palais et
forcèrent la tzarine à leur livrer son père et tous ses parents; son frère fut haché en morceaux , et les autres furent mis à mort. Pierre et Iwan furent placés conjointement sur le trône, et leur sœur Sophie proclamée régente.
Comme Iwan le Cruel, Pierre passa donc son enfance au milieu des révoltes, et comme lui^ entouré d'hommes de parti, il puisa sans doute dans leur conversation son mépris pour Thumanité^ et dut au spectacle terrible des exécutions ses goûts sanguinaires.
Suivant la coutume russe^ le prince passait sa vie an milieu d'amusements, en compagnie de bouffons, qu'on appelait les divertisseurs du prince, et qui, à cette époque, étaient presque tous étrangers. Pierre , au lieu de s'abandonner aux plaisirs, forma de ses divertisseurs un bataillon d'infanterie qu'il faisait manœuvrer suivant la méthode allemande. Ce bataillon servit plus tard de noyau à l'armée régulière russe. Pierre y commença son service comme tambour, passa caporal et s'avança ainsi de grade en grade, sans jamais violer la règle de l'an-* cieoneté militaire.
Ayant trouvé dans un magasin une vieille chaloupe anglaise, il la fit radouber et il s'amusait à la faire manœuvrer. Il nonuna l'un de ses favoris, un certain Lefort, de Genève^ général d'une armée qui n'existait pas encore ; il en créa un autre amiral d'une flotte qui n'était encore construite que dans sa pensée. Et, à sa mort, il laissa une armée formidable et une des plus grandes flottes de l'Europe.
Les conversations des Allemands et des Français, dont
il était entouré, excitaient sa curiosité. Dès ce moment, il conçoit le système qui servira plus tard de base à la politique russe, un système européen. Il forme le projet, non pas, comme ses prédécesseurs, d'introduire l'Europe dans son empire , mais d'introduire la Russie dans l'Europe, de tirer de l'Europe même des moyens de vaincre et de subjuguer l'Europe.
Il entreprit alors ses voyages célèbres : il traversa l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, visitant des ateliers et travaillant de ses propres mains. Il étudiait Tari de construire des vaisseaux, s'attachait surtout à apprendre ce qu'il y avait d'applicable et de matériellement utile; il engageait à son service des ingénieurs, des constructeurs, des médecins ; il envoyait en Russie des vaisseaux chargés de Hollandais, d'Allemands et d'Anglais. Mais au milieu de ses travaux , il fut inopinément rappelé par une révolte des strélitz, la dernière révolte vraiment russe.
Depuis la ruine de l'ancienne armée nationale slave, formée de troupes de paysans, commandées par les boyards, il n'y avait plus en Russie d'autre armée régulière qu'un ramassis de gens à la solde du tzar.
Cependant cette soldatesque partageait les préjugés et les opinions des Russes ; elle pratiquait la religion nationale^ elle avait des haines nationales ; elle devenait sou^ vent dangereuse ; les partis s'en servaient pour se renverser mutuellement. Elle se révoltait et assiégeait le palais, non pour changer la forme ou le système de gouvernement, comme faisaient autrefob les boyards ; non pour déclarer la guerre, ni pro^ioser des traités d'alliances,
mais seulement poor chasser tel ou tel favori, tuer tel ou tel général.
Les strélitz^ dont la sauvage violence avait éclaté au commencement du règne de Pierre, se soulevèrent de nouveau en son absence : on les a crus excités par la princesse Sophie que Pierre avait depuis plusieurs années reléguée dans un couvent. Ils furent vaincus, par le bataillon formé d'étrangers et de quelques M oskowites , et que commandaient un Ecossais^ un Allemand et un Français.
Pierre, accourant, trouva la révolte réprimée; il tira une terrible vengeance de ses ennemis vaincus, et or-* donna des exécutions (1698).
La cruauté habituelle des tzars prend un caractère tout nouveau. Pierre n'est pas un fou enragé comme f wan IV ; il est philosophe. En exécutant ses ennemis, il s'instruit, s'exerce, étudie la nature humaine. Il apprend à couper lui-même des tètes : le premier jour, il en coopa cinq ; puis, en faisant des progrès, il parvint à en abattre vingt-cinq dans l'espace de quelques heures. Les seigneurs de sa cour étaient obligés de lui servir d'aides dans ses opérations. Les Français et même les Allemands montraient quelque répugnance à faire le métier de bourreau ; mais les Anglais s'y prêtaient avec beaucoup de sang -froid. Le prince Mentchikoff, un des plus grands personnages de l'Europe, excellait dans l'art d*abattre des tètes : il tournait la roue; il coupait des jambes. Pierre, en faisant éventrer devant lui de malheureux boyards et paysans, appelait les médecins et se faisait expliquer l'anatomie, dont il était grand odmira-
teur; il étndiait la structare des intestins et la circnlation du sang.
Tout en détruisant ainsi les derniers restes de Tannée nationale, et en organisant une force nouvelle qui devait être désormais rinstrument impassible de la volonté des tzars, Pierre tentait des réformes générales. Il aimait la langue allemande; il la mit en usage à la cour de Russie, où elle domina jusqu'au règne de Catherine; il avait ridée de rendre la Russie allemande et hollandaise pour qu'elle pût se servir des forces de ces deux nations; il ne visait à rien moins qu'à la domination universelle.
Il laissait voir un mépris profond pour la nationalité russe. Iwan le Cruel se disait descendant de l'empereur Auguste par les Allemands^ et prétendait n'avoir rien de conmmn avec les Moskowites. Pierre évitait même de parler russe, excepté à ses soldats ; encore leur composat-il un langage militaire barbare, composé de mots hollandais et allemands. C'était une manière de lui faire sa cour que de lui parler allemand. Toutes ses réformes avaient le même but, celui de déraciner l'élément slave. On ordonna de couper la barbe à tous les paysans russes, et l'on prescrivit la mode et la coupe des habits des femmes. Jusqu'alors elles vivaient retirées : elles durent fréquenter la société, et l'on fit un règlement d'après lequel, en entrant dans un salon, elles devaient faire telle et telle révérence, tel et tel mouvement de la tète et des bras, et prononcer tel ou tel mot allemand. Ces réunions, qu'on appelait des bals et auxquelles le prince prenait part^ finissaient souvent par des scènes scandaleuses.
Pierre aimait à s'enivrer : un jour il manqua d'étouffer un de ses amis en lui versant une masse énorme d'eaude-vie dans la bouche. Et pourtant les réformes de Pierre étaient regardées en Europe comme des pas gigantesques vers la dvilisation 1
Cette force slave, qui gravitait vers l'Asie sous la famille de Rurik , se retourne vers l'Europe ; dès lors , la guerre asiatique ne sera regardée par le cabinet russe que conune une diversion ; on sera toujours prêt à abandonner les conquêtes du côté de TAsie dès qu'il s'agira de faire quelque progrès du cdté de l'Europe.
La Pologne se trouvait alors dans une position fausse. La république, travaillée depuis longtemps par les émissaires étrangers, aux époques d'élection, avait BxA par se persuader que le trône de Pologne était un poste d'honneur qu'il fallait vendre aux étrangers le plus cher possible. Des deux côtés on faisait un contrat mensonger : les rois arrivaient en Pologne avec le projet d'établir un gouvernement héréditaire ; la république voulait tirer de ces rois des trésors et des secours sans leur rien donner en compensation.
L'électeuY de Saxe Frédéric-Auguste était devenu roi de Pologne, sons le nom d'Auguste. Pierre, devinant ses projets^ l'entraîna dans une alliance contre les Suédois et conclut le traité de Birze (i6 février 1701). Ce traité, au fond duquel il y avait une promesse d'hérédité pour Auguste, constatait déjàofiBciellement la nullité de la politique extérieure de la Pologne. Pierre^ de ce moment, ne' regarde plus les Polonais comme ses ennends; on ne
trouve plus dans les actes o£dcieLs russes aucune expression hostile & la Pologne^ désormais son alliée. Cette politique correspond à celle des premiers grands-ducs de Moskou à l'égard de Novogorod.
Le besoin, pour la Russie, d'avoir un port sur la Bal« tique fut la cause de la guerre avec les Suédois. Cette guerre ouvre le xviii* siècle. Pierre voulut prendre Narva et bâtir une ville sur la côte de la Baltique. Charles XII débarqua avec une armée, et commença une série de victoires qui finit par sa défaite à Poltawa.
Charles XU avait hérité de Tesprit guerrier de ses ancêtres; il a\ait une armée bien exercée. Cependant il appartenait déjà au xviu*" siècle par ses opinions : il n'avait pas l'enthousiasme religieux de Gujstave-Adolphc et de Charles Xi; il comptait seulement sur ses foj'ces matérielles , et il s'aperçut trop tard que la Suède n'était devenue formidable que grâce à son élan pour la Réforme. Mais l'enthousiasme protestant avait fait son temjtSy et Charles XII professait une espèce d'indifférence reUgieuse. Ce Normand matérialiste rencontra un autre Normand mongolisé qui disposait de forces matérielles proportionnées à son génie. Charles XII commit une faute capitale après la bataille de Narva : au lieu de profiter de la victoire, il abandonna la Russie pour aller en Pologne détrôner le roi Auguste II et faire élire Stanislas Leszczynski ; il laissa ainsi à Pierre le temps de réorganiser son armée.
Or, dans cette bataille, 8 à 10,000 Suédois avaient taillé en pièces une armée russe formidable, composée de 80,000 hommes, que commandait le prince de Croy. Les
Russes De pouvaient expliquer cette défaite que par l'habileté des Suédois dans Tart de la sorcellerie. Voici la Prière publique à saint Nicolas^ prescrite à ce
sujet par l'archevêque et le synode, et attribuée à Pierre le Grand :
a 0 toi qui es notre consolateur perpétuel dans toutes nos adversités, grand saint Nicolas^ le plus puissant de tous les saints passés et futurs! par quel péché t'avonsnous offensé dans nos sacrifices, génuflexions, révérences et actions de grâces, que tu nous aies ainsi abandonnés? Nous avions pourtant cherché à t'apaiser et avions imploré ton assistance contre ces terribles, insolents, épouvantables, enragés et indomptables ennemis et destructeurs, lorsque, comme des lions, des ours et autres bêtes sauvages qui ont perdu leurs petits, ils nous ont* attaqués d'une manière insolente et terrible , épouvantés et blessés, pris et tués par milliers, nous qui sommes ton peuple. Mais comme il est impossible que cela soit arrivé sans sortilège et enchantement, vu le grand soin que nous avions pris de nous fortifier d'une manière inaccessible pour la défense et la sûreté de ton nom, nous te supplions, ô grand saint Nicolas! d'être notre champion et notre porte-étendard, d'être avec nous, tant en paix qu'en guerre, dans toutes nos nécestàiés et au temps de notre mort ; de nous protéger contre cette terrible foule de sorciers, et de les chasser loin de nos frontières, avec la récompense qu'ils méritent. 0
Pierre protège également et le roi Auguste et la noblesse polonaise ; tour à tour il parle comme un philosophe légitimiste du xix' siècle et comme un républicain
du xvin*. Je crois que ce souverain est le premier qui, dans les traités politiques , ait mis en avant les principes abstraits. Jusqu'alors les puissances qui se faisaient la guerre citaient, dans leurs manifestes, les conventions et les traités antérieurs, en appelaient à leurs droits acquis. Les ministres étaient des espèces d'avocats qui toujours s'appuyaient sur un code de lois positives, reconnues par tout le monde. Mais à partir de cette époque on en appelle aux principes, à la légitimité et même à la loi divine.
Pierre défendait ainsi le roi Auguste II contre la confédération formée à Varsovie pour le détrôner (février 1704) :
a Nous avons jugé à propos d'interposer nos bons offices, nous qui sommes obligé, comme prince chrétien, de réprimer la violence et l'injustice qui tendent au renversement des loh et de la société humaine (style nouveau pour l'époque) et à troubler la paix de la chrétienté, laquelle ne saurait être conservée sans que les droits des rois soient préservés de toute atteinte, et sans l'obéissance des peuples qui ne doivent point se laisser emporter jusqu'à fouler aux pieds les couronnes de leurs souverains, dont la puissance est immédiatement émanée de Dieu. Enfin il est nécessaire que les lois fondamentales de la nature ne soient point détruites, ce qui ferait que l'homme qui a été formé à l'image de Dieu deviendrait pire qu'une bète brute... z>
Durant ce long drame, on voit Pierre le Grand accou* rir dans les diétines pour discuter avec les commissaires, et Charles XII déguisé se mêler parmi les députés ; à côté
des sabreurs polonais apparaissent les régiments silencieux des Suédois et des Russes.
Roi citoyen, Stanislas Leszczynski eût voulu trouver son point d'appui dans l'enthousiasme de la nation; mais la Pologne restant divisée, sa destinée royale se trouva liée exclusivement à la fortune de son protecteur suédois.
Après plusieurs années d'une lutte acharnée, Charles XII rencontra Pierre à Poltawa, le 8 juillet 1709. Le général Lœwenhaupt, qui amenait des renforts au roi de Suède, fut détruit par les armées russes, et Charles se trouva avec sa petite armée, qu'avaient affaiblie la faim et le cUmat, en face des forces considérables de Pierre. Mais telle était la terreur qu'inspirait encore le roi de Suède, que, quelques jours avant la bataille, le tzar lui offrit des conditions de paix très-honorables : il ne se réservait que la forteresse de Narva et l'emplacement sur lequel il commençait à élever Pétersbourg. Charles XII repoussa ces conditions, et perdit la bataille de Poltawa. Ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'un corps de cavalerie polonaise du parti du roi Auguste II, qui se trouvait parmi les Russes, contribua beaucoup à leur victoire en chargeant l'arrière-garde suédoise dans le moment le plus critique de la bataille. La défedte du roi de Suède replaça Auguste II sur le trône de Pologne.
D'autre part, c'est un Polonais, Stanislas Poniatowski, qui à Poltawa sauva la vie à Charles XII. Poniatowski, dont le père régissait, comme intendant, les terres d'un seigneur, {ut d'abord page d'un noble polonais, puis il était entré comme volontaire au service d'un parti polo-
nais qui embrassa la cause des Suédois et de Leszczynski ; il était devenu bientôt colonel, puis général^ confident et conseiller intime du roi de Suède. Après la défaite de Poltawa, il se retira avec lui en Turquie. Pendant les dernières années de la captivité du roi de Suède, Poniatowski, sans fortune, sans aucune influence personnelle, conçoit une idée hardie^ celle de sauver la Pologne en se servant des influences étrangères, d'armer les puissances les unes contre les autres, la Suède et la Turquie contre la Russie, et d'arracher ainsi la république à la domination russe. Il suit opiniâtrement cette idée pi parvient à décider le divan à faire la guerre à la Russie (1710). D'après son plan, les Turcs cernèrent Tarmée de Pierre le Grand, et ce monarque se trouva dans Talternative de mettre bas les armes ou de se faire tuer. Pierre ne perdit pas courage, et^ d'après le conseil de sa femme^ il essaya de négocier. On réunit toutes les pierreries qui se trouvaient dans le camp russe, et l'on en composa un cadeau de plusieurs millions, avec lequel un négociateur habile fut chargé de séduire le pacha turc. Celui-ci refusa cette offre : alors, le négociateur, faisant appel à sa générosité^ lui demanda pitié pour les chrétiens ; il lui cita un verset du Coran qui défend aux Turcs de détruire tous leurs ennemis à la fois, et lui dit que les chrétiens n'avaient plus de rois, que la France n^en avait pas (c'était au moment de la régence), que la Pologne n'en avait pas non plus (le roi Auguste II était en fuite), que la Suède avait aussi perdu le sien, et que s'il faisait encore prisonnier l'empereur de Russie, toute la chrétienté tomberait dans uue effroyable anarchie, a Figurez-vous, lui dit-il, les
Turcs privés de leur empereur, tous les mabométaiis privés de leurs chefs. » L'honuète pacha se laissa toucher. Poniaiowski parvint seulement à faire entrer dans la capitulation un article qui obligeait les Russes à retirer toutes leurs troupes du territoire de la république (traité du Pruth, i" août 1711). Cette conduite du pacha, qui eût été appréciée du temps des Croisades et de Godefroi de Bouillon , l'a couvert de ridicule. Nous voilà à une époque où, pour trouver un trait de bonhomie et de générosité, il faut aller le chercher dans Thistoire des Turcs. Poniatowski porta plainte au divan; on fî\ étrangler le pacha. Il ne put néanmoins décider la Tur-^ quie à recommencer la guerre, et il se réconcilia avec le roi Auguste, qui lui donna une place dans le sénat.
Après Poltawa, Pierre fut salué pour la première fois du titre à^ empereur par l'Angleterre. Et il entraîna la plupart des cours dans son alhance.
Dans le temps que le tzar nouait ses intrigues en vue de bouleverser l'Europe, il voyagea de nouveau (1 717) ; il reparcourut la Hollande et visita la France. Il avait fait périr des centaines d*hommes dans des tourments épouvantables. Et pourtant ce prince était reçu dans les cours de tous les souverains de l'Europe; aucun monarque n'a refusé de toucher cette main de bourreau. Pierre devint membre de l'Académie des sciences de Paris : pour employer les expressions de cette époque , il fit F honneur à r Académie de permettre qu'elle inscrivit son nom sur le registre de ses membres. On dit qu'il était frappé de la
profonde sécurité où vivait la famille royale de France,
et de l'amour de la noblesse et du peuple pour leur roi, de cet amour où il y avait quelque chose de chevaleresque. Il ne rencontrait en France rien de cet attirail de terreur qui entourait la personne des monarques russes; aussi disait-il qu'il donnerait son empire pour être un Bourbon^ pour appartenir à la famille qui avait le secret d'inspirer tant d'amour, tant de dévouement. Cependant il prédisait hautement la chute de cette famille. Il disait que la France et surtout la famille royale périraient par la mollesse et l'insouciance.
De retour dans son pays , Pierre poursuivit son œuvre de réforme. 11 établit des tribunaux nouveaux, il publia des codes, organisa la flotte et l'armée et fonda un nouveau système de finances.
Dans toutes ces réformes, toujours le même esprit, le même désir de faire accepter par la nation une vie qui lui était tout à fait étrangère et des formes qui n'avaient rien de commun avec les institutions slaves! Ayant appris qu'il y avait en Suède un sénat, il voulut aussi donner un sénat aux Russes. Le sénat suédois se composait de seigneurs riches, puissants^ honorés par le peuple, et servait de contrepoids au pouvoir royal. Mais comment trouver l'élément d'un sénat parmi ces serviteurs que Pierre frappait chaque jour de sa canne et qu'il faisait souvent torturer sous ses yeux? Quelle valeur pouvait avoir ce sénat? Aussi, le nom excepté, c'était un collège qui avait les mêmes pouvoirs que les chambres des strélitz et les anciennes chambres du Miestnitchestvo. Loin d'avoir l'influence des anciens parlements de France , il n*avait pas même l'autorité du divan turc. Il n'y a rien de plus faux
que lldée que les étrangers se forment du sénat russe. Ce sénaty dont on ignore presque l'existence en Russie» n'a pas de droits politiques. De vieux généraux, de vieux dignitaires sont nommés membres du sénat ; ils assistent aux séances sans y prendre grand intérêt , décident des affaires civiles et criminelles sans avoir aucune connaissance des lois; ils signent simplement les rapports des procureurs généraux. Quant à la politique, on n'en parle jamais dans le sein du sénat : c'est un corps chargé uniquement d'exécuter les ordres du souverain.
En imitation de la bureaucratie autrichienne^ Pierre établit douze collèges pour régir les différentes parties de l'administration. Il fit bâtir un grand palais^ composé de douze appartements où devaient être réunis les douze collèges. Cette organisation dura quelques années.
