CHAPITRE VII
LE DEMEMBREMEIiT
de la Pologne
Frédéric 11, roi de Prusse, et son système d'arroDdissement. Auguste m. Le chancelier russe Bestoujeff. Les familles Poniatowski, Csarloryeki et Potocki. Souffrances des paysans. <— L'impératrice Catherine II et le roi Stanislas Auguste. La politique de Pa«* nin en Russie et la politique des Csartoryski en Pologne. Faiblesse de Stanislas-Auguste.— Confédération de Bar.Pulawski, Tévéque Soltyk et le père Marc. Premier partage de la Pologne, consommé par la Russie, la Prusse et rAntriche.— Essais de rèrormes. Améliorations matérielles, lustniction, sciences et arts. -^ La grande diète et la constitution du 3 mai 1791. — Deuxième partage. iDsurreetion de Kesciuszko. Troisième partage. — Du martyre sibérien.
Nous voici au milieu du xvni* siècle; l'idée posée par le traité de Westphalie se développe et domine ; et la di*^ plomatie devient une science. On volt apparaître alors des mots nouveaux dans le langage des peuples : Le$amitié$ tt les mimitiis naturelle$y le $y$tème de balance et de contre^
balance y la pragmatique sanction^ et mille autres formules à l'aide desquelles on explique tous les événements sans tenir compte d'aucun sentiment moral.
La Pologne , reconnue tantôt nécessaire, tantôt inutile à l'Angleterre ou à la France , souffrait de ces changements.
Pendant la guerre coloniale, au sujet du Canada (1754- 1762), la France chercha l'appui de la Prusse , qui , au contraire, s'attacha à l'Angleterre. Pendant la guerre de Sept-Ans (1756-^1763), la France , redevenue ennemie de la Prusse , s'allia à la Russie , et lui donna les subsides destinés d'abord aux Polonais. La Russie, sans s'embarrasser le moins du monde de ces systèmes d'amitiés et de contrebalance, ne consultait que ses propres intérêts. Seule, elle gagnait du terrain; seule, elle augmentait son influence.
La guerre de Sept^Ans commence : longtemps on n'en devine pas le vrai motif. Enfin Frédéric II avoue nettement que, possédant une bonne armée et un riche trésor, il ne veut pas rester oisif; il veut s'arrondir. On met alors en vogue le système A* arrondissement : tout le monde tend à s'arrondir.
Les régiments russes entrent en Prusse, rencontrent les troupes allemandes et montrent leur supériorité. Ce n'était pas le génie des généraux russes qui gagnait les batailles : quelques-uns n'avaient pas même les connaissances militaires ordinaires ; ce n'était pas leur tactique ni leur stratégie , car la Russie changeait de généraux chaque année ^ et ces généraux modifiaient leurs plans dans chaque campagne : c'était la forfte morale impâmée
à ces terribles colonnes russes qui remportait des victoires.
Frédéric le Grand avait mis à la mode en Europe la discipline matérielle, la schlague et les verges ; en France même ou tenta alors de l'imiter. La discipline russe frappait rame et partait d*un principe de terrorisme spirituel. Frédéric fusillait ses soldats quand ils manquaient à leurs devoirs; un général russe, Munnich, dans une guerre contre les Turcs, publiait un ordre du jour par lequel il défendait aux soldats d'être malades^ d'avoir la peste, et les soldats obéissaient; quelques-uns d'entre eux qui, malgré sa défense , osèrent être malades, furent enterrés vifs. Les médecins conviennent que Tarmée se porta mieux le lendemain de celte ordonnance , la terreur ayant remonté son moral. L'enthousiasme donne de la force; la terreur peut de même électriser l'homme et l'élever au point de vaincre toutes les difficultés physiques , même le mal corporel. Pour produire un tel eifet, l'enthousiasme suffisant n'existait plus dans les armées de l'Occident, tandis que la terreur existait dans l'armée russe et lui assurait partout le triomphe.
Les Russes, sauf un seul engagement, gagnèrent toutes les batailles sur les Prussiens ; enfin un général nisse prit Berlin. Le roi de Prtisse n'avait plus de ressources , sa cause paraissait perdue.
Après chacune de ces batailles , les Russes , au lieu de poursuivre leurs avantages, se retiraient et prenaient des campements d'hiver sur le territoire polonais. Frédéric , dans ses Mémoires^ donne ù entendre que chaque fois que les armées russes s'éloignaient de la Prusse , c'était luj
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qui, par ses combiuaisons, les forçait à riuaction : ce qui est assez singulier, puisque Frédéric, après avoir été battu, ne pouvait avoir uue force suffisante pour obliger son ennemi à cesser la lutte. La vérité est que la Russie a fait ce qu'elle faisait toigours ; elle accomplissait la même pensée. Elle n'avait pas l'idée de conquérir la Prusse : qu'eût -elle fait de ce pays^ dont elle était séparée par la Pologne! Seulementi elle faisait subir à la Prusse ce que j'appelle la première opération ; elle cherchait à l'aSublir, ù arrêter les développements de la puissance de Frédéric le Grand. La Russie , en même temps , continuait à se mêler aux affaires de l'Europe, sur laquelle elle espérait étendre sa poUtique , au moyen d'un traité dont elle serait garante. Elle eût infailliblement réussi , si la mort de l'impératrice Elisabeth n eût suspendu la marche des troupes russes , et si le fils du duc de Holstein- Gottorp j devenu empereur sous le nom de Pierre III « n'eût arrêté pour un moment la politique du cabinet de Pétersbourg.
On accusait le chancelier Bestoujeff de s'être vendu à la France et d'avoir entrepris cette guerre pour plaire à cette puissance. Un diplomate français^ Rulhières» qui se trouvait alors en Russie , et qui connaissait les intrigues de la cour j traite cette accusation d'absurde : «Personne, dit-il, n'aurait trouvé une somme capable d'acheter le chancelier d'un empire aussi immense que celui de la Russie et qui d'ailleurs possédait tous les moyens de s'enrichir. > J'ajouterai que , depuis des siècles^ il n'y a pas un seul exemple en Russie d'un homme politique vendu i une puissance étrangère : ce qui se comprend fiaoila*
ment, car les forts ne se vendent pas , et les Russes ont toujours eu le sentiment intime de leur force.
La politique de Bestoujeff est parfaitement expliquée par ces quelques lignes , tirées d'une note écrite par lui* même : c L'état naturel de la Russie est la guerre. Son gouvernement intérieur^ ses finances, ses progrès dans la civilisation, sou commerce, tout doit être organisé pour Q« seul but, 9
Bestoujeff lui-*mème était las de cette guerre. L'impé» ratrice a plus d'une fois versé des larmes en maudissant la nécessité où elle se trouvait de sacrifier ainsi ses armées ; mais Tesprit intime du gouvernement la poussait; cet esprit renversait les cabinets et même quelquefois les souverains.
La Pologne, traversée par les armées russes, qui après chaque campagne revenaient y prendre leurs quartiers d'biver^, et affaiblie par leur séjour , était réduite à une inaction complète. Et le roi Auguste III recevait les or« dres de Pétershourg. Stanislas Leszczynski, beau-père du roi de France, avait été élu et proclamé roi de Pologne; mais la Russie avait imposé Auguste III, fils d'Auguste II. Il régna trente ans de 4733 à 4763.
Il n'y avait plus ni gouvernement ni diète : on rompait les diètes par le veto , sans qu'on y eût pris aucune décision ; il n'y avait plus d'armée, car du temps de Pierre la Grand, elle avait déjà été diminuée, et la Russie ne per* mettait pas de l'augmenter. Cependant, malgré cette absence de tout gouvernement, il régnait en Pologne une tranquillité parCedte, et même un bien-ètre matériel inouï. Les étrangers qui traversaient ce pays, où il n'y avait ni
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douanes , ni police , ni gendarmes , en parcouraient les immenses forêts en toute sécurité. Les exemples de procès criminels étaient fort rares. Dans plusieurs districts , les rôles des tribunaux prouvent que, durant trente ans, il n'y eut pas un seul noble ni un seul paysan accusé de meurtre, de pillage ou d'attentat à la propriété. Dans le nombre des criminels on ne trouve que des Bohémiens et de pauvres juifs. Suivant un écrivain anglais, toute la noblesse d'alors paraissait être toujours en carnaval et le peuple continuellement en foire.
Toutefois, les hommes politiques, les grands seigneurs de la Pologne, après avoir faussé l'esprit national , commencent à ressentir un douloureux besoin de réagi r contre leur propre œuvre. Faut-il rentrer dans la traditiou nationale? ou bien suivre le mouvement du siècle? On resta incertain , la machine gouvernementale s'arrêta et Ton s'accusait mutuellement. Enfin, après le règne stérile d'Auguste ni, les esprits fatigués se Jettent aveuglément dans les réformes. Elles furent préparées par un homme éminent, le piariste Konarski. La congrégation des piaristes, moite séculière, moitié monastique, influait surla vie publique en agissant sur la vie de famille. Ils entraient en composition avec le xvin* siècle; tout en conservant teur foi intacte, ils s'adonnaient aux sciences et aux arts plus qu'à la théologie. Ils apprirent aux Polonais le langage des philosophes du xviii' siècle.
Konarski, fils d'un seigneur polonais, allié aux grandes familles de la Pologne, connaissait Tétat des affaires de la République et même les ressorts secrets qui faisaient mouvoir la politique d'alors. Il embrassa d'abord le parti
de Leszczynski; il voyagea en Italie , en France, il resta même longtemps à Paris, où il fut pensionné par Louis XV. Mais il quitta la France et se sépara de Leszczynski pour revenir en Pologne ; décidé à ne prendre plus aucune part à la politique, il dirigea toutes ses idées vers les amé» Uorations intérieures et forma le projet de réformer Téducation de la jeunesse ; il fonda alors une école célèbre connue sous le nom de CoUegium nobilium (i740). Dans cette école, on élevait la jeunesse riche du pays, les fils des grands seigneurs polonais. Les vieux Polonais comprirent le danger d'une telle institution ; elle divisaitla nation, elle introduisait une aristocratie nouvelle d'après les idées occidentales , une aristocratie de richesse et d'éducation. Kouarski partageait toutes les illusions du xvni* siècle : il était persuadé qu'il suffisait d'introduire un nouvel article dans la Constitution pour remédier à tous lesdangers du veto. Certainement une institution qui ne répond plus aux besoins de l'époque et qui entrave la marche du gouvernement est condamnable; mais il faut chercher la source de ces dangers dans les mœurs du pays, il faut savoir corriger les mœurs en laissant au temps le soin de corriger les institutions. Konarski , entraîné par les idées du siècle, prenait la forme extérieure pour Is^ chose et passait sa vie à inventer une nouvelle manière d'organiser la diète , les tribunaux et les écoles. Ses idées , en rapport avec celles du siècle , produisirent une grande sensation. Dès ce moment il se forma un parti qui n'a cessé de combattre l'institution du veto,
A celte époque surgissent des caractères extraordinaires et tout nouveaux dans l'histoire de Pologpie ,
des hommes qui ont leurs pians individuels, des fieunilles qui établissent une politique h elles en faoe de celle de la République et de l'Europe , et qui peu à peu entraînent à leur suite des générations entières^ grands noms marqués d'an sceau fatal, destinés à expier les butas de la République 1
I^ type de ces individualités remarquables est Stanislas Poniatowski, dont nous avons parlé et qui fut pare du roi Stanislas- Augiute, On ne connaît pas bien l'origine de sa famille y mais elle ne parait pas purement slave; ils ont le tt<m% haut , le nea aquilin , les yeux noirs , éola« tants, enfin des physionomies qui rappellent celles des anciens chefs des Leoba , tels qu'on les vmt sur les por* traita* Il entra dans une famille où il trouva en plôna exécution le système dent il avait fait l'essai : il épousa une princesse Gzartoryska.
La famille Czartoryski poursuivait, à Tinsu de Ponia* tovsidy le même but que lui, celuide s'emparer du gou ver* nement. Elle avait un mode de procéder qui lui était par** ticulierf et la distinguait de%^Mres factions qui divisaient la République. Les Potooki voulaient, eux aussi, consti^ tuer une autorité régulière , Aais en détruisant complé» temant le pouvoir royal et en établissant une espèce de comité républicain composé d'hommes riches et influents : ce qui supposait une révolution. Au contraire, les Czartoryski prirent pour règle d'observer la légalité; dédai* gnant tout c« travail législatif qui ne produit que des articles de loi, ils tendaient A occuper tous les postes importants, toutes les positions légales dans la République, afin d'infuser peu à pei| leur esprit dans les formes axis*
tantes et de façonuer le pays suivant leur idée , qui était d'établir dans le Nord un empire puissant y semblable à celui de Louis XIV ou à celui de TAngleterre. Le prince Auguste Czartoryski envoyait des émissaires accrédités dans toutes les cours de l'Europe, et jouissait d'une grande influence dans le sénat. Le prince Michel, son frère, courait les diétines, dirigeait les tribunaux et enrôlait des partisans. Les Czartoryski se proposèrent d'abord d'affermir la famille de Saxe sur le trône de Pologne, afin qu'en ôtant aux puissances étrangères l'occasion de s'immiscer dans les affaires intérieures de ce pays, ils pussent ainsi y détruire Tinfluence de la Russie.
Pendant longtemps, la Russie n'eut pas d'ennemis plus acharnés que les Czartoryski. Mais, abandonnés par la France et par les puissances étrangères, trahis par le roi, ils cherchèrent un soutien dans le cabinet russe.
Alors ils tentèrent de faire pour la Pologne ce que la maison de Rnrik avait fait pour la Russie; et comme les grands^-duGs de Moskou détruisirent le pouvoir des Mongols en se servant contre eux 4e leurs propres armes, de même les princes Czartoryski espéraient vaincre la Russie par l'habileté. Ils méprisaient profondément le chancelier Bestoujeff; ils croyaient que sa politique, dont j'ai indiqué le sens profond, n'était que la suite de son incapacité.
n y avait très-certainement dans Bestoujeff du paysan de la Grande-Russie : les vieilles familles de boyards ne possédaient pas à ce degré Tinstinct de la tromperie et de l'habileté. Bestoujrff , qui parlait parfaitement , feignait d'être bègue; pendant dix-sept ans, il eut le courage de simuler ce défaut. Lorsqu'il s'entretenait avec les ministres
étrangers, il balbutiait de manière à ne ponvoir pas être compris. Il se plaignait en même temps d'être sourd, de ne pas comprendre toutes les finesses de la langue française, et se faisait répéter cent fois la même chose. Il avait l'habitude d'écrire les notes diplomatiques de sa propre main d'une manière tout à fait illisible ; quand on lui renvoyait ces notes sans avoir pu les déchiffrer complètement, il lui arrivait d'en dénaturer quelquefois le sens. Et les princes Czartoryski se flattaient de pouvoir tromper un tel homme 1 Bestoujeff , tombé en disgrâce , recouvra immédiatement l'ouïe et la parole.
Plus d'une fois la famille des princes Czartoryski crut être sur le point d'atteindre son but; mais chaque fois un événement imprévu déjouait ses calculs. Enfin leur neveu, Stanislas-Auguste Poniatowski, gagna la faveur de l'impératrice Catherine II et devint roi de Pologne (7 sept. 4764). Les Czartoryski pensaient avoir trouvé leur homme d'action. Le gouvernement de ce roi devint au contraire pour eux une source de mécomptes : Stanislas ne voulut pas, n'osa pas comprendre le secret de cette famille, et préféra obéir aux inspirations de l'impératrice.
Il est constaté que la naissance de Stanislas fut marquée par des pronostics singuliers. Un astrologue italien prédit à son père qu'un jour l'enfant deviendrait roi. On lui donna réellement une éducation royale : il avait dans son attitude, dans ses manières , quelque chose qui frappait tout le monde ; à Paris, 11 s'attira le ridicule parce qu'on l'accusait de singer Louis XV. Ce qui est encore étrange^ c'est que Poniatowski inspira le premier à Catherine, lorsqu'elle n'était que grande- duchesse , l'idée ambitieuse
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de se saisir du pouvoir. Il lui dit que lui aussi régnerait; la grande-duchesse, qui se trouvait sur les degrés du trône, conçut alors le projet de devenir impératrice. La mère de Poniatowski , profondément convaincue que son fils parviendrait à la royauté de Pologne, condamnait sa conduite et lui reprochait de fausser sa destinée en s*efforçant de gagner le trône par des moyens ignobles; elle voulait l'arracher de Pétersbourg et le ramener en Pologne. Mais une destinée plus en rapport avec le caractère faible et romanesque de ce prince devait lui faire obtenir un jojir la couronne d'une autre manière que sa mère ne l'avait rêvé.
