CHAPITRE m
LES JA6ELL0NS Bt la grandeur de la Pologne
La reine de Pologne Hedwige épouse le grand-dac de Lithaanle Jagellon. Conversion des Lithuaniens au christianisme. Union des deux pays en un seul corps de nation. — Le second des Jagelions, l^adislas, roi de Pologne^ est choisi comme roi par les HoDgroi». Guerre contre les Turcs. Défaite de Varna. -— Soumis* sion de TOrdre Teutouique et incorporation de la Prusse occidentale à la Pologne. — Indifférence de l'Europe à l'égard de la puissance des Turcs. — Politique jagellonienne. — Sigismond !•' et ses Tîctoires sur les Tartares, les Russes et les Yalaques. Hé* cularisalion du duché de Brandebourg. Alliance avec le sultan. — Sigismond II Aagu3te et le progrès de la puissance nobiliaire. Développement des sectes et usages étrangers. Qu'est-ce que l'État en Pologne?— Après Henri de Valois, le duc de Transylvanie, Etienne Batory, est élu roi de Pologne; il épouse Anne, la dernière survivante des Jagellons. Le but constant d'Etienne fut de combattre les Moskowltes.
JetoDs maintenant un coup d'œil sur la vie, sur l'esprit de la Pologne, à partir de l'époque à laquelle eut lieu la réunion de la Lithuanie.
Les Lithuaniens furent pendant longtemps ennemis acharnés des Slaves : poussant leurs conquêtes vers les terres de la Russie, ils ravagent d'abord les territoires
des grandes villes marchandes de Novogorod, de Kiew, de Smolensk; plus tard, ils s'avancent vers le Midi et envahissent la Russie Rouge (Galicie) ; presque chaque année ils font des excursions en Pologne, et couvrent ce pays de sang et de flammes ; ils attaquent les chevaliers Porte^glaiveSy institués pour les convertir, et ils obligent Tarchevèque de Riga à se reconnaître leur vassal. D'autre part, en suivant le Borysthène> ils ont rencontré les Tartares \ non contents de se défendre, ils veulent les frapper au cœur : ils traversent, en se guidant sur les étoiles du ciel, les steppes immenses qui séparent la mer Noire de la Baltique ; trois fois ils paraissent sous les murs de Moskou, ils passent à travers les hordes tartares, ils cherchent le passage de Pérécop, ils pillent les villes de la Crimée et soumettent le khan de ce pays à leur suzeraineté. Rs ne tiennent pas au sol comme les princes polonais; ils ne connaissent pas de patrie ; Tidée même de nation n'existe pas dans leur langue. Aventureux comme les chefs normands dans l'Occident, partout où ils s'établissent, ils sont chez eux ; partout où ils plantent, où ils enfoncent leur drapeau, ils commencent une dynastie et une histoire.
Les ducs de Lithuanie formèrent peu à peu l'empire le plus puissant dans le Nord;' ils disposaient du sort, non-seulement de toutes' les terres russiennes qu'ils avaient conquises depuis Riew jusqu'au Boug, mais en* core de plusieurs principautés russes et d'une partie du royaume de Pologne. Païens eux-mêmes, ils permettaient à leurs parents de se faire baptiser, pour qu'ils pussent gouveraer les pays chrétiens.
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Vers ce temps, la famille royale polonaise s'était éteinte avec Casimir le Grand ; la noblesse appela le roi Louis de Hongrie , qui laissa en mourant deux filles ; Tune, Hedwige, fut proclamée reine de Pologne : c'était une enfant de quatorze ans d'une beauté merveilleuse^ et dont on admirait la vertu et la piété. Elle fut conduite à Gracovie, reconnue et couronnée par la noblesse et le clergé ; les Etats pensaient à lui choisir un mari. Elle était fiancée à un duc allemand, jeune^ beau et brave. Mais le prince lithuanien Jagellon, ayant entendu parler de la jeune reine, envoya aussitôt une ambassade pour demander sa main. La princesse fut effrayée de cette proposition. Elle se représentait ces ducs de Lithuanie comme des espèces de sauvages. D'ailleurs celui-ci était âgé. Elle lutta pendant longtemps contre la noblesse^ contre tous ses conseillers. Le clergé lui fit observer que, [lar cette union, elle gagnerait à la chrétienté des pays immenses ; que ce potentat, le seul^ le plus terrible des païens qui fût resté dans le Nord, en se soumettant à l'Eglise^ entraînerait tout le Nord avec lui; qu'enfin la Pologne pourrait revoir des milliers de ses enfants faits autrefois prisonniers, et retenus encore dans les forêts impénétrables de ce pays. La reine, vaincue par ces remontrances, fit le grand sacrifice : elle accepta la main du duc de Lithuanie, qui la rendit heureuse (1386).
C'est l'un des événements les plus importants de l'histoire du Nord. Si la race lithuanienne fût tombée sous la dépendance des ducs de Moskowie, elle serait devenue ou instrument irrésistible de destruction. Or, par ce mariage, rinilaence de la Pologne l'emportant sur celle de
MoskoUy la civilisation polonaise envahit toute cette contrée qui sépare la Vistule du Borysthène et qui réunit les deux éléments slaves. Le duc de Lithuanie embrassa la foi du catholicisme, et son peuple avec lui. Et une fois convertis^ ils sont demeurés catholiques. Comment ce peuple, en eflétf aurait-il pu recevoir le protestantisme, qui nie le culte des grands esprits, le culte des saints, lui qui n'a jamais cessé d'invoquer ses ancêtres dans des rites solennels? Comment aurait-il pu abdiquer sa foi dans l'influence du monde inmiatériel qu'il sent à chaque moment? n fallait à cette race une religion qui n'exclût aucun des grands problèmes qui occupent l'humanité.
Lors de son avènement au trône de Pologne, le duc de Lithuanie changea complètement. Vaillant et cruel, comme tous les princes ses parents^ il était le plus astucieux, et passait pour le plus perfide. Après avoir épousé la reine de Pologne, il semble avoir abjuré son ancien caractère. 11 s'attache les Polonais par sa douceur, par sa clémence, par Toubli des injures. Il devient le modèle des princes chrétiens : ses sucèesseurs s*eflorcent de lui ressembler. Durant ces deux siècles, jamais on n'a accusé un Jagellon d'avoir commis un crime, aucune mau'* vaise action, dans un intérêt personnel ou dans un inté^ rèt d'égolsme dynastique.
L'union du royaume de Pologne et du duché de Lithuanie était une affaire grave et très-difficile. Les deux populations appartenaient à des races qui n'avaient rien de commun, ni la langue, ni la religion, ni les traditions antiques : en Lithuanie, les princes avaient un pouvoir absolu; chez les Polonais, la haute noblesse partageait le
pouvoir avec le roi. Le souverain, pour calmer les dissenskms, interposa son autorité^ obligeant les Lithuaniens à obéir à ses ordres, et désarmant en même temps la méfiance des Polonais. Tous les efiorts des princes Jagellons tendirent à réunir ces deux peuples^ et ils ont enfin réussi. C'est pent-étre le seul exemple, dans rhistoire, d'une onion complète entre deux races, sans qu'elle ait coûté une seule goutte de sang. Il 7 eut de fortes résistances du c6té des Lithuaniens : les Polonais aussi plus d'une fois voulurent rompre Tunion, mais jamais on n'a employé la violence. La politique profonde des rois Jagellons oonsistait dans la patience et la douceur. Aussi cette unité subsiste-t-elle jusqu'à présent. On a vu le peuple lithuanien, dans la dernière guerre entre la Russie et la Pologne, se mettre en mouvement et commencer contre la Bussie une guerre vraiment populaire, une guerre d'extermination, n s'est levé même sans être appelé par les seigneurs polonais.
Cependant les voisins de la Pologne voyaient avec in^ ({uétude la réunion de la Lithuanie. La maison impé» riale de Luxembourg mit tout en œuvre pour les séparer* Qtiant à l'Ordre Teutonique, il pressentait sa fin : la con^ Tersion des Lithuaniens le rendait en effet inutile. Jl chercha à étouffer le bruit de cette merveilleuse conversion, il la nia, envoya des ambassadeurè auprès du pape pour contredire les rapports du roi de Pologne.
Les grands-maîtres, en vrais rois, ne cherchèrent plus leur force que dans la politique, et ils tentèrent la guerre en mettant tout leur avenir sur la chance d'une seule bataille heureuse. S'ils étaient vainqueurs, alors ils parta-
geaient la Pologne; dans ce but^ ils s'efforçaient déjà de conclure des traités secrets avet Tempereur d'Allemagne et avec le prince de Silésie ; et ils comptaient sur le secours de leurs confrères les Porte-glaives.
Des deux côtés on s'armait pour une lutte décisive* Les deux armées se rencontrèrent le 15 juillet 1410, en Prusse, entre Tannenberg et Grûnwald. 50,000 Allemands y périrent. Le grand-maitre deTordre, le grandmaréchal, tous les grands commandeurs et une multitude de chevaliers restèrent sur le champ de bataille. On apporta au roi le collier du grand-maltre avec son reliquaire.
Le roi daigna faire la paix, ne voulant pas abuser de sa victoire. Il rendit la liberté aux prisonniers et se montra très-facile lorsqu'on discutait les articles du traité. Les contemporains, et plus tard les historiens polonais, n'ont cessé d'accuser ce prince Jagellon d'avoir été si facile et de n'avoir pas su profiter de ses avantages. Or, la clémence royale gagna le cœur des Allemands; et plus tard ces mêmes Allemands, chassant les chevaliers, vinrent d'eux-mêmes demander la protection du roi de Pologne et se réunir au royaume.