Dans les lois civiles, Pierre n'avait qu'un, seul but, celui de confisquer tous les pouvoirs^ et de mettre toutes les forces sous sa main. Il établit toutes sortes de monopoles, sur le tabac, sur Teau-de-vie, etc. C'est le même système que celui que Mèhémet-Âli voulait réaliser en Egypte. Il y a même un ukase qui enjoignait au peuple russe de fumer le tabac ; on n'en connaissait pas encore l'usage en Russie : cet ukase a été une des causes de la révolte des strélitz.
Pierre rencontra pourtant une résistance imprévue dans la personne de son fils^ du malheureux Alexis. L'histoire de cette lutte (a une grande signification. Ce sont deux idées qui engagent le dernier combat. On connaît mal cette histoire tragique. Les auteurs russes la passent sous silence. Les actes officiels du procès sont soigneusement
enfcnnés dans les archives secrètes^ et les étrangers, pour flatter le père, ont flétri la mémoire du fils, en le représentant comme un fou et comme un imbécile.
Le prince Alexis, né de la première femme de Pierre, était Russe par ses habitudes^ par son éducation, par la nature de son àme. Sa mère, Eudoxie Lopuchin, était une dame pieuse qui Téleva dans les principes de l'Église russtj ; il était entouré de moines; il se plaisait à entendre les contes, les chansons populaires ; il aimait tout ce qui était russe, tout ce qui était slave. Cette pauvre âme slave, égarée au miheu d'une famille étrangère, était saisie d'effi:oi à la vue de tout ce qui se faisait en Russie. L'infortuné tzarévitch éprouvait une terreur instinctive à l'approche de son père^ qu'il voyait occupé à détruire la législation et la religion de son pays.
Pierre avait un mépris souverain pour l'Église ; il abo-lit le patriarchat. Lorsque les évèques, après la mort du patriarche, vinrent lui demander d'en nommer un nouveau, il s'écria en frappant sur son front : a Voici votre patriarche, votre pape et votre Dieu. » Dans ses lettres familières, il ne désigne jamais les prêtres ou popes que par les expressions de barbes de bouc. Il confisqua toutes les possessions du clergé.
Le pieux Alexis, effrayé, s'enfermait dans sa chambre et pleurait avec sa mère, avec quelques prêtres et quelques amis, sur le sort de la Russie. Mais Pierre ne le laissait pas en repos ; il le forçait à apprendre la manœuvre militaire étrangère et la navigation, que ce prince détestait et craignait. Enfin, il ne trouva pas d'autre moyen de se dérober à la ])crsécution de son père que de fuir ; il
^*se.r=r^ .*..,
s'échappa, passa en Allemagne^ et se'plaça soas la proteotion de l'empereur, et plus tard sous celle du roi de Naples.
Pierre, qui lui adressait des lettres sévères et meualiantes, change de ton tout d'un coup ; il devient doux et bienveillant ; il prie, il supplie son fils de revenir auprès de lui, lui promet de tout pardonner, de tout oublier, jure par le nom de Dieu et sur le salut de son àme qu'il ne lui fera aucun mal. Alexis, séduit pai* ces paroles et par ces serments, revint en Russie^ où il fut aussitôt saisi et mis en jugement.
Le tzar nomme une commission de cent quatre-vingts dignitaires pour juger son fils. Rien de plus effroyable que cette procédure. Pierre, comme patriarche, comme .chef de l'Église, veut entendre la confession du prince. Ce malheureux Slave, résigné et patient comme sa nation, n'ayant aucune force d'action, dominé par les principes reUgieux, reconnaît la puissance patriarcale de son père, et il lui fait sa confession. Il avoue toutes ses pen« secs secrètes, toutes ses intentions ; il avoue s'être surpris quelquefois désirant la mort de son père. C'est sur cet aveu que la cour de justice condamna le prince. Ainsi, pour un mauvais désir auquel il avait résisté, pour un de ces désirs contre lesquels les saints, même canonisés, avaient eu à combattre, ce jeune homme fut condamné à mort. Il avoua aussi le nom de quelques amis, de quelques serviteurs fidèles. Tous périrent par la roue, le gibet ou la haehe.
Pierre fit semblant de vouloir commuer la peine du prince^ et il dit de l'incarcérer. Mais, le même jour, Alexis mourut empoisonné. Il n'y a pas de doute sur cet empoi-
sonnement. Un Anglais au service de la Russie, le comte Bnice^ grand-maître de l'artillerie^ le raconte avec une . simplicité et un sang-froid extraordinaires. Il rapporte comme quoi il fut envoyé par le tzar chez un apothicaire chercher une potion forte, a a strong potion y » pour le prince qui était malade. L'apothicaire (Bear) , en recevant cet ordre, parut consterné. Dans le même moment, un maréchal allemand (Weide), au service de Russie, entra pour demander cette potion. Le maréchal chancelait et paraissait troublé comme Tapoihicaire. Ils portèrent enfin la coupe au prince, qui, prétendit-on, mourut d'une attaque d'apoplexie (7 juillet 1718).
La première femme de Pierre, qu'il avait fait enfermer dans un couvent, ne survécut pas longtemps à son fils Alexis. Pierre l'accusa de dérèglement et de complot : et il fit exécuter ceux qu'il soup^nna avoir été ses complices.
Le gouvernement russe, ayant fini par absorber l'élément slave de la Russie, tend désormais à s'approprier la force de toute la race slave. Dès le commencement du XYiii*^ siècle, il pèse sur la Pologne et il rêve en même temps la domination sur tous les pays slaves, depuis l'embouchure du Danube jusqu'au Monténégro. Il se donne pour l'unique représentcmt de Tidée slave; or, il n'y a rien en lui qui porte le caractère de cette race : la politique russe est anti-slave.
Depuis l'établissement du duché de Moskou, en effet, la politique constante des ducs était déjà de soutirer tout l'élément vital des provinces pour l'enfermer d'abord
dans le dnché de Moskou, et le concentrer ensuite dans leur propre personne.
Ainsi} après l'extermination des princes indépendants et Tanéantissement des populations de Novogorod, de Twer, dePskow, etc., dont les pays furent gouvernés, au nom des ducs, parles boyards deMoskou, ces boyards eux-mêmes furent abattus à l'aide des strélitz, c'est-àdire de l'armée régulière des ducs de Moskou. Puis les strélitz furent écrasés à leur tour par une nouvelle armée composée de soldats nationaux, mais commandée par des étrangers. Ces étrangers, devant leur existence, leurs titres, leur rang au souverain^ n^étaient qu'une émanation de sa volonté. Après cette œuvre de destruction et d'absorption, qui finit à Tépoque de Pierre le Grand, un souverain de Russie ressemble presque à la divinité panthéistique, qui, suivant les idées des Orientaux, ne fait qu'absorber la création, Taspirer et la respirer.
Pierre commence un travail nouveau : il cherche à édifier. Il multiplie sa personne ; il étend en quelque sorte ses idées sur tout le pays, il crée toute une hiérarchie militaire et civile. Son instrument d'action le plus fort et le plus puissant est l'armée.
Toutes les armées européennes sont sorties de l'au"» cienne chevalerie. Leur discipline même était ennoblie par les idées, les souvenirs de la chevalerie^ dont le point d'honneur militaire est le dernier débris* Telle fut l'armée, du moins de ce côté des Alpes, jusqu'à l'époque delà guerre de Trente-Ans où Wallenstein et les autres généraux allemands, obligés d'enrôler des soldats pour de l'argent^ changèrent l'esprit des armées. Dès
lors les généraux ont regardé l'état militaire comme une carrière ohonneur et d'ambition, et les scddats comme un métier.
Or, Pierre forma son année avec des cadres allemands. 11 lui donna la sanction de ce terrorisme que n'ont cessé de répandre les grand&-ducs de Moskou. 11 se soumit le premier au règlement. Que l'on s'imagine ce qu'un soldat slave éprouvait alors en présence d'un officier allemand qui commandait à ce souverain redoutable? Ces officiers allemands étaient regardés comme des espèces de sorciers qui y avec un bâton ou une petite épée^ faisaient manœuvrer même l'empereur. En eux tout était nouveau^ jusqu'à la coupe de leurs habits et au drap de leur uniforme, que le paysan apercevait pour la première fois en Russie, et qu'il ne touchait qu'avec une espèce de terreur religieuse. L'or et l'argent qui brillaient sur leurs épaulottes et leurs écharpes, et qu'on ne voyait encore que dans les églises^ frappaient au plus haut degré l'esprit du paysan. En un mot, Tétat-major russe faisait sur les soldats la même impression que ferait sur un homme pieux une procession religieuse. Ajoutez à cela le code terrible qui mettait la vie du soldat entre les mains de sol) supérieur.
Les paysans des gouvernements de Moskou, d'Archangcl, de Novogorod, de ce qu'on appelait alors la Grande- Russie, formèrent le noyau de cette armée. Le peuple de ces gouvernements est un peuple à part entre tous les peuples de la race slave. Ce sont des hommes d'une grande taille, forts, robustes, d'une intelligence étonnante ; c'est peut-être le peuple le plus intelligent de l'Europe;
mais, en revauche, il est très-peu sensible; oe sont des cœurs secSy des âmes froides; ils n'aiment pas la musique ni le chant, comme les Slaves du Midi ; leur regard offre quelque chose d'extraordinaire : leurs yeux ressemblent à des glaçons brillants, et l'on est saisi d'effroi eu examinant ces yeux où Ton ne trouve pas de fond ; ils réfléchissent la lumière, mais ils ne s'échauffent pas; c'est un regard vif, pénétrant et peu communicatif ; ce n'est pas un regard d'homme ou d'animal, c'est plutôt un regard d'insecte. Pour avoir une idée de ces yeux, il faut exa* miner à la loupe les yeux des insectes, immobiles, brillants, perçants et froids.
Ce peuple parlait un dialecte riche comme tous les dialectes slaves, mais très-peu musical, très- peu poétique. Ce dialecte n'était pas encore écrit; on commence à récrire dn temps de Pierre I". On peut appeler la langue russe moderne la langue de Pierre le Grand ; c'est lui qui en a inventé l'alphabet et imposé les caiactères par un ukase. Cette langue est devenue la langue de Saint- Pétersbourg^ capitale remplie de soldats et d'employés, ville de casernes et de bureaux. Les hommes qui entou* raient l'empereur, ses généraux, ses favoris, ses soldatAi parlaient ce nouveau dialecte , et l'administration le répandit par ses écrits. De cette manière , la langue de la Grande*Russie fut une langue officielle , une langue de législation et de commandement pour plusieurs paya slaves. Elle n'a, jusqu'à présent, dans quelques provinces, qu'ime vie officielle.
Or, les Slaves du Midi, de la Petile-Russie, de la Russie-Blanche, en entrant dans les cadres de ces régiments,
adoptaient les caractères des Slaves du Nord. Les soldats^ qu'on enrôlait par fbrce pour toute leur vie , pour 20 , 95 « 30 et 35 ans, ne devaient plus revoir leurs foyers. Obligés de faire l'exercice, d'apprendre une manœuvre difficile et d'être continuellement en campagne, ils oubliaient leur patrie, leurs coutumes et leurs mœurs domestiques. Le régiment devenait leur patrie, leur famille; ils s'identifiaient avec l'histoire du régiment, et ils finissaient par n'exister qu'en lui. Cette armée ne ressemble en rien à celles de l'Europe; les régiments y sont éternels. Tout a changé en Europe, depuis le temps de Pierre le Grand. Qui sait les noms des célèbres régiments de Louis XIV et l'histoire des légions de la République et de ces fameuses demi-brigades de l'Empire ? En Russie , les régiments formés par Pierre le Grand portent toujours les mêmes noms ; il y en a qui ont^conservé les mêmeâ drapeaux, et aussi, à ce qu'on dit, les mêmes casques et les mAmes sebreâ : les soldats y tiennent. Sur les champs de bataille^ on a vu plus d'une fois les soldats russes abandonner leurs blessés pour sauver leurs casques et leurs sabres. Ces régiments allai€ftt être supérieurs à Tarmée polonaise, ils avaient des éléments plus variés et plus forts: Russe, Finnois, Petit-Russien, Allemand, tout cela soudé et cimenté par la terreur.
Pierre organisa l'état civil de la Russie d'après de semblables idées. Il y établit une hiérarchie de quatorze degrés appelés tûhin. Toute la Russie formait un régiment dans lequel chacun était censé servir. L'administration u'Ast pas employée au service du pays, elle n'est pas une manifestation du pays, mais le pays est au service de
Tadministration : c'est radministration qui est TÉtat.
La populatiou qui n'est pas enrégimentée ressemble & cette domesticité attachée à une armée anglaise dans les Indes et occupée à la nourrir. Tout homme employé dans le gouvernement , tant qu'il n'a pas de grade , n'a pas d'existence sociale. Même s'il est riche, il se trouve dépaysé; il est comme un partisan au milieu d'une armée régulière, ne sachant où il doit prendre son poste , embarrassé lui-même et embarrassant les autres. Les grades ne donnent pas nécessairement des emplois , mais on ne peut avoir d'emploi sans avoir un grade. II y a quelque chose de semblable chez les Chinois ; toutefois leur hiérarchie n'existe que parmi les mandarins, tandis qu'en Russie elle embrasse la population entière.
CSerteSy c'est l'organisation la plus rationnelle. On y part de cette idée que l'homme ne vaut dans la sociétë qu'en raison des services qu'il lui rend. Le zèle et l'ancienneté constituent seuls la valeur d'un homme en Russie. Aucune autre considération extérieure ou morale n'influe sur l'appréciation gouvernementale. Dès qu'on entre au service , on a toujours à espérer de l'avancement; avant d'atteindre un grade supérieur, on peut recevoir comme encouragement des décorations dont il y a trente degrés différents , des distinctions honorifiques, des rescrits, des sabres d'hquneur, etc. Nulle part on n'a mis en vigueur un système aussi bien fait pour nourrir l'ambition et exciter Tamour-propre. Après une vingtaine d'années passées dans l'espérance continuelle d'un avancement ou d'une récompense, cette idée d'avancer devient
une idée fixe ; elle finit par absorber toutes les facultés de rhomme. L'homme devient un instrument volontaire de la pensée gouvernementale.
Avec une telle armée et une telle hiérarchie, Pierre le Grand s'avança sur l'Europe, en commençant contre la Pologne cette guerre d'intrigues et de corruption qui devait préluder aux violences de ses successeurs.
Quelle force la Pologne avait-elle à lui opposer? La noblesse^ qui depuis plus d'un siècle niait la puissance royale, en cherchant à borner celle de l'Eglise et à se ralTermir vis à vis des classes non nobles, n'avait eu aucun intérêt à trouver une organisation militaire puissante, parce qu'elle composait elle-même l'armée du pays; réformer l'armée, c'eût été en donner le commandement a la royauté, ce que la noblesse avait craint par-dessus tout. Dès le xvi* siècle, les rois gouvernaient encore en Pologne, mais le pouvoir réel résidait dans la noblesse; le souverain, c'était la noblesse. Telle était cette association de propriétaires et de militaires qui assistaient aux diètes... Les ouvrages profonds des premiers tacticiens de cette époque, de ces grands hommes de guerre qui ont remporté les victoires d'Obertyn et d'Orsza restèrent sans application. La Russie, au contraire, n'ayant produit aucun savant, aucun inventeur, avait profité cependant des découvertes des étrangers et commencé à organiser des régiments, à former des troupes réguhères et à bâtir des forteresses dans le grandduché de Moskou. C'est que le pouvoir, dans ce pays, fidèle au système mongol, attire à lui tout ce qu'il y a de puissance matérielle dans le pays^ et rejette de sa
sphère tout ce qui a quelque germe d'action morale. Les grands-ducs, ennemis acharnés de tonte secte, de tout système philosophique, protégeaient^ ainsi que Gengis- Khan, Battou et Octal, les architectes, les médecins, et surtout ces industriels qui parcouraient le pays, s'offrant à organiser l'armée.
Pierre disposait de forces militaires considérables , et il ne se regardait comme lié par aucune parole, par aucun traité. On connaît l'histoire de la conspiration de Cellamare. Quand le ministre d'Espagne, Albéroni, conçut le projet de donner la régence de France au roi d'Espagne» et que le ministre suédois, Goertz, entra dans ses vues et promit le secours de la Suède, Pierre, l'ennemi acharné de Charles XII, lui proposa la paix et lui offrit des subsides et des soldats pour «détrôner le roi George d'Angleterre, son allié, renverser le régent, son allié aussi, chasser le roi de Pologne, Auguste II, avec lequel il venait de conclure un traité d'alliance, enfin pour bouleverser toute l'Europe. On a fait des conjectures sur les véritables intentions de Pierre. Voltaire qui, avec son sens profond de l'égoisme, appréciait très-bien la politique de ce prince, dit que Pierre le Grand voulait seulement faire naître quelques démêlés pour en profiter. En réalité, ce monarque tenait à s'immiscer à tout prix dans les affaires de l'Europe. C'est pour cela qu'il faisait des sacrifices pour entn^r dans la diète allemande comme prince de l'empire romain. Il sollicitait une petite place de duc pour y avoir une voix et pouvoir y envoyer un ambassadeur. Le complot contre la Régence, auquel le tzar donna les mains en Hollande, ne réussit pas. Goertz
fut décapité, Albéroni chassé; Charles XII périt et Pierre conclut un traité de paix avec la Suède, à Nystad (1721).
Ce'tte trinité de monarques : Pierre le Grand , Au* guste II, Charles XII, accompagnée de cette trinité de ministres : Goertz, Âlbéroni^ Dubois, fut une incarnation du xviii* siècle officiel.
Auguste II prit pour modèle Louis XIY : il était magnifique, fastueux ; il aimait les beaux-arts comme objet de luxe et matière de jouissance, entretenait un orchestre à sa cour, était galant et protégeait les hommes de lettres et les artistes. Destiné, suivant le langage du temps, à policer la Pologne et à être pour ce pays une espèce d'Orphée, de Sésostris, de Thésée y il étabUt dans sa capitale un opéra italieUj^ le plus célèbre qu'il y eût en Europe. Dans une ville^ troublée par les querelles de la noblesse et ravagée tant de fois par la guerre, il faisait donner des représentations auxquelles il entrahiait les nobles après les avoir invités à dîner. Il fit même venir quelques législateurs étrangers pour composer un code, selon la manie de cette époque où Ton croyait que tous les monarques étaient appelés à être législateurs. Auguste II exprimait les tendances du xviii' siècle dans sa partie brutale et dans sa sensualité.
Charles XII remontait plus haut que le siècle de Louis XIY; il imitait César et Alexandre le Grand; il retournait au paganisme, tout en conservant quelques débris de préjugés religieux.
Pierre le Grand , bien supérieur en force à ces deux monarcjues, et plus froid que Gengis-Khan, n'avait qu'une
seule idée, celle de dominer. Il représeutait l'orgueil du siècle; il précédait, il devançait la Convention.
Son testament atteste ses vues ambitieuses. Quelques étrangers, admis dans la confiance du souverain en Russie, ont publié, lors de sa mort, quelques passages de ce testament, qui se trouve, dit-on, dans les archives de l'empire* Un écrivain français, Esneauz, dans son His^ toire de Russie , publiée en 1830, en a donné un résumé.
En voici les articles principaux :
a Ne rien négliger pour donner à la nation russe des formes et des usages européens.
a Maintenir l'Etat dans un système de guerre conti-» nuelle.
a S'étendre, par tous les moyens possibles, vers le nord, le long de la Baltique ; vers le sud, le long de la mer Noire; vers le centre, par la Pologne.
a Détacher la Suède de la politique européenne; chercher à l'isoler; on finira par la subjuguer.
« Sous prétexte de chasser les Turcs de l'Europe, entretenir une armée permanente vers la mer Noire, et, en avançant toujours, s'étendre jusqu'à Constantinople.
a Alimenter l'anarchie de la Pologne et finir par subjuguer cette république.