Rulhières fut frappé de ce qu'il observa à la cour. La force épouvantable qui, dans e^t empire, bouleversait toutes les combinaisons politiques et mettait en défaut la sagacité des diplomates, l'étonna et lui fit faire de graves réflexions sur la marche des choses humaines. Il est l'un des premiers écrivains français qui se soient doutés que l'empire russe pouvait être basé sur une idée tout à fait étrangère à Tancienne politique des Etats européens. Il s'attacha à approfondir l'histoire de Pologne et il écrivait ces mots remarquables pour le siècle où il vivait : « Cène sont pas les lois qui gouvernent ce pays , c'est l'esprit, n On dit que l'empereur Napoléon , à l'époque où son cœur était encore ouvert à tout ce qui était noble et généreux, lut Rulhières, et que les Polonais doivent à cet historien les premiers sentiments de la sympathie que Napoléon montra plus tard pour la Pologne. Nous devons même à Napoléon la publication de cette histoire. Un littérateur gagné par un cabinet étranger s'était emparé du
manuscrit qu'avait laissé l'ai^ieur , et en avait complète^ ment changé la tendance et dénaturé l'esprit, lorsque Na« poléOQ, en ayant eu/oonnaissance^ ordonna de suspendre le tirage commencé , et de publier cet ouvrage d'après le texte original.
Je ne connais rien de plus tragique que l'histoire de Pologne dnrant cette période : des personnalités fortes qui conçoivent de grandes idées et cherchent à les réaliser ; la nation^ qui ne se laisse pas faijonner ; et enfin l'Europe qui ngtt sur eux et eontre laquelle ils réagissent. Que de douleurs renfermées dans le oal>inet silencieux de la famille Czartoryski-PoDiatov^rski I Que de passions cachées sous des formes froides , et qui ne se trahissent que par quelques paroles diploiiMitiques plus poignantes que les coups de stylet et que les dagues de nos tragédies 1 Lesf poètes comprendront un jour ce qu'il y a de vraiment tragique dans la société moderne , danB ces luttes intérieures dont l'individu est la scène et le théâtre , luttes entre les systèmes et les passions, entre le devoir et la raison, surtout lorsqu'il s'agit d'individus qui représentent des intérêts de générations et de pays.
Si la douleur des hommes politiques était grande, celle
du peuple n'était pas moindre.
Souvent on a décrit la situation de ces pauvres paysans qui habitent dans des huttes sales, soufirent de la faim, et, de plus , sont exposés à recevoir des coups de bâton. 'Or, comment se foit*il que les paysans ne se plaignent de ces misères qu'à la chute de la Pologne? C'est que le manque de force morale commence alors à faire sentir à lliomme sa misère physique. Tant que le paysan voyait
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le gentilhomme polonais vivre comme lui, chasser gt courir à cheval avec lui; tant qu'il comprenait ruti^ lité de la dépensci il lui laissait vendre son blé pour acheter des armes et des chevaux, il s'en passait et avait la force de souffrir. Hais dès que ce gentilhomme s'avisa de faire venir des meubles étrangers, et qu'il s'entoura d'une société étrangère, qu'il cessa de chasser et de pécher avec son paysan, qu'il ne visita plus sa hutte ; quand le paysan vit vendre son blé pour l'achat d'équipages et d'ustensiles dont il ne comprenait plus l'usage, alors son pain lui devint amer, çt il se plaignit de la faim.
C'est le luxe des seigneurs qui a fait la misère des paysans et a éveillé chez eux ]a douleur des coups de bâton*
La douleur que Ton reçoit d'une punition dépend beau* coup des idées que Ton y attache. Un prince de l'Asie, après avoir conquis quatre ou cinq royaumes et attaqué l'empire du Japon , revint un jour rendre compte de son expédition au grand khan mongol , son souverain. Le grand khan le punit pour n'avoir pas réussi; il le fit étendre par terre devant ses troupes , et ordonna de lui donner cent coups de bâton. Eh bien, le prince asiatique, conquérant de cinq royaumes, ne se trouvait pas trèsmalheureux d'avoir reçu cette correction ; il la regardait comme une blessure que l'on recevrait dans un combat. Un boyard russe, du temps d'iwan et même plus tard, ne se sentait pas déshonoré pour avoir reçu des coups de bâton de la main de son souverain; certes, il serait mort de honte si un étranger eût osé le traiter de cette façon. Le paysan polonais pardonnait la violence à un soldat sarmate | mais il ne pouvait souffrir les coups de
cravache d'un gentilhomme élégant qui passait sa vie à danser. Avec le goût de la vie de salon parmi les nobles, la longue plainte des paysans commence.
Il faut connaître ces détails pour juger le moral du peuple slave. Les réformateurs modernes parlent continuellement de la misère physique de ce peuple sans jamais s'occuper de ses soufiPrances morales. Or , qu'on le sache bien, ce ])euple ne se laissera point dominer pour des terres ou de Targent, mais seulement si on lui est moralement supérieur dans le bien ou dans le mal ; jamais personne ne lui en imposera par l'éclat de la richesse, par les titres ou par l'ostentation; mais on se fera toujours obéir des paysans en leur inspirant l'enthousiasme ou la terreur.
Si les Polonais ont irrité les Kosaks par leurs injustices, ce n'est point en les pillant , ni eu les écrasant de coups , ni en les faisant travailler outre mesure. Nous avons les documents of&ciels : ce sont les chansons populaires des Kosaks eux-mêmes, où Ton ne parle point de semblables . traitements. Au contraire , les Kosaks étaient plus riches que les autres paysans. Personne n'attaquait leurs propriétés , et d'ailleurs ils attachaient très-peu d'importance à leurs richesses. Un chef kosak, après avoir vendu son blé, revenait d'un port de mer avec de l'argent et un habit de soie ou de velours , et dépensait tout son argent le jour où il revoyait ses camarades. Quant à son habit de satin, il s'en revètissait et plongeait dans une cuve de goudron pour redevenir kosak.
Certes, un tel homme ne se serait pas révolté si on lui eût enlevé quelque terre productive. Mais c'est en voulant leur
imposer un rite religieux étranger et en leur faisant sentir leur infériorité politique , qu'on a blessé le moral dea populations kozakes et qu'on les a jetées dans les bras des Russes.
La lutte décisive va éclater entre la Russie et la Pologne. Nous devons, avant de la raconter, remonter vers le centre d'où partait l'action russe.
L'impératrice Catherine était allemande ; mais elle avait du sang slave dans les veines. C'était une princesse d'Anhalt-Zerbst. Zerbst n'est autre chose que Serbiszcze, pays slave des Serbes, anciennement germanisé^ où régnait une famille normande d*ÂnhaIt. Cette princesse, Sophie-Âugustine, qui, en devenant russe, fut rebaptisée sous le nom de Catherine, a passé sa jeunesse dans une gar^ nison, au milieu des soldats que conmiandait son père. La Providence élevait militairement une princesse destinée à s'eiaparer d'un trône par une révolution militaire. Arrivant à Pétersbourg , elle avait déjà la conscience de sa supériorité sur tout ce qui l'entourait; elle possédait cette sagacité et cette inesse qui distinguent les Slaves dû Nord ; en outre, persévérante dans ses plans et impitoyable dans leur exécution/ elle avait mi caractère qui trahissait quelque chose de mongol.
Comment expliquer ce phénomène d'une âme mongole ainsi égarée chez une race étrangère ?
Quand on examine avec attention l'histoire du xvni* siècle, et surtout celle de la dévolution française, on aperçoit que le mongolisme s*est révélé quelquefois dans l'Occident, au cœur d'une société tout à lût étrangère
à l'Asie. Comme il existe des pays qm sont le siège de ées terribles fléaux dont on ignore l'origine et la na^* tare, et que Ton nomme épidémies, de même il y en a qui sont frappés d'épidémies morales. Dans d'antres contrées , on signale , de temps à autre , quelques individus atteints de ces maladies : ne voit-on pas sonvent eu Europe des cholériques et des pestiférés sans qu'il y ait épidémie, et sur des bâtiments négriers , des hommes atteints de la fièvre jaune ? Or, il parait que Textrème coiruption de ce qu'on appelle la dvilisation produit des cas moraux sporadiques analogues à cet état morbide qui est endémique dans certaines races de l'Asie. Le xvm* siècle a présenté des cas de véritable mongfrfisme. Catherine n'était pas mongole par sa racç, mais elle l'était bien réellement par la nature de son esprit, de son éducation , de ses principes. Dans cette femme se consommait le mariage mystérieux entre le philosophisme et le système des grands-ducs de Hoskoa. C'était la civilisation froide et tout intellectuelle oitée sur une âme mongole.
Catherine vint à Pétersbourg dominer une société qui était préparée pour la recevoir. Son mari^ Pierre III^ était une espèce de Charles XII et d'Auguste II; il succomba forcément devant une puissance plus forte, devant le mauvais esprit incarné du rviii* siècle*
Stanislas-Auguste^ roi de Pologne et favori de Cathe* rine, était d'un caractère opposé : il avait une àme tendre et généreuse, un cœur bon, mais gftté et corrompu. Qomque élevé parmi les encyclopédistes français, il avait
conservé une certaÎBe nalyeté d'esprit, une chaleur d'àme^ qui attiraient le cœur des Polonais; mais il n'avait pas assez d'énergie morale pour résister à l'ascendant de Catherine^ dont il devint sincèrement amoureux. Pendant que la famille des princes Czartoryski s'ieffoieera de l'in-^ téresser à ses plans de politique rationnelle et profondément étudiée, le roi passera ses nuits à écrire des lettres d'amour à l'impératrice Catherine. Il existe de ce malheureux roi des mémoires rédigésen français. On y voit qu'il a formé son caractère d'après les idées romanesques du siècle : il voulait être un héros de roman à la façon de J.-J. Rousseau, complété par quelques idées de Voltaire. Nécessairement un tel homme devait être vaincu par lliabileté consommée de la tzarine qui, toute jeune qu'elle était, semblait déjà plus vieille que ses vieux ministres, plus vieille que le xviii* siècle. On a beaucoup de lettreâ d'elle en français; elles sont reconnues par les littérateurs comme des modèles de style. Catherine possédait au plus haut degré cette finesse, cette méchanceté d'un esprit vif et pénétrant qui caractérise la correspondance de Voltaire devenu vieux : Catherine écrivait ces lettres à l'âge de trente ans*
La révolution de palais qui plaça sur le trône de tlussie cette femme célèbre, n'est qu'une suite des trou^ bles qui avaient agité les règnes de Catherine V, d'Anne et d'Elisabeth.
A l'époque de la mort de Hmpératrice Elisabeth (176i), les Russes seuls remplissaient la cour; ils étaient en posiession des dignités et des hautes charges. Au milieu des passionâ et des intérêts, ils sentaient parfois le désir de
faire quelque chose pour leur pays. Mais chacun se rappelait le sort des Dolgorouki, et personne n'osait plus demander des chartes et des constitutions. On recourut à une autre méthode , on s'efforça d'introduire peu à peu dans les ukases et dans les règlements quelques garanties, d'abord pour le sénat, puis pour toute la Russie. Le comte Panin fut celui qui représentait cette tendance dans toute sa pureté.
Panin avait occupé pendant longtemps la place d'ambassadeur à la cour de Stockholm, et il en avait rapporté des manières douces et faciles^ qui contrastaient avec la dureté habituelle des seigneurs d'alors. Il devint trèspopulaire auprès des classes inférieures d'administrés et auprès de la bourgeoisie. Vers la fin du règne d'Elisabeth, il commença à cultiver l'amitié des chefs de parti. Tout le monde tremblait à la pensée de la mort prochaine de l'impératrice; les favoris prévoyaient leur chute certaine; l'héritier présomptif, Pierre de Holstein, dans sa faiblesse, craignait quelque révolution de palais; et sa femme, Catherine, .en mauvaise intelligence avec lui, pressentait le moment où elle serait éloignée de la cour.
Au milieu de ces embarras, le comte Panin expose son plan aux intéressés, leur conseillant de chercher le salut dans la légalité. Il fait observer à l'héritier présomptif qu'il lui impolie de changer le mode d'avènement au trône; qu'il doit éviter de se faire proclamer par les gardes impériales; que cette coutume d'en appeler à la soldatesque sent encore la barbarie, et n'est plus en rapport avec les mœurs des nations civilisées; il le conjure d'aller ae faire reconnaître empereur par le sénat, de s'a-
dresser ensuite au peuple, et de ne se présenter aux troupes qu'après avoir fait ainsi sanctionner sa souveraineté. « De cette manière, ajoutait Panin. vous êtes sûr de ne pas être détrôné un jour par un coup de main, les conspirateurs devant trouver difficilement l'occasion de réunir le sénat et de faire appel au peuple ; tandis qu'il n'y a rien de plus facile que de débaucher quelques régiments. IV
Mais Panin nourrissait d'autres projets. Il avait déjà préparé, pour les fairp signer par Tempereur, quelques articles qui consacraient la forme de l'élection du souverain. Il espérait qu'il y aurait ainsi^ en Russie, use chose à l'abri de l'arbitraire. Selon lui, il s'agissait d'arrêter Tarbitraire, une fois au moins, et quelque part que ce fût. Ses projets étaient fort goûtés par le futur empereur. Panin donnait à entendre aux favoris qu'en appuyant dans le sein du sénat Hiéritier présomptif, ils pourraient stipuler des garanties pour eux - mêmes et qu'ils deviendraient, par cela seul qu'ils appartiendraient au sénat, nécessaires à l'héritier de la couronne, et assureraient ainsi leur vie, leur fortune et leur crédit.
Ce plan profondément combiné échoua par des hasards imprévus, comme il arrive presque toujours quand on veut dominer par une forme les faits qui sortent fatalement d'une idée.
Dès que la nouvelle se fut répandue que l'impératrice Elisabeth était morte, les courtisans, sans attendre les ordres de Panin ni de personne, coururent, à l'en vi les uns des autres, présenter leurs hommages à l'empereur I^ierre. Celui-ci monte à cheval; la garde accourt de son
côté ; on le conduit au palais aux cris de Vive l'empereur f Il devient^ par le fiait même, souverain despotique, et le plan de Panin se trouve ajourné.
Cependant Pierre III n'était nuUemait ennemi de la liberté; au contraire, il s'en montrait enthousiaste. Il différait de Panin seulement en ceci : que ce dernier proposait d'établir une assemblée qui partageât le pou-* voir avec l'empereur, tandis que Pierre prétendait rester autocrate tout en donnant la liberté; il était persuadé qu'il ne fallait que dire deux mot^ pour qu'un homme fût libre ; il lui senoblait qu'il suffisait de commander à nn sujet d'être bon, vertueux, généreux, pour changer ce sujet en un instant et lui communiquer toutes ces qualités. 11 fit proclamer une série d'ukases dans l'intérêt de Fhu^ manité ; il abolit la terrible chancellerie secrète, suppri« mant par là un des appuis du despotisme. Il publia wi statut organique de la noblesse : il y accordait aux no* blés la permission de voyager à l'étranger^ de vendre leurs terres, sans en demander l'autorisation^ enfin de servir à leur gré dans l'armée ou dans l'administration civile; il leur donnait même la liberté de ne pas servir.
Or, dans une hiérarchie militaire établie par le despotisme, abolir ainsi tous les devoirs qui liaient la hiérarchie, c'était la même chose que de donner à des soldats, recrutés par force, la permission de prendre des congés.
A la cour de Pierre, on ne parlait que de réformes. Le «xviii* siècle, dans l'attente et le pressentiment de grands événements, dans un malaise social indéfinissable, appelait à grands cris et encourageait toute espèce
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de réformes. Panin et ses amis se mirent à faire le plan d'un code ; mais l'empereur, qui voulait aller plus Tite, firit le parti d'en adopter un tout fait : il choisit celui de Frédéric le Grand , connu sous le nom de Landrecht Ce code, qui n'a aucune valeur philosophique^'était un abrégé de lois y us et coutumes germaniques^ sans le moindre rapport avec les mœurs russes. Néanmoins, Tempèrent* ordonna de le traduire et de le mettre à exécution. CSette résolution extravagante a été louée par tous les publicistes de Tépoque. Rulhières lui-même n'accuse les Russes que de n'avoir pas trouvé de mots pour traduire les formules allemandes.