Les peuples voisins, séduits par le grand cœur des Ja* gelions, désiraient être gouvernés par eux. C'est ainsi qu'après la première guerre des Hussites et la mort de l'empereur Wenceslas, roi de Bohême (1419), les Bohèmes offrirent le trône à cette famille. Le sénat polonais, craignant l'influence des sectes hussites, conseilla au roi de se contenter de sa couronne de Pologne*: et le roi refusa,
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s'excusant sur ce qu'il lui paraissait difâcile de gouverner deux Etats aussi étendus. Outre cela^ dans sa pensée, la couronne de Bohème devait appartenir à l'empereur Si* gismond, et il trouvait indigne de la lui enlever, bien que cet empereur fût son plus cruel ennemi. Aussi, lorsque bientôt après un prince lithuanien, son parent, passa en Bohème et se fit proclamer roi, le roi de Pologne lui défendit de porter ce titre et lui ordonna de retourner dans son pays.
Un peu plus tard, les Hongrois aussi firent demander au roi de Pologne un prince de son sang pour leur roi. Le premier des Jagellons était mort ; son jeune fils Ladislas, couronné roi de Pologne, finit par consentir, et se rendit en Hongrie, déclarant solennellement qu'il n'acceptait ce royaume que pour défendre la chrétienté contre les Turcs.
Les Turcs, qui avaient déjà renversé le royaume des Bulgares et conquis^ après la bataille de Kossowo (15 juin 1389), le royaume de Serbie, menaient maintenant la Hongrie, la Bohème et tous les pays slaves. Le roi de Pologne s'avança avec une armée de chevaliers, remporta une grande victoire sur ce peuple, réputé invincible, et força le sultan Amurat à conclure un traité très-favorable aux chrétiens : le sultan évacuait le royaume de Serbie, rendait toutes les forteresses et même tous les prisonniers de guerre, chose inouïe alors. Les chrétiens ne savaient pas les raisons qui le faisaient agir : une révolte avait édalé en Asie; dans l'Occident, le pape avait réussi à conclure un traité avec plusieurs princes , et venait d'expédier une flotte qui pénétrait déjà dans la mer
Noire. Voilà pourquoi les Turcs se hâtèrent de conclure le traité de Szegedyn. Mais quand il reçut la nouvelle de oesrévoltesen Asie, de cette marche des troupes chrétiennes, le roi Ladislas regretta d'avoir si vite accepté les conditions. Les Hongrois et le despote de Serbie, qui avaient tant de motifs de désirer la paix , partageaient les regrets du roi. Tous étaient d'accord pour recommencer la guerre. On violait le traité 1 Le cardinal Césarini donna au roi l'absolution. Les Polonais et les Hongrois traversèrent ]e Danube, et marchèrent sur Varna.
Le premier jour, ils étaient victorieux : ils avaient repoussé la cavalerie musulmane, ils attaquèrent le camp ; les janissaires seuls le défendaient encore. Les Hongrois alors conseillaient au roi de Pologne d'arrêter la cavalerie et d'attendre jusqu'au lendemain pour écraser l'ennemi avec toutes les forces réunies. Mais le roi^ croyant nécessaire de profiter de ses avantages et voulant avoir à lui seul la gloire de la victoire, tenta une dernière charge contre l'infanterie turque et tomba sous les coups des janissaires. L'armée^ consternée après la mort du prince, se retira en désordre : les Turcs restèrent maîtres du champ de bataille (i4M, 10 novembre)*
Un chroniqueur contemporain raconte ainsi le moment décisif de la bataille de Varna :
« Alors le roi se mit à la tète de la cavalerie et conduissit la charge lui-même. Les cavaliers polonais , la vi* nèrc baissée et la lance en arrêt, s'élancèrent avec joie, sûrs d'écraser l'infanterie ennemie. Chacun se hâtait pour arriver le premier; on 'se poussait, on se mêlait, il commençait déjà à faire sombre. Personne n'avait re*
marqué le ravin qui défendait le front du camp ennemi.
a La cavalerie l'aper^pity et pourtant elle s'y précipite : les chevaux, les hommes tombent pèle-mèle et s'é* crasent mutuellement. Bientôt le ravin est rempli de Polonais. Les janissaires arrivent et les égorgent à leur aise. Dans cette mêlée périt le roi Ladislas, de glorieuse mémoire. Pendant longtemps on ne savait pas ce qu'il était devenu. Enfin les janissaires descendirent dans le ravin pour dépouiller les cadavres : l'un d'eux tomba sur le corps de Ladislas; frappé de la richesse de son armure et de l'éclat de son casque, surmonté d'un riche panache, U lui coupa la tête et l'alla déposer aux pieds du sultan en lui disant : a Très-honoré seigneur, voici la tête de quelqu'un qui fut puissant parmi tes ennemis, o Le sultan fit appeler les prisonniers chrétiens et leur ordonna d'examiner cette tête. Il y avait parmi les prisonniers quelques seigneurs de la maison militaire du roi. — c Hélas ! dirent-ils, c'est la tête de notre seigneur. » Et ils se mirent à pleurer et à sangloter. L'empereur musulman, dans le premier mouvement de joie, fit décapiter tous les prisonniers chrétiens.
a Ensuite la tête du roi fut tirée du casque brillant; on l'embauma avec des parfums, on peigna et on arrangea sa longue chevelure, de sorte que cette tête paraissait animée. Ainsi préparée^ elle fut promenée sur une pique, et plus tard envoyée à Andrinople. »
Depuis cette expédition des Polonais et des Hongrois, aucun prince de la chrétienté n'a plus osé attaquer les Turcs de l'autre côté du Danube. Le sort de l'empire d'Orient était décidé par cette bataille. L'empereur grec,
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en apprenant la mort du roi de Pologne, dit à ses conseillers qu'il voyait déjà les Turcs à Gonstantinople.
Une seule chose pouvait encore sauver Gonstantinople : c'était la fin du schisme et l'union de toutes les forces des Grecs et des Latins contre les musulmans. Mais précisément la malheureuse bataille de Varna, qui brisa pour un temps l'ascendant de la Pologne catholique et eut un contre-coup dans TOocident, l'enversa le plan du pape et empêcha la réunion des deux Eglises, en vain décrétée par le concile de Florence. Les Grecs, dans leur haine de sectaires, continuaient à crier : Pas de secours des Latins ; plutôt les Turcs que le pape !
Aussi neuf années après, Mahomet II entrait en vainqueur dans Sainte-Sophie.
La Pologne fut longue à reprendre sa revanche contre les Turcs. Dans l'intervalle, un grand fait s'accomplit : la réunion de la Prusse à la Pologne.
Bien que la bataille de Tannenberg eût ébranlé jusque dans ses fondements TOrdre Teutonique, il ne cessait pourtant pas d'être une des grandes puissances militaires de l'Europe. Il avait des châteaux qui passaient pour des modèles d'architecture miUtaire ; il possédait un pays riche en ressources et parfaitement administré : autant de raisons d'espérer qu'il pourrait proraptement réparer ses pertes. Il voyait bien que l'enthousiasme ne lui donnait plus de croisés; mais, comptant sur ses trésors, il croyait pouvoir les remplacer par des troupes payées. Ghaque jour plus indépendant du pape, plus d'une fois il déchira les buUes et mit en prison les légats; les évèques de
Prusse, réduits au simple rôle d'aumôniers de l'Ordre, ne pouvaient publier aucun acte sans la permission expresse dn grand-maitre.
En réalité, TOrdreTeutonique avait perdusa vraie force : il tournait en ridicule la pauvreté des moines du xn* siè« cle, qui couchaient sur la dure et qui passaient leur vie dans les jeûnes et les macérations; il pensait jouir du irait de leurs travaux, sans plus vouloir souffrir ni travailler. Alors on mit en question ses possessions territoriales et Ton discuta la légalité des pouvoirs du grandmaître : pourquoi sommes-nous condamnés à obéir toujours à ces moines? Est-ce parce que nous sommes catho« liques! Mais ces moines ont défié plus d'une ids le pape. Est-ce parce que nous appartenons à Tempire germaniqae? Hais on a vu plus d'une fois nos grands-maitres combattre les empereurs. Ils sont, à la vérité, nos seigaeurs suzerains ; mais ils résistent au roi de Pologne, lear seigneur suzerain.
Telles sont à peu près les paroles que rapportent les chroniqueurs prussiens de cette époque.
Une fois la grande question soulevée, l'existence de rOrdrc devint problématique; en vain il implora la protection du pape : le Saint-Siège, affligé de son manque de foi, le repoussa et le renvoya au jugement des arbitres, il e^érait encx>re dans l'empereur d'Allemagne : l'empereur d'Allemagne lui envoya quelques secours, mais toujours dans le but égoïste de s'emparer de quelques* nneà de ses provinces. Et les margraves de Brandebourg convoitaient le tout.