« Entretenir, au moyen de traités de conmierce, une aUiance étroite avec l'Angleterre, qui^ de son côté, favorisera tous les moyens d'agrandissement et de perfectionnement de la marine russe^ à l'aide de laquelle on ob« tiendra la domination sur les mers de l'Europe, point ca» pital dont dépend la réussite du plan.
a Se pénétrer de cette vérité : que celui qui dispose
du commerce des Indes est le souverain de l'Europe.
a Se mêler à tout prix , soit par force, soit par ruse, des querelles de l'Europe, et surtout de TAUemagne.
a Se servir de Tascendant de la religion sur les Grecs et les Slaves répandus en Turquie, en Autriche, en Pologne, en Prusse.
ce Enfin, mettre en lutte les puissances de l'Europe en les appuyant et en les combattant les unes après les autres, et profiler de leur affaiblissement réciproque pour envahir le tout. »
Ce qui milite en faveur de l'authenticité de ce testament, c'est que le cabinet russe en exécute toutes les dispositions.
Pierre le Grand, par la hardiesse des conceptions et l'énergie des moyens, ne le cède en rien aux conventionnels français ; il est à lui seul une Convention : il concevait et il exécutait. Et même il parvint à réaliser un système qui existe encore aujourd'hui. L'examen de ce système politique individuel, imposé à toute une nation par la volonté d'un homme de génie, pourrait éclaircir les rapports qui existent entre l'école politique dogmatique ejt l'école historique.
La réforme russe et la révolution terroriste de la France s'expliquent mutuellement; c'est le xvni* siècle qui se fait législateur. Les deux systèmes partent d'un même principe. On suppose que Tindividu est le juge de l'humanité; qu'il n'a à consulter d'autres archives que ses propres désirs individuels; qu'avec son intelligence il peut mesurer la marche historique de toutes les nations, et qu'il peut juger du degré de leur bonheur d'après ses
affections personnelles. C'est la plus haute personnifica* tion de lorgueil des individus. De là vient cette farouche énergie qui détruit tout, qui ne tient aucun compte du passée et qui fiait qu'on sacrifie son prochain à son idée. De là vient cette haine instinctive pour tout ce qui est moral, reUgieux, pour tout ce qui porte Tempreinte de la vie humanitaire.
La Convention se brisa contre le passé de la France. La vie sociale de la France^ refoulée dans le cœur de la nation, n'a cessé de réagir. Ce qui faisait la force de la Convention donne jusqu'à présent la victoire à la politique russe. La corruption de la vieille société française, dont les formes n'étaient plus vivifiées par l'esprit, donnait prise au génie de destruction. 11 en est de même des pays qui avoisineut la Russie : n'ayant pas développé leurs principes vitaux, ils restèrent exposés sans résistance à la force d'action de la Russie, et leur vie se trouva de plus en plus comprimée dans l'àme des peuples.
La personnalité physique et morale de Pierre le Grand offre plus d'une énigme. Il est évidemment un homme de la Grande-Russie. De haute taille et très-robuste, il avait une figure assez régulière, mais d'une expression sinistre; son regard surtout, ses yeux gris tachetés de sang, qui caractérisent la famille régnante chez les Mongols (les Bourtchoukines) , nous font voir en lui un homme de la Grande -Russie mongolisé. On remarquait, dans tout son être, une singulière inquiétude; même lorsqu'il était assis, il donnait à son corps un certain mouvement qui inspirait de la terreur. On a remarqué,
dans plusieurs des conventionnels, et surtout dans quel-
ques montagnards, la même mobilité inquiète, les mêmes contractions nerveuses de la figure.
Que Ton demande aux philosophes d'expliquer cette science inné^ de Pierre le Grand, cette profondeur de vue qui présidaient à ses moindres démarches. Cet homme, né au milieu d'un peuple barbare, de qui l'éducation avait été négligée et même calculée de manière à détruire en lui tout germe de science et d'idées élevées, cet homme trompa les meilleurs diplomates; il créa une flotte et forma une armée. Yohaire a raison de dire que quiconque se serait mêlé de prédire, pendant l'enfance de Pierre le Grand, tout ce que ce prince a fait pendant son règne, n'aurait passé que pour un visionnaire. D'où Pierre tirait-il donc cette science? C'est qu'il y a des peuples qui produisent spontanément certaines capacités que d'autres ont une grande difficulté à former. Un Mongol naît discipliné^ comme s'il sortait des rangs d'une armée prussienne de Frédéric le Grand ou d'une légion romaine, et ses chefs naissent tous grands capitaines. A l'époque la plus ancienne de l'histoire, un chef de Scythes faisait déjà des plans stratégiques gigantesques, formait, de toute la péninsule de la Crimée, un seul camp retranché comme base d'opérations des armées qui devaient envelopper l'Asie. Et cependant l'homme qui concevait et faisait exécuter de telles opérations n'avait aucune idée des cartes topographiqnes.
Pierre le Grand avait tout donné à son peuple : la puissance, la richesse, le bien-être matériel, mais à la condition de posséder son âme sans partage. Il ressemble à ces esprits des contes populaires, qui offrent à chaqna
individu qu'ils tentent tout œ que le monde peut donner, pourvu qu'on leur livre l'àme en échange ; Pierre s'empara réellement de la Russie comme d'un corps concédé. Mais pourtant une pensée slave continuait à sub« sister au fond de la société russe et l'on vit plus d'une tentative de réaction se produire contre les idées d'ab* sorption de Pierre I*'.
Après la mort de ce monarque ( j^^ i 725) , sa femme,
l'impératrice Catherine, monta sur le trône. Catherine était une pauvre fille polonaise du nom de Skowronska, autrefois domestique dans un cabaret, puis maîtresse et femme de Pierre le Grand. Elle dut son élévation au crédit d'un autre parvenu, le prince Mentcbikoff, autrefois garçon pâtissier, puis soldat, et qui, à la mort de Pierre, était maréchal commandant de l'armée^ prince du Saint-Empire apostolique romain, et décoré de tous les ordres de l'Europe.
Combien il a été difficile aux étrangers de comprendre quelque chose à l'histoire de ce pays ! Comment expliquer, par des systèmes de légitimité, de démocratie et d'aristocratie, ce qui se faisait à la cour de Russie? Le fait est que ni l'impératrice ni son ministre n'ont jamais suivi aucun de ces systèmes formulés par les vieilles sociétés de l'Occident. Le gouvernement ne cherche qu'à s'étendre, à dominer, à conquérir.
Sous le règne de Catherine P**, nous remarquons un fait très-important, le commencement de la destruction du peuple kozak. On leur laisse encore leurs généraux, leurs lois et leurs libertés ; on les récompense même des
services qu'ils ont rendus à la Russie dans la guerre con* tre les Polonais ; mais on établit une ligne de forts ; on introduit des garnisons dans leur pays; on prépare tout pour les opprimer. Plus tard il doit y avoir parmi ces Kozaks une révolte qui sera suivie de leur complète destruction. Ce sont les trois phases du système russe. Mais du moment où l'on a établi ces forteresses, déjà les Kozaks perdent le sentiment de leur indépendance; leur poésie, leur belle et grande poésie se meurt. Leur dernier chef a été le célèbre Mazeppa, autrefois page du roi Jean-Casimir, puis ataman des Kozaks. Dans le recueil des chansons populaires^ on en conserve une trèscélèbre qu'on lui attribue.
Vers la fin du règne d'Auguste II, aprèales désastres de la guerre des Suédois et des Russes, commence en Pologne une époque de jouissances, de luxe et de gaieté apparente. Le roi se consolait de ses désastres au milieu des fêtes. Il avait coutume de s'écrier, quand on commençait à porter les toasts : Voici le moment où mes fidèles sujets commencent à s'enivrer. Et lorsqu'aiTivait le dernier toast : Maintenant, il n'y a plus que moi qui veille sur la tranquillité de la république entière.
A la mort de Catherine i^^ (1727), on élève au trône Pierre II, fils de ce pauvre Alexis, victime de son inerte résistance au système de Pierre le Grand. Mentchikoff le proclame empereur et continue sous son nom à gouverne r l'empire russe avec toute la fierté et tout l'orgueil d'an parvenu ; mais bientôt ce favori est renversé par une conspiration dirigée par la famille Doigorouki.
C'était une famille très-anci^ne, qui ne devait pas son
importance à de grandes richesses ni à la grâce des souverains, mais à des dients nombreux. Un de ces Dolgo* rouki réussit à expliquer au jeune monafque, Pierre 11^ ce qu'il y avait de dégradant pour lui à être, comme un esclave, dirigé par le prince Mentchikoff. On gagna un général des gardes, et la chute de Mentchikoff fut décidée. Celui-ci, ne sachant rien de ce qui se passait, retournait de sa campagne à Pétersbourg; il reçoit partout les honneurs militaires ; il entre dans son palais toujours suivi par la foule, lorsqu'il rencontre le maitre de la police occupé à faire enlever «es meubles; il s'étonne, il demande des explications, et, pour toute réponse, on l'arrête.
C'est l'histoire de tous les favoris qui gouvernèrent la Russie jusqu'au règne de Catherine II. D'abord, ils sont seulement disgraciés et renvoyés; puis, à peu de distance de la capitale, on leur enlève leurs décorations, leur épée, et on leur désigne un lieu qu'ils doivent habiter; dans cette ville où ils arrivent avec leur famille, ils trouvent un comité d'enquête qui leur fait leur procès; on les condamne à mort ; ils sont ensuite graciés, envoyés en Sibérie et jetés dans une hutte au milieu des neiges, où ils meurent misérablement. Telle fut l'histoire do Mentchikoff.
Les Dolgorouki, devenus maîtres de l'empereur, et, par conséquent, de l'empire russe, voulaient, non pas dominer, mais gouverner. Ils sentaient en eux je ne sais quels mouvements d'hommes indépendants; ils voulaient diriger cet empire d'après des lois puisées dans le caractère de la nation. Pour la première fois, depuis l'établis-
sèment du duché de Moskou, nous voyons en Russie des hommes qui pensent, qui raisonnent, et qui sont décidés à agir conune individus, comme citoyens.
Mais sur quoi appuyer ce gouvernement nouveau? Il n'existait plus, dans la nation, aucun corps indépen* dant. Les Dolgorouki prirent pour hase de leur édifice politique cette classe d'hommes formée depuis l'époque de Kerre le Grand, composée de magistrats, de généraux, de boyards, et dont les sommités étaient réunies dans ce qu'on appelait le sénat. Ils cherchaient à lui donner une existence politique. Il y avait, dans le sénat, beaucoup d'étrangers ; la majorité était cependant composée de Russes. Mais les Dolgorouki ne pouvaient plus rien comprendre à la marche que le gouvernement avait suivie : pourquoi l'on faisait la guerre à toutes les nations de TEurope; pourquoi on entretenait une armée sur les irontières de la Pologne, avec laquelle on était en paix ; pourquoi on lui suscitait des querelles; pourquoi on s'avançait toujours dans les landes et dans les neiges de la Finlande; pourquoi on combattait la Turquie; pourquoi on sacrifiait des armées afin de s'établir dans le Caucase. Les Dolgorouki ne savaient pas les secrets de Pierre le Grand ; ils avaient beaucoup voyagé, ils connaissaient l'Europe, mais ils n'avaient pas pénétré les mystères de la politique moskowito-russe. Ils songèrent d'abord à faire la paix avec les nations voisines, puis à diminuer les armées, parce qu'ils trouvaient que les finances ne suffisaient point pour les payer, ne sachant pas que Pierre [•% et même les grands-ducs, ses prédécesseurs, avaient établi l'armée pour augmenter leurs finances.
DR POLOGNK. 303
Les Dolgorouki sont également dépaysés à Pétersbourg. Ils y trouvent des généraux étrangers qui aspirent aux honneurs, qui veulent absolument la guerre et des conquêtes, qui ont devant les yeux la fortune d'un Mentehikoff, et sont entourés de régiments accoutumés à marcher et à combattre. Aussi conçoiveot-ils l'idée d'abandonner Pétersbourg , de rétablir le siège du gouvernement à Moskou.
Ces plans furent ébranlés par la mort subite de Tem* pereur Pierre II (i730). Cependant les partisans des Dol- . gorouki, tout ce qu'il y avait d'honnête parmi les Russes^ s'efforcèrent de sauver les idées qui présidaient à la politique de cette famille. On bâcla une espèce de constitution, et l'on résolut de prendre pour souveraine une princesse de la famille de Pierre, Ânne^ fille d'Iwan V, duchesse de Courlande, à la condition qu'elle jurerait cette constitution dont voici les points principaux :
a Sans l'avis du conseil inamovible, le souverain ne pourra pas déclarer la guerre , ni conclure la paix ; il ne pourra pas se choisir un successeur, nommer aux grandes charges, ni établir d'impôts. 11 né pourra sévir contre les gentilshommes, ni afflictivement, ni pécuniairement, que suivant les formes judiciaires. »
Mais arrêter l'autocratie, c'était arrêter la marche historique du duché de Moskou et de l'empire russe : et , sans le savoir, les Dolgorouki portaient un coup mortel à la puissance de cet empire, lorsque, ne pouvant tix)uver dans les derniers siècles aucune loi, aucune tendance supérieure, sur lesquelles ils pussent fonder un ordre de choses constitutionnel et moral, ils remontaient ^vers
d»4 HISTOIRE POPULAIRE
TaDcieDDe histoire slave pour y chercher un appui à leur politique- Aussi ceux qui parmi les Russes restent fidèles à la direction de Pierre le Grand accusent-ils les Dolgorouki d'avoir voulu paralyser la force de l'empire; mais si l'on croit que le développement moral est le seul but d'une société humaine , on doit consacrer à cette famille une page honorable dans l'histoire.
La duchesse de Courlande souscrivit à toutes les conditions , accourut à Pétersbourg et fut proclamée impératrice. Malheureusement, dans le conseil même qui devait mettre la constitution en vigueur^ il y avait des éléments de discorde. Ce conseil se composait en partie d'étrangers. Or, ces étrangers prévoyaient parfaitement que si Ton replaçait le gouvernement dans sa voie primitive, on finirait par se dégager de tout élément qui ne serait poiut national, que le clergé reprendrait quelque pouvoir, qu'on rappellerait à la Russie les noms historiques, et qu'eux, étrangers, n'occuperaient, malgré leur zèle et leur intelligence, que les places secondaires.
Ainsi, toute la faction étrangère conspirait pour faire avorter cette constitution. Ostermann, qui en était l'un des principaux adversaires, adressait secrètement cette remontrance à l'impératrice : a Quelle boute pour Votre Majesté d'être réputée indigne de gouverner la Russie ! d'être obligée de respecter je ne sais quelle loi et quels articles 1 » La tzarine avait un motif de plus pour rejeter la constitution. On lui avait interdit d'amener avec elle un Gourlandais nommé Biren, son favori et son amant; et ce Biren^ une fois les privilèges du conseil abohs, pourrait accourir en Russie. Les étrangers finirent par
inflaencer même les Russes , les petits boyards de Moskou, leur disant que le conseil avait envahi tous les pouvoirs; que les membres de ce conseil ne pouvaient plus être punis du knout ni exilés en Sibérie, tandis que les petits boyards restaient passibles de ces peines. Les petits boyards disent qu'ils veulent bien être knoutés, pourvu que les grands boyards le soient aussi. Enfin, on persuade an i>euple que les Dolgorouki tiennent leur souveraine prisonnière dans son palais; qu'il faut la délivrer de$ mains de ces ambitieux. La foule accourt, attaque le palais; on appelle à grands cris l'impératrice, qui était initiée dans le secret; on lui demande si elle est libre, on lui crie de reprendre le pouvoir. Elle fait l'étonnée et demande à Dolgorouki ce que le peuple veut ; on le lui explique. « Prince Wasili, dit-elle, vous vous étiez donc trompé ? vous ne saviez donc pas les volontés du peuple? 11 m'invite à gouverner comme mes ancêtres, d'un pou* voir autocratique. Qu'avez-vous écrit dans votre constitation ? 0 L'archi-chancelier, tout tremblant, lui montre cette constitution , dont elle s'empare et qu'elle déchire aux applaudissements du peuple. Les Dolgorouki sont perdus : d'abord on les renvoie avec tous leurs honneurs; on leur fixe une ville pour lieu de résidence ; puis on confisque leurs terres, on leur enlève leurs litres, on leur fait leur procès. Après neuf ans de procès, car ce gouvernement n'oublie rien, l'impitoyable Biren fut satisfait : les Dolgorouki furent roués vifs en présence les uns des autres, sur la place publique, tous sans exception, père, oncle, fils, frères ; et leurs partisans furent envoyés en Sibérie.
Biren s*einpare du gouvernement. Il joint à l'orgueil dfi Mentchikoff le mépris du nom russe; il dit hautement qu'il ne conserve de la constitution que deux articles seulement : le knout et la hache. Cet homme, qui était petit-fils d'un piqueur du duc de Gourlande, faisait trembler alors les seigneurs et les généraux russes. On dit que le nombre des personnes qu'il envoya sans jugement en Sibérie monta à 25,000.
Après la mort de l'impératrice Anne, Biren élève au trône de Russie un jeune prince , connu sous le nom d'Iwan VI, fils d'une autre fille d'Iwan V, frère de. Pierre I*% et d'un prince de Brunswick-Lunebourg (1740).
Les princes allemands, pour la première fois, par alliance de famille, entrent dans la sphère de la politique russe. Pierre le Grand eut, le premier, l'idée de marier son fils à une princesse allemande et ses filles à des princes allemands. Ce fait, en apparence très-insignifianty aura des suites immenses.
La plupart des petits princes d'Allemagne se trouvaient à cette époque dans une position critique et politiquement anormale. Comme souverains, ils n'avaient plus aux yeux des peuples de caractère religieux; ils avaient perdu ce caractère apràe la Réforme. Autrefois, ils étaient estimés et honorés comme dignitaires du Saint- Empire apostolique romain. Après avoir désorganisé cet empire, renié leur chef et méprisé leurs titres de dignitaires de l'empire, ils n'avaient plus ni force, ni considé» ration politique; ne se rattachant plus à aucun principe de vie , ils ne représentaient plus rien aux yeux de leurs peuples, et restaient à la merci des étrangers. Lorsqu'il
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s'agissait d'exercer la prérogative souveraine du choix de l'empereur, on ne consultait même plus ces petits princes; les intrigues étrangères et la puissance des rois de France et des archiducs d'Autriche décidaient de tout. Ces princes, une fois introduits en Russie, y virent la source d'une nouvelle vie politique pour eux. Ce n'est pas un intérêt du moment, ni une simple combinaison particulière qui les attachait à la Russie : c'est un lien trèspuissant et tout moral , qui résistera aux secousses des événements; c'est le besoin de vivre et d'agir en princes. Or, les princes allemands, en entrant en Russie, devenaient parents d'une famille puissante; ils pouvaient devenir généraux, gouverneurs, et, comme tels, exercer un pouvoir déjà supérieur à celui qu'ils possédaient en Allemagne.
C'est ainsi que la poUtique de Pierre le Grand lia pour toujours à la Russie les petits princes de la confédération germanique. Ces princes renient leur religion, désapprennent leur langue, oublient leurs mœurs, abandonnent leurs familles pour se naturaliser Russes; la plupart d'entre eux trouvent en Russie la misère, la prison ou la mort; cependant ils persévèrent à se porter vers ce pays, parce qu'un intérêt puissent, celui de leur existence politique, les y entraine.
Le plus malheureux de ces princes fut le duc Antoine Ulrich de Brunswick-Lunebourg, appelé en Russie par Biren pour épouser l'héritière du trône.
Quoique son fils eût été déclaré héritier présomptif, il
4 fut privé de tout droit et de tous honneurs; on le tenait
enfermé dans le palais, on lui refusait même la faculté de
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paraître eu public ; Biren l'accablait de son mépris , le menaçant à chaque instant de le renvoyer en Allemagne s'il ne se conformait à ses ordres.