L'empereur Pierre rappela de l'exil tous les déportés politiques. Ik revinrent à Pétersbour^ et remplirent la cour de leurs haines et de leurs intrigues. Pierre pensa même plus d'une fois à mettre en liberté le prince Iwan, ce malheureux détrôné au berceau , qui , depuis une vingtaine d'années^ menait une vie misérable dans une forteresse. Et cependant tout ce qu'il tentait de bon tournait à sa perte. L'impératrice Catherine, sa femme^ se mit à la tête de l'opposition qui combattait l'influence croissante des étrangers, et surtout des Prussiens, à la cour de Pierre ; tous les partis se trouvèrent peu à peu d'accord pour renverser le tzar, finir avec lui le règne des étrangers et élever Catherine au trône (1762).
Panin reprit de nouveau ses idées : il présenta à l'impératrice Catherine 11 une série d'articles constitutionnels. Il y avait trois factions dans le parti russe qui fit la révolution de palais. Une de ces factions se composait d'ofliciers et de soldats de fortune^ qui poussaient aux révolu-
tipDs, y ayant geu à perdre et beaucoup à gagner; une ai^tre, d'hommes politiques , comme Panin, nourrissant des projets constitutionnels; enfin une troisième, plus avancée, plus enthousiaste, qui donnait déjà dans les idées révoltttiounaires , et rêvait rétablissement , en Russie , d'une république à la façon des Grecs et des Romains. Le cbef, ou plutôt Tunique personnage sincère de ce dernier par6, était la célèbre princ-esse Daschkoff, jeune fille de dix-huit ans, t|ui ne lisait que Tite-Live et Plutarque, ne fréquentait que les républicains , le» Hollandais et les Genevois, détestait du fond de Tàme le despotisme et croyait que Catherine était destinée à fonder une république et à en être la présidente.
Le parti militaire et le parti politique travaillaient , chacun de leur côté, conduits par la main invisible de Catherine. La princesse Daschkoff ne voyait, dans les Orloff employés à débaucher les soldats pour appuyer le mouvement, que des citoyens républicains, des Brutus. Après la mort violente de Pierre III, les Orloff se trouvèrent en possession du pouvoir réel, du pouvoir militaire^ et les projets de Pauin furent encore mis de côté.
Il est intéressant de comparer la faction dirigée par Panin avec celle des Czartoryski. Agissant dans un sens contraire, ces factions suivaient la même méthode : des deux parts^on voulait réformer insensiblement la constitution; les Czartoryski dans l'intérêt de l'ordre, Panin dans l'intérêt de la liberté. Cette analogie de procédés explique la sympathie qui a toujours existé entre eux. On a accusé Panin d'avoir été vendu à la famille Czartoryski. Le fait est que , plus d'une fois , il a contrecarré les projets du
cabinet rasse, nuisibles aux Gzartoryski; plus d'une fois il laissa chez lui les dépèches des princes polonais j, sans les communiquer à ses collègues. Il employait tous ces moyens dans le but d'assurer à la Pologne nlmporteijuelle constitution, aCn d'établir un précédent en faveur de son propre principe.
CSes influences diverses dePaninet de la princesse Daschkoff modifièrent les habitudes de la cour. Cette cour s'humanisait : on y avait déjà introduit le cérémonial européen, des formes de douceur et de politesse. Lorsque des hommes élevés sous la pression de l'ancien terrorisme arrivaient des camps dans la capitale^ rien n'égalait leur surprise et leur enthousiasme. Ainsi s'explique l'adoration de certains Russes pour Catherine^ du poète Dierzawin, par exemple. Certes il lui était permis de célébrer ce qui lui semblait être une lueur de liberté pour son pays ; mais il est inconcevable qu'il ne voulut jamais tolérer la liberté des autres nations. Il baissait sincèrement les Polonais qui avaient, à ses yeux, le tort de ne pas aimer assez sa souveraine ; il ne comprenait pas qu'on pût se révolter contre elle : toutes les nations en guerre avec la Russie lui paraissaient être en rébellion contre leur souverain légitime.
Cette admiration pour la tzarine fait comprendre la haine personnelle contre les Polonais que manifestèrent, dans toutes les occasions, les ambassadeurs russes à Varsovie : tout les y scandalisait, tout leur y paraissait étrange et inexpUcable ; la manière dont on parlait de l'impératrice, la facilité avec laquelle on mêlait son nom à la conversation, tout cela, pour eux, sentait la révolte et exci-
tait leur colère. C'était la guerre entre les fanatiques de deux idées opposées.
Le parti réformateur des princes. GzartorysU était parvenu^ Ion de ravénement du roi Stanislas-Auguste^ à re« faire complètement TEtat. Fidèles à leur système, ils réussirent à introduire sans éclat dans la constitution polonaise certains règlements qui en changeaient totalement la nature. Au bout de tant d'années durant lesquelles il n'y avait plus eu ni diètes ni lois, apparaît tout d'un ooup un code immense de lois votées dans une seule diète. On évita même de leur donner le nom de lois^ on les ap» pela des articles d'administration. Mais chacun de ces articles était le résultat de longues méditations. Tout y est lié et aboutit au même point, au pouvoir royal. Pie* nant, par exemple, l'article sur les finances, on remarque qu'une commission chargée d'administrer les finances a le droit de décider les questions difficiles qui intéressent le trésor ; c'est-à-dire que la même commission peut également s'emparer de l'administration militaire, de l'administration des postes, et enfin de toutes les branches du gouvernement. Chaque point a la même obscurité et la même élasticité. La diète vota l'ensemble sans en comprendre la portée.
Après une action lente, persévérante et laborieuse, les princes Czartoryski se croyaient maîtres du pouvoir, quand tout à coup, au moment de triompher, ils rencontrèrent des obstacles imprévus. Ils laissèrent voir leur but réel;, en commençant à faire de l'opposition à la Russie. . Ils refusèrent d'abord de signer une alliance offensive que leur proposait l'impératrice ; puis ils cherchèrent à nouer
des intelligences avec des cours qiii lui étaient hostiles ; enfin ils proposèrent formellement l'abolition du célèbre veto et Tadoption de la loi qui conférait à la majorité le droit de décision.
Alors le roi de Prusse , Frédéric II, comprit toute la portée de la réforme; et dès. cet instant il voua une haine implacable aux Czartoryski et au reste de la Pologne. Il dénon^ leurs projets à la Russie. Le parti con* traire aux Czartoryski, les républicains et tous ceux qui représentaient l'ancienne Pologne, allèrent dans les cours étrangères se plaindre de ces machinations des Czar* toryski comme tendant au despotisme. La Russie et la Prusse publièrent un grand nombre de manifestes où Ton exprimait longuement les avantages du républicanisme, Texcellence du veto^ et où l'on prenait rengagement de maintenir la liberté des Polonais malgré les Polonais euxmêmes, de donner au monde un exemple de générosité inouïe, en défendant une nation contre ses propres pas* sions. Les cabinets de Pétersbourg et de Berlin concertent les moyens d'entraver les réformes du gouvernement polonais. On menace le roi Stanislas- Auguste qui, d'un côté , pressé par les princes Czartoryski de contribuer à l'exécution des réformes , et de l'autre, intimidé par la Russie , hésite, mais finit par se jeter dans les bras des Russes. Les Czartoryski perdent le dernier appui de leur système, et le fruit de cinquante ans de travaux : ils se trouvent désavoués par leurs alliés et abandonnés par le roi, leur parent.
Une sorte de fatalité domine tous les partis et les pousse à s'entre-détmîre. Or , qu'est-ee qu'une fatalité? Lorsque
l'homme perd le secret de sa destinée et qu'il conserve encore la foi dans l'influence des forces mystérieufles, il devient nécessairement fataliste. Frédéric II qui, flans sa vie pratique^ ne croyait à rien, craignait cependant le hasard, et disait hautement que c*était le hasard qui décidait àe tout : il était fataliste.
liCS princes Gzartoryski et le roi de Pologne étaient fatalistes, parce que, tout en appuyant leurs systèmes sur rhabileté politique, ils avaient placé leur espoir dans des puissances dont ils ne pouvaient pas déterminer les mouvements , dont Faction était pour eux un mystère incompréhensible. A chaque instant, ils recevaient un arrêt de la cour de Prusse ou une dépèche de la cour de Russie, qui venait comme un Deiis ex machina y comme un fatum, bouleverser toutes leurs combinaisons.
Le roi Stanislas-Auguste» qui avait le sentiment vrai de sa position , réduit à pleurer en secret sur son impuissance, commence l'expiation du système rationaliste. Souvent il étonnait ses courtisans par les saillies de son esprit , par les finesses de sa conversation , par des propos joyeux ; et lorsque tout le monde s'était retiré, ce malheureux roi, tombé par terre, se roulait dans la poussière ; quelquefois on le surprenait auprès de son lit, les mains tendues vers le ciel et les yeux hagards. Mais il n'avait pas le courage d'avouer à la nation ses profondes misères morales^ d'étendre les mains vers le ciel en face ee la diète générale, d'exposer le daager national et d'en chercher le remède dans l'enthousiasme de son p( eple.
Le xvTii* siècle a réussi à corrompre les deux partis qui
représentaient rancienne Pologne. Le parti lithuanien des princes Czartor^'ski avait dans ses mouvements, dans le caractère de ses projets et de ses travaux, quelque chose de la race normande qui composait les hautes classes detla Lithuanie : lapatience, lapersévérance etla sagacité. Le XYTii* siècle les a tentés par la philosophie et parles systèmes politiques. Le roi, qui était d'une race léchite, succomba à la tentation sensuelle du xvm* siècle; les plaisirs et la frivolité énervèrent son àme.
Profitant du chaos des partis , les puissances étrangères continuaient leurs sourdes menées. Les paysans étaient poussés malgré eux à la révolte contre les nobles ; et Ton assiégeait les villes, comme Dantzick^ par exemple, pour les forcer à s'insurger contre la république. Les dissidents, c'est-à-dire les grecs, les calvinistes et les lnthé« riens, étaient appelés par le roi de Prusse et llmpératrice de Russie à faire valoir leurs droits religieux ; de sorte que les prélats, qui les avaient défendus par tolérance, finissaient par leur déclarer la guerre au nom de la religion catholique. Ces troubles provenaient de ce que les puissances étrangères parlaient toujours au nom d'idées généreuses, et que les Polonais avaient la simplicité de lès croire sur parole.
Après ces longues agitations , à la vue du danger commun , il se forme un parti qui représentera la Pologne nouvelle et qui par conséquent clôt l'histoire de Tancienne Pologne.
Ce parti veut détrôner le roi pour délivrer la République de la protection des Russes ; tenant encore à Tan-
cienne Pologne, il part de l'idée de Télection et se propose de donner la couronne à la famille de Saxe. Pendant que les meneurs, agissant par des moyens dîploma* tiques^ timides et circonspects, attendent et hésitent, quelques partisans hardis lèvent l'étendard au nom de Tamour de la patrie. Un simple gentilhomme , un avocat, Pulawski, aidé de ses trois fils et d'un neveu, organise une petite confédération , pour appuyer le parti saxon; mais bientôt il abandonne ce projet dynastique et n'a plus en vue que l'indépendance nationale : aussi le nom de Pulawski est-il à jamais célèbre dans l'histoire de Pologne.
Le sentiment qui préside à la Confédération de Bar (29 février 1768) est très- vague. Les confédérés n'ont encore aucun principe politique arrêté , ils ne proposent aucune combinaison gouvernementale; mais, au nom de l'honneur national^ ils appellent les citoyens aux armes pour rendre Tindépeudance à la république ; ils parlent ainsi à tous les cœurs généreux. Peu à peu, ce parti réunit ce qu'il y avait de plus intelligent dans le parti des princes Czartoryski. On y voit aussi accourir les gentilshommes du parti républicain', l'aristocratie ancienne dédaignée par les Czartoryski, la petite noblesse de Lithnanie protégée par eux , et même les luthériens et les calvinistes. Tous se groupent et' forment le noyau d'une armée qui n'a pas encore de drapeau , mais qui ne veut plus accepter aucun de ceux sous les^els on a combattu jusqu'alors.
L'idée morale de ce parti nouveau a été formulée le mieux dans la proclamation du célèbre évëque Soltyk, Il
est remarquable que toutes les fois que la masse du peuple polonais s'est soulevée, le drapeau national fut toujours porté par la nfain d'un religieux. Successeur de saint Adalbert,'de saint Stanislas et du prieur Kordecki, l'évéque Soltyk, plein du même esprit et animé des mêmes sentiments^ vint protester contre les systèmes de, l'Europe, et mettre en avant une pensée essentiellement polonaise.
Voici un passage de sa proclamation :
€ La plupart des Etats ont été perdus par ces citoyens équivoques qui veulent s'accommoder au temps; qui, dans les affaires publiques, au lieu de considérer ce que le devoir exige d'eux, cherchent à tirer des plus fà» cheuses circonstances le meilleur parti ou du moins le moins mauvais possible, et n'opposent par là aux événements que les ressources de leur esprit, de leur sagacité et de la faible prévoyance humaine, et non l'inflexible roideur, la fermeté inébranlable du devoir. Nous ne verrons la Pologne concevoir quelques espérances de salut que quand le plus grand nombre des Polonais cessera de calculer ce qu'il peut, pour considérer uniquement ce qu'il doit. Les règles étemelles sont au-dessus dés plus sublimes efforts du génie et du talent, b
Dans l'histoire de l'Europe , nulle part le sentiment patriotique n'a été aussi bien exprimé. Nous avons trouvé presque les mêmes paroles dans la bouche de l'évéque Goslicki, dn temps de Sigismond III, et dans celle de Kordecki, lors de la défense de Czenstochowa. L'idée de révèque Soltyk s'incarna dans im prêtre, dans le Pire MarCy moine carme^ qui, au nom delà religion, des opi*
nioiiâ et des croyances polonaises, osa jeter le ^ant à TEurope entière.
. Si la Confédération de Bar a succombe, c'est qu'elle n'a pas assez compris qu'elle se mettait en opposition avec tous les cabinets. Ses théories le disaient; mais, dans la pratique , elle comptait encore sur l'appui de rAutriche, et quelquefois sur l'appui de la France.
Les confédérés n'ont pas été assez logiciens, et ils n'ont pas eu le courage si difficile de ne compter que sur euxmêmes. Mais pour peu que l'on considère que, sans armée régulière ni trésor, sans canons ni forteresses, ils osèrent combattre la Russie et la Prusse, on leur pardonnera de n'avoir pas défié toute l'Europe officielle, quoique ridée qu'ils représentaient leur en fit un devoir.
Avec la Confédération de Bar finissent les anciens partis. Le mot d'ordre des confédérés, annonçant qu'ils faisaient la guerre pour la religion, l'indépendance et la liberté du pays, frappait également le roi, l'ancien parti Czartoryski et le parti aristocratique polonais. Le roi se sentit alors réellement imposé à la nation; il n'osait pas se mettre à la tète des confédérés pour combattre les Russes, et d'un autre côté il ne pouvait se décider à renoncer à la protection de la Russie. Dès ce moment, il était politiquement mort. Les princes Czartoryski, assez patriotes pour ne pas faire la guerre à des Polonais, s'enfermèrent dans la neutralité : ils descendent de la scène politique.
La Confédération consistait en plusieurs associations armées qui se formaient dans chaque ville, presque dans chaque village. C'étaient des troupes composées de deux^
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trois et quatre cents hommes do cavalerie, qui sillonnaient les immenses plaines de la Pologne, depuis la ville de Kiew jusqu*en Prusse, et depuis la Baltiquajusqu'à la mer Noire. Les Russes tenaient toutes les villes , occu** paient toutes les forteresses , avaient un centre d'opéra* tions à Varsovie, et pouvaient facilement couper les communications.
Les confédérés parcoururent le pays en tous sens « poursuivis partout et presque toujours vaincus quand ils attaquaient Tinfanterie russe, mais leplas souvent vainqueurs lorsqu'ils réussissaient à engager des combats de cavalerie. Cette vaste guerre a coûté à là Pologne des milliers de viUages; les populations erraient dans les champs, car le$ Russes vengeaient sur les familles des confédérés les nombreux échecs qu'ils éprouvaient.