L'Ordre reconnut trop tard combien il est dangereux
pour une puissance de violer ses principes constitutifs. Il n*y avait plus aucun moyen de salut. Les évèques et les seigneurs de la Prusse voyaient avec envie les hautes positions qu'occupaient en Pologne les évèques et les seigneurs qui dirigeaient les affaires de la République : ils désiraient en faire partie. Les villes savaient aussi qu'il 7 avait en Pologne des villes allemandes qui prospéraient sous la protection des rois, libres de se donner une constitution semblable à celle qui régissait les villes impériales. Or, une fois que les intérêts des seigneurs et des villes furent mis en mouvement, comme ils ne se trouvaient plus contenus par le respect religieux, ils renversèrent une puissance qui avait eu besoin de trois siècles de travaux pour se fonder. Cinquante villes envoyèrent des députés à Casimir Jagellou pour faire leur soumission et demander son appui contre l'Ordre Teutonique. Après de longues hésitations dans le conseil des seigneurs polonais, leur proposition fut acceptée. On envoya une armée; une guerre longue et opiniâtre commença : pendant treize années on combattit, avec des alternatives de défaites et de victoires. Enfin le grand-maitre, poussé à bout, abandonné de tout le monde, vint tomber à genoux devant le roi de Pologne. Le roi, vivement ému de sa détresse, le combla de présents et même lui fit donner une grande somme d'argent.
On vit clairement, durant cette guerre, le principe politique d'aprèâ lequel agissaient les rois de la dynastie jagellonne. Leur clémence devint proverbiale. L'historien fait remarquer que chaque fois qu'on réussissait à conquérir sur TeDuemi une ville révoltée, et qu'on
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ressaisissait des traîtres qui avaient passé à rennemi, le roi ne voulait jamais les punir selon la rigueur des lois, malgré les représentations des généraux et du sénat. Cette politique toucha tellement les Prussiens, que le grand-maitre, ayant juré fidélité, n'osa violer sou serment et repoussa constamment les suggestions de Tempereur, des rois de Bohème et de Hongrie, tous désireux de le brouiller de nouveau avec le royaume de Pologne.
Ainsi un grand territoire fut incorporé à la Pologne : Malborg, Gulm^ Poméranie et évèché de WarmiCi c'està-dire toute la Prusse occidentale ; et de ce côté du moins les pays slaves se trouvaient assurés contre les Allemands. Le reste de la Prusse restait au poufoir de l'Ordre Teutonique, dont le grand-maltre devait recevoir l'investiture du roi de Pologne ( Traité de Thorn , 19 octobre 1466.)
Les affaires de Prusse n'étaient, pour ainsi dire, qu'une question intérieure pour la Pologne. Au dehors, toute son attention était concentrée sur les Turcs. Le reste de l'Europe ne songeait plus à l'Orient; les cours européennes avaient bien encore l'habitude de commencer leurs relations diplomatiques par ces mots : Pensez à la défense de la chrétienté ; mais ce n'était qu'une vaine for* mule. La Pologne seule y pensait sérieusement.
Nous trouvons à cet égard de précieux détails dans les mémoires du Janissaire polonais. C'était un Polonais qui, fait prisonnier par les Turcs, était entré comme janissaire au service du sultan , avait parcouru beaucoup de pays, pris part à toutes les batailles de Mahomet II et
assisté à la prise de Constantinople. Mais il était resté avant tout chrétien et patriote. A la prise de Constantinople, il se trouvait employé dans le détachement qni devait donner assaut à la porte d'Andrinople. Tl dit : a Nous aidions les Turcs à ne pas prendre la ville. »
il osa donner en secret des conseils aux ambassadeurs des princes chrétiens et leur dévoiler les arcanes de la politique turque^ à laquelle il était initié. Les sultaus discutaient alors leurs affaires en plein air devant les pacjias et appelaient souvent à leur conseil de simples janissaires. Notre soldat polonais conseillait, une fois, aux ambassa^ deurs des princes albanais de ne pas se fier aux paroles du sultan. — a Mais nous avons déjà conclu des traités, tout est fini , » répondaieut-ils. Le janissaire disait : « Vous avez tout fini, mais vous n*avez rien fait. » — Puis il leur demandait quand ils devaient partir pour leur pays, et il ajoutait : a Nous partirons le lendemain pour vous rejoindre. » — Ces paroles efirayaient les ambassadeurs. Cependant ils n'osaient pas se défier des Turcs. Quelques jours après, le sultan tomba sur les principautés albanaises, et fit égorger les princes et leurs ambassadeurs.
Voici comment le janissaire polonais parle au pape et à Tempereur. Ce passage sert de préface à son ouvrage :
c( On sait que, d'après TEcriture, il ne doit y avoir vers la fin du monde qu'un seul troupeau et un seul pasteur. Les Grecs prétendent que ces paroles se rapportent à Tempereur Constantin. Mais l'empire de Constantin ayant été renversé, qui sait si le Turc ne sera pas ce pasteur
universel? Car nous voyons le mahométisme s'emparer chaque jour du terrain, tandis que le christianisme se brise en hérésies et en sectes. Et il n'y a personne pour défendre la vraie foi. Tous les rois chrétiens dorment tranquillement, excepté notre roi Âlhert de Pologne, qui veille seul et ne cesse de lutter. Tout récemment il a livré aux Turcs une grande bataille qui lui a coûté beau» coup de guerriers et de munitions de guerre.
a Notre Saint-Pére le pape, avec son clergé et ses sujets, réside à Rome sans en bouger. L'empereur et le roi très-chrétien donnent des tournois et célèbrent des fêtes pendant que la chrétienté tombe en esclavage. L'empe* reur et le roi très-chrétien entendent nos cris de loin, ils s'en étonnent, peu soucieux de leur réputation qui commence à être fortmédiocre.
a Or, si Sa Sainteté le pape et si Sa Majesté très-sacrée l'empereur continuent à être spectatrices impassibles de tant de malheurs et de tant de sang versé, ils pourraient bien, Dieu les en préserve! voir un jour l'ennemi chez eux. Et pourtant, c'est un devoir pour Sa Sainteté et pour Sa Majesté de tenir ferme et haute la croix du Seigneur et d'en écraser les ennemis^ ce qu'ils pourraient faire facilement, toujours avec l'aide de Dieu, s'ils avaient un peu, un petit peu de charité dans leurs cœurs. Quelle gloire serait acquise au Saint-Père et à tous les rois de la chrétienté, quels profits terrestres (sans parler des récompenses étemelles), s'ils marchaient contre les Turcs à Gonstantiuople, que les Gfecs appellent Byzance et que les Turcs viennent de nommer Stamboul !... d
11 conseille d'abord aux rois et aux chefs de changer
complètement la tactique européenne. Il dit que la cavalerie pesante avait fait son temps, qu'on ne pouvait plus remployer contre les Turcs; qu'un chevalier, une fois renversé de cheval, sans pouvoir y remonter et sans pouvoir combattre à pied, était un homme perdu. Il dit aussi que Tartillerie des chrétiens était mal dirigée et qu'on perdait beaucoup de temps à assiéger des villes, de petites bicoques, tandis que les Turcs cherchaient à les preiidre d'assaut ou les laissaient de côté, attaquant seulement les capitales ou les villes qui dominaient de grandes positions militaires. Il répète plusieurs fois qu'il a reconnu la faiblesse des Turcs beaucoup mieux qu'ils ne la connaissent eux-mêmes; que leurs forces résident dans leur infanterie ; qu'il suffit de la détruire une fois, car les sultans n'auraient probablement pas le temps de rétablir une institution qui avait coûté beaucoup de travail à leurs ancêtres. Cepauvre janissaire prêchait en vain ! Un moment seulement ses projets parurent sur le point d'être réalisés. Le roi Jean-Albert, dont notre soldat loue surtout le zèle pour la défense de la foi chrétienne, disposait d'une grande puissance qu'il voulait diriger contre les Turcs pour venger la mort de Ladislas, son oncle. Maître absolu de la Lithuanie, il avait repoussé les Russes et obligé TOrdre Teutonique à lui envoyer des secours; le temps était venu d'écraser les Turcs. Pour n'être pas contrarié dans l'exécution de son plan, il établissait des rapports d'amitié avec l'empereur d'Allemagne et resserrait par de nouveaux traités son union avec le trône de Bohême et de Hongrie, alors occupé par Ladislas, son frère.
Mais Albert rencontra au dedans et au dehors des obstacles auxquels il ne s'attendait pas. Le roi de Bohèoie et de Hongrie^ sur lequel il comptait tant, n'existait et ne régnait qu'à la condition de servir de ccmtrepoids aux différentes sectes ; aussi, malgré le grand nombre de troupes qu'il pouvait mettre en marche, malgré la valeur des Bohèmes, qui avaient la plus grande réputation mi* litaire, il ne pouvait cependant rien faire.
Nous avons dit les événements qui ont marqué le commencement de la dynastie des Jagellons. Cette famille a eu une heureuse influence sur le sort des Slaves. Les pro* grès rapides des peuples qui séparent les Russes de la Po* logne (la Lithuanie) menaçaient le centre des pays slaves d'une destruction complète, tandis que les Finnois et les Allemands en détruisaient les extrémités. Au milieu de ces dangers apparaît la dynastie des Jagellons^ destinée à sauver cette race. Elle devient polonaise et relève la Pologne qui allait vers sa ruine, exposée non-seulement aux dangers qui venaient de l'extérieur, mais rongée intérieurement par le progrès trop rapide de la liberté politique. La famille jagellozme apporte un élément nouveau, une force nouvelle; elle appuie les principes conservateurs. Ses princes ont derrière eux un grand Etat héréditaire. Les seigneurs polonais, qui avaient abattu la royauté et qui étaient occupés à s'en partager les débris, se trouvent contenus par le pouvoir des grandsducs de Lithuanie, et obligés de les ménager pour ne pas séparer de nouveau les deux pays.