Mais Biren est à son tour renvei'sé par Munnich, autre* fois maréchal -de -camp dans les armées polonaises et devenu depuis général au service de la Russie. Munnich était le favori et Tami particulier de Biren. Après avoir gagné un régiment et fait tous ses préparatifs de révolte, il se présente chez Biren pour lui souhaiter le bonsoir. Biren, à ce qu'on dit, avait vu dans un songe Munnich remporter une grande victoire pendant la nuit. Un peu troublé par cette vision, il demande à Munnich s'il a jamais remporté une victoire pendant la nuit; MuDuich p&lit, se croyant trahi; mais il se remet rapidement de son émotion, se rassure et se retire. Un instant après, il rentre avec les conjurés, se saisit de Biren, le fait bâillonner, jeter dans une kibitkay et l'envoie en Sibérie. A son tour, il devient le véritable souverain de la Russie.
Le pauvre prince de Brunswiek-Lunebourg est proclamé régent avec sa femme. Or, cet Allemand pensait gouverner la Russie de Pierre le Grand comme on gouvernerait un royaume de l'Occident; il voulait organiser la justice, régulariser les finances de cet empire, qui était basé sur l'arbitraire et qui ne connaissait d'autres moyens de s'enrichir que de dtîpouiller ses voisins. * Ce prince devient bientôt impopulaire. La masse immense d'étrangers qui encombrait la cour et occupait les hauts postes dans l'armée se plaint de ce qu'on ne guerroie pa3, de ce qu'on n'intrigue pas, et dit qu'il n'y a rien à espérer d'un tel gouvernement. Le parti rasse obsède
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Timpératrice et le parti étrauger obsède le régent. Le gouvernement se trouve bientôt sans appui , également incapable de marcher sur les traces de Pierre le Grand, ou de relever les idées de Dolgorouki. Un aventurier d'origine française, nommé Lestocq, le renversa.
Ce Lestocq, chirurgien d'un régiment, s'était attaché à la princesse Elisabeth, seconde fille de Pierre le Grand. Après la mort de Catherine I"" et de Pierre II, les deux filles d'Iwan V, frère aine de Pierre le Grand, avaient successivement occupé le trône. Lestocq explique à sa manière les lois de la légitimité à Elisabeth etTexcite à supplanter les descendants de la branche aînée. Il débauche un régiment des gardes, et attaque pendant la nuit ce pauvre régent^ qui, confiant dans Thonnèteté et dans la bonté de ses ennemis, s'était refusé à croire à une conspiration. Le régent et sa femme sont saisis dans leur lit; la princesse Elisabeth entre elle-même et les fait arrêter. L'empereur, qui était encore au berceau, devait être massacré; mais on dit que cet enfant sourit à la princesse Elisabeth et lui tendit les bras, ce qui la désarma. On conserva donc la vie au jeiine prince, qui, enfermé à Sclilusselbourg , devait expier pendant longtemps le malheur d'avoir été proclamé empereur. Le régent et sa famille sont d'abord envoyés à Riga, puis jugés, dégradés, et enfin enfermés dans la forteresse de Kolmogora. Séparés de leur fils, qui, lui non plus, ne devait jamais revoir le jour, ils vécurent emprisonnés dans une tour sombre, où ils élevèrent plusieurs enfants. Ils moururent une vingtaine d'années après leur incarcération , et leurs enfants ne furent remis en liberté que trente- cinq ans après l'em-
prisounement de leurs parents. Ces pauvres descendants de la famille de Brunswick -Lunebourg retournèrent dans rOccident , ne sachant plus à quelle nation ni à qu«Ue famille ils appartenaient, ayant oublié leur langue paternelle et embrassé la religion russe^ n*étant plus ni Allemands ni Russes.
Ce terrible exemple pourtant ne servit de rien aux princes allemands; car bientôt le duc de Holstein-Slesvig, appelé au trône dé Russie, accepte et se fait proclamer grand-duc héréditaire. La Suède lui offrait aussi la couronne ; il préféra la Russie, où il devait mourir misérablement.
Lestocq éleva donc au trône la princesse Elisabeth (174i).
Cependant ce mouvement contre Munnich excita de nouveau un certain sentiment national parmi les Russes. On fit emprisonner et juger presque tous les étrangers influents à la cour. Ostermann, ce vieil intrigant qui avait renversé déjà deux souverains, et qui faisait des efforts pour renverser le troisième, Lcewenwold, Bruce, Munnich et beaucoup d'autres, furent jugés, condamnés à être roués, puis graciés et envoyés en Sibérie. Sur la route, Munnich rencontra Biren, revenant de I exil.
On voulait chasser sinon les systèmes étrangers, du moins les individus étrangers. Pendant quelque temps, ce fut le mot d'ordre du gouvernement. Mais peu à peu les étrangers réussirent à reprendre le dessus, et Ton continua ce même régime qui tendait à étouffer tout
seiUimeut d'indépendance et à éteindre t^ate étincelle morale.
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On trouve, à cet égards de curieux détails dans une notice écrite par un mattre de la police sur les événements qui eurent lieu à Pétersbourg durant son administration. Ce pauvre maître de police est le type d'un homme passif, d'un homme dévoué à son gouvernemeut, d'une machine qui exécute sans rien sentir et sans raisonner.
En faveur auprès des diflTérents favoris, il dut successivement les arrêter tous, les mettre aux fers et les transporter hors de la ville. Il raconte avec la plus grande naïveté comment il fut chargé, par son excellence le ministre un tel, d'aller vers son illustrissime excellence un tel, maréchal, pour l'arrêter et le jeter dans une kibitka ; comment, plus tard, une autre excellence le chargea d'arrêter un autre illustrissime ministre, et ainsi de suite. Il parait aimer sincèrement tous les hommes qui sont au pouvoir; lorsqu'ils tombent, il ne les déteste pas, non plus qu'il ne les plaint. Lorsqu'il voit une persoime s'élever, il s'étonne, il commence à l'admirer, il la respecte et Tadore ; puis, lorsqu'il la voit tomber, il s'étonne de nouveau et oublie. C'était le type parfait d'un employé russe {tchtnoumik).
L'impératrice Elisabeth et son cabinet suivirent fidèlement l'idée de Pierre le Grand. Elisabeth étendait son influence en Pologne, eu protégeant le roi saxon, qui n'avait plus d'appui dans le pays, et ne pouvait trouver d'allié sur à l'étranger. En même temps, tout en continuant la guerre contre les Turcs et les Suédois, elle envoyait une armée pour envahir la Prusse. Les Russes, pour la première fois, allaient apparaître au-delà de
l'Oder, sur la ietre des Slaves allemanisés et même sur le territoire allemand. •
RoKosz ET GoNFÉDÉBATiox. — Vart. XXXI de la Bulle d'or de 1222, constitutive des libertés hon^oises (lequel tni aboli en 1687 après la substitution de l'hôréditô & l'élection royale)^ portail : «Qae chaque fois que le roi ou ses deecendaDtd violeraient les privilèges de la nation, les nobles seraient libres de s'opposer les armes à la main à une telle infraction des lois, sans être inculpés du crime de lèse-majeélé. » {Esprit public en Hongrie, par de Gérando, p. 2, 8. — Hongrie historique, p. 30 ) Quand les Hongrois croyaient avoir h défendre leurs droite et privilèges ils criaient : Rakos! ce qui était rinvitalion à se rendre à cheval et en armes dans la plaine de ce nom qui est près de Pesth et qui était le champ de rélecUon des rois. Le Rokosz polonais vient des Hongrois, comme le rapporte Stanislas Lubienski {Vita Matthiœ Pstrokonii episcopi Wladisiaviensis et regni cancellarii, fol. 423). On en trouve un exemple sous Louis^ roi de Hongrie et de Pologne, et plus tard sous Sigismond l*^, en août 1537, alors que les nobles se séparèrent dn roi et des Grands, et s'unirent pour demander compte de l'administra* tion du pays. (Voy. Neugebauer, Hist, poL, liv. VU, fol. 280.)
Lorsque le cri de ralliement (Rokosz) se fait entendre an milieu de quelque crise, tout noble, fût- il même au service d'un prince on d'un autre noble, doit, sous les peines les plus graves, courir rejoindre la réunion de la noblesse. (Pia66cki,CAro».,fol. 69.) «La tradition a fait de rokosz une épouvante; cependant toutes les circonstances de ceux qui furent les plus imposants prouvent que c'étaient de véritables meetings, en se servant du langage d'aujourd'hui. Conmie O'Gonnell, Atwood et autres se posent en chefs dn peuple et des ouvriers d'Irlande, de Birmingham, d'Halloway; de la même manière Zamoyeki, Zebrzidowéki, à Jendrzelow, à Sandomir, dirigeaient leurs meetings nobiliaires.» (Lelewel, Hist. de Pologne, II, p. 229.) En 1607, à Sandomir, 60,000 insurgés signèrent l'acte de rokosz, où, énumérant leurs griefs, ils demandaient que le roi Sigismond lil donn&t congé aux étrangers qui peuplaient sa cour et particulièrement aux jésuites comme à une congrégation étrangère et nuisible. Us déclarèrent l'interrfsr'ne. Mais le roi les battit à
Gq20w et ils se soumirent avec Uors chefs Zebrzidowski et Jean Radziwil. (Voy. Tédit. pol. de VHist. de Pologne de Waga, par Lelewel; Vilna, 1824, p. «58-262.)
Le rokosz avait surtoot le caractère d'une manifeslationj toujours tumultueuse mais sans prétention législative, uniquement destinée à eiiger le redressement; de griefs. La confédération avait en elle une puissance organique. Elle tendait à se substituer à toutes les autorités et s'annonçait dôs le premier moment comme la vraie république : aussi procédait-elle en conséquence, appelant le roi à elle et donnant des ordres. « Le rokosz ne décidait rien, ne prenait aucune mesure efficace, n'avait aucune volonté fixe, ni allure hostile au point de vouloir combattre. Les confédérations, au contraire, avaient toujours un but arrêté, une volonté décisive, elles statuaient et, prenant une pose menaçante, s'armaient ou se montraient disposées à prendre les armes et à combattre. > (Lelewcl, Hist. de Pol., Il, p. 228.) Les principales confédérations sont : la confédération de Korczyn, 1438, qui raffermit la juridiction des tri* bunaux, et dont les décisions faisaient loi encore deux siècles après, en 1607 (Voy. Volum, leg., I,col. 140; II, col. 1616); la confédéra* tion de Varsovie, 1573, qui décida la concorde et la paix entre les dissidents et imposa une loi fondamentale qu'aucune législation diétale n'osa abolir; la confédération de Tysiowca^ 165S, dont Czarniecki fat Tflme et qui contribua à délivrer la Pologne de l'invasion étrangère; celle de la Grande-Pologne, 1667, qui, conduite par Georges Lubomirski, grand-maréchal de la couronne et petit hetman, fut victorieuse à Montwy, et eut pour effet d'empêcher le roi Jean-Casimir de se choisir on successeur; celle de Golomb, 1672, formée de cent mille hommes de petite noblesse, qui soutint le roi Michel contre les magnats guidés par le primat Prazmowski, que Ton a comparé an cardinal de Retz.
«Toute confédération est conduite par un chef qu'elle se choisit elle-même et qui porte le titre de maréchal. On le tire de l'ordre équestre, ou, s'il est sénateur, il abdique sa dignité pour prendre le béton de maréchal.... L'unanimité n'est point requise dans les confédérations. C'est la pluralité des voix qui remporte* Mais quoique cette pluralité donna vigueur aux délibérations de T^asemblée pour les affaires présentes, aile ne produit que des ordonnances provisionnelles qui n'acquièrent la force des lois permanentes que quand elles ont été confirmées par la diète de pacification qui suit toujours les confédérations et qui n'est jamais infructueuse;
parce qu'alorâ la nation, fatiguée de tant de troubles, cherche sérieusement les moyens de retrouver sa tranquillité... Les diètes de pacification ressemblent entièrement aux diètes ordinaires.» (Essai politique sur la Pologne, cbap. V déjà cité ; ouvr. anonyme du chev. d*Ëon de Beaumont.) Quelquefois à la confédération s'oppose une anti- confédération , ce qui prolonge les troubles.
« Le droit de se confédérer sans passer pour rebelle était un droit de la noblesse en activité dans la République.... L'autorité d'une confédération générale, formée suivant les anciennes lois, est si grande qu« pendant sa durée toutes les magistratures, toutes les juridictions cessent; la République, dans toutes ses parties, est remise sous la puissance de la noblesse confédérée. Le roi, le sénat, les grandes charges et les tribunaux doivent lui rendre compte de l'administration du royaume. Ceux qui refusent de s'y Joindre renoncent par ce refus même à toutes les prérogatives de la nation et s'exposent à la confiscation de leurs biens. Ces formidables ligues ont plus d'une fois déclaré le trône vacant. Les Polonais sont accoutumés à les regarder comme leur dictature... • {Hist. de f anarchie de Pologne, par Rulhière, édil. 1807, II, p. 365, 382-8.)
« La confédération est en Pologne ce qu'était la dictature chez les Romains... Cette forme fédérative, q^ji peut-être dans son origine eut une cause fortuite, me parait être un chef-d'œuvre de politique... Tout Etat libre où les grandes crises n'ont pas été prévues est à chaque orage en danger de périr. Il n'y a que les Polonais qui de ces crises mêmes aient su tirer un nouveau moyen de main* tenir la constitution... La puissance executive attachée aux confédérations leur donnera toujours dans les besoins extrêmes une vigueur, une activité, une célérité que ne peut avoir la diète, forcée à marcher à pas plus lents, avec plus de formalités et qui ne peut faire un seul mouvement ir régulier sans renverser la constitution. Les confédérations sont le bouclier, l'asile» le sanctuaire de cette oonstitution... Il y a de ces cas où par le fait toute la Pologne doit être à l'instant confédérée ; comme, par exemple, au moment où, 80US quelque prétexte que ce soit et hors le cas d'une guerre ou-^ verte, des troupes étrangères mettent le pied dans l'Etat; lorsque par quelque obstacle que ce puisse être la diète est empêchée de s'assembler au temps marqué par la loi, ou que sa liberté est gênée en quelque façon que ce soit. Dans tous ces cas la confédération générale doit eziater par le seul fait. > (Considér. sur le goa-
vemement de Pologrity par Jean'Jacqaes Roasfleaa, ayril 1772, ch. IX.)
On a Yu qu'en temps de confédéralion nul Polonais ne pouvait s'abstenir. Solon ne voulait point non plus que dans les gnerres civiles aucun citoyen restât neutre. Le droit de résistance légale à main armée se retrouve dans plusieurs constitutions modernes. Ainsi la Déclaration des droits de Thonmie et du citoyen, qui est en tête de la Constitution de 93^ porte : Art. 35 : c Quand le gouvernement viole le droit du peuple^ l'insurrection est pour le peuple et pour chaque partie du peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. j> La Charte de 1830 déclarait : Art* 66. <i La présente Charte et tous les droits qu'elle consacre demeurent confiés au patriotisme et au courage des gardes nationales et de tous les citoyens français. > La même disposition fut reproduite dans la Constitution de la République française, en 1848, art. 111 : « L'Assemblée nationale confie le dépôt de la présente Constitution et des droits qu'elle consacre à la garde et au patriotisme de tous les Français, s
11 était passé en proverbe que la Pologne est gouvernée par la confusion : Polonia confusione regitur. Heureuse confusion, répliqua André de Pilca Korycinski, castellan de Vislica, que celle qui, au travers de tant de guerres et de périls, a conservé intacte la gloire de la nation. (Perspectiva politica, cap. 6, p. 108, cité par Hartnoch dans sa Resp. polon,, 1617, p. 578.)
Scission en Pologne , apbès la momt de Sobieski. — Lorsqu'en 1696, l'évêque Zaluski pressait le roi Jean de faire son testament, il répondit : « On ne m'écoute pas vivant, m'obéirait-on mort? » (Zaluski, Episiolœ.) Ce héros qui était la terreur de l'ennemi fut à peine regretté de ses concitoyens. L'exclusion fut donnée à ses fils; la reine-mère avait compté pour aider à l'élection de l'un d'eux sur les trésors qu'elle avait amassés ; mais elle était très-impopulaire.
Depuis 125 ans que la couronne était déférée par le vote direct de tonte la noblesse, sept rois avaient été élus : un français, un transylvain, trois suédois et deux polonais. Cette fois les deux candidats qui se disputèrent les suffrages furent un français et un allemand : c'était le temps, en effet, où l'on se préoccupait avant tout de savoir qui l'emporterait en Europe, de l'influence de la France ou de celle de l'Autriche.
Louis XIV écrivait dès le 6 juillet 1696 à M. le cardinal de Polignac, son ambassadeur à Varsovie, « qu'il ne ferait rien qui lui fût plus agréable que de seconder la reine dans ses résolutions et dans le choix qu'elle voudrait faire du successeur de son épouz^ pourvu que celui en faveur de qui son inclination la porterait n'eût aucun attachement pour la maison d'Autriche : je ne vous parle pa?^ ajoutait-il, des princes de mon sang, n'ayant pas lieu de croire que vous y puissiez réussir, sans faire de grandes dépenses que la guerre que j'ai à soutenir ne me permet pas de faire; mais si, contre mon opiiûon, vous y trouviez beaucoup de facilité, vous jugez bien que vous ne devez pas manquer l'occasion, pourvu qu'on se contente des espérances et des récompenses que celui qui sera élu ne refuserait pas. x» [Histoire du cardinal de Poîignac, 1780, p. 165.)
L'armée de la Couronne n'était pas payée depuis plusieurs années; elle fit un Rokosz dans la Ruthénie, en prenant pour chef Boguslas Baranoweki; aulre Rokosz en Lithuanie, sous Oginski. II y avait de nombreuses compétitions pour le trône. «Autrefois l'union et l'amour de la patrie régnaient parmi ces bons républicains, et les princes étrangers n'avaient point encore lAté le cœur de cette illustre noblesse; mais aujourd'hui tout est divisé en factions, le démon des richesses et celui du luxe des habits ont soufflé leur venin dans la tète des hommes et des femmes, les Polonais se sont acharnés aux cabales, ont introduit dans leurs assemblées la bagatelle et la vaine contestation , se sont déchirés entre eux , et ont laissé la République en proie au dedans comme au dehors. > {Mémoires du Chevalier de Beaujeu. Amsterdam, 1700, p. 407.)
La diète d'élection ayant été rompue par le vote d'Horodenski qui la sentait défavorable aux aie du feu roi dont il était l'un des partisans, la République, suivant ce qui se pratiquait en pareil cas, 80 forma en confédération générale pour que l'élection se fit dans la plaine de Wola, sous Varsovie, par toute la noblesse assemblée. L'Ouverture en fut fixée an 15 mai 1697. Le candidat de France fut François- Louis de Bourbon, prince de Gonti, neveu du grand Gondé, et alors âgé de trente-trois ans. Le candidat opposé était l'électeur de Saxe; il était protestant; mais sur l'assurance qu'il embrasserait le catholicisme, il fut appuyé par le Saint-Siège, et le nonce du Pape certifia sa conversion. Le temps de la diète étant venu, Gonti obtint une grande majorité (il avait pour lui 210 compagnies de noblesse contre 40); il fut donc proclamé par le cardinal primat qui entonna le Te Deum à Varsovie; mais i'évéque de Cu-
javie, à la tête de la minorité, retoarna au champ de l'ôleetioa et proclama de son cô^é Télecteur de Saxo, et alla dans la même église Saint-Jean entonner le Te Deum, C'était le 27 join. Flemming 8*intitula envoyé extraordinaire de Saxe et jura, au nom de son mattre, les Pacta cantfenta» Conti était loin et Auguste était proche; tandis que le premier s'attarda à quitter la cour du grand Roi, le second fit avancer ses troupes sur Craeovie pour y procéder à son couronnement.