Ici l'histoire ressemble à un roman ; les héros de la Confédération rappellent les héros de Ylliade et les chevaliers du moyen âge. Rulhièresy à chaque moment, s'étonne de rencontrer dans le XYni' siècle des caractères si vigoureux et si naifs.
On connaît l'histoire de Beniowski, de qui les mé* moires ont été pubUés en fhmçais. Ce confédéré, fait prisonnier par les Russes, fut relégué au Kamtchatka, dans une ville de l'extrême frontière orientale de la Sibérie. Là, il forme une conspiration, attaque la garnison , fait prisoimier le commandant, prend la ville et oblige les pauvres Kamtchadales à jurer fidélité à la Confédération de Bar, dont ils ignoraient autant l'existence que celle de la Pologne. Forcé de fuir après une résistance de quelques mois j il traverse les mers du Japon, aborde aux colonies
françaises , et de là se rend en France ; il apporte les archives du Kamtchatka à Paris; il donne à la cour de France des nouvelles de la Confédération de Bar, et il réclame pour elle des secours.
Dierzanowski, Pulawski, Sawa et tant d'autres gentilshommes sont également connus par leurs exploits héroïques. Le plus remarquable de tous est sans contredit le jeune Casimir Pulawski. Après une année de combats, il se trouva seul survivant à sa nombreuse famille. Son vieux père était mort emprisonné, soupçonné même par les confédérés ; ses frères et son cousin avaient péri aussi en prison ou sur les champs de bataille. Et lui seul lutte encore : traqué partout, on le voyait faire une campagne d'été en Podolie ou dans les steppes de l'Ukraine, passer l'hiver dans lès monts Karpathes, et apparaître au printemps dans laPrusse polonaise, faisant des manœuvres qui sont difficiles à expliquer d'après la méthode de guerre actuelle , franchissant quelquefois quarante et cinquante lieues par jour.
Cette guerre dura cinq ans. Les confédérés, malgré plusieurs défaites et la perte de beaucoup de monde, se renforçaient cependant de mois en mois, et réussissaient déjà à intéresser l'Europe à leur cause. La Turquie allait déclarer la guerre à la Russie. Le seul monarque honnête de l'Europe, le sultan Mustapha, généreux et juste, strict observateur de sa religion, voulait secourir les Polonais; mais il ne trouvait pas de raison légitime pour attaquer la Russie, qui niait obstinément avoir pris la moindre part aux troubles de la RépubUque. Le gouvernement russe di« sait au sultan que, s'il se mêlait des affiûres de Pologne,
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ce n'était ^e pour y protéger la liberté; que quant à l'armée russe qui allait à Varsovie, elle n'avait d'antre but que de saluer le roi le joiu* de sa fête. La tza» rine avait 40,000 hommes en Pologne. Mais le sultan ne pouvait que difficilement découvrir la vérité , car les ministres anglais et prussien présentaient toujours des notes à l'appui de celles de Pétersbourg. L'Angleterre, en dépit de nombreuses querelles sur les traités de commerce, obéissait à ses sympathies pour la Russie , plus fortes que ses intérêts du moment. Ayant toujours soutenu cette puissance dans les grandes occasions, elle continuait à lui ofinr son aide et sou appui.
Cependant le sultan apprit que des détachements de confédérés passaient le Dniester , poursuivis par les Russes; alors il déclara la guerre et fit marcher contre ceux-ci une armée considérable. En même temps il se faisait une révolution en Suède qui y détruisait l'influence russe.
L'impératrice trahissait quelquefois ses craintes en se voyant forcée de résister à la Turquie, dont les troupes venaient d'entrer en campagne , obligée d'entretenir une armée nombreuse en Pologne, et menacée encore par une guerre qui pouvait éclater du côté de la Suède. Ajoutons à cela le mécontentement public à Pétersbourg et le bruit des conspirations : on parlait de menées se* crêtes contre la famille de Gottorp ; et l'impératrice Catherine s'attendait à chaque moment à une insurrection populaire. Cependant, au milieu de tous ces embarras, le cabinet russe discutait des plans gigantesques. Il ne s'agissait de rien moins que d'occufier la Grèce, de chas-
ser le sultan, et de restaurer Byzance, de soulever les Monténégrins pour faire diversion à l'Autriche, et de constituer la Moldavie et la Yalachie en principautés indépendantes : on rédigeait des constitutions et des lois pour le futur empire d'Orient.
La Russie envoyait dans la Méditerranée une flotte dirigée par des officiers anglais et français pour attaquer laTurquie. On se refusait en Europe à croire qu'une flotte russe pût faire un aussi long voyage. Les Anglais tournaient cette flotte en ridicule , comme autrefois les Carthaginois se moquaient des vaisseaux des Romains, mal construits, mal gouvernés et mal armés. L'amiral Elphiuston, qui la commandait, se moquait le premier de ses matelots et de ses bâtiments ; il affectait un tel mépiis pour sa flotte, qu'il faisait parfois tirer à boulet sur les vaisseaux pour leur annoncer le moment du départ ou leur donner l'ordre de s'arrêter. Cependant cette flotte si méprisée s'avançait toujours, et malgré toutes les déclamations des gazettes anglaises et françaises, elle entrait dans la mer de Marmara d'où elle chassa une flotte turque deux fois aussi nombreuse qu'elle. L'amiral Elphinston, avec sa frégate, passa le premier les Dardanelles, et s'en retourna triomphant. I^ Russie , par cet acte d'audace ^ imposa à l'Europe et força les Tulles à demander la paix.
Les armées de terre de la Turquie, trahies par les pa-. chas elles administrateurs qui, déjà trop civilisés pour suivre l'exemple de probité et de piété de leur sultan, se laissaient corrompre par les Russes , furent battues par Galitzin et ensuite par RoumantzofiT, et se débandèrent sur le Dniester; les Russes, ayant repoussé les 'Turcs, re-
vinrent en Polbgne. Llieure fatale sonna pour la Confédération.
Le roi de Prusse, observateur attentif de tous ces mouvements, communiqua ses appréhensions et ses projets à l'impératrice d'Autriche, et d'un commun accord on conçut l'idée d'écraser la Cou fédération et en même temps de démembrer la Pologne. 100,000 Prussiens d'un côté et 100,000 Autrichiens de l'autre cernèrent la République, dont 40^000 Russes tenaient déjà toutes les villes principales. Après des combats meurtriers, on délogea les confédérésde leurs forteresses; enfin on publia une proclamation qui ordonnait de poursuivre et de juger les confédérés comme des brigands. Bientôt ils disparaissent, toute résistance leur étant devenue impossible.
Cette lutte de 1772 a été appelée par Rulhières le commencement d'une époque nouvelle ; il la regarde comme le plus grand événement des temps modernes. En e£fct^ à partir de ce moment, la politique de l'Europe change de principe. Jusqu'alors les monarques et les Etats européens faisaient des traités pour s'assurer mutuellement des secours contre des ennemis communs, plus puissants que chacun d'eux en particulier ; on se faisait la guerre pour conquérir telle ou telle province, tel ou tel privilège politique ou commercial. Voici maintenant trois grandes puissances qui se liguent contre la Pologne , plus faible que chacune d'elles. Remarquons encore qu'il ne s'agissait point de la conquête de quelque province de ce pays. Les puissances , ce qu'on ignore généralement, ne voulaient pas conquérir la Pologne. Pendant longtemps elles rejetèrent cette idée comme un mauvais désir. La Russi^i
et la Prusse en redoutaient également le partage ; après de longues hésitations, r Autriche se crut forcée d*y souscrire. Les trois puissances firent cette guerre contre la volonté de leurs souverains, contre l'avis de leurs ministres, poussées par ce qu'il y a de plus fort, par l'instinct de la conservation : ces vieilles puissances pressentirent qu'une idée nouvelle allait surgir au sein de la population slave.
En eSèt , la Confédération ne levait pas seulement sa bannière contre une armée autrichienne , prussienne ou russe f elle proclamait des principes incompatibles avec l'existence des Etats russe, prussien et autrichien,
Les idées exprimées dans le manifeste de l'évêque polonais Soltyk sont la négation du langage diplomatique de l'époque. L'évêque, enicondamnant les combinaisons humaines, les calculs de la diplomatie, tendait à la destruction de la politique de l'Europe. Bien qu'on ne comprit pas toute la portée des événements qui agitaient la Pologne, et que les confédérés eux-mêmes n'eussent pas une idée nette de leurs desseins, cependant les monarques tremblèrent à la vue de quelques troupes mal armées et mal conduites, qui menaçaient leur système de balance européenne et la pragmatique sanction. Les monarques se réunirent pour écraser cette opposition. C'est le prélude de ce qu'on verra plus tard à Pilnitz et à Coblentz : les puissances de l'Europe se réuniront tout d'un coup , et, sans raisons diplomatiques, feront la guerre à la Révolution française pour tuer une idée.
Sous ce rapport la Confédération de Bar doit occuper une grande place dans l'histoire. Pour les Slaves, elle a de plus une signification profonde. Nous, voyons une
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assoeiation armée oublier^ pour ainsi dire, toute rhistoîre de son pays, se délier de tout précédent, se dégager des anciens préjugés de partis et de provinces, élaborer un esprit nouveau.
n y a trois caractères provinciaux dans la Confédération. Les confédérés du midi de la Pologne sont les plus aventureux : il y a du kozak dans tous leurs chefs de partis. Les confédérés de la Lithnanie observent strictement la légalité, et procèdent toujours avec ordre et avea persévérance. Les confédérés de la Pologne proprement dite préludent déjà à la Révolution française : on y conspire, on s'y préoccupe plutôt des moyens que du but ; on y forme des projets de massacres, d'enlèvements^, des plans de violence et de terrorisme.
Mais an milieu de ces esprits divers, c'est le vieil esprit polonais qui prévaut : l'idée de générosité et de dévoue* ment. Elle repousse tout calcul et ne tient aucun compte des difficultés. Cette idée, abandonnée d'abord par la royauté, puis par les grands seigneurs, est maintenant relevée parla petite noblesse, non-seulement en Pologne, mais encore en Ukraine et en lithnanie ; elle devient l'idée nationale; elle s'étend sur toute la surface de la contrée.
Une chanson àas confédérés commence de cette manière : a J'ai r^i^u expressément de Dieu l'ordre de combattre ; je suis descendu du grade que j'avais dans mon pays pour avoir de l'avancement dans le ciel : la gloire eist mon armure ; je marche toujours, et même si je tombe mort, je eontinue la marche, parce que, à travers la mort, je dberche le repos pour mon àme« Le sang même que nous
perdrons restaurera les forces de la pairie ; ce sang s'unira à celui de notre Sauveur, o
Le premier poète de cette époque fut un paysan. Le chant qu'on lui attribue est une prophétie.
Son nomdeWernyhora, qu'on retrouve dams les anciens contes populaires, n'est probablement que son sur* nom de guerre. On n'a que peu de détails sur sa vie. U courut, ditron, de grands dangers pendant les carnages qpi ensanglantèrent l'Ukraine, se réfugia dans une lie déserte du Borysthène, et y vécut solitaire. Il ne savait ni lire ni écrire.
La prophétie de Wemyhora, écrite, à ce qu'on dit, sous ^a dictée^ est universellement connue en Pologne. Dans des moments de danger et de terreur, à rapproche d'une guerre ou d'une peste, le peuple la consultait comme des pages sibyllines.
Weriiyhora est suivi de près par le père Marc.
Le père Marc, libre des intérêts et des passions des partis^ s'élève en esprit au niveau du fameux Pierre Skarga, et de cette élévation il plonge,'lui aussi, sa vue dans l'avenir. Voici quelques-uns de ses vers prophétiques. Ils sont pleins de mystères et d'énigmes :
c Ton sceptre, ô Pologne ! ne poussera pas de fleurs (allusion au sceptre, à la verge d'Aai'on), tant que tu ne t'en serviras pas comme d'une lidice (en polonais^ sceptre agressif) ; mais du moment où tu agiras avec, tu feras trembler l'hérésie, le schisme et le paganisme. »
Vient ensuite une revue de nations représentées par des symboles que je ne prétends pas expliquer. Mais, chose étonnante^ il prédit, en l'an 177%, qu*avantpeu le
^ coq, qui, dans sou langage symbolique, désigne^ toujours la France, changera de peau comme un serpent :
< Alors le pèlerin accomplira son grand vœu auprès d'un tombeau ; alors le grand chasseur laissera échapper, pour toujours, sa proie ; alors Tesclaye deviendra libre sans payer sa rançon ; le coq changera de peau comme un serpent; les siècles recommenceront leur course vers l'éternité. Mais, ô Pologne, tu dois d'abord tomber en poussière. Conmie l'Oiseau du soleil, tu renaîtras de tes cendres ; et ton esprit deviendra la lumière, Tomement de l'Europe. »
Skarga est un prophète de l'Ancien Testament ; il voit tout sous les formes juives : la Pologne, telle qu'une tribu d'Israël , devra un jour tomber dans la captivité de Babylone ; puis viendront le retour de la captivité et le rétablissement du Temple. Le père Marc élève cette idée à une hauteur inconnue à Skarga ; il la symbolise d'après les croyances des chrétiens. La Pologne lui apparaît un être vivant, qui doit mourir, descendre au tombeau et ressusciter. 11 ne prédit pas le rétablissement du peuple captif dans ses anciens droits : ses prophéties, imprégnées de l'idée chrétienne^ annoncent une transfiguration.
Le père Marc est sans contredit l'homme le plusremar- (|uable de cette période, moins encore par ses actions que par ridée qu'il représente. Pourtant^ comme les Pulawski, il fut en butte aux soupçons et même aux persécutions de ses compatriotes; car malheureusement il y avait parmi les confédérés des gens qui, tout en voulant mettre en œuvre l'idée énoncée par l'évêque de Cracovie et par le
moine Marc, n'en étaient pas entièrement pénétrés, et qui alors ks accusaient de fanatisme : mais comment sans ee fanatisme aurait-on pu concevoir l'idée d'écraser avec de petites bandes mal armées des puissances comme la Russie, l'Autriche et la Prusse et ériger en système la résolution de lutter toujours et de ne céder jamais 1
Dans un de ces combats, Pulawski, voyant que tout était perdu, se jeta seul sur l'ennemi et fut pris. Depuis longtemps déjà tout ce qu'il y avait d'hommes sages et circonspects l'avait abandonné.
Le père Marc, resté seul sur les remparts d'une forteresse qu'il défendait opiniâtrement, fut fadt prisonnier par les Russes et condamné à subir le dernier supplice. Les soldats russes, si obéissants, formés à une discipline si sévère, résistèrent à leurs officiers et ne permirent pas qu'on exécutât le saint homme. Le colonel^ consterné d'une opposition imprévue, envoya à Varsovie demander des ordres concernant ce moine ; en attendant, il le fit garder à vue. Les soldats parlèrent des miracles qui s'opéraient dans la cellule du père Marc. Enfin le général russe, pour éviter des embarras, le laissa fuir. Pour la première fois dans l'histoire des guerres entré les Russes et les Polonais, on voit ces deux peuples s'unir dans un même sentiment d'admiration pour le patriotisme revêtu d'un caractère de sainteté.
Par quel secret ce moine a-t-il gagné la sympathie des soldats russes î Son caractère religieux, les soldats russes, en qualité de schismatiques, ne l'admettaient pas; quant à son éloquence, il ne parlait pas lerusse. Le grand homme en a imposé â l'ennemi par la force de son âme, par sa
sainteté I Le paysan slave conserve dans sa simplidté oe sens intime qui fait déconvrir à l'homme la voix de Dieu ; il a gardé Torgane indispensable pour sentir ce qui est réellement grand, ce qui est réellement inspiré et divin. Des soldats anglais ou allemands auraient *probabIement massacré le père Marc; les Russes^ môme les plus abrutis^ ont cependant assez de sentiment pour reconnaître et pour apprécier un tel homme.
La diète dite d'enterrement fiitla dernière des diètes de l'ancienne Pologne ; le sénat et les députés délibérèrent sous les canons russes braqués contre l'assemblée, et en face des artilleurs qui^ la mèche allumée, attendaient leur décision (19 avril 4773).