Grftce à la Providence^ la Pologne a donc pn «ortir de
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Tétat des Monténégrins^ qui ne reconnaissent aucune autôrité) et résister à la politique des seigneurs' du temps de» PiasteSy (pii voulaient Teofermer dans l'état de la Bosnie, où il y a une aristocratie nobiliaire généreuse, briUante, 'mais oppressive pour les vassaux et incapable de 86 réunir, de former un Etat, de réaliser une*idée religieuse ou politique quelconque. Elle rejette la politique de quelques princes qui voulaient en faire un Etat fépdaly c'est-à-dire une imitation mesquine de TAllemagne» Elle brise les princes qui tentaient un empire mo- .Harchique, une espèce de Moskowie. Enfin elle trouve ààns la («unilla des JageUons^ pendant deux siè(^es, une dynastie qui garantissait Tordre, et laissait la liberté se développer, en tenant en échec la politique des ducs de Moskou, en paralysant les progrès de l'empire turc, en même temps qu'elle repoussait l'influence allemande.
Durant la première dynastie, les rois seuls étaient responsables de tout ce qui se faisait dans cette contrée. Vers la fin des Piastes, les grands seigneurs partagent la responsabilité des rois. Sous les Jagellons, de grandes masses, un million de citoyens, électeurs et éllgibles, deviennent souverains et par conséquent solidaires des rois et des grands seigneurs. Tout ce qui se fera désormais de grand, de beau dans le pays, sera la gloire de la noblesse polonaise, et de même on poun*a accuser cette nobbtsse de toutes les fautes et de tous les malheurs de la nation.
La Pologne^ durant le xv« et le xvi' siècle, exer^ une grande influence morale et matérielle sur les pajs slaves.
C'est avec raison qu'on peut appeler ces deux siècles Tépoqoe des Jagellons.
Ge qui caractérise Tlûstoire jagellonienna, c'est Tespritchrétieo, Tesprit de loyauté et de justiee; cet esprit sert à distinguer l'histoire pcdonaise de celle de rAutriche et des peuples germaniques. — Nous le retrouvoDS pariaitement mis en lumière dans l'historien de cette époqpe.
Jean Dlugosz, appelé en latin, selon l'habitude d'alors, Joannes Longinuê^ de naissance noble, longtemps administrateur de révèché de Cracovie, prêtre lui-même^ fut soQTent employé dans les négociations politiques; admis dans le conseil du roi, il écrivit Thistoire de ce conseil, l'histoire du sénat polonais. Sa naissance et sa position sociale expliquent son œuvre : il est avant tout religieux et prêtre. £n jugeant chaque action, il cherche d'abord à en établir la valeur morale. C'est en vain qu'on lui oppose la raison d'Etat, ouïes nécessités politiques; il repousse toutes ces idées terrestres ; il a besoin de se convaincre de la justice d'une cause* Attaché à son roi, comme au représentant de la patrie, il n'a pas pour lui œt amour féodal qui distingue les écrivains contemporains de l'Europe occidentale. 11 est sous ce xfpport sônateor polonais.
n n'existait nulle part alors une assemblée aussi augaste, aussi sage, aussi puissante que l'était le sénat polonais, composé de grands seigneurs, d'évèques et de di« gnitaires de la couronne. Ce sénat, qui avait remplacé Tancienne assemblée synodale, avait hérité de ses principes. Pendant longtemps il s'attacha à suivre la tradition des évèques du temps des Piastes.
Comblé des bienfaits du roi^ Dlugosz ne le flatte pas dans son histoire. Tombé en disgrâce et bannie il ne s'emporte jamais contre ses ennemis personnels; il juge son roi^ comme un confesseur jugerait son pénitent : toujours avec bienveillance. Il apporte les mêmes principes dans ses jugements sur les affaires politiques. Dans une circonstance très-grave, lorsque les villes de Prusse envoyèrent une députation solennelle pour demander au roi d'être réunies à la Pologne, Dlugosz hésita à servir son roi, jusqu'à ce qu'il se fût assuré des droits politiques du roi de Pologne sur ces terres. La guerre s'ensuivit. Dans le récit qu'il en donne, on voit ses sentiments patriotiques et ses idées sur les provinces qui doivent appartenir au royaume de Pologne : — a Et moi qui écri\ris ces annales, je me sens rempli de joie^ en racontant la fin de cette longue guerre de Prusse, qui nous a valu la restitution des pays arrachés jadis à la Pologne. Je ne pouvais regarder sans amertume notre patrie opprimée par les étrangers. Nous voilà heureux^ moi et mes contemporains, d'avoir vécu assez longtemps pour voir ces grandes provinces rentrer dans le sein de la patrie commune. Mon bonheur serait complet, s'il plaisait à la Providence de nous rendre, encore de mon vivant, la Silésie et la Poméranie Ultérieure, où nos rois avaient jadis fondé les trois évêchés. J'en mourrais plus content, et mon repos étemel en serait plus suave et plus profond. »
Mais son amour de la patrie ne l'empêche point de sigtialer le vice des lois de son temps et de reprocher aux nobles leur turbulence^ leur orgueil et leur légèreté
d'esprit. Et quand il monrut^ il fat regretté des grands et pleuré du roi.
L'œuYre de ce grand historien forme un système politique et moral complet. On pourrait appeler ce système celui des Jagellons; tous les successeurs de Dlugosz Padoptèrent et le développèrent dans leurs compositions historiques. Si l'on voulait le réduire à sa plus simple expression, on trouverait qu'il tire toute sa vie d'une seule idée morale, ou, pour mieux dire^ d'une idée chrétiemie. Selon Dlugosz, toute la force réside dans la vérité. Nous entendons ici par vérité les principes évaugétiques, tels qu'ils étaient pratiqués, tt cette époque^ par l'Eglise. Cette vérité se sert quelquefois désintérêts et des passions des hommes, mais presque toujours à leur insu. De là vient que le plus souvent la force vraie, réelle et féconde, combat Tintérèt, la force terrestre et apparente. Je m'explique plus clairement ! d'après l'historien des Ja* gellous, l'habileté est, par sa nature> incapable de jamais prévoir la suite des événements, c'est-à-dire la marche de la vérité. Tout pénétré de cette idée, il dédaignede dé« crire les combats et les négociations : pour lui, le résultat du combat n'est pas dû aux talents du chef ni à la valeur des soldats. A l'appui de son système, il cite des parol^ tirées du livre de la Sagesse. La fécondité de toute grande action vient d\iDe source mystérieuse, de la valeur morale de l'action. Que ses compatriotes essuient une défaite^ notre historien, au lieu déjuger le plan du chef ou les exploits individuels des Soldats, demandera quelle a été la conduite de Tannée pendant sa marche? si elle n'a pas opprimé lepaystai eUe a obéi aux ordres deschefsîsi ellea
suivi les règles de conduite morale prescrites par l'Eglise? C'est ainsi qu'il explique chaque éyénement militaire.
Il est même très-satisfait lorsqu'il rencontre l'occasion de montrer comment la marche historique des faits renverse les hypothèses des hommes. Selon lui, la Prusse a été rendue à la Pologne parce qu'elle avait appartenu antérieurement et légitimement au corps de la nation polonaise. La Providence, juge suprême » a trouvé la cause des Polonais juste malgré les fautes des défenseurs: — a La Prusse vous a été rendue, dit-il, en dépit de vos fautes et même de vos lâchetés. »
Ce système est grandiose et tout à fait original : il est diamétralement opposé à celui de Commines et de Machiavel, contemporains de notre Dlugosz. Le seigneur de Commines en effet, tour à tour serviteur de Charles le Téméraire et de Louis XI, ne comptait que sur l'habileté ; et Machiavel, désespérant de la république de Florence et de l'humanité, devint adorateur du despotisme, chercha à raisonner et à fonder une espèce de système réellement mongolien, système de violence et de destruction. Un des disciples de Machiavel, doué d'un grand talent, Buonacorsi, s'étant rendu en Pologne du vivant nftme de Dlugosz, chercha à introduire son système dans le conseil du roi de Pologne. Mais l'àme polonaise se révolta contre ce système immoral et anti-chrétien.
A l'intérieur, une circonstance, insignifiante en apparence, nuisit beaucoup au roi Jean-Albert dans l'esprit des Polonais. La cause en fut à ce Florentin dont nous venons de parler, qui, admis dans les conseils du roi.
DE POLOGNE. Tï
de qui il avait été le précepteur, essayait d'y propager les principes de la politique de Machiavel.
Buonacorsiy habitué à traiter avec les despotes de l'Italie, ne voyait dans la politique que les moyens de dominer ou de détruire ses ennemis. Il ne pouvait rien comprendre à la Pologne : la résistance des sénateurs le scandalisait ; il regardait avec mépris les mouvements de la petite noblesse. Il disait au roi qu'on devait commencer par s'emparer du pouvoir dans toute l'étendue de ce moè, du pouvoir absolu, et détruire les ennemis de Tkitérieur avant de rien entreprendre contre les Turcs.