Le primat avait écrit à Tempereur et à l'électeur de Brandebourg pour leur notifier l'élection de Conti; mais l'électeur répondit qu'il ofirait sa médiation, et l'empereur, qu'il considérait comme roi de Pologne Auguste de Saxe. Celui-ci était en outre appuyé par la reine veuve, depuis qu'elle avait perdu l'espoir de fiaire réussir l'un ou l'autre de ses fils. Néanmoins une confédération fût résolue contre l'électeur de Saxe : il envoya deux millions pour la solde de l'armée de la Couronne, qui refusa de rien recevoir du Saxon. Conti n'arrivait pas; les lettres de Paris disaient que Louis XIV ne voulait point hasarder la personne du prince.
L'usage voulait que les funérailles solennelles du feu roi précédassent le couronnement du roi élu : le corps de Jean III étdht à Varsovie, on se borna à un simulacre dans Craeovie ; il fallait les nonces, on s'en passa; il fallait le primat, le conseil de l'électeur, composé de quatre ou cinq sénateurs, déclara l'archevêché de Gniezno vacart, et l'évéque de Cujavie fit les fonctionnements du couronnement (15 sept.). 11 parut alors une pasquinade, qui contenait les arguments des cinq actes de la comédie de Craeovie : le premier un roi sans diplôme, le second un enterrement sans corps mort, le troisième un couronnement sans primat, le quatrième une diète sans nonces, et le cinquième des protestations sans efiet.
Enfin, le 26 septembre, le prince de Conti, sur Fescadre commandée par Jean Bart, parut en rade de Dantzick; mais il ne descendit point à terre^ car il craignait la malveillance des habitants. Les seigneurs polonais qui vinrent le joindre avec quelque monde au mouillage d'Oliva lui conseillèrent de marcher droit sur Lowicz en entraînant sur sa loule la noblesse des palatinats favorables; mais il voulut attendre l'arrivée des troupes polonaises. Sur les entrefaites, Auguste envoya ses troupes saxonnes. Et le 9 novembre, Conti mit à la voile pour retourner en France. Les Polonais de son parti qui étaient à Dantzick forent arrêtés et beaucoup subirent les
plus indignes traitements.
L'éleetenr ooDVoqaa poar le 25 de février 1698 une diète qu'il appelait de pacification^ pour laquelle il ae rendit à VarBovie : il n'y alla que vingt personnes, tant sénateurs que nonces, dont doQze protestèrent contre lui et rompirent la diète le même jour qu'elle fut commencée. Le cardinal-primat, de son côté, en indiqua une de tout le rokoss au 18 du môme mois, et il s'y trouva quantité de sénateurs et de noblesse. L'électeur envoya des plénipotentiaires pour faire un accommodement; ses propositions furent rejetées et le rokosz persista dans sa vigueur jusqu'au* 15 mai, qu'il fut destitué de toute espérance du retour du prince de CSonti. L'accord fut conclu le 21 mai 1698, aux conditions qu'il plut à ceux qui faisaient une soumission forcée, et elle fût si agréable & l'électeur qu'il ne disputa sur aucun des articles. (Voy. Histoire de la scission ou division arrivée en Pologne le 27 Juin 1697 au sujet de l'élection d'un roy, par M. de la Bizardière> Paris, 1700.)
Des deux princes français élus rois de Pologne, l'un, Henri de Vi^ lois^ s'évada du trône au bout de l'an, et l'autre, Conti, n'osa pas même y monter. Et ce voyage de Pologne, comme l'avoue Saint- Simon, ne lui fit pas d'honneur. {Mém, du duc de Saint-Simon , 1789. SuppL I, p. 279.) Après avoir dit comment la nation polonaise fut abandonnée du prince français, Rulhière {Hist, de l'anarchie de Pologne, I , p. 68) ajoute : t Depuis cette époque elle a toujours reçu ses rois par la force des années étrangères. »
Dans une lettre à la reine Anne d'Angleterre, datée de Zolkiev, le 27 mai 1707, Pierre l^ lui disait : « Nous avons par nos puissants secours empêché que le prince de Conti qui avait été choisi auparavant par une partie de la République, ne prit possession de la couronne; et même nous envoyâmes une nombreuse armée contre les partisans de ce prince. . . Nous menaçâmes du fer et du feu ceux qui étaient opposés à l'électeur de Saxe, ce qui en ayant "è^Qvanté plusieurs, les contraignit à reconnaître Auguste pour roi.»
Adodste II rr Stanislas I«r Leczcztnski. — Les Polonais aee«ptèrent par lassitude la royauté d'Auguste IL Son règne devait être une longue violation de la constitution polonaise, qu'il était d'autant moins en état de comprendre qu'il appartenait à la race allemande dont l'esprit est hostile aux Slaves. Il ne croyait qu'à os droit du plus fort qui commençait à remplacer près des cabinets
toutes les andeoDes traditîoDs diplomatiques. La RépuDlique, quelle que fût déjà sa décadeDce, ne pouvait admettre cette politique sans règle morale et variable selon les intérêts du moment. Auguste, fhvole, fastueux et débauché, se flattait de tirer de son nouveau royaume, aussi aisément qu'il le faisait de son électorat de Saxe, de dociles soldats pour, à l'occasion, dépouiller quelque prince, et l'argent nécessaire pour satisfaire à ses plaisirs ei à Téclat de sa cour. Se trouvant aucun appui, mais, au contraire, des entraves à ses projets dans une nation dont il violentait la conscience, il chercha sa force d'abord dans les troupes de ses Etats héréditaires et ensuite chez les puissances les plus proches voisines de la Pologne et ses plus grandes ennemies.
A peine sur le trône, Auguste a une entrevue avec Frédéric III, électeur de Brandebourg (4-7 juin 1698). Il se rencontra ensuite (10-13 août) à Rawa-Ruska, près de Lwow ( Léopol), avec le tzar Pierre 1«' qui revenait de son voyage en Allemagne, Hollande et Angleterre. Ces deux souverains, si vieux de cœur, mais qui n'avaient, Auguste que 2S ans et Pierre que 26, ébauchèrent dans cette entrevue des projets doot le dénouement devait, après bien des alternatives, décider pour )ongtemp3 de l'avenir du Nord.
Ces engagements directs du roi de Pologne avec un prince étranger étaient une violation des lois, puisque, selon le mot de Jean Zamoyski, t la République tient ses chanceliers jurés afin qu'aucune lettre royale ne soit expédiée à leur insu. >
Déjà la fréquence des luttes intestines augmentait les dangers extérieurs de la Pologne. Le grand -enseigne Oginski, protégé par la noblesse, et le grand-hetman Sapieha, soutenu par l'armée, troublaient la Lithuanie. L'origine de cette querelle remontait au règne précédent. Les Sapieha avaient eu quelques visées au trône, sous préteite que c'était le tour de la Lithuanie de donner un roi à la République. Dans ce but, ils s'appuyaient sur TAutricbe. On les accusait même de séparatisme provincial. « Tout au moins si Sapieha échoue dans ce projet (de parvenir au trône), il est en état de se rendre mattre de la Lithuanie en la désunissant de la couronne de Pologne pour en faire un Etat souverain à part, comme il était sous les Jagellons ; en quoi il serait bien soutenu par les Moakowites. > (Les anecdotes de Pologne^ par Dalérac, Amsterdam, 1699, II, p. 317.) Les Sapieha rencontraient une forte opposition dans des familles que la cour suscitait contre eux et dans l'instinct de U noblesse Uthuanienne qui leur était défavorable. Vaincoi dV
bordy ils eureat ensuite le dessus, et le roi ménagea un accommodement qui ne fut qu'une trêve.
Par un des articles des Pacta convenia, le roi s'était engagé à reprendre Kamieniec aux Turcs; il se mit en campagne. L'ayantgarde, forte de six mille Polonais^ que commandait Félix Potocki, wolewode de Gracovie, repoussa 60,000 Tartares qui avaient en- Tahi la Wolhynie (9 sept. 1798). Mais les Saxons du roi commet* taient de tels dégâts que les paysans en étaient exaspérés. Aussi dès qu'un Saxon s'éloignait du camp, ils le jetaient à l'eau, c 11 était^ disait-on, moins rare alors en Ruthénie de retirer d'im étang un Saxon qu'un poisson.» {Pamieniniki do pamwania Augusta II prxesErazma Otwinowskiego. — Mémoires sur le règne d'Auguste 11^ par Erasme Olwinowski.) Le corps saxon et les corps polonais faillirent en venir aux mains, et l'armée prit ses quartiers d'hiver. Mais les succès du prince Eugène et la prise de Belgrade par las impériaux inclinèrent les Turcs & la paix, et le traité de Gariovitx fut signé (26 janvier 1699). C'était en réalité, quoique tardivement, le fruit de la victoire remportée parSobieski sous les murs de Vienne. La Pologne renonçait au protectorat de la Moldavie, et la Porte abdiquait toute prétention sur la Podolie et l'Ukraine, et restituait Kamieniec : ce qui fut effectué le 21 septembre 1699.
Auguste revint fêter le carnaval à Varsovie. « Mois, tandis que le roi s'amusait dans la capitale, le peuple gémissait sous l'oppression des troupes saxonnes.» (Zaluski, Epistolœ, 11, p. 7S7.) Le premier acte de la diète qui s'ouvrit le 16 juin fut de demander l'éloignement de ces soldats pillards. Auguste le promit, maisiU lui étaient nécessaires à cause des projets qu'il nourrissait contre la Suède.
L*avénement de Charles XII, à peine âgé de seize ans, au trône de Suède, avait inspiré à trois de ses voisins la mauvaise pensée de se réunir pour le dépouiller. Auguste fit assurer Charles XII de ses intentions pacifiques, et pendant ce temps il se liguait contre lui avec le tzar par un traité signé le 21 novembre 1699 à Préobrajenski, près de Moskou. 11 avait, dès le 27 septembre, pris des engagements avec le Danemark qui avait envahi le Holstcin. Dans un manifeste long et verbeux, il avait déclaré en prêtant aux Suédois des iutentions agressives que c le soin de la conservation publique oblige à prévenir l'ennemi. » Pierre 1% dans sa déclaration de guerre, datée de Moskou, du 30 août, avait prétexté, en faisant allusion au refus du gouverneur suédois Dalberg de lui laisser lever le
plan de Riga, «qu'il ne lui avait pas été fait dans cette ville, lorsquHl l'avait traversée, en 1697, une réception asseï magnifiqne et qu'on ne lui avait pas fourni, pour passer la Diwina, avec sa nombreuse soite, des bateaux assez propres. >
« La plupart des grands de Pologne étaient opposés à la rupture avec la Suède. Aussi Auguste n'eut-il garde de convoquer une diète générale. Il aima mieux assembler un grand-conseil, dans lequel il se flattait de trouver plus de condescendance. La plupart des membres de l'assemblée conclurent qu'il appartenait à la République d'en décider... Auguste jugea aisément que la République ne consentirait jamais à la guerre. Il renvoya donc jusqu'à la fin de décembre la tenue de la diète, et n'eu poursuivit pas moins Texécution de ses desseins. > (Histoire de Pologne sous le règne eT Auguste II, par M. l'abbé de Parihmay, à La Haye, 1733, II, p. 119 et 123.)
L'armée saxonne envahit la Livonie en février 1700. Le grandhetman refusa de signer les universaux que le roi expédiait à la noblesse pour l'inviter à le seconder. Dans un écrit polonais du temps, il était dit que «vouloir Talliance avec les Moskowites, c'était chercber à unir les loups aux brebis ou atteler à un même cbar des animaux d*un naturel opposé. » {vie de Charles XII,^ai Nordberg, chapelain de ce roi, V. suppl., p.- 20.)
Auguste II était d'autant plus faible en face de Charles Xll, que les protestants de Pologne tournaient les yeux vers ce prince et que, dans la lutte intestine qui avait recommencé en Ltthuanie, les Sapieha ayant été défaits en novembre, à Olkiennikt, l'un d'eux massacré, les autres mis en fuite, et le roi favorisant la faction victoriense que dirigeaient les Oginsld et les Wisniowiecki, la faction vaincue allut appuyer les entreprises des Suédois. L'historien Nordberg assure que des seigneurs polonais écrivirent dès lors à Charles XII pour lui conseiller de détrôner Aoguste et de faire élire Jacques SobieskL
Le roi de Suède, que ses ambitieux voisins considéraient comme un enfant facile à effrayer, était un homme de Plutarque. Dès son Jeune âge, il répondait à quelqu'un qui lui demandait son opinion sur Alexandre : « Je pense que je voudrais lui ressembler. » — c Mais il n'a vécu que trente-deux ans. • — « N'est-ce pas assez quand on a conquis des royaumes? » Infatigable, dur pour luimême et pour autrui comme un légionnaire de l'ancienne Rome, il était né graod capitaine. Ses soldats étaient redoutables par la
sopérioritô de leur discipline, mais ils allaient eux-mêmes disci* pliner leurs ennemis. Selon je mot de Pierre I*', les Suédois^ à force de battre les Russes^ leur apprirent à les vaincre.
Charles XII commença par retuporter toute une série de succès. Au conseil de ministres tenu au sujet de la coalition formée contre la Suède, on parlait de négocier. « J'ai résolu, dit le roi, de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n'en finir une légitime que par la perte de mes ennemis. » Ayant qu'Auguste n'eût rejoint ses troupes, Charles avait imposé, le 18 août, à Traventhal, la paix aux Danois. Le IS octobre 1700, il débarqua à Pamawa, et les 30 novembre et !«' décembre il remporta à Narva, sur les Russes, une victoire aussi complète que le fut celle d'Austerlits. Auguste choisit ce moment pour une entrevue avec Pierre !•', à Bine (20 février 1701). Après quinze jours d'orgies, où Auguste faisait parade de sa force physique en tordant des plats d'argent et en brisant des écus entre ses doigts, ils se séparèrent; Pierre promettait la restitution de Kiew, Auguste la continuation des hostilités contre les Suédois. Mais quand Charles XII eut détruit Tarmée saxonne sous Riga (17 juiDet 17&1] et culbuté le corps polonais d'Oginski à Tryszki, Auguste lui envoya la belle comtesse de Kœnigsmark porter des ouvertures de paix. Elle ne put pas même obtenir d'audience. Auguste proclama en vain le pospoUte ruszenie, on levée en masse (20 mai 1702) ; la noblesse ne s'intéressait guère à son sort. Charles entra le 26 mai à Varsovie. Au* gttste alors voulut tenter une dernière fois le sort des armes. Les deux monarques se rencoptrèrent à Kliszow le 19 juillet. Auguste, complètement défait, dut abandonner au vainqueur son artillerie, ses bagages, et se retirer & Sandomir, pendant que Charles entrait, le 10 août, h Cracovie. Il n'avait plus aucune chance de relever ses ailkires : seulement il lui était facile de traîner les choses en longueur. Charles avançait lentement, à travers de mauvais chemins. Il n'avait pas assez de troupes pour laisser de suffisantes garnisons dans les villes, de façon qu'Auguste reparaît à Varsovie et à Cracovie chaque fois que Charles Xll s'en éloigne; il y convoque ses partisans; et les assemblées de noblesse, à la dévotion les unes des Saxons, les autres des Suédois, s'anathématisaient réciproquement. A cette époque, on agissait rarement dans la mauvaise saison. Les mois pendant lesquels les troupes suédoises restaient dans leurs quartiers d'hiver étaient un répit pour Auguste. Aux représentations de ses généraux, Charles XII répondait : c Quand
DE POLOGNK. 323
je devrais rester ici cinquante ans, je n'en sortirai point que ]e D'aie détrôné Auguste II. d
Les Suédois entrèrent en octobre !703 à Poznan (Poscn) et à Thom, en décembre à Elbing; et le 10 février 1704, une confédération générale, réunie à Varsovie par le primat, signa la déchéance d*Auguste. Ce prince concluait de nouveaux traités avec Pierre \". Celui-ci^ en efifet, ne pouvant souhaiter aux Polonais un plus mauvais monarque, protégeait l'électeur de Saxe & sa manière; ainsi il tint en Pologne jusqu'à cent mille homme». Les Russes avaient« ils à battie en retraite, il leur était ordonné de ruiner le pays en 86 retirant afin d'affamer les Suédois^ et ils n*y manquaient pas«
Auguste, sentant chanceler sa couronné et voyant dans Jacques Sobieski un dangereux compétiteur, le fit enlever et enfermer à Kœnigstein, 28 février 1704. Cela n'empêcha point que Charles ne fit, le 2 mai, proclamer l'interrègne et n'appuyât Stanislas Leszccynski comme candidat au trône. Leszczynski, palatin de Poznanie, lai avait été envoyé en mars à Heilsberg, à la tête d'une députation de la confédération de Varsovie, et sa conversation avait frappé le roi. Stanislas Leszczynski sentait ce qu'une élection dans ces condHiona aurait de funeste à la République, c 11 n'y a que les suffrages de la nation qui paissent me porter sur le trône, objectait*!! an roi de Suède ; et que deviendrait donc notre liberté, si c'est Charles XII qui me fait roi? »
Charles XII, malgré la droiture de ses intentions, faisait un grand mal à la Pologne. En la parcourant en tous sens avec son armée, il habituait le pays à la violation de son territoire. En assistant avec ses troupes à l'élection de Stanislas, il créait un précédent dont les Russes abusèrent. En s'appuyant sur les confédérations, il montra qu'elles pouvaient devenir l'instrument d'une puissance étrangère. Tout en le désirant, il ne réussit pas à fortifier la Pologne, et sa dé* faite laissa la République dans un désarroi que les tzars surent entretenir et exploiter.
Stanislas Leszczynski fut élu le 12 juillet 1704. Le 9 novembre, Charles rejeta au-delà de l'Oder le dernier corps saxon. La confédération do Sandomir qui, jusque-là, appuyait Auguste, envoya son adhésion à Stanislas \^, qui fut couronné à Varsovie le 4 oc* tobre, ainsi que sa femme, Catherine Opalinska.
Le 28 novembre 1705, la République signait un traité de paix perpétuelle arec la Suède. Pendant qu'Auguste courait trouver le tzar à Nur sur le Bug, puis à Grodno, les rois CharlM et Stanislas
32i HISTOIRE POPULAIRE
chaesaient^ eu janvier 1706^ les Russes de la Lilhuanie, et le 8 février, Charles adressait de Kamionka un manifeste aux Lithuaniens : < La Pologne a un roi national ; unissez- vous donc à vdis frères les Polonais pour combattre un ennemi commun. Pensez qu* Auguste se lia avec le tzar pour l'oppression et le démembrement de TOtre République. Je liens des preuves en main qui constatent que le tzar n'attend qu'après le moment de se dire grandduc de Lithuanie. Déjà il inonde le pays de ses troupes barbares, il le dévaste... Profitez des circonstances pour accomplir le bien de votre pays.»
« Pierre !•' faisait faire le dégât par ses troupes dans les biens appartenant à des Polonais adhérents des Suédois et de Stanislas. Mais comme le soldat à qui on lâchait la bride pour ces exécutions n'était pas obligé de connaître les bornes des t«rres des proscrits, it arrivait souvent que celles des amis souCTrirent du voisinage de celles des ennemis.» {Mémoires du règne de Pierre le Grand, empereur de Russie, père de la pairie, etc., etc., par le B. Iwan Nestesuranoi [pseudonyme du baron Huysen]. Amsterdam, f730, II, p. 57.)
Enfin Charles XII, voulant en finir avec Auguste, pénétra en Saxe et porta, le 20 septembre 1706, son quartier-général à Alt-Ranstadt, près Leipsick. Auguste lui envoya aussitôt deux plénipotentiaires avec des blanc-seings pour conclure la paix. Charles raccorda à condition qu'Auguste renoncerait au trône de Pologne, reconnaîtrait Stanislas et remettrait en liberté les princes Sobieski. — Ce traité fut signé le 24 septembre. Charles XII eut une entrevue avec Auguste à Gunthersdorf, le 17 décembre 1706. Il affecta de lui donner la droite, sans lui faire grâce d'aucune des clauses convenues. Il Tobligea môme à féliciter par lettre Stanislas de son avènement au trône. La France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre, la Prusse, reconnurent Stanislas. Craignant que la reconnaissance du Saint-Siège n'achevât de faire pencher la balance en faveur de Stanislas, Pierre envoya à Rome le prince Kourakiu, qui, en flattant Clément XI de la réunion des Eglises grecque et latine, en obtint que lo Pape regardât comme non avenue l'abdication d'Auguste. (Mém, de Pierre le Gr,, par Nestesuranoi, déjà cité, III, p. 33.)