Après le premier démembrement de la Pologne (i), les esprits effrayés et fatigués sa replient sur eux-mêmes^ on n'ose plus relever l'idée de la Confédération de Bar, D'ailleurs, les confédérés étaient tombés dans le discrédit moral : ils avaient fait une tentative insensée contre la vie du roi, et rompu ainsi, sans le savoir, le Uen qui les
(1) Par le traité «igné k Pélerabourg, le ^^^^^ 1772 i imposé & la diète de Varsovie le -^ septembre 1773, Frédéric II s'adjugea au
nord et àTouest la Pomérellie, les palatinats de Malborg et de Culm^ et Tévêché de Warmie, c'est-à-dire toute la Prusse polonaise» à l'exception de Thorn et de Dantzick; de plus, une partie de la Grande-Pologne , jusqu'à la Notée : en tout 900 lieues carrées et 416,000 habitants. Marie-Thérèse,au sud, prenait possession de la Russie-Rouge, d'une partie de la Podolie, de la Pokucie et d'une section des palatinats de Belz, de Sandomir et de Cracovie , avec les salines de Vieliczka et de Bochaia, et la starostie de Zips : environ 2,500 lieues carrées depuis les Karpathes jusqu'à la Vistule,
unissait à la nation. Jamais, en effet, en Pologne, on n'avait entendu parler d'une conspiration contre la personne royale: dans une république élective on peut essayer d'élire un autre roi, mais y tuer le chef de l'Etat, ce n'est pas lui ôter sa légitimité; toute la nation le comprenait ainsi.
L'inviolabilité royale, comme tant d'autres croyances populaires, dont on ne se rend pas compte, résidait mystérieusement dans le cœur de la nation : elle éclata tout à coup après l'attentat. Les confédérés eux-mêmes se trouvèrent obligés de désavouer toute participation. On commença à s'apitoyer sur le sort du roi ; il gagna dans l'affection du pays; on se rapprocha du trône, on parla même de la fusion de tous les partis. On s'apercevait de la faiblesse de la nation, on voulait la relever^ la corriger, surtout l'instruire et la policer.
Il sembla que le moyen le plus sûr de rétablir la splendeur de l'Etat était d'encourager les sciences et les arts. Une fois jetés dans cette voie, les Polonais y déployèrent beaucoup d'activité. Les grands seigneurs bâtissaient des palais, des ch&teauz splendides ; le roi parcourait la ville, faisait aligner les rues, construire des monuments publics. Il appela des architectes et des artistes, les paya grande-
avec 2,700,000 habitants. A l'est, Catherine II 8*empara d'une longue lisière, en saivant la Dzwinaet le Dnieper, et comprenant les palatinats de Mscislaw, de Witepsk, de Polotsk, de Livooie et d'une partie de Minsk, en tout 8,200 lieues carrées, avec 1,800,000 habitants. La République de Pologne perdait, à ce premier démembrement, plus d'un quart de son étendue, et descendait au rang des BtaU secondaires de l'Europe. (Voy. Marlens, H, p. 89-9S ; — Rulhières, IV, p. 25»; — et la Pologne de Forster, p. 144.)
ment ; il fut secondé par les familles puissantes. Un seigneur polonais fit creuser, à ses frais, pour une dizaine de millions, un canal qui joignit la Szczara au Niémen ; un autre seigneur consacra plusieurs millions à faire lever la carte du pays; un évèque s'appliqua à réunir une bibliothèque, la plus riche de l'Europe, après celle de Paris, bibliothèque de 200,000 volumes^ et il en fit cadeau à la République; de nombreuses manufactures furent fondées. S'il eût été possible de sauver la Pologne à l'aide de l'industrie, certes on Teût sauvée, rien ne manquait : travail, zèle et talent, tout fut employé.
Quelques seigneurs firent même sur leurs domaines, dans les communes qui sont les vrais centres de la vie slave, l'essai des réformes sociales qu'ils se proposaient d'introduire dans la République. On y a expérimenté tous les systèmes , celui de Campanella, celui de Jean- Jacques Rousseau, celui deTurgot.
Pour un colon allemand ou hollandais, c'eût été le comble du bonheur d'avoir une maison, une propriété et de n'être obligé en retour qu'à quelques journées de travail ; et cependant le peuple souffrit cruellement d'une telle réforme.
Que devenaient, en effet, les rites mystérieux qui accom* pagnaient la construction de chaque chaumière, ces cérémonies qui sont aussi essentielles à la vie domestique des paysans slaves que certaines lois politiques le sont à l'existence des nations. Le paysan ne pouvait pas se résigner à voir sa maison transplantée n'importe où, au gré du maitre, lui qui était accoutumé à iutcrroger d'abord et pendant longtemps la volonté de Dieu, à couâulter les
vieillards et à faire telles et telles pratiques religieuses ayant de choisir Teodroit où il devait poser son foyer.
De plus, la vie en commun, qui est propre aux Slaves, était détruite. Les fermes, répandues sur un long espace de terrain, n'avaient plus de communications, et le paysan les regardait comme des prisons; il cherchait toutes les occasions de fuir sa belle maison pour retrouver ses anciens voisins et s'amuser avec eux. Ainsi, en voulant assurer le bonheur matériel du peuple^ on blessait ses penchants, ses instincts les plus nobles. La réforme ne réossilpas.
Ce qui frappe dans ces tentatives, c'est de voir qu'on roulait créer quelque chose, sans procéder d'aucune idée fondamentale. Chaque société, pour exister, a besoin d'être basée sur un dogme : la société juive, par exemple, avant son entrée dans la Terre Promise, l'était sur le dogme d'un Dieu unique , et cela suffisait pour la séparer des nations païennes ; toute idée de caste était abolie puisque tous les hommes étaient fils du même père ; une seule vérité peut avoir bien des conséquences ! Quant à ces associations polonaises, formées seulement d'après des hypothèses, elles n'avaient en elles-mêmes aucun élément de vie sociale réelle. Et d'un autre côté, en voulant résoudre la question de l'existence d'une commune slave, abstraction faite du gouvernement de l'Etat, on perdait de vue que chaque changement dans la législation générale du pays affecterait l'organisation des communeS.
Vers le même temps, le roi créait la classe des hommes de lettres, qui n'existaient pas encore en Pologne ; il en-
courageait les écrivains, leur donnait des pensions : et leurs poésies se bornaient à amuser le roi, la cour et les riches seigneurs.
On pensait aussi à réorganiser renseignement public; car le mot d'ordre d'abrs était vutruction.
La chute des jésuites coïncide avec le premier démembrement de la Pologne. Les grandes richesses de cet ordre servirent à établir des écoles dans toute la République. V Université, ce gouvernement des écoles, que Ton admire en France^ où il existe unique dans son génie, fut alors fondée en Pologne (1773). On donnait Tiastraction partout et gratuitement.
Mais tout cet édifice universitaire manquait d'assiette morale. On faisait venir de l'étraiiger des livres destinés à servir de guides à la jeunesse. Or, ces livres, composés par des philosophes encyclopédistes, formaient un singulier contraste avec renseignement religieux que l'on continuait à confier au clergé. La logique et les sciences exactes, qu'on étudiait dans les écoles, étaient envisagées au point de vue matérialiste. La rhétorique, dont ou s'occupait beaucoup, n'est qu'un art d'invention païenne, qui suppose qu'on peut faire parler un homme, lui donner le moyen de plaire et de convaincre sans avoir agi sur l'àme ; qu'il suffit de l'intelligence pour avoir la puissance de créer, ce qui est conforme au système du xvin* siècle, mais diamétralepient opposé à l'esprit chrétien. L'histoire universelle, écrite par des républicains, n'était qu'un extrait des livres anciens, un abrégé des histoires ^angères, entremêlé de maximes qui ne respiraient que la haine de la royauté et de tout pouvoir, et
en même temps Ton enseignait qu'il n'y avait de salut pour la République que dans le pouvoir héréditaire !
Pendant vingt ans , on éleva de cette manière une jeunesse qui^ plus tard, devait arriver dans le monde avec des idées confuses , et qui cependant était appelée à gouverner la nation. C'est de cette jeunesse que se composa en majorité rassemblée connue sous le nom de grande diète.
Les hautes classes aboutirent ù former réellement une caste. Nulle part, il n'y eut une telle séparation entre le peuple et les classes civilisées. Il y eut une véritable invasion de langues et de systèmes étrangers. Tout ce qui apprenait, tout ce qui pensait, tout ce qui ezen^it son intelligenoe parmi ks Slaves^ devint étranger. La classe civilisée finit même par parler une langue différente de celle du peuple. Elle se dénationalisait : et le mal venait non de la langue et des livres seulement^ mais de l'éducation.
On n'apprend pas une langue, en effet, on se l'inocule, et les nations se corrompent peu par les livres , mais beaucoup par les exemples vivants des hommes. Ceux qui venaient de France ou d'Allemagne, et qui s'emparaient de l'éducation, dénationalisaient la noblesse, moins par leurs paroles que par leur manière d en* seigner. Un instituteur allemand qui débutait par des définitions, puis en tirait des conclusions, en employant les procédés de la philosophie rationnelle des Allemands, agissait comme un excitant sur rintelligence du jeune homme^ attirait ses forces vers l'intelligence, la développait aux dépens de l'âme ; il rendait cet homme entière-
ment Allemand. Lorsqu'un instituteur firançais donnait des leçons à son élève , en plaisantant , et exerçait son esprit à saisir les ridicules, à apercevoir de petites combinaisons de mots, à jouer avec des phrases, à regarder dans chaque chose le côté extérieur, à se livrer à tout ce qui constitue l'esprit proprement dit, le jeune homme ainsi élevé devenait intérieurement firançais ; il avait besoin d'une langue étrangère, il ne trouvait rien dans sa langue nationale qui pût servir alors son intelligence.
Un paysan slave ne pouvait plus se faire entendre par son seigneur ; ils ne se comprenaient plus : en regardant la même chose, ils avaient chacun une manière diflérente de la voir, de la saisir, de l'expliquer. C'est de la sorte que presque toute la classe civilisée, chez les Bohèmes (phénomène unique dans Thistoire), est devenue allemande ; elle ne connaît plus même sa langue.
Un des écrivains les plus célèbres et les plus profonds de la Pologne, Jean Potocki, avait pressenti alors les dangers de cette situation ; il disait qu'une catastrophe épouvantable menaçait les pays slaves, et qu'une fois la révolution commencée dans le Nord, elle amènerait fatalement la destruction de tout ce qu'il y avait de civilisé ; que ces pays retomberaient dans la barbarie.
Mais qu'est-ce que le comte Potocki et les autres écrivains de cette époque comprenaient par les mots civili^ sation et barbarie? Où voyaient-ils la civilisation? Où voyaient-ils la barbarie?
Un paysan polonais, qui souffrait la misère, toi^gours prêt à marcher pour défendre son pays, fidèle à sa religion et à ses coutumes nationales, était-il barbare à côté
d'au prince Poninski, homme de beaucoup d'esprit, par* faitement bien élevé, mais qui vendait son pays à la Russie, s'enrichissait de l'argent russe et gaspillait sa fortune en folles dépenses? Ce paysan était-il plus barbare que le comte Gurowski, qui, longtemps bouffon attitré de la cour du grand-duc Pierre, et plus tard proposé par l'ambassadeur russe au roi Stanislas-Auguste comme candidat au siège archi-épiscopal de Gniezno, avouait publiquement^ en pleine diète, qu'il était vendu à la Russie ?
D'un autre côté, un soldat russe qui, après avoir fait un signe de croix, marchait but les canons turcs, tombait dans les fossés d'Ismallow et d'Oczakow, faisant de son corps un pont pour les camarades qui le suivaient, étaitil barbare à côté d'un Potemkin qui, suivant le biographe allemand, son grand admirateur, dépensait 5 à 6 mUlions de francs par an pour sa cuisine, se procurait à grands frais des pâtisseries de Paris, et se construisait des palais dans les steppes de la Grimée pour y passer un seul mois? à côté d'un Orloff dont la vie fut un tissu de crimes épouvantables ? Je n'en citerai qu'un :
n y avait une princesse nommée Tarakanoff, fille na? turelle de l'impératrice Elisabeth, qui vivait retirée en Italie. Catherine, craignant des prétentions au trône de la part de cette princesse, qui descendait en ligne directe de Pierre le Grand, voulait à tout prix s'en défaire. Or, qui chargea-i-elle de ce soin ? Son favori, un des plus grands seigneurs de la Russie, le comte Orloff. Ce seigneur feint d'être disgracié par sa souveraine ; il se rend en Toscane, il éblouit par son luxe les Italiens ; il fait la cour
à cette pauvre princesse Tarakanoff, joue la passion, et après plusieurs mois de poursuites, il lui demande sa main, trompant ainsi tout le monde avec un art infernal. Enfin il invita la princesse à une fêta qu'il donnait sur un vaisseau dans le port de Livoume« A peine eut-elle mis le pied sur le pont, qu'on coupa le câble et que le navire prit le large. On n'a jamais su ce qu'était devenue cette princesse* On dit qu'Orloff a eu l'épouvantable bassesse de donner un soufilet à cette malheureuse» au moment où le vaisseau quittait le port.
Je ne connais pas de crime plus horrible dans l'histoire moderne : et cependant^ ni ki duc de Toscane^ ni les princes d'Italie, ni l'empereur ^ qui était souverain de ces Etats, n'ont jamais réclamé contre une telle perfidie com* mise sur le territoire itahen.
Mais chacun continuait à célébrer la civilisation qui s'introduisait chez les Slaves.
On ne parlait à Varsovie, que de grands seigneurs qui auraient apporté de leurs voyages des secrets scientifiques propres à sauver les restes de la Pologne. Ces seigneurs arrivaient avec desballots de Uvres de Mably , de Rousseau, de Montesquieu ; et Os disaient partout qu'il suffisait d'avoir étudié ces livres pour reconstruire la République ; que la constitution, une fois basée sur des idées profondes^ deviendrait inébranlable et donnerait un jour aux Polonais les moyens de rétablir leur puissance politique et matérielle. Cette opinion s'infiltra peu à peu dans les esprits, et il se forma^ vers la fin de cette époque, une croyance commune, que la Pologne ne devait plus s'oc-
cuper que de sa réforme intérieure. Les plus grands patriotes de tous les partis finirent par adopter ce plan, et par essayer de trouver, dans les théories , ce moyeu de salut que l'on avait en vain cherché dans Faction.
Or, en acceptant les faits accomplis, en cessant de réclamer contre le partage , on légitimait le premier démembrement de la Pologne ; on oubliait les provinces détachées de la République. On commettait un crime de lèse-majesté nationale.
Il est toujours dangereux d'admettre en politique les idées des étrangers ; car chaque nation est basée sur des lots constitutives particulières. I.<es nations qui se sont éievées pai* les conquêtes peuyent délaisser une partie de leur territoire sans rien perdre de leur force morale. Mais la Pologhe, qui n'avait fait aucune conquête, qui s'était formée par la jréunion volontaire de plusieurs provinces tu corps de la République, qui était liée avec-ces provinces par un serment d'aide et de protection, par un partage égal de droits et de charges, puisque les représentants de ces provinces avaient même le vetOy c'est-à-dire le pouvoir d'arrêter la marche de la République, de quel droit pouvait-elle rompre ce contrat synallagmatique ? de quel droit pouvait-elle chasser les députés des provinces rus* siennes ou prussiennes, qui, sans avoir jamais été conquises, avaient fait un pacte avec la République? La masse de la nation sentait profondément cette vérité ; mais elle échappait à tous les politiques ; ils ne trouvaient rien sur ce sujet dans les livres français et anglais qu'ils ne cessaient de consulter.
La Pologne perdit, plus d'une fois, quelqu'une de ses
provinces; mais jamais encore aucun Iraité n'en ayait légitimé Tabandon ; on se contentait de prolonger les armistices jusqu'à Tinstant où Ton se sentait assez fort pour commencer la guerre. Une seule fois le roi Jean III, dans un mauvais moment de sa politique, signa un traité qui cédait une ville à la Russie (Kiew)^: la diète reftisa de ratifier le traité. On conserva, dans la salle du sénat et dans rassemblée des nonces, les fauteuils des sénateurs et des nonces de pays conquis par l'étranger et détachés de la Pologne, afin de représenter, au sein de la diète^ l'unité de la République, De mème^ le pape a été obligé de laisser plusieurs égjlisM aux infidèles et aux hérétiques; il nomme néanmoins des évèques pour ces provinces. Or, si le pape accordait jamais i un prince infidèle le droit légitime de nommer et de sacrer les évèques, il renierait son caractère de pape, il cesserait dès ce moment d*ètre le chef de l'Eglise catholique. Abandonner une seule des provinces polonaises, c'était renier la loi sur laquelle était fondée l'existence de la nation. Toute la classe civilisée de la Pologne, sans exception, a été complice de cet acte.