Quelques paroles imprudentes que recueillit avidement la noblesse, ameutèrent coulre cet Italien «t en définitive contre le roi toutes les diétines de palatinat. L'opinion publique agissait déjà puissamment dans la république. Il n'y avait pas de grandes villes, pas de journaux, mais une noblesse nombreuse, tout entière occupée des affaires du pays, se réunissant souvent pour décider les grandes causes, pour assister aux jugements, ou bien pour choisir les magistrats. Une parole prononcée à Craeovie faisait alors, dans quelques semaines, le tour de la Pologne. Tout le monde cria contre le machiavélisme, tout le monde soupçonnait Buonacorsi. En ce temps, le roi envoyait une armée contre les Yalaques ; l'expédition ne réussit pas. On en rejeta la faute sur le roi et sur son conseiller, a — C'est clair comme le jour, dit le chroniqueur, le roi n'avait en vue que la destruction de la noblesse. L'Italien a, sans nul doute, poussé à cette guerre pour faire égorger toute la noblesse dans les forêts de la Valachie. »
On commence ainsi à séparer la royauté de la république, à regarder le gouvercemeut et la nation comme deux forcf s hostiles, condamnées à se combattre.
Le roi fut obligé d'éloigner l'Italien de ses conseils, et bientôt il mourut découragé^ n'aysAt pu exécuter aucun de ses plans (avril i501).
A Jean<-Albert succéda Alexandre. Son règne tut court •t troublé tant par les incursions des Tartares (vaincus à Kleck en 1506) que par des mouvements en Litbuanie, où l'on cherchait à rétablir des grands-ducs indépendants.
Puis parut Sigismond, surnommé le Vieux ou le Glo- Heux, fils de Casimir comme ses deux prédécesseurs.
A la mort du roi Alexandre, vers la fin de l'année 1806, Sigismond accourut en Lithuanie et s'empara du gouvernement» en dépit des prétentions des princes lithuaniens ses parents. Maître de ce duché héréditaire» il arriva en Pologne, où il ne trouva aucune résistance^ Proclamé à l'unanimité roi, il se mit à organiser le gouvernement intérieur, à mettre de l'ordre dans les finances. Bientôt son trésor fut en état de racheter de grandes terres hypothéquées à des princes étrangers et à de simple particuliers.
Ce règne débute d'une manière brillante ; il est illustré par les trois grandes défaites des Tartares, des Russes et des Yalaques.
Une victoire décisive remportée sur les Tartares de la Crimée, à Wisniowicc, en 4513, assura le repos du midi de la Pologne. Le grand-duc de Moskou, ayant cru pouvoir profiter des troubles de Lithuanie, y avait envoyé une
année de 80,000 hommes; mais elle fut entièrement détruite par le prince Constantin Ostrogski, sur les bord» du Dnieper^ près d'Orsza, le 8 septembre 4514.
Les Moldaves et les Yalaques, qui occupent un territoire Bîtué entre les Slaves de la Russie Rouge et les Slaves d'outre-Dannbe, étaient souvent en lutte avec la Polope. Voulant avant tout devenir indépendants, ils se prononçaient au milieu des guerres entre les Turcs et les chrétiens, tantôt pour les uns, tantôt pour les autres^ de îa(^n à obtenir de chacun tour à tour certains privilégef . Plus d'une fois ils s'étaient reconnus vassaux de la Pologne; naguère ils avaient soutenu la cause de la chré-» tienté à Varna : maintenant tous ont reconnu volontai* rement la suzeraineté de la Porte, les Moldaves coomie îes Valaques.
Voyant les embarras présents de la Pologne^ le woié-* wode de Moldavie, avec Tappui des Turcs, envahit sans déclaration de guerre la Pocutie (sur la frontière de la Galicie), que les deux peuples s'étaient plus d'une fois déjà disputée, occupe Snyatin et bat la petite troupe po* lonaise qui se trouvait en ce pays. Sigismond envoya une grande armée, commandée par Jean Tamowski, qui écrasa les Moldo- Valaques à Obertyn^ le 22 août 1534, et vengea le désastre qu'Etienne de Moldavie avait fait éprouver au roi Jean- Albert.
Cette journée militaire, célèbre dans les fastes de la Pologne, a été décrite par plusieurs historiens et poètes de l'époque. Le premier livre français où l'on parle de la Pologne date de cette année : c^est le récit de là victoire remportée par les Polonais à Obertyn.
Yen ce temps , Bigismond, tout en projetoot une expédition contre les Turcs^ s'occupait à donner une oiganisation définitive à l'Ordre Teutonique ,* à la Prusse.
L'Ordre, pour regagner les bonnes gràèes du roi de Pologne, mit à sa tète un prince allié de sa famiUe, un prince de Brandebourg. Cependant différentes sectes se répandaient en Prusse. Le grand-maStre Albert de Brandebourg comprit quel parti il pourrait tirer de ces sectes pour raffermir sa puissance, se détacher de la Pologne et devenir un jour indépendant.
Après de longues résistances , le roi permit aux chefs de l'Ordre d'abjurer la religion catholique. Le pape lui représentait le danger qui devait naître pour la Pologne de l'établissement luthérien. Le roi répondit qu'il n'était plus en son pouvoir de sauver l'Église en Prusse.
Ceux des commandeurs, des prieurs et des chevaliers qui restèrent fidèles à la religion catholique, demandaient au roi de les prendre sous sa protection. Ils désiraient se réunir à la république de Pologne, n'avoir d'autre qua« Uté que celle d'abbés et d'évêques polonais. Le roi, par faiblesse pour son parent^ préféra lui donner le titre de prince et le séculariser (1525). *— Le prince de Brandebourg, en politique habile, lui avait fait entrevoir qu'étant déjà d'un certain âge, il pourrait bien mourir sans postérité, et qu'alors la Prusse se trouverait à jamais réunie à la république ; le roi la recevrait de ses mains sans être obligé de demander la confirmation du pape et sans s'exposer à l'hostilité des empereurs d'Allemagne, protecteurs de l'Ordre.
L'opinion de tous les politiques de cette époque appuyait les prétentions du prince, et les écrivains louent hautement le roi d'avoir arrange avec tant d'habilelé les affaires de Prusse. Quelques évêqnes, quelques écrivains, fidèles à la tradition nationale, firent seuls opposition aux projets du prince de Brandebourg. L'histoire nous fait voir qui avait raison.
a La doctrine de Luther, a dit un historien polonais, Samicki. n'a profité à personne autant qu'aux rois de Pologne, qui l'avaient pourtant dédaignée, car si l'Ordre Teutonique eût continué à subsister, il aurait pu un jour repousser et reverdir comme l'herbe fauchée; mais lorsque la Prusse eut embrassé la confession d'Augsbouog, et que son prince, après s'être dépouillé de son caractère monacal, eut pris femme, l'Ordre s'est trouvé coupé à la racine, et l'on put regarder tout germe de guerre et de discorde comme à jamais détruit. »
Un évèque polonais, au contraire, prédisait au roi que la Pologne serait un jour menacée des plus grands dangers de ce côté, car la Réforme finirait par séparer complètement la nation allemande de la nation polonaise, et par rompre tous les liens politiques qui unissent ces deux races.
Sigismond, entièrement absorbé par la sécularisation du duché de Brandebourg, oubliait chaque jour davantage ses projets contre les Turcs : il entra même en relations d'amitié avec le sultan Soliman. Les historiens applaudissent à la prudence du roi. On a plus tard vanté de même la politique vénitienne qui maintenait une espèce de neutralité entre la Turquie et l'empire d'Allemagne :
le fait e$i que les Vénitiens perdirent par là toute la puissance qu'ils devaient aux croisades.
Ainsi le système des Jagellons s*ârrète, il fait même deux pas en arrière. D'abord, le roi de Pologne abandonne le projet traditionnel de chasser les Turcs et corn* mence à traiter avec le sultan d'égal à égal, comme avec un autre monarque ; ensuite, au lieu de développer le principe catholique, il se borne au triste rôle de conservateur, et bientôt il n'y aura plus aucun moyen de réprimer l'audace des sectaires, qui, de leur côté, eu invoquant sans cesse la tolérance, minent les croyances de la nation. La Pologne, que les Turcs, les Tartares et les Allemands n'ont pu vaincre, est maintenant blessée dans son sens moral; son système national est ébranlé dans sa base. L'activité de la république, jusqu'ici tenue en éveil par un effort vers l'extérieur, forcée à présent de se re» plier sur elle-même, réagit sur les institutions du pays. On se met à discuter les dogmes religieux et les dogmes poUtiques au Ueu de les réaliser.
Vers la fin du règne de Sigismoud, un grand changement eut lieu en Pologne. Le sénat dirigeait la république sans avoir jamais essayé de la violence; il était entré dans le gouvernement par un progrès d'influence lent et régulier. Or, voici que la petite noblesse fait une irruption subite dans le gouvernement (1537).