Charles XII perdit du temps en Saxe, retenu d'une part par la duplicité d*AugU8t6, et de l'autre par les instances des agents français, car Louis XIV avait un intérêt capital à ce que Charles XII continuât à être une menace pour l'empire d'Allemagne.
Pierre parrini encore à provoquer une eoi-disant confédération à Léopoi, en février 1707. Il fut prédent aux délibérations. Il assista égdlement à un simulacre de diète en mai, à Luhlin.
Le priu(;e Michel Wisniowiecki qui, en Lithuanic, avait d'abord embrabdé le jiarti d'Auguâle et d« Pierre, se prononça contre eux, confessa ses torts et dénonça le^ horreurs d -s Hussei dans le manifeste qu'il publia à Viina eu juillpt 1707, et où. ou lit : «Au lieu (l'ameuer un corps seulement de douze mille hommes» qui devait être entretenu à ses frais, le tzar a inondé le royaume d'une multitude effroyable de barbares qui ont dépeuplé le pays^ extorqué des vivres et de l'argent, promenant partout le feu et la désolaiioD . Les terres ont été pillées^ les habitants massacrés^ et depuis le Slucz jusqu'à la Warta, les Kalmouks ont tout brûlé et foccagé. Ils ont porté leurs mains sacrilèges jusque sur les saints sacrements et sur les tombeaoz des morts. La noblesse a été réduite à la besace, quantité de femmes et de filles ont été violées, et un ^rand nombre d'hommes tués. Les principaux d'entre les sénateurs ont perdu la plus grande partie de leurs biens; on a enlevé les dépôts, et au-delà de trois cents pièces de canon qui ont toutes été tirées de différentes places. L*archevéqtte de Léopoi a été envoyé prison* nier à Moskou, en compagnie d'un grand nombre de Lithuaniens mis dans les fers. En un mot^ il n'est presque pas possible d'exprimer les horreurs et les cruautés qui ont été commises en Pologne par ces barbares. Ajoutons encore un trait qui fera connaître la manière d'agir du tzar : après avoir réduit sous son obéissance, à l'aide de quelques rebelles et parjures, l'Ukraine que l'on pourrait appeler à juste titre le paradis de la Pologne, et s'être mis en possession de la forteresse de Bialacerkiew, non content de ces exploits, et d'avoir pris à force ouverte la ville de Bychow, U a menacé de faire subir le même sort aux provinces polonaises de la Russie-Blanche.» (Voy. Pologne illustrée. Pari?, 1844, p. 95.)
Le l«r septembre 1707, Charles Xîf quitta Alt-Raustadt pour rentrer en Poloj^ne. Se trouvant à la h.nitpur de Dre.->de, il eut la fantaisie d'entrer dans la ville avec qn^lqnes officier-» pour rendre visite à Auguste. Son armée Tut inquiète. Il la rejoisuit cependant sain et sauf, et le lendemain, à la nouvelle d'un conseil extraordinaire à Dresde, un de ses courtisans dit : « Vous verrez qu'ils déli!)èrent sur ce qu'ils devaient faire hier.» (Voltaire, Histoire de Char /es XII, Uv. lll.)
Les Russes reculèrent devant Charles XII : «On ne saurait ex-
primer quelles barbaries ils Gommireut dans leur reiraile : toat était brûlé et ruiné de tond en comble. Ils coDdaisireot en esclavage toute la bourgeoisie de la malheureuse yille de Dorpat... Us emmenèrent encore des environs de Mobilew au-delà de cent chariots chargés d'enfants polonais des deux sexes pour aider à peupler avec le temps les vastes solitudes de Moskowie, ce qui répandit la terreur en Pologne et en Livonie, année 1708.» {Histoire militaire de Charles XII, roi de Suède, écrite par ordre exprès de S. M., par Gustave Adlerfeld, chambellan du roi. Paris, 1744^ III ^ p. 118.)
Charles XII, après une merveilleuse campagne, finit par avoir son armée détruite, à Poltawa. Un mois après, dès le 8 août 1709» Auguste fit une déclaration où il rejetait la faute du traité d'Alt- Ranstadt sur ses plénipotentiaires qui auraient abusé de ses blancseings et il révoqua son abdication comme lui ayant été arrachée par la violence. Pierre entra en Pologne avec une armée et eut, à Thom, une entrevue avec Auguste.
* Stanislas Lcszczynski, plein d'honneur» mais sans force» désespéra dès qu^il vit son protecteur abattu. • Si vous pensiez» mes frères» dit-il à ses partisans, que le sacrifice de ma couronne pût devenir salutaire, je suis prêt à le faire.» Il écrivit à Charles XII son intention d*abdiquer, gagna d*abord Stettin» puis se rendit en février 1713 à Bender» espérant obtenir le commandement d'une armée turque contre les Russes. Charles XII» qui se trouvait alors à Demotica» Mli donna le duché des Deux- Ponts, où Stanislas se retira en 1714.
Après des luttes contre les confédérations de la noblesse où ae» troupes eurent souvent le dessous» Auguste convoqua» le 17 février 1717» uue diète dite de pacification et qui resta sous le nom de Diète muetil^, car tous les articles qu'il plut à la Russie d'imposer passèrent sans discussion. Le principal article fut la réduction de l'armée polonaise & dix- huit mille hommes. Les troupes étrangères quittèrent alors la Pologne» réduite à Timpuissance.
Le foi ne songeait qu'à s'amuser. Par exemple» dans le moment où il ne savait comment payer sou armée, et où il courait^:hercher des ressources à Dresde» « il donna à une comtesse de Gossel cent mille écuâ de pension annuelle, et lui fit blLîr un palais avec des appartements pour toutes les saisons : les uns revêtus de marbre étaient pour l'été» les autres lambrissés» parquetés et remplis de la plus belle laque de la Chine et de glaces» étaient pour l'hiver; il y mit pour deux cent nulle écua de meubles. > (La Saxe galanii, Am-
sterdam, 1763^ p. 190-195.) Il laissa prè^de trois ceoU bâtards. En Tue de coDserver la couronne de Pologne dans sa famille, il cherchait Tappui da roi de Prasse* Celai-ci lui envoya le maréchal de Grumbkof. Auguste voulait pénétrer les secrets du uégo* ciateur prussien qui, de son côté, voulait posséder ceux du roi. Dans cette lutte diplomatique, ils s'enivrèrent réciproquement^ au point que Grumbkof y gagna une maladie des plus gravée «( qu'Auguste H en mourut le !•' février 1733.
POLTAWA. ^ Le désastre de Poltawa eut d'immenses conséquen» ces pour la Suède, pour la Pologne et pour l'Europe. « Cette an^ née (1709) fut remarquable par le graut^ changement qui arriva dans le Nord : l'abaiftsement, pour ne pas dire Tanéantissement de la Suède, qui avait si souvent fait trembler le Nord et plus d'une fois l'empire et la maison d'Autriche ; et l'élévation formidable d'one* autre puissance jusqu'alors inconnue, excepté le nom, et qui n'avait jamais influé hors de chex elle et de ses plus proches voisins. Ce fat l'effet de l'étrange parti que prit le roi de Suède enivré de ses exploits et du désir de détrôner le tzar, comme il avait fait le roi de Pologne... Il s'engagea à poursuivre le tsar qui, en fuyant devant lui avec art, anima son courage et son espérance, s'enga* gea dans des pays qu'il avait fait dévaster, ruina' son armée par toutes sortes de besoins, de famine, de misère, le força ensuite d« désespoir à un combat désavantageux où toute son armée périt sans aucune retraite et où lui-même fort blessé n'en trouva qu'à Bender chez les Turcs, où il arriva avec grande peine et & travers mille périls... » {Mém.du duc de Saint-Simon. Suppl. Il, p. 486.)
Poltawa fut au commencement du zviii« siècle ce que furant au commencement du xix« la retraite de Russie et WaterltM). A deux siècles de distance, avec l'un comme avec l'autre s'évanouirent les espérances de la Pologne. L'anniversaire de Poltawa est célébré par les Russes. C'est une raison de plus pour insister sur cette funèbre journée.
Charles était décidé à mettre le tzarisme moskowite hors d'état de nuire à la Pologne et à la Suède, il rêvait de faire régner & M oskou Jacques Sobieski. Le tzar offrit la ptiix. Charles XII répondit : t Je ne traiterai avec le tzar qu'à Moekou. i Quand on rapporta au tsar cette réponse hautaine : «Mon frère Charles, dit-îl, prétend faire toiigoun l'Alexandre; mais je me flatte qu'il ne trouvera pas en moi un Darius.» ( VoiUire, HisU de Chartes XII, liv. IV.)
Le roi de Suède, il est viai, chassa Pierre de Grodno, franchit la BérézLoa le 29 juin, et le 14 juillet 1708, vainquit une armée russe à Holowczyn. En battant en retraite, le tzar dévastait tout et laissait derrière lui un véritable désert. Charles eut encore deux rencontres heureuses avec les Russes, l'une à Malatycze (10 septembre), l'autre entre Razarsk et Taraczyn (20 septembre). Mais depuis huit ans que la guerre durait, les Russes s'étaient aguerris et la tactique suédoise ne les étonnait plus. On voit par le Journal de Pierre le Grand (traduit de l'original russe, et imprimé d'après les manuscrits corrigés de la main de S. M. I., édition de Stockholm» 1774, p. 197], que plusieurs sénateurs polonais lui conseiUèrent cette habile temporisation qui lassa les Suédois. C'est ainsi qu'en 1812 les Moreau et les Bernadolte livrèrent aux alliés le secret d'épuiser l'armée française, en l'engageant dans une stérile poursuite.
Bien des projets furent débattus au conseil de guerre que tînt Charles Xll. Où aller attaquer les Russes? La Livonie, Tlngrie, l'Esthonie avaient été ruinées par les généraux moskowites au point qu'il aurait été impossible d'y faire subsister une armée. En marchant sur Moskou par le duché de Twer, on avait d'immenses forêts à traverser, Pskow et Novogorod à assiéger. En se dirigeant comme le fit Napoléon sur Smolensk, on trouvait aussi des forêts, des marais et les fortifications de Smolensk qui avaient arrêté deux ans l'armée polonaise de Sigismond III. Charles XII résolut de prendre la route de Mohilew. L'Ukraine est une région d'une incomparable fertilité; Mazeppa y promettait an roi l'appui des Kozaks; et de Starodub à Moskou le chemin est praticable. Le roi Stanislas, avec l'armée de la couronne, devait marcher sur Kiew, Tarmée lithuanienne attaquer Smolensk, le général Lybecker, avec douze mille Suédois, pénétrer en Ingrie, brûler Pétersbonrg et menacer Novogorod et Pskow.
Charles XII, pour donner le change sur ses projets, fit mine d'abord de se diriger droit sur Smolensk. U espérait trouver peutêtre dans cette marche l'occasion d'une bataille décisive. Voyant que les Russes ne l'altendaient pas, il exécuta une contre-marche vers rukraine.
Mazeppa, dont les avis eurent une grande inflaeoce sur les déterminations du roi de Suède, avait eu une singuhère destinée. Page du roi Jean-Casimir, il avait ét6, par suite de son amour pour la femme du palatin Kontski^ attaché, par ordre dQ mari of-
feDsé, aa dos d'uo cheval indompté^ qai, daDS sa course farieuse, regagna les steppes de l'Ukraine^ son pays d'origine. Des Kozaks coupèrent les liens de Mazeppa, le soignèrent. Il devint leur ataman, et voulut leur procurer leur affranchissement de la Russie. Dans ce but, il entra en relations avec Charles XII. D'après le traité secret qu'il signa avec ce prince, il s'engageait h appuyer son entreprise au moyen d'un soulèvement général des Kozaks, k restituer aux Polonai» l'Ukraine, la Sévérie (Siewierz), Kiew, Czemiechow et Smolensk, en se réservant les palatinats de Witebsk et de Polotsk, avec le titre de priuce, sons les mêmes conditions q\ie le duc de Courlande possédait ce pays.
< Tous ces projets furent si bien concertés et paraissaient si bien conduits que tout homme de bon sens qui les eût examinés n'eût pu que s'en promettre, humainement parlant, une heureuse issue pour la Suède... Jamais royaume n'avait vu à la tète de ses armées un prince plus intrépide, plus actif, enfin plus grand homme de guerre que l'était Charles XII, et jamais roi n'avait eu une armée plus aguerrie, des troupes mieux disciplinées et plus fidèles que celles qu'il avait alors. Tous les éléments se déchaînèrent contre nous. Pendant l'année de 1708, nous eûmes un hiver si rude et si extraordinaire, que de mémoire d'homme on n'avait jamais rien vu de semblable. Le roi voyait dépérir son armée par les fatigues et par des batailles quotidiennes toujours heureuses. » (Relation de la bataille de Poltawa, à la suite de l'Histoire militaire de Charles XII, par Adlerfeld, III, p. 249-251.)
Charles XII, pendant cet épouvantable hiver, avait réussi à exécuter des marches et à obtenir quelques succès. Seulement, il avait perdu beaucoup de monde par le froid excessif, et surtout beaucoup de chevaux, ce qui avait désorganisé son artillerie. 11 avait ensuite manœuvré malgré le débordement des rivières et les inondations du printemps. Le tzar ne cessait de le harceler en disant : c Je puis jouer dix Russes contre on Suédois, n II était en effet chez lui, et Charles ne pouvait remplacer ses pertes. De plus, aucune de ses combinaisons ne réussit. Le roi Stanislas ne fut pas prêt et ne tenta aucune diversion. Le général Lybecker éprouva une défaite en Ingrie. L'armée russe, qu'il tenait en échec, futlibre de ses mouvements, se joignit à celle de Pierre, et de la sorte Lœvrenhaupty an lieu d'amener des renforts, des munitions et des vivres au camp de Charles, n'y parvint qu'avec quelques troupes harassées. Enfin^ parmi les Kozaks, les uns avaient hésité à entre-
prendre cette lutte périlleuse^ les autres s'étaient laissé préveDîr par les Russes^ qui brûlèrent leurs villes et massacrèrent un grand nombre d'entre eux. Mazeppa n'amena que de très-faibles .secours. Il avait fait sa jonction à Horki^ sur la Diesna^ en octobre 1708.
Au printemps 1709, le roi concentra son armée entre les rivières de PsoU et Worskla, qui se déchargent toutes deux dans le Dnieper, et il fit investir la ville de Poltawa, où-le tzar avait ses magasins. C'est dans le même lieu qu'un général de Tamertan, nommé Ediga, avait, en 1399, écrasé l'année de Vitold, grand -duc de Lithuanie. « Itaque trcmsmissis Suia et Psola flvminihus ad campe»' tria Tattariœ et ad Vorsclam atnnem, Vitoldus, » etc. (Martini Gromeri. De otigine et rébus gestis PoUmorum, lib. xv, p. 286; Cologne, 1589.)
Le 27 mai, on s'aperçut que le roi, qui revenait à cheval d'one reconnaissance, était blessé au talon. 11 fallut de profondes incisions pour extraire ta balle. Le roi tint lui-même sa jambe, disant au chirurgien : «Taillez hardiment, ne craignez rien. > Le 8 juillet, 70,000 Russes offrirent la bataille aux 18,000 Suédois de Charles. Le roi les commanda porté sur un brancard. Une fausse manoeuvre d'un de ses généraux décida de sa défaite.
Grâce au dévouement de Stanislas Poniatowski, Charles XII pnt passer le Doiéper et gagna, avec une faible escorte, le 29 juillet, fiender, où Maieppa mourut et où lui-même reçut l'hospitalité des Turcs.
La Turquie ayant déclaré la guerre & la Russie, Pierre, avec son armée, se trouva bientôt entouré sur la rive droite du Pmth (21 juillet 1711) et dans une position qu'il avouait plus mauvaise que celle de Charles à Poltawa. Le grand-visir se contenta d'imposer an tiar le traité du Pruth et Pierre fut sauvé.
Le troisième article du traité portait: t Aucunes troupes moskowites ne pourront rester en Pologne sous quelque' prétexte que ce soit; le tzar ne pourra se mêler en aucune manière du gouvernement de la nation polonaise, encore moins y faire rentrer ses troupes à l'avenir, i
Charles XH se flatta quelque temps que les Turcs recommence raient la guerre. Il finit par regagner ses États le 21 novembre 1714 et fut tué le 11 décembre 1718 au siège de Préderickshail.
DAsARMBiiBNT DB LA PoLOGNB. — < Lss Wobles sont le boucUer de l'Etat, et ils n'en veulent point d'autie... L'armée qu'ils compo-
DE POLOGNE. 83i
•eol lear tieut lieu de forts ei de citadelles et aana doute ee rempart leur suffirait aujourd'hui oomme autrefois, s^ils avaient changé leur façon de combattre en même temps que leurs voisins se sont défaits de la leur. A présent , dans toute l'Europe, les années ne font plus qu'un seul corps. Les Russes sont les derniers qui ont connu le prix de cette méthode. Les Polonais seuls la négligeant ; Us Yolent confusément au combat... C'est une noble^e qui n*a d'autre profest^iott que celle des armes et qui, n'e&t-eUe pas autant de sentiments qu'elle en a , les retrouverait dans les seuls motifs qui l'engagent à la guerre, puisqu'elle ne prend lea armes que pour elle seule, pour ses biens, pour sa liberté. Les nations qui les environnent n*ont, au contraire, qu'une milice composée de ceux de leurs sujets les moins distingués; mais leur discipline est exacte et les rendra toujours vainqueurs des Polonais, jusqu'à ce que ceux-ci apprennent que, de nos jours, une armée de héros sans ordre ne saurait valoir une armée d'hommes ordinaires qui savent se cour mettre et obéir. • (Bittoirê générale de Pologne, ^arii, le chevalier de Solignao, secrétaire du cabinet et des commandements du roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar. Amsterdam, 1751, m, pages 270, 273.)
< Les housarts {husarze), qui sont lanciers et gentilshommes de grands biens, qui possèdent jusqu'à 50,000 livres, sont très-bien montés et le moindre de leurs chevaux ne vaut pas moins de 200 ducats, estant tous chevaux turcs de la Natolie ; les lanciers servent tons à cinq chevaux, car, dans une compagnie de cent lanciers, il n'y a que vingt maîtres {tovmnysse, c*est-à-dire compagnons) qui cheminent tous de front, de sorte qu'ils sont chefs de file et les quatre rangs suivants sont leurs serviteurs, chacun en sa file; leur lance est longue de 19 pieds.,.» (Description de t Ukraine par le sieur de Beauplan. Rouen, 1660^ p. 103.)
c L^bistoire de Pologne fournit divers exemples d'une espèce de confédération nommée aoionzek dans la langue du pays, et confédération militaire en français. C'est une révolte de l'armée qui , ne reconnaissant plus la voix de ses généraux, se choisit elle«méme un chef... Dans ces révoltes, les troupes prenaient pour prétexte les arrérages de la solde que la RépubUque leur devait; mais, en même temps, elles ne comptaient pour rien le pillage et les contribution» qu'elles levaient de toutes parts... Pour couper racine à des séditions si pernicieuses, on cassa entièrement Tannée dans la diète de paciflcaûon de 1717 et l'on en fonuaun^ nouvelle beaucoif);) moins
considérable qui louche sa solde six mois d'avaDce. » {Essai po^ litique sur la Pologne. Varsovie, 1764, p. 69-71.)
«t Les conditions de 1717 avaient pourvu à Ventretien d*une armée polonaise régulière ; les agents nisses firent en sorte que toute la solde fût mise en officiers à brevet et qu^il n'ezist&t pas 6,000 soldats sous les drapeaux, tandis que Ips protecteurs de la Pologne en avaient six fois autant dans ces provioces. » (Introduction aux Mémoires sur la révolution de la Pologne, trouvés à Berlin. » Paris, 4808, p. xLvij.)