On peut déjà prévoir quelle marche les représentants de cette classe civilisée suivront dans leur tentative de réorganiser la Pologne.
L'histoire de la grande diète est celle de l'esprit national, qui peu à peu se dégage de la tradition et finit par douter de lui-même. La diète partait du célèbre axiome de Descartes et des philosophes modernes, qui débutaient par se demander s'ib existent et pourquoi ils existent : elle désavouait ainsi l'histoire entière de la Pologne, dont
>* ■y^waieM
388 HISTOIRB POPULAIRE
le passé lui Unpoaait la ohavge de travailler pour son avenir*
Aprà8 avoir jiM plosiears Uâb, qu'elle iut plus tard obligée 4e rappoiter, elle s'aperçât de la diffioulté de aoa «ntNpriae ; elle voulut alors séparer oe qu'il y avait d'aocoiieira dç oa qu'elle croyait être essentiel. Gomme les aeoles qui ae sont détackées de l'Eglise do Rome ont voulu souvent établir entre elles quelques dogmes oofluauiis et n'y ont jaosais réussi ; ainsi la diète, séparée de rhiatoîre de son pays^ après un travail inutile, ne sayait [dus lesquelles des institutions nationales étaient fondamentales et lesquelles pouvaient être modifiées.
Cette diète préludait à toutes les assemblées C(»i8li« tuantes de TOocideni.
Il n'y a rien de phis aisé maintenant que de composer une constitution; en en a tant d'échantillons ! Mais à oette époqm, c'était une chose nouvelle. Jusqu'alors le w^teamHHiim signifiait tout simplement un article de kn, ce qu^ appelle aujourd'hui un règlement. Per^ sonne n^avait l'idée de composer une charte, une consti- Uon qui dût comprendre le passé, l'avenir^ formuler le but d'existence et prescrire la marche d'une nation. La Pologne a osé, la première, tent^ cet essai malheureux.
La première loi fondamentale que Ton cKscuta longtemps fat celle de l'hérédité. On voulait Texpliquer rationnellement. On trouvait l'élection absurde : tous les autres pays étaient gouvernés par des familles béréditrâes. On ne soupçonnait pas le lien qu'il y avait enti^e TéleolioB et la vitaUté de la nation; on ne voyait pas que la succession était régie par des lois difiërentes dans
DE POLOaNB. 390
les difléientfl pays de la ehrétienté. Ge n'est que plus tard qa*on s'aperçut qu'une loi proyidentielle présidait toutes ees dispositions.
Chez les Pranes, par exemple^ la loi salique excluait les femmes àp. trône, ainsi que de la succession. Dans un pays composé de plusieurs principautés féodales réunies sous un même chef, eelui-d, ayant d^à une puissance territoriale établie^ et n'étant })as obligé de morceler son pays afin de doter les femmes, était dans la meilleure condition pour conserver l'unité de son territoire, tout en pouvant rétendre par des mariages ou des conquêtes. En Espagne, au contraire, les femmes pouvaient succéder. Cette UA de succession est même appelée la loi castillane par excellence. Très-souvent on a voulu changer cette l<rf; le peuple Ta toujours maintenue. L'Espagne, composée de plusieurs royaumes tout à fait indépendants, ne pouvait être autrement réunie que par les mariages ; teut le monde sait que le mariage entre Isabelle et Ferdinand constitua l'unité de l'Espagne. De la sorte ces deux lois, opposées, ont eu des résultats salutaires, Tune pour la France et l'autre pour l'Espagne.
On démontrerait également que la lOi d'élection a constitué le territoire de la Pologne. Si les Polonais n'avaient pas eu le droit de se séparer de la famille des Piasts, qui gouvernait le duché de Mazowie, ils n'auraient jamii^ acquis les pays immenses de la Litfananie et les terres rossiennes. Bi la Pologne n'avait eu à donner à ses voisins que les bienfaits de l'ordre et de la paix, comment anrait-eHe acquis les terres prussiennes, les pîùs riches du Nord, qui appartenaient à l'Ordre Teutoniquc,
dont on admirait le gouvernement habile et la puissante administration? La Pologne attira à elle ces contrées en leur accordant un droit si respecté, si envié, celui de choisir leur roi. Une des plus grandes causes de la révolte des Kozaks fut le refus des Polonais de leur permettre de participer à l'élection royale.
il est assez facile aujourd'hui de faire ces remarques. Mais tout le monde alors avait foi dans les théories : on n'eut pas la simplicité de consulter la vieille sagesse historique du peuple; on cessa de croire que la Providence, en créant les nations, en assignant à chacune sa mission, fixe en même temps certaines lois organiques, certaines constitutions auxquelles on ne touche pas sans blesser à mort la nation elle-même. 11 est étonnant qu'un des plus grands écrivains du xvm* siècle, et qui a fait tant de théories hardies sur l'état social, Jean-Jacques Rousseau, ait entrevu cette vérité, et qu'il ait conjuré les Polonais de ne pas toucher à leur vieille constitution, d'en respecter, autant que possible, non-seulement les lois et les règlements, mais mème'les préjugés (c'est son mot), parce que ces lois, ces règlements et ces préjugés faisaient alors le caractère particulier de la Pologne. {Considéraiions iur le gouvernement de Pologne. Avril 1772.)
Enfin, après de longs débats, la diète se sépara (i79j), laissant, comme fruit de ses travaux, une charte connue sous le nom de constitution du 3 mat. Tout y est défini : le pouvoir royal, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire, les rapports entre ces pouvoirs. Il y apparaît seulement une idée féconde, et encore elle n'était pas nou-
yelle, on Tavait trouvée dans le trésor des anciennes idées polonaises : Tidée dQ rendre les membres de la République égaux, de leur donner les moyens de parvenir un jour à l'égalité. La caste noble, dès le xvu* siècle, devenait de plus en plus exclusive. On s'était aperçu de ce danger : la diète, sans se laisser entraîner par les raisonnements du xvm* siècle, qui tendaient à niveler les classes, avait voulu, au contraire, anoblir la bourgeoisie et Ibs paysans. La constitution du 3 mai donnait au roi, aux grands généraux et même à la noblesse des facilités extrêmes pour anoblir la bourgeoisie; et, d'après des calculs exacts, il était à prévoir que tous les Polonais deviendraient nobles au bout d'un demi-siècle, c'est-à-dire que tous les membres de la République auraient les mêmes droits et les mêmes privilèges.
Hais pendant que l'on discutait et que Ton élaborait la constitution, on oubliait que la Pologne faisait partie de l'Europe. Sans avoir formulé la non-intervention, la Pologne voulait l'établir. Elle voulait se réorganiser, sans prévoir que la Russie, la Prusse et rAutriche, ayant les yeux ouverts sur tout ce qui se passait, ne manqueraient pas d'arrêter ses mouvements.
A peine la constitution fut-elle votée, que le roi de Prusse, qui était Tallié de la Pologne, qui avait conclu avec elle un traité solennel, qui se disait protecteur de la diète, et, dans chaque dépêche, parlait de sa loyauté personnelle, de son honnêteté et de ses sentiments religieux, changea tout à coup de langage, et, désavouant ce traité, se concerta avec la Russie, puis avec l'Autriche, pour
tomber sur la République et la détruire : déjà un évéuement immense les éclairait sur les conséquences des réformes polonaises.
La Révolution française était en pleine marche, elle épouvantait l'Europe ; et les puissances étrangères, pour combattre la Révolution française, avaient d'abord à écraser la Pologne. Cette fois encore rhistoire de la Pologne et l'histoire de la France se trouvent réunies; les triomphes et les désastres de ces deux nations doivent toujours être communs.
La Russie, la Prusse et ^Autriche attaquent les Polo« nais désarmés. Le roi, qui jusqu'ici avait agi de plein accord avec la diète^ effirayé des dangers qui menaçaient la Pologne, se sépare de l'assemblée et souscrit aux con« ditions que lui impose la Russie. La Pologne est de nouveau démembrée (I). La nation, abandonnant toutes les théories, tous les systèmes, en appelle aux sentiments généreux, à l'instinct national, et alors éclate (94 mars 1794) la révolution dont le général Thadée KosdusEko a été le représentant. Cette guerre finit par la bataille
(1) Le roi de PrusBe enclava dant ses poiseasions les palatinats de Poznaoie^de GnezDo, de Kalisz, de Sieradz, de Lenczica, la ville et le couvent fortifié de Czenstochowa, la terre de Wielnn, la pins f^rande partie des palatinats de Rawa et de Plock, ainsi qne les ^les de Thonretde Dantzick.^La moitié orientale de la république fkit incorporée à la Russie : Catherine II traça de sa main, sur la carte de Pologne, depuis l'extrémité orieniale de la Courlande, une ligne qui, passant près de Pinsk, traversa la Wolhynie et ne s'arrêta qne sur les frontières de la Galicie autriehlenna. Ainsi par ee second démembrement la Pologne était resserrée dans ses plus étroites limites. Elle n'ayait plus que 3,400^000 habitants. Ce second partage fut signé le 25 sept. 1793, anniversaire de la naissance de Préd.- Guillaume If.
de MacieiowiGe, où Koaciuszko fiit fait prisonnier le 1 0 octobre 1794^ et par le massacre du faubourg de Praga, où ▼ingt mille habitants sont morts pour la patrie et pour la liberté. (Nuit du 3 au 4 noTcmbra 1794.)
Élevé au pouvoir par le peuple, Rosciuszko, vêtu d'une casaque de paysan, vit entouré de paysans, en a toute la simplicité; dictateur de la République, il ae refàee un verre dHm vin qui lui parait trop cher. Voloi Taneodote t le dictateur aimait une certaine espèce de vin de Bour* gogne. Le prince Oginski, son aide*de«camp, s*élonnait de ne pas voir ce vin à sa table ; Kosciusiko répondit qu'il était permis d'en boire au prince Ogiilski, qui était énormément riche; mais quant à lui^ dictateur, comme il devait payer ce vin avec l'argent de la République, il était obligé de se le refuser. Un }our, le poète Trem« becki, chambellan du roi y venant visiter en carrosse le dictateur, le trouva occupé à soulQer le fini dans sa cuisine.
Pendant que la Russie s'avançait triomphante. Die* rzawin, fils d'un colonel d'origine mongole, le dernier grand écrivain réellement russes accompagnait, en renforçant sa voix, les bulletins de Bouwaroff, le dernier général animé de Tesprit de l'empire rusâe. Le poète, en parlant de la ville de Varsovie, s'écrie i « Elle git, la traîtresse, en baissant ses regards, bouleversée de remords pour avoir offensé l'àme tendre de Catherine. L'aigle s'acharne sur sa proie. Yenei, ô lions! essayai de la lui ravir ? s Ce défi porté aux lions s'adresse à l'Europe, et plus particulièrement à la France, parce que, chez les Slaves, la cause de c^sdeux nations est indissolublement
liée dans les idées populaires. Il est remarquable que le poète Pouchkin, qui a aussi écrit des vers sur la prise de Varsovie, adresse le même défi à la France, et crie à « ces écoliers bavards » de venir disputer à la Russie sa proie (1).
Si les ç]ie& alors ne se sont pas élevés à la hauteur que nécessitait leur mission, il y eut toutefois de beaux ^caractères : celui notamment d'un homme peu connu dans rOccident, mais célèbre dans les pays slaves ; c'est un bourgeois, le premier bourgeois homme politique que nous rencontrons dans l'histoire de Pologne.
Kilinski, cordonnier de Varsovie, jouissait, à l'époque de la révolution de Pologne, d'un grand crédit auprès des bourgeois, et exerçait une puissante influence sur les chefe d'ateliers et sur les ouvriers. La voix publique le désignait comme chef de la bourgeoisie ; on le connaissait patriote et dévoué. Cet homme simple, aimant la patrie^ ne paraissait avoir aucune opinion politique; ses
(I) Les trois puisBances spoliatrices entamèrent des négociations sur le troisième et dernier partage de la Pologne, et l'année suivante (1795), il fut airangé d'an commun accord. Le roi Stanialas- Aoguste signa son abdication le 25 novembre, anniversaire de son couronnement. Par les deux ukazes du 26 avril et du 26 décembre, la Gourlande et la Lithuanie furent incorporées à Tempire russe. L'Autriche accéda; les négociations furent terminées, et les cours copartageantes se mirent respectivement en possession de leurs portions. Les Autrichiens entrèrent à Cracovie le 8 janvier 1796, et le 9 du même mois les Prussiens à Varsovie. La Pilica, la Viatule et le Bug formèrent la fironttère de l'Autriche; le Niémen et une ligne de démarcation jusqu'au Bug séparèrent la Prusse de la Raaaie, de aorte que le point de réunion du partage des trois alUés fût sur le Bug, à Niemirûw, nom qui veut dire absence de paix, c'est-à-dire lieu de discorde.
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contemporaios lui reprochaient même de s'être tenu en dehors des partis; il ne défendait que l'honneur, la gran* deur de sa patrie ; il avait un sentiment profond, quoique confus, de l'abaissement de la Pologne, et était prêt à se sacrifier pour la sauver.
Les Mémoires qu'il écrivit dans sa vieillesse contiennent des détails très-intéressants sur sa vie ; on j voit surtout rimàge fidèle de sa belle àme. Pendant les troubles de Varsovie, on appela ce cordonnier devant le prince Repnin, ambassadeur russe et gouverneur de la ville. Le prince, devant qui tout le monde tremblait, fut très-étonné de voir le cordonnier se présenter devant lui d'un air calme et fier; croyant que Kilinski ignorait à qui il avait afiaire, il lui demanda à plusieurs reprises s'il savait à qui il parlait; enfin, entr'ouvrant son manteau, il montra au cordonnier ses nombreux cordons et crachats, en lui disant : a Regarde, bourgeois, et tremble!»— < Monseigneur, répondit Kilinski, je vois chaque nuit dans le ciel des étoiles innombrables et je ne tremble pas. »
Kilinski se prépara^ en homme religieux, à son entreprise révolutionnaire. Il commença, ainsi qu'il le dit luimême, par faire une confession générale, et communia, en répandant beaucoup de larmes; puis il prit congé de ses enfants et de sa femme, Vos^ sec et le cœur ferme, et descendit dans la rue. Durant la bataille il donna des preuves d'une grande valeur. Luttant sans haine ni désir de vengeance, il lui eût suCB de mettre ses ennemis hors de combat; il eût voulu pouvoir se borner à les effrayer pour qu'ils prissent lafùite, car il lui repu-
gnaitdd leur faire du mal* De tous les écrivains de mé* moiras polonais, c'est le seul qui parait regretter d'avoir tué des ennemis; U évite mâme en son récit d'employer le mot tuer, A une attaque oontre un corps de garde russe, un officier et quelques soldats russes ftarent tués : Rilinski dit qu'il fut dans la nécessité d'apaiaer tel of&cier, puis de iranquiltiter tel kozak, puis de meUre en repoi un autre kozak.
Après la victoire, le cordonnier fat nommé membre du gouvernement provisoire. Dans ce pays si aristocra* tique, Kilinski siégeait à côté des grands seigneurs, sans jalouser leurs richesses ni leurs honneurs. Il ne changea rien à ses manières, se conduisit envers eux comme par le passé, et fut estimé par ses collègues et par le peuple* Qu'avait-il besoin de se grandir vis à vis de ces seigneurs et de montrer de la fierté, puisque dans son àme il se sentait leur égal? C'est l'im des plus beaux caractères de la révolution de l'époque de Kosciuszko. Plus tard, il Ait condamné aux fers, déporté et enfermé dans les prisona de Saint-Pétersbourg. Il dut sa délivrance à la générosité de l'empereur Paul. Il est caractéristique, qu'en retraçant ses souvenirs, il n'accuse personne de mauvaise volonté ni de trahison.
Depuis la confédération de Bar, les Polonais expliquent presque toujours leurs défaites et leurs revers par la trahison. Le cri de trahiêcn, poussé pour la première fois par les Pulawski^ n'a cessé de retentir dans chacune de nos crises.