Le roi Sigismond, découragé par la résistance que les diètes ne cessaient d'apporter a ses plans de guerre, fit convo((uer le ban et l'arrière-ban. Il s'agissait d'une expédition contre les Valaques. Jamais on n'avait vu en Pologne une réunion aussi nombreuse ni aussi formida-
Ue : 450,000 cayalien armés, accourug de tous les points de la république; les palaiinats ayec leurs bauDières^ et sous le commandement de leurs palatins et de leurs oaateUans respectifs^ traversent le pays et s'établissent auprès de la yille de LéopoL L'Euro^ie était dans l'attente, dans la frayeur; le sultan envoyait des émissaires chargés de pénétrer les projeta du roi de Pologne ; l'empereur d'Allemagne se croyait menacé j il rappelait au roi le traité qu'il avait conclu sur la succession de Bohème et de Hongrie ; le prince de Prusse envoyait aussi un détachement armé pour mériter les bonnes grâces du roi* Le roi^ heureux d'avoir réuni une si grande armée, voulait la conduire à l'ennemi, lorsque tous les germes de discordes religieuses, politiques et sociales, qui depuis longtemps déjà travaillaient la noblesse, éclatèrent tout à coup l ce fht une véritable éruption volcanique*
Les sénateurs donnèrent le signal de ces désordres; ils suscitèrent dans le sein du conseil des questions de per* sonnes et firent appel à la noblesse. Au lieu de marcher, on se forme en diète et l'on envoie une députation au roi pour lui exposer ses griefs; tout ce qu'on peut imaginer snr la constitution d'un pays, tous les projets qu'on peut former sur un avenir social, enfin tous les systèmes juri* diques et financiers qui aient jamais été discutés dans un parlement, tout cela est mis à l'ordre du jour. Nous vou^ Ions, disaient les nobles, organiser d'abord la républi-^ que î Mais, répondait le roi, est*ce le moment de s'occuper d'un travail aussi long et aussi difficile , quand les Valaqnes sont en armes et qu'ils brûlent nos villes? Lb$ nobles soutenaient avec opiniâtreté que leur devoir étsdf
senlement de combattre Tennemi sor leur territoire ; que s'ib suivaient le roi dans des expéditions étrangères, c'était par grâce seukment , et que le roi^ dans ce cas-là, était obligé de les payer. On mit ainsi en avant Thérésie politique qoi sépare l'intérêt de la dynastie de celui du pays : elle portera ses fruits.
En même temps on menace les droits de l'Église, des villes et du peuple : on défend aux évèques de recevoir dans les ordres un homme qui ne soit pas noble ; on veut rendre l'Église nobiliaire, et Ton charge le roi de tâcher de négocier avec le pape, pour obtenir de lui qu'il confirme cette absurde décision. Ainsi on ferme à jamais au peuple et à la bourgeoisie l'entrée dans le gouvernement^ puisque c'est par l'Eglise que la noblesse elle-même s*y était introduite. On force les bourgeois à vendre les tétres qu'ils possèdent, et on leur interdit d'en acquérir à l'avenir. La noblesse, fière de son nombre, de son influence, une fois mise en possession de la souveraineté, veut la garder exclusivement pour elle.
Le nonce du pape et les ambassadeurs étrangers asristalent étonnés à ce spectacle extraordinaire et si nouveau de toute une noblesse armée pour la guerre et formant un vaste parlement en plein air.
Un jour, au moment où les partis luttaient avec le plus d'acharnement par la parole, un violent orage éclata. L'assemblée se dispersa au milieu des éclairs et du bruit de la foudre. Les fameux articles acceptés par le roi, mais renvojrés à une autre diète, restèrent comme le seul monument de cette réunion. La noblesse, égarée un instant, mais bonne et généreuse , s'en retourna avec tristesse :
on répétait partout que la noblesse avait fait pleurer le bcm roi, et tout le monde était honteux d'une telle conduite.
Cette expédition fut appelée la guerre des coqiy parce qu'on y avait fait beaucoup de bruit et peu de besogne. C'étaient les premières atteintes du mal dont l'ancienne Pologne devait mourir.
Un grand historien contemporain a dit : « L'empereur Charles-Quint, le roi de Hongrie^ le sultan même offrirent au roi des secours contre ses sujets rebelles. Mais le roi préféra les vaincre par son inépuisable bonté et par sa clémence, comme s'il y avait quelque moyen de vain* cre la mauvaÎBe foi politique ( imprabitas ) 1 II a plu à la divine Providence d*éprouver ce bon et généreux roi par ses sujets, afin que sa félicité ne fût pas complète sur cette terre. » Ces dernières paroles sont les paroles mêmes de Sigismond aux ambassadeurs de Charles-Quint et du sultan.
Le système jagellonien étant une fois arrêté dans son ticveloppement extérieur^ le travail intérieur continua et absorba toutes les forces de la ualion. La république polonaise oubliait les provinces lithuaniennes et semblait quelquefois même se réjouir de la puissance du duc de Moskou, qui tenait en échec le roi de Pologne, parce que l'idée fixe de cette époque était d'entraver la royauté. La royauté du moyen âge finit en réalité avec Sigismond - Auguste, fils et successeur du premier Sigismond; il fut le dernier descendant de la plus honnête et de la plus chrétienne des dynasties.
Ce jeune monarque^ dès les premières années de son règne, vit s'opérer dans la république une grande révolution. Le biographe de Kmita observe que Tannée de la mort de Sigismond le Vieux (ir>48) vit disparaître un grand nombre de familles polonaises. Une dizaine de fa» milles souveraines de Mazovie, autant de la Lithuanie et plusieurs hautes familles seigneuriales de la Grande-^Po* logne s'éteignent. Le roi reste entouré de conseillers nouveaux, de seigneurs sortis de la petite noblesse. Lui-même il se fait petit noble; il a encore la bonté, la générosité de ses ancêtres^ mais il est plus léger^ il aime la nouveauté. Elevé à l'étranger, le premier des rois polonais il parle des langues étrangères, l'italien, l'espagnol; il lit l'allemand ; il vit avec des sectaires allemands, des novateurs italiens; il protège les artistes. L'éloquence devient un élément de gouvernement. Le roi est obligé de parler, de répondre aux sénateurs, aux nonces. Il donne les magistratures, les grandes charges aux hommes^ éloquents. C'est l'âge d'or de la littérature polonaise.
Cependant, au milieu de tout l'éclat de son règne, Sigismond-Auguste vit des symptômes alarmants dans les progrès rapides de la puissance nobiliaire.
La noblesse se scandalisait du mariage du roi, qui venait d'épouser une Lithuanienne de distinction, Barbe Radziwil : elle n'était pas d'une maison souveraine.
Pendant le tumulte qui s'éleva à l'occasion du mariage du roi, les députés lui demandèrent d'avoir avec lui une conférence particulière, sans être assistés par les sénateurs. Le chancelier trouvait ce procédé contraire à l'ai^age ; le roi admit cependant les nonces en sa présence.
DE POLOGNR. gl
nos prévoir les suites de eette démarche. Dès ce moment, les nonces s'emparent de ce précédent, et regardent leur chambre, non plus comme une partie de la diète, mais comme un pouvoir distinct; plus tard, ils chercheront à traiter avec la royauté de puissance à puissance. On raconte que, dans cette audience célèbre, les nonces, ne pouvant fléchir l'opiniâtreté et la fermeté du roi, se jetèrent à genoux. Le roi, étonné, se leva de son siège en portant la main à son bonnet, parce que, disent les chroniques, de mémoire d'homme on n'avait vu les nonces, les députés polonais à genoux devant un roi. S'appuyant sur ce précédent, on commença à exiger du roi qu'il parlât aux nonces sans l'entremise de son chanceliejr, et même qu'il se découvrit toutes les fois qu'une grande députalion de la chambre se présentait devant lui. — A la même époque, les nonces demandèrent à conférer avec les sénateurs sans être présidés par le roi ; on leur refusa pendant quelque temps cette autorisation ; enfin le roi fut obligé de céder. De ce moment, la puissance du sénat fut légalement renversée : l'usage s'introduisit de décider les grandes affaires dans la réunion des deux chambres ; et les nonces, ayant la majorité des voix, devinrent maîtres de chaque délibération. Presque toutes les constitutions des pays libres se 5ont ainsi formées : le parti qui lutte profite de chaque avantage, défend ses conquêtes et les change en droit.
Ces détails montrent quelle dignité régnait dans les rapports du souverain avec les sujets, avec quelle bonté le roi traitait le sénat, et comment il était facile d'obtenir de lui toutes ces concessions. Les chroniqueurs et les his*
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toriena sont d'accord sous ce rapport. Ils disent loos que le roi était admirable, surtout par sa clémeDce et sa bonté ; mais ils lui reprochent quelquefois son opiniâtreté : et cependant il défendait les restes du pouvoir qui lui échappait.
La cour du roi de Pologne, une des plus brillantes qui aient existé, présentait un spectacle curieux. On voyait les princes souverains de Prusse et de Gourlande prendre le titre de ses très-humbles serviteurs, de ses fidèles sujets. Ils juraient fidélité, à genoux, entre les mains du roi, sur la place de Gracovie. Les boyards de Yalachie et de Moldavie parlaient au roi en se prosternant, tandis que les seigneurs polonais et les nonces voulaient à peine se découvrir en sa présence.
La puissance militaire et civile étant ainsi entravée, le roi n'avait à opposer aux prétentions que son pouvoir traditionnel, la majesté de sou rang et le sentiment religieux. Or, ces derniers asiles de la puissance royale allaient être attaqués par les sectaires.
Chaque seigueur étant maître chez lui, et chaque gentilhomme se regardant comme le président d'une république indépendante, il n'y avait pas de pouvoir central capable de lutter contre les attaques des sectes.
La Pologne fut bientôt couverte d'écoles et d'imprimeries. On trouvait jusque dans les hamcnux, au fond de huttes enfoncées dans la boue, des imprimeries, où des Français, des Allemands, travaillaient à répandre des ouvrages qui n'avaient aucun rapport avec la Pologne d'alors, qui traitaient de dogmes théologiques très-abstraits, et tonnaient contre les envahissements, contre les
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abus de l'Eglise, dont il n*y avait cof cndant pas eucore d'exemples en Pologne.
Il est à remarquer que toutes ces sectes avaient en vue telles on telles circoustances locales, particulières au pays où elles prenaient naissance. En Allemagne, on attaquait le potiToir féodal des puissants évèques ; mais ces pou- Toirs n'existaient pas en Pologne. Les villes d'Allemagne voulaient s'emparer des biens considérables de certains couvents; mais de telles richesses ne tentaient pas l'avidité des seigneurs polonais. De sorte qu'on raisonnait, qu'on déclamait contre les choses qui ne se trouvaient point en Pologne. Ces réclamations, imitation misérable des pays étrangers, se propageaient facilement dans une république où on laissait à tous une pleine liberté de parole.