« Qui ne serait touché de la triste situation de notre République? Qui que ce soit de nos voisins qui veuille nous déclarer la guerre, il ne trouve aucune barrière qui puisse l'arrêter; rien ne Tempéche de pénétrer dans le cœur du royaume ; il entre dans nos provinces et s*en empare ; il établit des contributions ; il détruit, il ravage, il brûle; le sang coule de toutes parts; le citoyen gémit et plie sous le joug qu'on lui impose ; le conquérant commande en maître et tout lui obéit. » (Œuvres du philosophe bienfaisant [Stanislas Leszczynski]. Paris, 1743, II, p. lxxiv.)
Adtôcbatji bcsse. — «La volonté du tzar est une loi dont personne ne peut tft^peler. Il est l'arbitre souverain de la vie et de la mort d'un chacun , comme un maître Test de son esclave. S'il les bat , s'il les fait fouetter de verges ou d'escourgées , ils le remercient. Ils ne se disent point maîtres de leurs biens, mais ils en attribuent la propriété à Dieu et au tzar. Les pauvres qui demandent Tanmône aux portes des églises ou dans les rues la demandent pour Tamour de Dieu et du tzar. Si on interroge un Moskowite sur quelque chose qu*il ignore, il répond sur-le-champ : Je n'en ai aucune connaissance ; il n'y a que Dieu et le tzar qui le sachent. Bnfin, ils parlent tous de lui comme d'une divinité et plusieurs le croient tel. » {Relation d'un voyage en Moscovie, par Augustin, libre baron de Mayerberg, conseiller de la chambre impériale antique et ambassadeur de l'empereur Léopold vers le czar Alexis Mihalowics, grand-duc de Moscovie. Leide, 1680, p. 209.)
Cet ambassadeur rapporte ce détail de l'audience du tzar, mai 1662 : «Sur un banc qui était à sa droite, il y avait un bassin, une aiguière et une serviette pour laver et essuyer sa main droite après que nous l'aurions profanée par nos lèvres quand il nous l'aursit présentée à baiber.i P. Ul.
Nous lisons dans le même volume : c Le tzar, se trouvant mal
d*ime ezcessiTe chalear interoe dont il était travaillé , voulut qu6 l'on consuUAt ses médecins l'un après l'autre, en supprimant soigneusement le nom du malade, et qu'on exige&t d^eux de donner leur avis par écrit. Ils convinrent tous unanimement qu'il fallait le saigner. Alexis approuve cet avis et, levant le masqae , il se fait ouvrir la veine par son chirurgien. Après cette saignée faite heureusement, il invite les seigneurs de sa cour à faire comme lui. Ils obéissent tous, quoiqu*à regret, non tant par flatterie , qui est le vice ordinaire des courtisans, que par la crainte de son indignation contre ceux qui le refuseraient. Il n'y eut que Rhodion Mattheowicz Strechnev l'Ocdlnici qui, se fiant à la parenté qui était entre eux par Eudoxie Strechnev, mère d* Alexis, s'en excusa sous prétexte de son grand lige. Alors, se laissant emporter à la colère: Est-ce ainsi, dit-il, misérable, que tu fais si peu d'état de ton maitre? Le sang de tes veines est-il plus précieux que le mien? Ta présomption va- 1* elle jusqu'à t'élever au-dessus de tes égaux, et noéme de ceux qui sôùt plus, et à condamner par uue action contraire l'exemple louable de leur propre obéissance? Et, sans en dire davantage, il se jette h son visage, et, se servant du bras dont il n'avait point été saigné, il lui donne plusieurs coups de poing et ensuite des coups de pied. Mais la bile s'étant modérée dans la suite, de la même main dont il l'avait frappé, il lui fit de grands et riches présents, qui sont toujours un excellent emplâtre aux Moskowites pour guérir les contusions des coups qu'ils ont reçus. » P. 95-96.
Le fils d'Alexis, Pierre I***, « à la suite d'un repas, et à propos d'une discussion militaire , tira son sabre et commença à frapper sur la table d'une manière à faire trembler tous les assistants. Je veux t'exterminer toi et ton régiment, disait-il en parlant au général Schein. Quelques boyards voulurent l'excuser; mais le tzar, n'écoulant que son courroux, le trouva si mauvais qu'il commença h frapper A droite et à gauche sans distinction. Le prince Romadonowski eut un doigt coupé , un autre boyard reçut une très-légère blessure à la tête ; le Dumnoi Mikiliu Mosciwitz eut un coup de revers qui le blessa légèrement à la main. Le malheureux Schein allait le payer de sa tète, lorsque le général Le Fort, le seul qui osAt résister au tzar dans ces occasions, lui saisit la main qu'il tenait déjà levée pour couper la tête à Schein et la retint. Le tzar, enflammé de colère et ne reconnaissant presque plus personne^ repoussa Le Fort et le blessa d*un coup de sabre. > {Précis historique
stur la vie et les exploits de François Le Fort, par M. de BassvUle. Genève, 1784, p. 118, passage cité d'après U journal latin de Korb, page 72.)
« 11 n'y a rien moins que l'autorité absolue du iiar qui put obliger les Moskowites à quitter leur barbe, outre la crainte qu'ils avaient de se la voir arrachée ou tirée rudement, à quoi le tzar se divertissait souvent, • [Etat présent de la Grande^Russie^ par le capitaine Jean Perry, traduit de Tanglais. La Haye, 1717, p. 188.) Or, le dernier article du synode de 1551, convoqué par Iwan la Terrible, est ainsi conçu : « De toutes les coutumes hérétiques, il n'y en a pas de plus condamnable que celle de se raser la barbe* L'effusion de tout le sang d'un martyr ne saurait racheter cette faute. Raser la barbe pour plaire aux hommes, c'est violer toutes les lois et se déclarer renuemi de Dieu qui nous a créés à son image. • (Cité dans le Yle vol. de la Biblioth. russe et polon, Paris, 4859. Introd., p. xiii.)
L'autocratie est caractérisée par le mépris des hommes, joint à i)n arbitraire sans frein. Ainsi le tzar Pierre ayant imaginé d'intro* duire l'usage des mascarades dans ses Etats, on vit, le U février 1724, les sénateurs, par ordre de l'empereur, tenir séance en mas* ques. {La société russe sous Pierre le Grand, par J.-D. Belaiew; Moskou, 1864.)
Voici l'effet de l'autocratia : « La nation russe, disait Pierre 1% n'est pas susceptible de liberté, parce qu'elle a trop longtemps gémi sous le despotisme et qu'elle n*a ni sentiment, ni honneur, ni vertu. Si dans l'église, et au milieu de la prière, un de mes sigets trouvait le moment de voler son prochain, il le ferait en face de l'autel, s {La Russie au 18« siècle , mémoires inédits publiés par le prince A* Galitzin, 1863, p. 111.)
c II n'existe pas aujourd'hui sur la terre un seul homme qui jouisse d'un tel pouvoir et qui en use : pas en Turquie, pas même en Chine. Figures-vous l'habileté de nos gouvernements éprouvés par des siècles d'exercice, mise au service d'une société encore jeune et féroce, les rubriques des administrations de l'Occident aidant de toute l'expérience moderne le despotisme de l'Orient, la discipline européenne soutenant la tyrannie de l'Asie, la police appliquée à cacher la barbarie pour la perpétuer au lieu de Tétouf* fer; la brutalité, la cruauté disciplinées, la tactique des armées de l'Europe servant à fortifier la politique des cours de l'Orient : faites-vous l'idée d'un peuple à demi sauvage, qu'on a enrégimenté
•ans le civilîaar; et yous compreodres l'éUi moral ot social do people nuM. Profiter de» progrès «dmiiiistratifs des Dations eufopéennet pour gouTemer soixante millions d'hommes & rorientale, tel est depuis Pierre I*' le problème à résoudre pour les hommes qui dirigent la Russie, s [La Rusne en 1839^ par le marquis de Gua* tine, a« édit.. Il, p. 114.)
Lra batogs it lb knoot. -*- c La punition par les Moçi en Russie s'exécute en celte manière : Celui qui la doit souffrir est couché à terre sur le visage, ayant le dos découvert, les braaet les jambes étendus : il y a deux hommes commis pour cela qui le fouettent a^ec des batogs qui sont des veiges de la grosseur du petit doigt ; l'un d'eux se met sur la tèle du patient pour la tenir entre ses genoux, pendant que l'autre tient ses jambes dans la même posture, et ils flrappent alternativement sur son dos comme des maréchaux sur une enclume. Les seigneurs et les paysans sont également sujets à cette sorte de punition qui est quelquefois exercée dSine manière si sévère que les gens en meurent. Le pouvoir d'infliger celte peine réside en la personne de ceux qui ont de l'autorité sur les autres et s'exerce sans forme de procès. Le pstient doit crier vinavai, c'est^-dire confesser qu'il est coupable, puis baiser les mains et les genoux et toucher la terre avec le front devant etlui qui a dirigé Texécution, et le remercier de ce qu'il ne l'a pat fait battre davantage. 11 est fort ordinaire que des gens revivent cette punition et gardent leurs places; car ce n'est pas la manièi^ en Moskowie de destituer entièrement pour des petits crimes ou fri« ponneries...
« La punition par le knoui ne peut être ordonnée que par fonna de justice ou par l'ordre de quelque personne de grande considération, et est rarement exécutée par un autre que par un bourreau* Le knout est une courroie de cuir épaisse et dure, de la longueur d*environ trois pieds et demi, attachée par un bout à un bâton long de deux pieds, par le moyen d'une espèce d'anneau qui le Sût jouer comme un fléau. Le criminel, ayant la chemi;»^ levée, est mis sur le dos d'un autre homme; à tout coup que le bourreau donne, il fait un pas en arrière et puis en avant et cela avec tant de forc<« que le »ang coule à chaque fois. -^ La second t! et plus rigou* reuse maniète do donner le knout (qu'on appelle autr muent Pme) est lorsqu^on lie les deux rooins du patient derrièrt* le dos et que par une corde qui tieiii à sea mains on l'élèvê en haut pendant qu'il
S36 HISTOIRE PO^PULAIRE
a UD grand poids attaché aiix jambea. Il y a an espace de temps entre chaque coap et daiis l'intervalle un subdiaktkick ou écrivain esainine le patient pour savoir jusqu'où va le crime dont il est aocasé, s'il a d<*s complices, ou s'il est coupable de quelques autres crimes que ceux dont il est accusé» comme trahisons, vols, meur^ tres dont on ignore les antenrs. Lorsque te* crime est capital^ on allume un feu médiocre tout près du gibet ; on lie les pieds et les mains du patient et on l'attache, comme sur une broche» à un long bâton qui est tenu par un homme de chaque côté : l'accusé a Je dot brftlé par ce fan, et est alors examiné parTécrivain pour le faire confesser... > (Voyez Etat présaU de la Grande-Rusaie, par le capitaine Perry, déjà cité p. 208-211.)
Extermination des Strélitz. — Le mouvement des Strélitz fut réprimé par l'Ecossais Gordon, qui, après les avoir décimés, incarcéra le reste à Moskou. Pierre I«% à son retour, trouva la punition insuflSstinte : « On les assembla au nombre de sept mille dans un lieu environné de palissades où on leur lut la sentence qui condamnait deux mille d'entre eux à être pendus, et les cinq mille antres A être décapités. On les fit sortir dix par dix de l'enceinte palissades dans une plaine où l'on avait dressé un nombre de gibets suffisant pour y pendre deux mille hommes. Ceux-ci y furent attachés par dizaines, en présence du tzar, qui les comptait, et de tous les seigneurs de la cour, qu'il avait mandés auprto ^e lui, afin qu'ils fussent témoins de cette exécution pour laquelle 11 voulut, en outre, se servir des soldats de sa garde en guise de bourreaux. Les cinq mille qui devaient être décapités forent, de même que leurs camarades, tirés dix à dix de l'enceinte, et conduits dans la plaine où, ris à vis les gibets, on avait disposé des poutrelles en assez grand nombre pour servir de billots à ces cinq mille coupables. A mesure qu'ils arrivaient on les faisait arranger, coucher de leur long, et poser par cinquantaines le col sur les billots, après quoi Yom décapitait toute la file. Le tzar ne se contenta pas de se servir pour cette exécution des seuls soldats de sa garde. Armé lui-même d*une hache, il commença par couper, de sa propre main, la tête d'une centaine de ces malheureux, après quoi, ayant fait distribuer des haches à tous les princes, seigneurs et officiers de sa suite, il leur ordonna de suivre son exemple. Nul de ces seigneurs, parmi lesquels étaient le grand-amiral Apraxine, le grand chancelier, le prince Mentchikofi; Dolgorouki, etc., ne fut assez osé
pODr désobéir. Le caractère du tzar leur était trop connu pour qu'ils ignorassent qa*en témoignant la moindre répugnance dans cette occasion, il y allait de leur vie, et qu'il les aurait impitoyablement confondus avec les rebelles. Ces milliers de tètes furent transportées en ville , dans des tombereaux, et ficbées sur des pieux de fer scellés dans les cjéneaux des murailles de Moskou, où elles restèrent exposées pendant toute la durée du règne de ce prince. Quant aux chefs de ces Strélitz, ils furent pendus aux murailles de la ville, en face et à la hauteur de la fenêtre grillée par où la princesse Sophie recevait le jour dans sa piison, speetacle qu'elle ne cessa d'avoir sous les yeux pendant les cinq ou six années qu'elle survécut à ces malheureux. Quant à ceux qui, ayant pris la fuite après leur défaite par le général Gordon, s^étaient dispersés dans différentes directions, il fut défendu sous peine de mort, dans toute l'étendue de l'empire russien, non-seulement de leur donner asile dans les maisons, mais môme de leur fournir le moindre aliment, pas même de l'eau, ce qui donne & croire qu'ils périrent tous misérablement. Les femmes et enfants de ces Strélitz furent transportés dans des lieux déserts et incultes, où on leur assigna pour retraite une étendue de terrain limitée, avec défense à eux et à leurs enfants d'eu jamais sortir. On érigea sur tons les grands chemins des pyramides de pierre sur lesquelles on grava la relation de leur crime, ainsi que leur arrêt de mort. > (Mémoires secrets du sieur de Villebois, chef d'escadre et aide de camp de S. M. le tzar Pierre !«'. Paris. 1853, p. SO-22.)
Nous citerons encore quelques détails que nous trouvons dans une Lettre sur l'état présent de la Moscooie (Amsterdam 1699, p. 223): « Les Strélitz furent jugés par tous les boyards et exécutés le 5 mars 1697 dans la grande place devant le chfttean. On leur coupa premièrement Ses bras et les jambes et aprè^ la tête. Les têtes furent exposées au haut d'une colonne de pierre qu'on érigea tout exprès. Les bras et les jambes furent mis sur des perches autour de la colonne, et les troncs des corps furent jetés et laiasés sur le pavé plus de huit jours, jusqu'à ce que la puanteur forçât de les éter. Sur la déposition des complices que le boyard Jean Miloslawski avait eu le plus de part au soulèvement qui arriva l'an 1682 , lors de l'avènement de Sa Majesté, on déterra sou cadavre, qu'on trouva peu altéré et presque encore dans son entier quoiqu'il eût été douze ans sous terre. On érigea plusieurs potences auxquelles on pendit les parties du cadavre, qui fut mis en mille pièces. » E t
l'auteur anoD|me admire et louo le grand tzar ! — Voir aussi ie songlanie révolte tUs Strélitz par Korb, 1698, ôdit. de 1859.
Procès et mort du TZARÉgiTCH Alexis. ^ Pienre W faisant mourir son fils est peutrétre plus odieux encore , s'il est possible , que le cruel Ivan IV» qui tua le sien de sa propre main, car il Ajouta à son forfiât la dérision d'un jugement.
Le tzaréritcb confessa qu'il sTait oui dire à beaucoup de gens qu'il était aimé du petit peuple et qu'on l'appelait Yetpérance det Rm09€s; qu'il avait-mis sa confiance dans ceux qui aimaient les an* ciennes mœurs et qui parlaient avec déplaisir des nouveantés que son père introduisait. Le tsar invoqua contre lui, entre antres, l'ar* ticle 21 du chap. 16 des lois militaires qu'il venait de faire impri* mer à Pétersbourg (1717) : « Celui qui forme le dessein de quelque trahison ou de quelque chose de semblable, quoiqu'il ne le mette pas en exécution, doit pourtant être puni de pareilles peines capi« taies, comme s'il avait exécuté son dessein.» Il adressa à ses grands dignitaires ecclésiasliques et séenliers une déclaration où il disait : < Que, quoiqu'ayant un pouvoir assez abondant et assez ab* soin de juger son fils selon sa volonté sans en demander avis à personne, cependant craignant Dieu et le péché, d'autant qu'il avait promis par écrit le pardon à son fils et l'avait ensuite confirmé de bouche en cas qu'il lui dit la vérité, il souhaitait se procurer toutes sortes de lumières sur cette aflisire. » Et il ajoutait : « Noos souvenant de l'endroit .de la parole de Dieu où il exhorte de demander dans de pareilles occasions les sentiments des gens d'église pour savoir ce que Dieu a ordonné ainsi qu'il est écrit au chap. 17 de l'Exode, nous désirons de tous archevêques et de tout l'état ecclésiastique que vous nous donniez là-dessus , suivant la Sainte- Écriture, une véritable instruction pour savoir quelle punition un crime si horrible de mon fils, semblable à Absalon, a méritée selon les lois divines : ce que vous apus donnerez par écrit, signé de la propre main d'un chacun, afin qu'étant suffisamment éclairé dans cette affaire, nous ne chargions en rien notre conscience. » Il écrivait à ses ministres et sénateurs : « Ne faites point réflexion sur ce que vous devez juger le fils de votre souverain; mais, sans avoir égard à la personne, reodez la justice et ne perdes pas votre &me et la mienne afin que notre conscience ne nous reproche rien au jour du terrible jugement et que noire patrie ne soit point lésée. > (Voy, Mtmifuit du procès crimmei du CMQrMi% àUsm PMrouritM,
jugé à Pétersbourg, le 25» jour de juin 1718. V. S. traduit sur Vonginal russien et publié par ordre de Sa Majesté czarimnê , et inséré dans las Nouveaux Mémoires sur F état présent de la Grande* Russie ou Moscovie, par un AUemaud rébidant en cette cour. 11^ p. 327-33a, 339, 348.)
G*e8t ainsi que , pour mettre son fils à mort, Pierre invoquait Dieu , la patrie et la conscience ! Il voulait qu'il n*y eût personne dans rËglise ni dans l'État qui ne fût associé à sou crime. Aussi, au bas de la sentence qui déclarait le tsarévitch indigne de pardon et coupable de crime capital, se trouTent signés tous les plus grands noms de la Russie moderne.
Un témoin oculaire a osé imprimer l'étrange apologie que voici : c La conduite du tzar a«t-elle besoin de justification après les éloges que Ton a donnés dans tous les pays et dans tous les temps à l'ao* tion héroïque de Brutus immolant son fils au salut de l'État? Corn-» munément l'on croit qu'on avait donné du poison au tzarévitch ; supposons que cela fût, n'aurait-ce pas été un acte de démence d^épargner à ce criminel condamné l'horreur d'une mort violente? [Mém. du règne de Pierre le Grande par Nestesuranoi, IV, p. 234.)
Voltaire, si complaisant d'ordinaire envers la Russie, a pourtant écrit ces lignes : c Ce qui est certain , c'est que son fils (le fils de Pierre) mourut dans son lit le lendemain de l'arrêt et que le tsar avait à Moscou une des plus belles apothicaireries de l'Europe, i (Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, CEuvres complètes de Vol" taire. Edit. 1820, XXI, p. 412.) Plus tard, dans son Histoire de F Empire de Russie, il a eu l'indignité d'écrire : « Si Alexis eût régnée tout aurait été détruit (l'œuvre de Pierre). Quand on considère cette catastrophe (la mon d'Alexis), les cœurs sensibles frémissent et les sévères approuvent. » (XXÎ, p. 317.)