Il est digne de remarque qu'en Europe il n'y a que deux nations qui accusent souvent leurs cheft et leurs
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concitoyens de trahison : c'est la France et la Pologne. Comment expliquer ce fait? Je crois qn'il provient de la grandeur des missions que la France et la Pologne ont reçues de la Providence.
Dans l'antiquité, Tidée que Ton attache maintenant h la trahison n'existait pas. Chez les Romains, trahir, tradere, signifiait tout simplement abandonner un poste militaire on ne pas faire son devoir dans une circonstance donnée. Mais le peuple romain ne comprenait pas qu'on put le trahir, qu'on pût le renier. La trahison, la grande trahison, parut avec le christianisme : Judas en est le premier type. Qu'est-ce que trahir? Trahir, c'est abandonner une idée difficile à réaliser, c'est déserter un devoir pénible pour des avantages palpables, visibles et faciles à saisir.
Les Anglais n'ont pas eu de traîtres nationaux ; l'histoire russe moderne n'en compte pas nn seul. Et en effet, quand on a un but. très-facile à apercevoir pour l'intelligence la plus vulgaire ; quand on dispose de moyens plus que suffisants pour atteindre ce but, on n*est pas tenté de cesser ses efforts, quelque périlleux qu'ils soient : il suffit souvent d'une certaine chaleur de sang pour supporter les travaux et braver les dangers. Mais si Ton vous présente une idée, chose immatérielle, un but que des âmes généreuses seules peuvent entrevoir dans l'avenir, et que, d'un autre côté, pour vous retenir, on vous offre tous les avantages matériels ; si, contre un avenir incertain, on vous montre un présent assuré, alors il y a tentation. Dans les croisades, par exemple, où Ton entreprenait une guerre pour le
ialut de l'âme; où, tout en combattant rennemi, on mourait de fatipie et de faim, ii y eut des cheTaliers qui itendoAnèrent leur camp; quelques-uns se firent turcs; le moyen âge les stigmatisa du nom de félons et de traîtres. •
La I^ance a, plus d'une fois, combattu pour des intérêts élevés, pour ceux qui» dans le langage du siècle, nA sont point trouvés positifs. La Pologne n*a cessé de ^mbattre pom^ cette sorte d'intérêts; on peut même dire que son existence n'est qu'une lutte continuelle contre le présent, afin de conquérir l'avenir. Il n'y a donc rien d'étonnant que des âmes vulgaires aient pins d'une fois déserté une telle cause. Il y a plus, une telle cause ive peut pas être utilement servie par des bommes qui comptent sur le présent^ sur les calculs, sur la force des combinaisons bumaines. Presque toigours ces hommes portèrent malheur à l'idée qu'ils étaient chargés de défendre.
La*Sibérie engloutissait tout ce qui restait des guerriers de Kosciuszko, tous les patriotes qui résistaient au gouvernement russe, tous ceux qui étaient soupçonnés de vouloir soulever le pays ou de songer à rejoindre leurs frères à l'étranger. C'est pour la première fois alors que Ton commença à parler de la Sibérie. On ne cessa plus de s'en préoccuper : ce mot de Sibérie, comme une menace continuelle, résonnait à chaque montent [aux oreilles des Polonais. Avant de tenter une entreprise hasardeuse, le Polonais devait penser à la Sibérie» Cette contrée si éloignée et si étrangère est devenue pour les
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Polonais comme une espèce de Tartare antique, comme cet enfer du moyen âge si bien décrit par Dante.
Au-delà de TOnral, depuis les monts Altaï jusqufà 1» mer Blanche, s'étend un vaste continent de cinq cents lieues carrées : c'est la Sibérie; en partie conquise par une bande de Kozaks du temps d'Iwan^ en partie découverte par un détachement de Kozaks égarés daas la péninsule du Kamtchatka. Ceux-ci y établirent uç poste militaire, firent leur rapport au gouvernement et le Kamtchatka fut considéré comme province roste.
La Russie a conquis le territoire, l'espace; maii la population, d'origine ouralienne, a conservé ses mœurs et son indépendance sauvages. Quelques milliers d'Européens se sont établis sur les grands chemins pour garder les postes militaires; les indigènes s'inquiètent aussi peu des marches des régiments russes à travers leur pays, que les poissons de l'Océan ne s'inquiètent du passage d'un vaisseau de ligne qui, pour un moment, vient troubler la surface de la mer. Les Tchouktchi, véritables Bédouins de ces déserts de glaces^ échangent leurs produits avec les Russes, dont ils revivent de l'eau-de-vie et du tabac. La seule chose que ces populations savent de la Russie, c'est Tezistence de l'empereur, d'un personnage mystérieux et terrible qui gouverne le Nord, et qui, d'après les armes de Russie, leur apparaît comme un être extraordinaire, ayant deux tètes, des griffés, des ailes, et portant un monde dans sa main ; or, désireux qu'ils sont de vivre en paix avec toutes les^ divinités de la terre, ils donnent un petit tribut à cette divinité inconnue.
La population européenne, qui borde les chemins et
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occupe les ports, est tout entière composée de criminels^ de condamnés politiques et de prisonniers de guerre de différentes nations, Suédois^ Prussiens, Français, que le gouvernement russe n'a pas voulu ou n'a pu échanger, et qu'il est quelquefois impossible de découvrir dans cês espaces immenses. Cette population étrangère est à moitié composée de Polonais. D'après des calculs faits sur les legistres olficiels, plus de 100,000 nobles polonais ont été déportés en Sibérie, depuis le commencement de la guerre entre Catherine et Stanislas-Auguste. La proscription frappe surtout la noblesse. On revenait rarement de cet exil; on était tellement convaincu qu'il était impossible d'en revenir, que ceux qui partaient pour la Sibérie avaient coutume^ en faisant lenrs adieux à leurs amis, de leur dire : a Puissions-nous ne jamais nous revoir ! » Car, attendu qu'on ne pense pas qu'il y ait d'autre possibilité de revoir ses amis que de les retrouver euxmêmes en Sibérie, on n'a pas de meilleur souhait à former que celui de ne plus les rencontrer.
Le général Kopec, fait prisonnier à Madeiowice et déporté au Kamtchatka, raconte comment il fut mis dans une kibitka, Q3pèce de voiture sans siége> qui ressemble à un coffre-fort^ recouverte en cuir^ doublée en fer-blanc^ fermée de tous côtés, et où il n'existe qu'une petite ouverture par laquelle le prisonnier respire et reçoit sa nourriture.
S'étant trouvé extrêmement malade, il demanda à son officier la grâce de pouvoir se reposer pendant quelques jours. Celui-ci répondit qu'il avait l'ordre de le conduire à Irkoutsk sans s'arrêter; qu'il était libre de
mourir en chemin, mais que lui, officier, conduirait son corps jusqu'à Irkoutsk. Or« on en était éloigné à peu près de 500 lieues.
Les habitants des villages sont des condamnés colonisés. Presque tous ont les narines coupées ou portent des marques au i^nt. Dans un relais de poste, une femme qui servit à manger à Tofflcier, avait un air distingué. L'officier ne put s'empêcher de lui demander qui elle était : « Autrefois épouse d'un colonel, lui répondit-elle, et mamtenant femme d*un fbrgeron. » Elle ne voulut pas dire son nom ni la cause de ses malheurs.
Chez tous les Sibériens, dans cette population européenne qui est regardée comme appartenant à la Russie, le nom de malheureux a presque la même signification que celle d'habitant du pays. Ils disent par exemple i « Mon père a été malheureux^ » pour dire : c Mon père a été un criminel, un condamné politique. » Si la Sibérie se détache jamais de la Russie, ce qui n'est pas impossible^ la nation malheureuse serait son nom de peuple, son nom national.
L'abus que la République polonaise avait fait de la parole a été puni par un silence épouvantable. Le développement anormal des intelligences appelait un correctif également redoutable : l'exil sibérien.
La Sibérie, ce pays de terreur et de silence^ est aussi une contrée où la vie des ' âmes est très-développée. La seule religion qui y soit connue est le chamanisme. Les chamans sont doués d'une organisation particulière. Parmi les enfants, on reconnaît les chamans futurs: ils sont tristes, ils fuient la société des hommes.
aiment à errer dans les steppes, et à vivre avec la nature, avec Dieu. Ces hommes y sont les seuls organes des inspirations d'en haut, les seuls dépositaires des connaissances religieuses; ils représentent la vie morale parmi les Sibériens.
Les exilés en Sibérie sont aussi des espèces de chamans. Séquestrés de la société, enfermés dans leur passé, condamnés à creuser leur àme jusqu'au fond, leur vie est un long examen de conscience.
a La nuit, dit un Polonais» y est presque aussi longue que rhiver ; elle est monotone et triste, mais grandiose, et quand elle est éclairée par l'aurore boréale, rien n'é* gale sa magnificence. Le ciel, bleu foncé ou presque noir, présente des masses d'astres et d'étoiles filantes, et paraît tout en feu. Mais ce feu n'échauffe pas, il n'éclaire pas ; la lumière de ces astres a quelque chose de mélancolique; on les prendrait pour des regards d'esprits condamnés à regarder éternellement cette terre malheureuse.
< Et cependant les pâles rayons de ces astres allument quelquefois un incendie surnaturel, aussi vaste que l'espace de cet horizon sans limites. Comment décrire cette flamme blanche, bleuâtre, noirâtre, transparente^ qui n'a rien de céleste, qui ressemble à un éclair et à une ombre, et dont on peut avoir une idée vague, en contemplant longtemps la voie lactée? Du sein de ces lueurs surgissent de longues colonnes de feu ; elles se rencontreut comme les lances des guerriers sur un champ de bataille ; elles s'entrechoquent, mais elles ne se brisent pas; elles sont impénétrables
et restent toujours entières eomme des corps spirituels.
< La scène change : des formes nouvelles^ terribles et majestueuses apparaissent de tous les côtés à lliorizon ; elles s'élancent vers le centre du ciel avec une rapidité inimaginable; elles se mêlent en répandant des torrents de lumière, qui ressemblent tantôt à delà braise ardente» tantôt à des flots de sang.
« Est-ce un tournoi? est-ce une guerre des esprits ? Personne n'a expliqué ni la nature ni la signification de l'aurore boréale. Les philosophes émettent des hypothèses; les Tongouses croient que la Sibérie est un champ dos où les esprits viennent vider leurs querelles. La nature aurait-eUe ses visions? cette nature du Nord, malheureuse et endormie^ fait-elle des rêves qui ressemblent à ceux d'un exilé?
a Au mois de janvier, après une nuit qui a commencé au mois de novembre, on attend le retour du soleil. Vous qui voyez cet astre tous les jours, vous vous ihquiétez peu de son coucher et de son lever ; vous prononcez avec indifférence ces mots : demain matin; mais, si l'on vous disait qu'il n'y aura pas de demain malin, que vous ne verrez le matin qu'après une nuit de plusieurs mois, avec quelle impatience alors vous attendriez l'apparition du soleil U
La vie solitaire, la vie avec la nature, la vie avec soimême a. beaucoup agi sur Tàme des Polonais : le malheur, en brisant tous les liens qui les unissent à la force matérielle, et à la force intellectuelle de ce monde, les a fait se replier sur eux-mêmes, et les oblige à ne chercher la forcé qu'en eux-mêmes.
414 HISTOIRE POP^ULAIRE
« Ils s'écoulaient lentement, ees jours de tristesse et de désespoir^ dit Kopeo dans ses Mémoim. Une fois^ mon h6te accourut hors d'haleine, pâle et consterné. On vient de signaler un vaisseau, me dit-il. «^ Je lui répondis qu'il devait se réjouir d'une pareille apparition; sur quoi mon hôte me fit observer qu'il était impossible de savoir si ce vaisseau était porteur de la j<ne ou de la terreur; car il arrivait souvent que le commandant, ayant en vue des vengeances et des rapines, donnait au gouvernement d'Irkoutsk de faux avis de prétendus corn* plots ; qu'alors un vaisseau lui apportait des ordres qui linvestissaient d*un pouvoir discrétionnaire ; il devenait ainsi maître des fortunes et des vies, pouvait ravager le pays et tuer impunément, puisqu'une plainte formée contre lui n'arrivait qu'en trois ans au chef-lieu du gouvernement. Les choses se passaient ainsi autrefois, mais de mon temps les communications par mer étaient devenues plus fréquentes ; on avait une fois par an des nou* velles d'Irkoutsk.
« Quelques jours après l'arrivée du vaisseau^ je vis entrer dans ma chambre le commandant accompagné du capitaine, ce qui me remplit de terreur. Le commandant m'annonça que Sa Majesté Paul I" me rendait la vie et la liberté. Longtemps je ne voulus pas ajouter foi à cette nouvelle. Agité de terreur et de doutes, je demandai la permission d'aller respirer l'air libre sur le rivage de l'Océan. On me laissa sortir seul ; il n'y avait réellement personne auprès de moi. Je crus alors à ma liberté... Après m'avoir félicité, on m'annonça que j4 partirais dans trois ans : le vaisseau porteur de la bonne
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nouvelle ne devait me prendre qu'à son retour des Iles d'Éleutsk, où il devait faire uo séjour de trois ans, »
Kopeo, sa grâce obtenue, avait pu être retrouvé. Plu* sieurs généraux et colonels, qu'on diereha longtemps pour les délivrer, ne purent l'être, par suite de llgno^ ranoe complète où Ton fiit de leur nom et du lieu de leur séjour.
Kopeo a un profond sentiment de la nature, il a le don des larmes. On a comparé l'Italien Kopec à Silvio Pel* lico. C'est la même foi religieuse et la même résignation; mais chez Kopec elles n'excluent pas l'activité. Le Polonais accepte son malheur et s*y résigne, sans cesser de lutter et d'espérer.
La Sibérie n'a pas été sans influence morale sur la vie poUtique. On peut dire qu'elle a rapproché toutes les classes des Polonais, qu'elle continue à effacer à jamais les divisions des partis. On y voit le grand seigneur, le gentilhomme, le paysan chasser ou travailler ensemble, obligés de vivre sous le même toit. L'orgueil, le sentiment de sa supériorité sur toute l'humanité^ ce crime capital de la noblesse polonaise, a été particulièrement frappé dans les exilés. Le gentilhomme qui, d'après l'opinion de Rey, est l'idéal de la création, perd en Sibérie son nom ; il devient tout simplement un numéro. De retour de son long exil^ le général Kopec, descendant d'une maison illustre, oubliait parfois son nom de f a« mille.
Les douleurs de l'exil rapprochèrent de même la nation polonaise de la nation russe. Le malheur extrême était seul capable d'opérer ce miracle. Que pouvait-il,
y avoir de commun entre une noblesse indépendante, libre, fière de sa liberté, et une nation malheureuse, opprimée, et accoutumée à obéir depuis des siècles à un maître? Elles ont communié dans la souffrance ; elles se sont unies dans le sentiment du besoin de la protection de la Providence. C'est en Sibérie que se forme, au sein de Tinfortune, le premier lien d'une alliance aussi vaste que la race slave, puisqu'elle est tout entière malheureuse.
L'ONITÉ POLONAISE. — La Pologos, qul s'était eoDstitiièe par l'a- DioD Yolontaire et libre de trois groupes nationanv, la Petits-Pologne, la Grande-Pologne et la Lithnanié avec ses annexes, devint l'objet de la conToitise de ses trois voisins les plos proebes. Ub conçurent le projet de s'approprier chacun l'on des trois groupes et s'appliquèrent à en opérer le détachement de la République par une triple désunion religieuse^ politique et sociale.
A la faveur de la grande liberté religieuse que la Pologne avait consacrée, ils trouvèrent un instrument, au sein même de la nation : l'Autriche dans les jésuites, la Prusse dans les protestants, la Russie dans les grecs schismatiqnes.