Les Polonais recherchaient et préféraient les opinions les plus hardies. Ils dédaignaient Luther comme un justemilieu, comme un homme qui ne savait pas tirer, de ses opinions, toutes les conséquences, ce qui explique le lent progrès de la secte luthérienne chez eux ; on lui préférait Calvin; mais ou affectionnait surtout les opinions des unitaires, des ariens modernes et des sociniens^ qui, plus hardis que les ariens, finirent par nier la divinité de Jésus-Christ et par rétrograder vers l'Ancien Testament. Les combats de ces sectes ébranlaient le sol de la république. Réunies, elles faisaient la guerre à l'Eglise dans les diètes, puis elles luttaient les unes contre les autres et se persécutaient mutuellement.
Dans cet état de choses, un seul homme sauva l'Eglise en Pologne. Ce fut un Polonais né à Yilna, issu d'une
famille bourgeoise de Gracovie, du nom de Bezdany, plus connu sous celui d'ffostuSy ou du Grand-Cardinal, comme ou l'appelait alors.
Il étonne par son infatigable activité : il écrit des let* très au roi, aux évèques, aux curés, accourt dans les diètes, dans les diétines, réunit et préside les conciles. Il savait la langue allemande , il parlait et écrivait également bien le latin et le polonais. Les sectaires de cette époque l'appelaient le serpent à trois lan-> gués, le Cerbère de l'Eglise catbolique. Mais le peuple était édifié par la sainteté de sa conduite et la rigidité de ses mœurs. 11 finit ses jours en Italie,'nommé grandaumônier du Saint-Siège, désespéré de n'avoir pu prévenir, en Pologne « la réforme religieuse^ et effrayé de ses conséquences.
Avant sa mort, cependant, il introduisit dans les États polonais un ordre célèbre auquel il légua le soin dé combattre les novateurs. Hosius appréciait l'état de la Pologne ; il vit bien que l'aristocratie propageait la Réforme, que le luthéranisme et le calvinisme s'attachaient surtout aux sommités sociales, que c'étaient des sectes politiques. Il chercha donc une arme politique et une société poli<^ tique. Cette arme et cette société, il les trouva dans l'Ordre des jésuited, nouvellement établi.
Nulle part cet Ordre n'eut une importance politique comparable à celle qu'il obtint en Pologne. Les jésuites trouvèrent là le terrain qui répondait parfaitement à l'esprit de leur association. Ils combattaient la Réforme par ses propres armes. Ils s'attachaient à s'introduire dans les maisons des grands, à s'emparer de leur entourage, à
ékMgner tons les sectaires et à dominer ainsi ^ d'abord les châteaux, plus tard les villes et les hameaux. Pendant deux siècles, ils n*ont cessé de lutter avec acharnem^t ; ety sans avoir livré Une seule bataille, ils ont fini par vaincre toutes les sectes, par s'emparer de toutes les éecdea et du pouvoir ccmstitutif dans la république de Pologne.
Ils ont rendu des services politiques au pays; ils lui ont fait aussi beaucoup de mal.
Les jésuites employaient toute sorte de moyens pour atteindre leur but : ils étaient, comme on sait, chimistes et mathématiciens en Chine, où il fallait montrer leur supériorité dans les sciences ; ils étaient agriculteurs et Mganiaateurs dans leurs possessions du Nouveau- Monde. Mais, en Pologne, ils n'avaient pas besoin, pour dominer, de recourir à la science ; ils n'avaient qu'à combat* tre la légèreté nationale, la curiosité, la paresse et la gourmandise : et les jésuites, n'osant pas engager le combat sur ce terrain, se bornèrent à conserver le dogme. Sévères seulement pour eux-mêmes, ils permettaient aux seigneurs de vivre dans l'oisiveté, ne s'effarouchaient pas de l'ignorance, ne voulaient qu'obtenir la neutralité de la part des ennemis de l'Eglise. Aussi, lorsque plus tard le philosophisme vint attaquer leur institution, malgré toute leur puissance traditionnelle et leur habileté, ils se trouTèrent sans défense au milieu de la noblesse, qui avait perdu l'habitude de penser, et qui ne savait plus comment répondre aux mensonges et aux paradoxes hardis de cette nouvelle école qui niait tout le passé. Alors lés jésuites devaient périr. Comme force de résio-*
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tance, ils relardôrent le développement du mal; mais ils n'eurent aucune vie à opposer à son attaque directe.
Tandis que les sectes affaiblissaient la vie nationale et sapaient toute autorité, les magistrats cliargés de foire exécuter la loi éprouvaient toutes sortes de difficultés, parce que son exécution dépendait uniquement de la bonne volonté des citoyens. Aussi le magistrat pédiait-il souvent contre sa conscience, ne pouvant faire respecter la loi qu'il jurait de maintenir.
Nicolas Rey nous donne, sous ce rapport, dans sa Vie du gentilhomme polonais^ de curieux détails sur l'administration. Savez-vous, par exemple, comment on percevait alors les impôts? La diète venait de voter une taxe par tète. Le magistrat arrive, armé de la loi, dans un village. L'ancien du village, une espèce de maire, un paysan vieux et rusé, avait pris ses précautions; il avait déjà renvoyé du village la plus grande partie de la population. Il se présente, comme dit Rey, en se grattant la tète et en se tourmentant le nez, et fait observer au magistrat la solitude da village. Le magistrat demande ce qu*est devenue la population. Alors le bourgmestre jure sur sa tète que cette population ne se trouve plus sur les terres du village. 11 peut d'autant mieux le jurer, que la population est en ce moment dans les bob, occupée à cueillir des champignons et des noisettes. Le magistrat s*en retourne les mains vides.
Une autre fois, la diète, ainsi trompée, ordonna de lever uu impôt sur les feux. Alors le bourgmestre enjoignitaux abhitants du village de s'assembler par plusieurs familles
dans la même maison; il jure de uou veau qu'il n'y a que tel nombre de feux dans le village, et le magistrat n'a ancon moyen de constater la vérité de ces données, parce que le gouvernement polonais ne voulut jamais faire le dénombrement de sa population. On citait, pour justifier cette répugnance, l'exemple du roi David, puui jadis pour avoir voulu connaître le nombre de ses sujets. Dans cette difficulté, on usait d'un dernier moyen, l'appel au serment, au-delà duquel il n'y avait plus aucune force coêrcitive : le serment étant l'unique sanction de la loi.
C'est pourquoi les nobles polonab fuyaient la magistrature et l'administration des finances.
Rey ajoute : a Si un employé aux finances veut bâtir une grande p(»le, le peuple crie que c'est pour faire entrer les revenus du fisc ; s'il construit une grande cheminée, les malveillants disent que les deniers publics s'en vont en fumée, o
Dnrant la guerre, l'opinion publique obligeait tout le monde à monter à cheval : les juges et les percepteurs quittaient alors leurs fonctions et s'enrôlaient.
Pendant la paix, le seul moyen qu'eût un noble de servir l'État, c'était de se faire élire député. Le député, mandataire du pays, répond de la liberté, du salut de rÉtat. Rey conçoit la hauteur de cette position, et il dit qu'un député doit administrer les affaires publiques comme s'il administrait les sacrements.
Mais ce qui achevait la carrière d'un homme public, ce qui couronnait sa vie, c'était im siège dans le sénat, la plus haute dignité à laquelle pût parvenir un gentil-
homme polonais. Le sénat était dans la position où 98 trouve, par exemple, la chambre des pairs dans certains pays constitutionnels : il préparait, il dirigeait, mais il ne créait plus les événements. D'après les idées polonaises, ce sénat complétait la royauté; il en était l'émanation.
Un sénateur devait, avant tout^ sentir la gravité de l'acte d'approcher le roi et de lui parler; car, d'après Rey, la royauté est un grand mystère de la constitution; c'est la vie qui anime tout le corps, c'est la flamme qui s'allume sur le bûcher du sacrifice. L'àme d'un roi se porte vers le ciel ; elle brille d'une lumière éclatante, si on la nourrit de bois sec et odoriférant; mais si les conseils, comme le bois de mauvaise qualité, étouffent la flamme, alors elle se traîne à terre. Ici, l'on voit déjà les éléments de cette idée, développée plus tard par des écrivains politiques, et devenue un dogme de la constitution, à savoir : que le roi est une espèce d'abeilk^mèrej qui seule ne travaille pas, et^ n'ayant pas d'aiguillon, ne peut faire de mal.
Tous les pouvoirs reposaient ainsi sur des idées morales, sur des habitudes puisées dans les anciennes coutumes et dans la vie religieuse. Il est impossible d'expliquer autrement Texistence et la force de cet État; car nous avons vu les armées de la république payées et capables de repousser l'étranger, les rois victorieux et l'État s'agrandissant malgré le désordi^e administratif et financier. L'État, c'était la vie morale.