L'ëxpbbkok-Pape. — Pierre ]«' disait : « Louis X/V a été plus grand que moi en bien des occasions; mais ce en quoi je lui ai été fort supérieur, c'est que j'ai réduit mon clergé à la paix et d l'obéissance y tandis qu'il s*est laissé dominer par le sien. > Si le Grand-Roi commit la faute de révoquer l'édit de Nantas et de re* devenir le bras bécuiier de l'intolérunce ecclésiastique, le tzar^ en se faisani chef de la religion, et réunissant eu sa persouue les deux pouvoirs spirituel et temporel, organisa le pire des despotismes, puisqu'une seule et même autorité avait ainsi pouvoir sur les corps et sur les consciences.
« Pierrâ crut avoir im sujet plus que légitime de répudier sa première fismme, Eudozie Federowna, dans Tamour dont il brûlait pour la belle Anna MoSns. Il espérait que les théologiens de son royaume trouveraient quelque nullité dans son mariage. Le croirait-on ? ces prêtres ne firent aucune réponse qui fût favorable à son amour. Mais il n'était pas homme à vouloir en vain quelque chose. Lefort^son ministre et favori, Tenhardit à prendre son parti. Par un coup d*autorité absolue, il prononça lui-même l'arrêt de répudiation. » {Anecd, du règne de Pierre !•'. 1745, 1" part., p. H.)
« Le premier jour de Tan 1715 (suivant le vieux style}, qui est une des plus grandes fêles des Moskowites, le tzar se rendit à Téglise à quatre heures du matin et officia lui-même. Il commença par entonner et chanta ensuite Tépltre devant Tautel , coutume qu*il a toujours observée depuis qu'il a supprimé Tautorité patriarcale. > {Nouveaux Mémoires sur rétat présent de la Grande-Russie ou ifoiscovie, par un Allemand résidant en cette cour, I, p. 134.)
Pierre institua un synode permanent chargé de la publication des ukases impériaux en matière religieuse, commue le sénat Test des ukases en matière administrative et civile. Ce ne fut guère qu'une espèce de bureau pour les affaires ecclésiastiques qui ne pouvait rien décider que selon la volonté du tzar, mais qu'il décora du titre de Saint-Synode.
L'ordonnance de Pierre pour la réformation de son dergé est des 10-21 février 1720. Le formulaire du serment des membres du collège ecclésiastique est ainsi conçu : « Je... soussigné jure et promets, devant Dieu tout-puissant et son saint Evangile, d'agir en toutes choses et en tout temps conformément aux règles prescrites dans l'ordonnance ci-dessus et aux nouvelles constitutions qui pourront être ajoutées du consentement dudit collège et de l'aveu de S. M. mon souverain... Je promets en outre d'être soumis, obéissant et fidèle à mon légitime seigneur et souverain Pierre l«', empereur de toutes les Rnssies, etc.; et, après S. M., à ses légitimes successeurs dénommés par elle , en vertu de sa souveraine puissance, ou à ceux qu'elle pourra dénommer à l'avenir, e« les jugeant dignes du trône. J'aurai la même crainte et fidélité pour rimpératrice Catherine Alexiowena, je serai son fidèle serviteur et sujet et je défendrai de toutes mes forces et même au péril de ma vie Leurs Majestés souveraines et tout ce qui appartient à leur puissance absolue , tant par rapport aux droits et prérogatives qui leur sont déjà accordés qu'à ceux qui pourront leur être accordés à l'a-
venir... Je reconnais par ce même serment que le jnge souverain et le chef de ce collège ecclésiastique est S. M. Tempereur de toutes les Ruseies, et je jure devant Dieu qui connaît tout, que mtn cœur et ma pensée sont d'accord avec mes paroles... »
Or, cet homme qui se faisait ainsi le supréuM pontife de tout uq peuple est le môme de qui le docteur Arkins, Anglais de nation et son médecin, disait en pariant de son tempérament et de Tabus qu'il en faisait, qu'il fallait c qu'il eût dans le corps une légion de démons de luxure. >
Le Conclave du tzar. — La fête comique que Pierre I«r avait instituée et qu'on appelait le conclave , consistait à contrefaire d*une manière grotesque ce qui se passait dans le conclave lors de Texaltalion du Pape. Cette satumale avait deux buts : le premier et le principal était de tourner en ridieule ou tout au moins de déconsidérer aux yeux du public la dignité de patriarche; Tantre était de donner à ses peuples une idée désavantageuse du papisme et des maximes du clergé romain.
€ Un jour Pierre dit à Tun de ses bouffons, l'ivrogne Sotoff : Je te fais knes papa, ce qui veut dire prince pape. H le fit proclamer tel et lui donna un palais où il fut mené en pompe par la cour, reçu et harangué par des troupes de bouffons. On dîna et Ton but copieu^ment. Sur la fin du repas, on proposa au knes papa de procéder à laaomination de ses cardinaux. Le tzar l'aida à trouver des sujets propres à occuper ces places, et choisit des gens connus la plupart pour aimer la débauche. Mais dans le nombre il inséra les noms de personnes qui lui étaient suspectes ou secrètement odieuees, espérant que la boisson portée à l'excès engagerait les uns à révéler des vérités qu'il lui importait de savoir ou qu'elle expédierait le reste dans l'autre monde. Tous les élus se rendirent à l'heure marquée, reçurent calotte et robe rouges et furent conduits dans la salle du consistoire, laquelle n'était meublée que de futailles rangées des quatre côtés pour servir de sièges. Le knes papa était placé sur une espèce de trône, appuyé sur des barriques de vm et garni depuis le haut jusqu'en bas de verres et de bouteilles. Chaque cardinal, en entrant, faisait une profonde inclination et le knes, en lui présentant un coup de vin, disait : Révérendissime, ouvre la bouche et avale et tu diras de belles choses. Après quoi le cardinal prenait séance sur une des futailles.
c Cette cérémonie finie, on se rendit an conclave. Il fallait traverser
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pluftieuroroes. Les cardinaux firent le triyât à pied et en proccuion^ deux à deux, précédés de tambours^ de traîneaux de piDvisions, de cuisiniers, noarmitons et musiciens. Le knes papa^ assis jambe de ci, jambe de là, sur une barrique d*eau-de-vie , posée sur un tratnean tiré par quatre bœufs, était environné par une troupe d'bommes vêtus eu cordeliers, jacobins, etc., et ayant tous le Yerre à la main. Le tzar, déguisé en schipper ou matelot hollandais, voltigeait avec un grand nombre de personnes de sa cour, en se portant tantôt sur les ailes, tantôt à la tête et à la queue de cette étrange procession. On arriva à une galerie où il y avait autant de couchettes que de cardinaux. L'office du çonclaviste qu'on avait donné à chaque cardinal était de l'empêcher de s'éloigner de sa couchette durant toute la tenue du conclave, et de Texciter à bien manger et eurtout à bien boire et de porter les messages d'un cardinal à l'autre. Ceux qu^on avait chargés de cette miasion étaient surtout de jeunes égrillards qui avaient voyagé et qui s'acquittèrent ai bien de leurs fonctions que plusieurs des cardinaux moururent au sof» tir du conclave. On soupçonna qu'ils avaient bien pu être parU*culièrement recommandée par le tsar, qui venait de temps en temps observer et écouter ce qui se passait et se disait dans U salle. Ces condavistes animaient par des rapports burlesques ces gens chauffés par le vin et les excitaient à se dire d*un lit à l'autre las plus grosses ordures et à exhaler dans leura reproches tout ce qu'ils savaient de plus offensant tant les uns contre les autres 4|ue contre leurs familles respectives. Le tsar en prenait note sur ses tablettes et ne manquait pas d'en faire usage par la suite. Il n'y eut sorte d'indécence qu*on ne commit dans cette assemblée , #t c'en serait une que d*en faire ici la description. Cette solennité dura trois jours et trois nuits consécutifs, après lesquels on ouvrit les portas du conclave et l'on ramena le pape et ses cardinaux sans connais- SAQ ce à leur maison; et l'on se servit pour cela û'yswolchiqws ou mauvaises charrettes sur lesquelles on les jeta comme on au» rait chargé des bêles mortes. Des questions agitée dans cette as» semblée, i*en rapporterai une seule : un cardinal s'étant plaint que le vin qu'on hii versait était mauvais, on en fit un rapport au knes papa qui, après avoir envoyé de couchette en couchette pour recueillir les voix , ordonna que la pièce incriminée serait mise à l'index.
< C'était pour la troisième fois qu*on célébrait cette honteuse ttle, quand enfin le tsar Piene j trouva la mort qu'il avait procurée à
Uint d'autres. £n effets il mourut des suites des excès coinmis par lui dans une de ces orgies. » {Mémoires secrets de Villebois, pages 33-51.)
Fondation dx Saint-Pétebsboubg rt agbandibsbiient db la RussiB. — < Quels forent les commencements de la capitale de la Russie ? Ce ne sont pas les hommes qui l'ont tooIu^ mais ces marécagas ont plu au tzar; il a ordonné : aussitôt on vit s*élever, non une Tille pour les hommes, mais une capitale pour lui. Là le tsar a montré la toute-puissdnce de sa volonté. Dans ces sables mouvants et ces fondrières bcurbeusea^ il a fait planter cent mille pilotis, il a enfoui cent mille cadavres de paysans... Pour y transporter les blocs des obélisques» combien n*a-t-il pas fallu inventer de eom* plots, tuer on exiler d'innocents, ravir et piller de territoires, jusqu'à ce qu'enfin avec le sang de la Lithnanie, les larmes de l'Ukraine et l'or de la Pologne, on ait acheté à profusion tout ce que possèdent Paris et Londres!... » (Voyage en Russie, d'Adam Mickiewicz.)
Voici maintenant le récit d'un contemporain allemand : ■ Lorsque la fortune eut secondé les armes du tsar, jusqu'à le rendre mettre (en 1702) deNotebourg, et Tannée suivante de Nie-Schants, ayant remarqué qu'environ un mille plus loin la rivière de Neva formait plusieurs lies, une situation si avantageuse lui inspira le dessein d'y bâtir una ville d'où Ton pût commercer sur la mer Baltique. Son armée s'y étant rendue, il fit camper l'infanterie dans le territoire de Finlande, proprement la Carélie, et la cavalerie dans celui d'Ingrie, et fit élever un petit fort dans un endroit où il n'y avait alors que demc petites cabanes de pécheurs et où l'on a depuis bâti Péterabourg. Le tzar alla lui-même avec quelques chaloupes visi^ ter cette rivière jusqu'à la haute mer... On commanda un détache* ment d'environ mille hommes pour prendre poste dans l'Ile de Retusari (qui est aujourd'hui Grunstadt). Le tzar, ayant résolu de bâtir une forteresse sur la Neva et d'y faire son principal chantier pour les gros vaisseaux de guerre, distribua ses plans de manière à placer la citadelle sur la petite lie du milieu et la ville en partie sur les autres lies et en partie sur le continent. 11 ordonna de ramasser pour le printemps suivant une grande quantité de paysans mos* kowites, tartares, kozaks, kalmouks, finlandais et iugriens pour mettre son projet à exécution. Ajussi vit-on, au commencement de mai 1703, plusieurs milliers d'ouvriers rassemblés de tons les endroits du vaste empire rusaien, et dont quelques-uns venaient de
plus de deux à trois cents milles d'Allemagne jeter les fondements de la nouvelle forteresse... On compte que la misère a fait périr dans ces travaux près de 200,000 hommes... C'était le tzarloi-mème qui conduisait tout l'ouvrage et qui en avait donné le dessin. Pendant qu'on avançait la forteresse, on travaillait aussi insensiblement à la ville, et ce fut dans cette vue qu'on ordonna à beaucoup de gentilshommes et de marchands de Moskowie de venir s^établir à Pétersbourg et d'y bâtir des maisons; ce qui fut exécuté avec empressement... Plusieurs Suédois, Finlandais et Livoniens n'ayant pas le moyen de subsister dans leurs villes et leurs villages, qui étaient ruinés, furent obligés par nécessité de venir s'y réfugier. On y attira toute sorte d'artisans, d'ouvriers et de matelots arec leurs familles pour faire fleurir la navigation et le commerce de mer... » (Description de Pétersbourg, p. 4-8, publiée à la suite des Nouveaux mémoires sur fétat présent de la Grande-Rus$ie ow Moscovie, Paris, 1725, et attribuée à Weber.)
L'importance de la position de la nouvelle capitale était énorme. Ainsi , < lorsque le roi Charles XII se trouvait en Saxe ( 1707 ), il est vrai que le tzar s'offrit à faire la paix ; mais la condition sine qud non n'était pas du goût du roi; son ennemi voulait absolument garder sur la mer Baltique le port de Pétersbourg, qu*on ne pouvait lui laisser sans renverser entièrement toutes les règles de la politique. » (Histoire militaire de Charles XII, vol. III, p. 241.) Mais comment Pierre eût-il cédé? lui-môme avait écrit : «Le même jour de la capitulation de Notebourg (14 oct. 1702), le marédial et les généraux allèrent daus la ville, où après avoir rendu grAce à Dieu et fait trois décharges du canon et de la mousqueterie, on changea le nom de la forteresse en lui donnant celui de Schltlsselbourg (ville de la Clef), car c'est par cette clef que s'ouvrirent pour nous les portes des pays ennemis. » {Journal de Pierre le Grand, p. 86.)
En vue d'assurer à la Russie la double domination de la mer Noire et de la mer Baltique, Pierre 1*^ enleva aux Turcs la. port d'Azoff, en 1696 (qui fut repris momentanément en 1711), et aux Suédois, 1700-172i,le littoral sur lequel il bâtit sa nouvelle capitale. Il avait accru, vers le commencement de son règne, l'importance du port d'Archangel sur la mer Blanche, et vers la fin il prit aux Peraans Derbent, sur la mer Caspienne, 1722.
Les puissances de l'Europe avaient manifesté l'intention d'appuyer lar Suède, a Pierre I*'', sans s'arrêter à ces menaces, organise et rassemble ses ressources : deux flottes russes descendent slmul-
taoément^ au nord et an midi de Stockholm^ des troupes qui font dans les enTirons de cette TîUe un ravage effroyable... Le cabinet de Stockholm, mal secondé par ses alliés^ fit faire an tzar des ouvertures de paix. Pierre déclara que les négociations n'interrompraient point les hostilités. Les flottes et les armées russes continuèrent leurs descentes dévastatrices. Rien n'échappait ù la destruction. Le tzar appelait ses soldats ses plénipotea|iaires. Frédéric (roi de Suède]y las d'altendre les secoure qu'on lui faisait espérer, se décida à conclure la paix, aux conditions qu'avait d'abord exigées le tzar. L'acquisition irrévocable de la Livonie^ de l'Esthonie^ de riogrie, d'une partie de la Finlande et de la Carélie, de tontes les lies qui bordent les côtes de ces contrées; l'avantage si ardemment désiré d'avoir des ports dans la Baltique; les forces militaires de l'empire développées : tel était pour la Bussie le fruit d'une guerre de plo» de 21 années (Traité de Nystad, 1721). L'armée offrit à Pierre le titre d'amiral ; le sénat et le clergé lui décernèrent celui de Grand et de père de la patrie, conmie s'il y avait eu en Russie une patrie!... Le titre d'empereur, que lui avaient déjà accordé la Hollande et l'Angleterre aussitôt après la victoire de Poltava, il se le fit décerner de nouveau ; et cette fois la Pologne, la Prusse et le Danemark, la Suède et l'Autriche même n'hésitèrent plus ou presque plus à le lui reconnaître... i {Hist. philos, et politiq, de Russie^ par J. J. Esneanx et Chennechot. Paris, 1830, IV, p. 143-147.)
Ainsi, la Livonie était entièrement perdue pour la Pologne. Et pourtant le tzar Pierre, en son manifeste de Narva, avait dit : c II est notoire à tout Tunivers que cette province dépend de la couronne de Pologne, dont elle a été arrachée purement par force par le roi de Suède. » (22 juillet 1704.) Pierre !«', en confirmant à la paix de Nystad les privilèges des Livoniens, y attachait cette limitation : autant qu'il» seraient compatibles avec les principes de son gouvernement! iJMém. hist., polit, et miHt, sur la Russie, par le général MaoBtein. Lyon, 1772, 1, p. 75.)
Le duc de Gourlande, Frédéric-Guillaume, étant mort sans enfants, en 1711, avait laissé ses Etats à son frère Ferdinand, déjà âgé et non marié. La descendance de Gothard Kettler était donc sur le point de s'éteindre. Le duc étant tombé malade à Dantzick, en 1725, il arriva que la noblesse courlandaise, qui était luthériebne, craignait de voir le pays distribué en palatinats, comme l'avait été la Mazowie, dont le duché avait commencé par relever simplement de la couronne de Pologne. La noblesse et les Etats élurent à l'una-
nimité (5 juillet 1726)^ pour dac de Gourlande et de Sémigale^ le comte Maurice de Saxe, fits naturel d'Auguste II et de la couileese de KœDigsmark (qui plus tard devint maréchal des camps et armées de France). Le prince Mentchikoff se rendit sur-le-champ à Mitau et déclara : c Que l'intention de S. M. I. de Russie était que les Etats se rassemblassent pour procéder à une nouvelle élection; qu'elle ne pouvait tomber que sur lui, prince Mentchikoff, ou sur le duc de Holstein, ou sur Tun des deux princes de Hesae^ et qu'il n'était venu à Mitau que pour faire finir cette affaire en sa présence.» Il partit le IS, en protestant que si dans dix jours il n'avait point une réponse positive des Etats et de la Régence, il ferait entrer 30^000 hommes dans le pays pour y vivre à discrétion^ jusqu'à ce que S. M. russienne eût une pleine satisfaction sur tous les points qu'il avait proposés de sa part. D'un autre côté^ le roi de Pologne^ conformément à la décision de la diète de Grodno^ rappela son fils, en lui envoyant le diplôme dans lequel il était dit : c Nous ne permettons à qui que ce soit de démembrer la province de Gour^ lande du corps de la République auquel elle a été jointe depuis tant de temps et qui, en vertu des Pacta subjectionis ou Convention de soumission, doit rentrer sous la dépendance du roi et des Etats du royaume et du grand-duché de Lithuanie après la mort du duc Ferdinand sans enfants mAlesw (26 oct. 1726). Maurice de Saxe n'en persista pas moins; il fut déclaré ennemi de la patrie; des commissaires polonais furent envoyés en Gourlande. Mais le comte Bestoujeff, arrivé de Pétersbourg k Mitau, le 82 décembre, leur intima au nom de l'empereur son maître : « Que S. M. I. ne souffrirait jamais que la Gourlande, après la mort du duc Ferdinand, tti incorporée & la Pologne, ni divisée en palatinats, mais soutiendrait, au contraire, les Gourlandaift de concert avec l'empereur des Romains et le roi de Prusse dans le droit de s'élire un duc. » Les commissaires déclarèrent le chancelier Keiserling coupable de haute triftiisoD, le dépouillèrent de sa charge et le condanmèrent à trois annéae de prison, et après avoir signé un nouveau plan de régence, s'en retournèrent, pensant avoir tout arrangé et pacifié. Mais le pays ne cessa point d'être ravagé par les troupes étrangères. A la mort du duc Ferdinand, la duchesse douairière de Gourlande, Anne Iwanowna, seconde fille du tzar Iwan Alexiowitch, frère de Pierre l«s qui était devenue impératrice de Russie, fit duc de Gourlande son favori, Jean-Ernest Biren, 1737; et le roi de Pologne fut obligé de lui en donner l'invettiture. (Voy. Histoire de Maurice, eomtf de Saxe. Dresde, 1770, 1, p. 126, 181, 144, 151, «68, 197, 817.)