« Autrefois, la noblesse de Pologne et celle de Hongrie s'étaient mutuellement garanti leur liberté* Ces deux nations, quelquefois gouvernées par un même roi et toujours soigneuses de cultiver entre elles le bon voisinage, s'étaient par leuis traités donné réciproquement le droit de réclamer les secours l'une de l'autre contre tout ennemi étranger ou domestique qui aurait entrepris de renverser leurs lois. Le sceptre de la Hongrie était passé entre les mains des empereurs autrichiens. La maison d'Autriche voulut en inférer le prétendu droit de veiller en Pologne à l'exécution des lois. » {Histoire de V Anarchie de Pologne et du Démembrement de cette Ré» publique, par Rulbière, 1807, 1, p. 155.) Et d'autre part, l'Autriche fit valoir contre la Pologne lee soi-disant droits de la couronne de Hongrie sur la Russie-Rouge et sur la Podolie, ainsi que de la couronne de Bohême sur les duchés d'Oswiecin et de Zator. {Lee drm't*
de$ trois puissances alUées sur plusieurs provinces de la République en Pologne, avec les réflexions d*un gentilhomme polonaie [par Loyko], Londres, 1774, L] Ce qui est aussi sensé qne si le roi de France, parce qa^il Joignait à son Utre celui de Nayarre, en eût argué des droits sur une portion de l'Espagne. La Pologne avait, par le traité de Wehlan, en 1637, reconnu l'indépendance de son ancien ▼assal, l'électeur de Brandebourg duc de Prusse, comme roi de Prusse. Et bientôt celui-ci réclama la Prusse polonaise : ce qui est aussi juste que si le prince de Piémontyducde Savoie, se fût arrondi jusqu'au Rhône. Catherine II ayant solennellement déclaré, le 9 juin 1764, qu'en prenant le titre d'impératrice de toutes les Russies elle n'entendait s'arroger aucun droit soit pour elle-même, soit pour ses successeurs, soit pour son empire, sur les pays et les terres qui sous le nom de Russies appartiennent à la Pologne et au grand-duché de Lithuanie, la République reconnut le titre en question, ayec les résenres exprimées, 5 septembre 1764. Et la Russie ne tarda pas à occuper, comme lui appartenant, la Russie-Blanche et la Russie Noire, etc. Ce qui est aussi légitime que si la reine de la Grande- Bretagne prétendait avoir droit sur la province française qui s'ap- I»elle la Bretagne.
Enfin les puissances excitèrent et exploitèrent les haines des classes en vue de provoquer la dissolution des éléments nationaux.
Les jésuites et l'affaire de Thorn. — 4 Les jésuites sont une épée dont la poignée esta Rome et la pointe partout, i Ces mots du général Foy, renouvelés de l'abbé Raynat, se retrouvent dans l'histoire de M. de Thou qui les relate dans un extrait d'une brochure polonaise du commencement du xvii« siècle. On lit dans cette brochure : € Je regardela faction jésuitique parmi nous comme une épée tranchante et aisée à manier, dont la lame est dans ce royaume et la poignée entre les mains de la cour de Rome qui en dispose à son gré... Le premier soin des jésuites est de s'insinuer dans les cours, car cette espèce d'éperviers ne s'envole Jamais qu'elle n'ait auparavant bâti un nid, où ses œufs soient en sûreté. Leur nid assuré à la cour, ils envoient leurs émissaires à la chasse. Ils commencent par prendre ou élever dans les principales villes des séminaires, des collèges, des églises en grand nombre, afin d'y ramasser les moissons abondantes qu'ils se préparent. SoufiHrons-nons ces attentats de la part de vautours qui vienucnt dans nos forêts faire lover
ttm^
le gibier pour des chaMmus étraogenT... Par leun eoltéges^ ces moioet «droits se rendent maîtres de notre jeanesse» l'espérance de notre postérité; ils en refondent les cerveaux; en un mot, il se prépare parmi nous m nouveau monde et un peuple tout jésuite... Je eoiicloe hardiment que, al l'on veut rétablir les affaires et assurer la paii^ Tunique moyen efficace et propre^ c'est avant tout de faire sortir les Jésuites du royaume, et de leur en fermer tellement les portée qu'ils ne puissent y rentrer à ravenlr. » Et Taateur demande que les biens des Jésuites soient employés aux écoles. ( Voir Sedyny epoioè pnywroeenia Poisee êtaiego pokafujest wypedzie z fdej Jêztd" io¥), opuscule publié en 1609 et dont une traduction latiue parut en IViOy sous le titre : Cûnsiiium datum €tm(eo de reeuperandâ et in poeterum atabiiiendâ paee re^i Pohniee, in quo demonslratur pacem née conetiiui, nec etûMiri posée quamdiit Jesuiiœ in Poloniâ ma^ neont,
M Les nobles^ ôh l'historien de Tfaou^ s'étant assemblés, agitèrent avec beaucoup de cbaleur la question da bannissement des jésuites, et comme il y en avait plusieurs qai n'étaient pas si fort indisposés contre ces pères, on convint, après des débats bngs et tumoKueuz, qu'on ne les chasserait pas tout à fait du royaume, mais qu'ils seraient resserrés dans leurs écoles et qu'il n'en resterait qu'un à la cour, en qualité de confesseur du roi. » {Thuani Hist., I, p. 138.) « Les troubles que les Jésuites ont causés depuis en Pologne, et particulièrement l'affaire de Thorn font voir que Ton ne prit pas alors le parti le plus sûr. % (Préface du Discours aux grands de Po* logne sur la nécessité de faire sortir les jésuites de ce royaume j p. xzxiij, Amsterdam, f726.)
Le 16 juillet 1724, à Thorn, les catholiques romains faisaient une procession solennelle dans le cimetière de réglise de Saint- Jacques. Il y avait hors du cimetière quelques enfants luthériens qai voyaient passer la procession. Un écolier des Jésuites leur dit de se mettre à genoux, les maltraita de paroles et donna des soufflets à quelques-uns sur ce qu'ils ne le faisaient pas... D'où rixe entre les bourgeois protestants et les élèves des jésuites, emprisonnement de l'auteur du tumulte; puis, par représailles, arrestation d'un étudiant luthérien que les jésuites enferment dans leur collège irritation du peuple qui se porte au collège, le saccage et en enlève des images de la Vierge et des saints, que Ton brClle sur la place publique. Les autorités de U vîlle laissèrent faire. Les jésuites portèrent plainte à Varsovie le 20 iuillet.
La «UM deyait être jugée par àa Sénat de Thorn si o& la ooosi* dérait comme un trooble ordinaire^ et par une cour royale si iaville eUe*mtoe était mise en causa. Après qu'ona commission d'enquête eût été envoyée sur les lieux, la cour assessoriale de la couroone composée de grands dignitaires de l'Etat auxquels le roi adjoignit quarante députés des provinces^ procéda aa jogament. L'avocat des jésuites débita le 31 octobre son plaidoyer^ on pividt son réquisitoira, plein d'emphase et de fiel. Après s'être écrié à propos des claaieurs du peuple de Thorn: c 0 bouche! 6 langue !ô voixt non de païens, non d'hommes, non de bêtesl o et conclu que c oaux de Thorn ont l'éme possédée du diable; i après avoir rappelé que Louis XIV a fait jeter 16j»000 bombes dans Géoes, seulement parce que Tinsolonte populace avait lancé de la boue sur ses arasoiffies qui ne représentent qu'une majesté terrestre^ il demandait aux juges^ qu'il compare à de puissants Atlas^ les plus cruels chAUments contre c cette Babylone tumultueuse^ cette seconde Londres. »
Le tribunal candanma à la décapitation le président de la ville RAsiier et le vioe-président Kemec^e, si «i ou doux jétoites et six témoins sécuUers juraient qu'ils avaient excité le tumulte au lieu de l'apaiser. La loi permettait alors que souvent le serment tint lien àt preuve. Les charges ayant paru suffisantes contre plusianrs bourgeois^ cinq furent condamnés à mort ^t quatre à la dé* oapitaAion, après avoir en le poing coupé , et an brûlement de leur oorps; enfin nn9 quarantaine d'autres à la prison et à des amendes. Les jésuites reoevaient de lenr côté une indemiùté et les catholiques de Tftiom divers avantages. Une commission executive arriva à Theani le 2 décembre^ précédée de la force armée. On demanda asx jésnites s'ils étaient prêts à faire le serment qui rendait farrêt exécutoire. Leur recteur Wolenski répondit rtligiomm non sitire simguinêm, qn'un religieux cofome loi n'était pas altéré de sang, et, sur un signe qu'il fit, deux prêtres de TOrdre jurèrent ce qui était néceesalre pour que le sang coulât. Le roi Auguste II, n'ayant point usé du droÛ de grâce, sauf envers Zemecke, et la diète ayant décidé que l'arrêt serait exécuté sans délai, les condanroés furent supplicié le 7 décembre. Rôsner, pressé de sauver sa vie en se faisant catholique, répondit jusqu'au dernier moment : < Contentez-vous de ma tête. » Aucun des accusés laissés libres, selon l'usage, durant tout le procès n'avait essayé de mettre par la fuite ses jours eu sureté« {Thorn affligée, par Jablonski, Amsterdam, 1726. — Sprawa
Torun^ dans l'onvrage Opowiaâania i Studja kidcryczne^ Posen, 1863, II, p. 137.)
Le jagement fut excessif, c'est-à-dire édictant ane peine hors de proportion avec le délit. Toutefois, il faut Doter qae les gens de Thom furent condamnés non en qualité de protestants, mais pour Tioleoces envers la minorité catholique. Le libre exercice du culte érangéllque, que dès 4558 leur avait accordé Sigismond-Auguste, ne fut point retiré aux habitants de Thom, mais gêné; et ils furent humiliés au temporel. Les catholiques, quoique peu nombreux, ftirent admis au partage égal des fonctions municipales; la moitié des soldats de la yille et tous les officiers devaient tocjours être catholiques. L'imprimerie de Thom fut placée sous la censure épiscopale; et l'on adjugea aux catholiques l'église Sainte-Marie avec le collège des protestants condamnés à reporter leur académie hors les murs.
Les jésuites, heureux de reprendre leur revanche d'échecs qu'ils avaient plus d'une fois éprouvés dans leur propagande et notamment en 1606 qu'ils avaient été honteusement chassés de Thom, en même iemps que de Dantsick, entonnèrent un chant de triomphe. Et le lendemain du supplice, lors de la prise de possession de l'église Sainte-Marie, le R. P. Wiemssevirski commença son sermon par ces odieuses paroles : < Les blessures faites aux images dee saints sont guéries depuis que les mains qui les avaient faites ont été abattues par la hache! » Quant à la République, elle se préoccupait moins du côté religieux que du côté politique de la question. L*in8ulte à la Vierge qui avait été reconnue reine de Pologne, de même que le Christ avait été reconnu roi par la république de Florence, avait blessé les Polonais comme un outrage au drapeau de la nation. Les Polonais se rappelaient avec reconnaissance que Thom avait autrefois la première levé Tétendard contre TOrdre Teutonique et demandé son annexion à la République. Mais lors de la guerre des Suédois, ils avaient été irrités des sympathies et de l'appui qu'avaient trouvés les envahisseurs chex les protestants de |la contrée, Gharies-Gustave en 1655, et Charles XH en 1703. Et, dans le procès de 1724, Tintervention des puissances étrangères nuisit aux accusés en froissant la susceptibilité nationale. Est -ce que les puissances avaient osé menacer Louis XIY pour sa révocation de Tédit de Nantes et pour l'expuU sion qu'il fit de milliers de familles protestantes? Or, pour l'alEûre de Thora, le roi de Prusse, Frédéric- Guillaume 1«% ameuta contre
DE POLOGNE. m
la Pologne les puissances protestantes^ TAngleterre, la Suède et le Danemark; ei, par sa lettre du 9 janvier 1725^ il pressait l'empereur de Russie de « faire cause commune arec lui et lesdites puissances pour engager le roi et la république de Pologne à rétablir la Yîlle de Tborn dans son premier état tant par rapport au spirituel et au temporel^ que par rapport aux autres droits^ privilèges et prérogatives qui en dépendent, conformément à la teneur de la paix d'Oliva, comme aussi pour faire redresser ce qui a été entrepris |iu contraire et restituer aux non-conformistes ce qu'on leur a enlevé, i U lui promettait en retour c de rendre service aux églises grecques de Pologne. »
Sous rinOuenoe d*nne longue et persévérante action jésuitique, la Pologne avait fait une faute'; mais qui, en Europe, avait le droit de lui jeter la première pierre ? Le tiar avait en 1705 massacré de sa main les Basiliens de Polotsk {Dyoa ttoiatla na horyionde Po~ lockim, c*est-à-dire Deux luminaires sur fhoritwi de Poiotsk, par Stebelski. Yilna, 1780). Et les Anglais avaient, par un biit, défendu h tout prêtre catholique l'exercice de son culte sous peine d'em* prisonnement perpétuel. Et l'archevêque de Saltzboorg avait expulsé trente mille protestants de son diocèse. En France même et précisément en cette année 1724,1e 14 mai, avait paru une ordonnauce de Louis XV qui, entre autres, portait peine de bannissement avec confiscation de biens contre ceux de la religion m'étendue réformée qui durant leur maladie auraient refusé le ministère des curés et persisté dans leur hérésie. U ne fut pas plve juste de rendre la nation polonaise responsable de l'affaire de Thom qu'il ne l'eût été de démembrer la nation française, en punition de l'arrêt du parlement de Paris qui, le 4 juin 1766, condamna le chevalier de la Barre à avoir la langue coupée, la tête tranchée, le corps brûlé, et les cendres jetées au vent, pour avoir blasphémé, dit-on, et ne s'être point découvert sur le passage d'une procession.
Les voisins ennemis ne cherchaient que des prétextes de s'immiscer dans les affaires de Pologne. Les troubles et le proeès de Thora furent suscités par les jésuites, en haine des protestants et exploités par l'étranger en haine de la nationalité polonaise.
Stanislas !•' Leszczynski st Augustk 111. — Lorsque son protecteur Charles XII lut mort, Stanislas quitta la principauté de Deux-Ponts pour se réfugier en Alsace (janv. 1720). Le régeot
répondit aaz réclamatioDs d'Aagasle II : qae la France ayait toojoars été rasile des rois malbearenz. En 1725, Louis W épousa Marie Lcsaczynska, fille de Stanislas. Le trône de Pologne étant devenu vacant par la mort d'Auguste 11^ les Polonais pensèrent à Stanislas, partie pour ses origines de famille, partie pour ses qualités personnelles et aussi à cause de son alliance avec la maison royale de France.
Stanislas descendait de Wenceslas Leszczynskî, qui défendit avec zèle Jean Huss au concile de Constance [Hist. reL des peupiet slaves y par Y. Krasinski, déjà cité, p. 126). Le père de son trisaïeul fut le grand orateur et fervent protestant Raphaël Leszczynski qui, à la diète de Plotrkow, rappela à Sigismond- Auguste qu'en Pologne le roi n'est que le premier citoyen de la république. [Stan. Orichovi Annal, lib. V^ p, 1539). Sou père fut cet autre Raphaël Leszczynski, p^atin de Poznanie, qui s'écria dans la diète, lorsque Jean III Sobieski voulait faire désigner son fils Jacques pour son successeur, afin de provenir les troubles de l'interrègne : Malo periculosam liberiatem quam quietum servitium, j*aime mieux les agitations de la liberté aue le repos de la servitude (Andr. Chris. Zaluski II, p. 333).
Durant le nouvel interrègne, Stanislas fit paraître un livre qu'il dé« dia& sa patrie bien-aimée etqui fut en quelque sorte son programme de candidature à la royauté : Glos wolny wolno^c ubespièczatacy^ 1733 (la Voix libre du citoyen), et dont une traduction libre, sous le titre : Observ. sur le gouvem. de Pologne, 1759, fut aussi insérée dans les œuvres du Philosophe-Bienfaisant^ 1763.11 y exposa comment il entendait la réforme des abus du gouvernement de son pays. On y lisait : « Nous croyons que nos voisins, par leur propre jalousie, s'intéressent à notre conservation IJvain préjugé qui nous trompe ; ridicule entêtement qui autrefois a fait perdre la liberté aux Hongrois et aux Bohèmes, et qui nous l'enlèvera sûrement, ai, nous appuyant sur une espér^ce aussi frivole, nous continuons à demenrer désarmés, i
Stanislas fut le candidat officiel de Ic^ France^ tandis quç l'électeur de Saxe, fils du feu roi, était celui de l'Autriche et de la Russie. Les puissances voisines craignaient de voir sur le trône de Pologne un roi patriote et honnête homme, allié de la France en môme temps que de la Suède et de la Turquie et qui, en fortifiant sa nation, empêchât les armées russes et autrichiennes de se donner la main. La diète de convocation fut réunie le 27 avril 1733;
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