Le sentiment moral s'éteignant de jour en jour^ la république devenait de plus en plus faible. Led germed
de destruction étaient dans les privilèges de plusieurs or* dres et dans la facilité extrême d'en abuser*
Ce singulier état de choses n'a pu être compris des étrangers; et même les historiens polonais modernes ne Font pas suffisamment expliqué. Le mouvement polonais différait du mouvement européen. Du temps de François 1*' et de Henri VIII, les Français et les Anglais ne pouvaient concevoir les discussions de nos diètes, et ils se scandalisaient de voir un roi obligé de se découvrir de» vant de simples nonces, devant de petits nobles. Dans le xvii« siècle, la réforme religieuse ayant renversé toutes les anciennes constitutions et établi presque partout le despotisme, la liberté polonaise devint encore plus étrange pour les Européens. On n'y voyait que de l'anarchie. Un écrivain moderne trèsHM)nnu9 Fenimore Cooper, prenant ici la défense des Polonais, dit que cette anarchie ressemblait beaucoup à celle des Spartiates, des Romains et des Athéniens, que les siècles modernes ne peuvent plus comprendre ni apprécier.
Mais le plus grand danger delà Pologne consistait dans ce grand bonheur, dans cette prospérité inouïe dont parlent tous les écrivains de cette époque.
Quelques joyeux seigneurs polonais fondaient alors dans la république de Pologne une république célèbre dans nos fastes sous le nom de république de Babiriy dont le but était, en s'amusant, de ridiculiser les travers du siècle. Ils accordaient le titre de grand échanson à celui des nobles qui passait pour le plus ivrogne ; ceux qui ne voulaient pas s'instruire, qui ne savaient pas écrire, recevaient des lettres-patentes de chancelier ; on proclamait
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que tous les paresseux, tous les hâbleurs avaient droit de bourgeoisie. Sigismond ayant un jour demandé qui était roi de cette république, le chancelier lui répondit que Sa Majesté avait toutes les qualités requise^ pour gouverner les deux républiques, celle de Pologne et celle de Babin. Le roi rit de cette plaisanterie.
Les influences étrangères achevèrent l'œuvre de dissolution. Les idées romaines, les idées grecques, appliquées violemment à un état de choses qui ne ressemblait à rien de ce qu'on connaît dans Thistoire, détruisirent la royauté des Jagellons. •
La dynastie jagellonne s'étant éteinte dans la personne de Sigismond- Auguste (1572), la Pologne, après l'unique année du règne de Henri de Valois, trouva dans Etienne Batory un homme capable, non-seulement de raffermir la république ébranlée, mais encore de la rendre plus forte et plus grande.
Etienne s'était trouvé, comme duc de Transylvanie, dans une position dif&dle, qui l'obligeait à étudier la politique générale de l'Europe. Il reconnaissait le sultan comme son seigneur suzerain, ménageait l'empereur d'Allemagne, s'appuyait sur la Pologne; il avait des rapports avec la Moskowie. Slave d'origine, il connaissait la langue polonaise et comprenait d'instinct le caractère des Polonais. Arrivé en Pologne et proclamé roi, il épousa la princesse Anne, sœur du dernier Jagellon : la volonté nationale en avait fait une condition de son élection.
Etienne dut en partie son élévation au désordre moral et à la complication dlntérèts divers qui agitaient la Po*
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logoe. Il avait le grand avantage de n'être pas encore oonnu; les sectaires le croyaient favorable ant doctrines nouvelles, parce qn'il était tolérant ; les catholiques, de leur côté, pensaient qu'il serait tout dévoué à leur Eglise. Les uns le nommaient en haine de rAutriche et de la France, les autres en haine de la Moskowie; beaucoup, parce qu'ils le cousidcraient comme ami des Turcs, vers lesquels penchait alors Topinion des sectaires. Etienne sut habilement profiter de sa position. Sans s'expUquer sur les questions irritantes, il était cependant intérieurement décidé à les résoudre en roi, par des faits.
0 débuta par représenter au sénat la nécessité d*entreprendre une guerre décisive contre les ennemis immédiats de la Pologne, contre la Crimée et la Moskowie. Mais comme la Crimée, qui selon lui devait être conquise, était liée à la Turquie , et que la guerre contre les Turcs était une question européenne, il la réservait pour l'avenir. La Pologne devait donc commencer par détruire l'empire moskowite, et le roi ne doutait point du succès de l'entreprise. Il ne s'efOrayait pas des armées nombreuses et du pouvoir immense dont disposait le tzar Iwan IV.
Nous raconterons au chapitre suivant les événements de cette guerre, nous bornant ici à rendre compte des difficultés que le roi Etienne rencontra dans sa propre nation.
Revenu vainqueur d'une première campagne , il se vit accusé de faire la guerre par ambition personnelle; on lui reprochait d'avoir dépensé des sommes énormes pour conquérir un pays inculte ; on répétait que le grand-
duc de Moskoii aimait la république de Pologne, que le roi avait tort d'irriter un voisin si inoffensif. Le roi Etienne, p&le encore des fatigues de âa campagne, montrant aux députés ses cheveux brûlés dans Tassant de Polotsk, confondit toute l'opposition; on n'osa plus lui refuser les subsides, et même on vota, contre les lois et tous les usages, un subside double. Le roi fut ainsi en état d'augmenter son armée pour entrer de nouveau en campagne.
La Pologne avait pour ennemies la Moskowie et la Tui^ quie. Le duché de Moskou, en effet, développait une existence incompatible avec la sienne ; et les Turcs lui coupaient ses communications avec la mer Noire^ menaçaient les provinces du Midi, et avaient déjà su arracher à sou inûueDce les principautés de Valachie et de Moldavie.
Mais l'opinion pablique en Pologne, étrangement pervertie, était généralement pour l'alliance avec les Turcs et le grand-duc de Moskowie. On regardait rAutriche comme Tennemi le plus dangereux de la république, et cela grâce à riuÛueuce des docteurs de Wittemberg et de Genève^ qui n'avaient rien à craindre des Turcs ni des Moskowitesy et qui détestaient l'empereur apostolique, comme ne leur étant pas favorable.
Le roi Etienne, vainqueur une seconde fois du tzar Iwan, allait avoir pourtant à combattre derechef la même opposition dans la diète.
Jamais uu monarque n'a été autant calomnié par ses sujets! On répandait contre lui lès bruits lés plus injurieux et les libelles les plus absurdes; un disait qUe s'il
Toulait faire la guerre, c'était pour s'enrichir et s'enfuir ensuite dans ses Etats héréditaires, lui qui avait dépensé tous ses trésors particuliers pour la défense de la république ! On ajoutait qu'il avait le projet de conquérir un pouvoir absolu, d'établir un trône héréditaire, lui qui n'avait pas d'enfants à qui il pût laisser ce trône!
Les nonces, à la diète de Varsovie, s'étaient promis mutuellement de refuser toute espèce de subsides ; mais ils furent encore une fois désarmés par Tenthousiasme national. A rapproche de la petite voiture du roi, les paysans de tous les villages sortaient et entouraient en foule ce héros revenant des frontières moskowites; lorsqu'il arriva près de Varsovie, toute la ville courut au devant de lui; toutes les cloches sonnèrent, et le peuple assurait que la grande cloche de Varsovie avait prononcé distinctement le nom du roi Etienne. La dicte n'osa point lui faire de l'opposition.
Etienne tente alors une réforme militaire très-importante : il forme l'infanterie, que les Polonais n'avaient pas encore. La noblesse refusait de servir dans l'iniantcrie ; il était dangereux de demander à la diète la permission d'enrôler des paysans appartenant aux nobles. Le roi préféra faire enrôler les paysans des domaines de la couronne. Les paysans qui avaient servi dans trois campagnes obtenaient la liberté pour eux-mêmes et pour leur famille, et le roi acoordait avec facilité les droits de noblesse à ceux qui se distinguaient.
Ainsi, le roi, ayant, à l'insu de la diète, presque formé une infanterie nombreuse, levé des impôts, et obtenu des . secours de plusieurs seigneurs, dont il avait acquis la oon*
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fiance, parvint à organiser une armée régulière de cent mille hommes^ ce que le Nord jusque- là n'avait pas encore vu.
Eu même temps, il prépare une loi sur les tribunaux, donne une organisation aux Kozaks établis sur les bord» du Dnieper et les attache à la Pologne. Après avoir pris toutes ces mesures, il les soumet à racceptation de la diète.
Il marche de nouveau contre les Moskowites. Mais la saison avançait et les maladies portent le découragement dans le camp des Polonais. L'opposition se ranime; le roi ne peut cacher longtemps aux Moskowites l'état des esprits dans son armée. Des traîtres, quelques misérables sénateurs, envoyaient au grand-duc de Moskou des lettres pour l'engager à tenir ferme, en lui promettant la retraite prochaine de Tarmée polonaise. D'un côté, des sectaires farouches complotaient contre la vie du roi, dont ils avaient deviné les sympathies religieuses ; et, d'un autre côté, un évèque polonais intriguait dans le même but, pour hâter Télection au profit de l'empereur d'Allemagne.
Cependant le roi Etienne persistait toujours, et le grand-duc Iwan le Terrible, efirayé, souscrivit au traité honteux de Kiverova-Gorka, par lequel la Livonie était laissée à la Pologne (i5 janvier 1582).
Le grand- duc étant mort peu après, la Moskowie faisait quelques difficultés pour exécuter les clauses du traité; le roi, qui connaissait parfaitement la politique du cabinet moskowite, allait l'obliger à reconnaître la suprématie de la république polonaise et à suivre sa po-
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IHiqiie. 811 rencontrait des obstacles , il était décidé à écraser le tzarat de Moskou. Il méditait de yastes projets enropéens. Il réusrit à mettre dans ses intérêts les puissances qui lui importaient le plus, qui pouvaient exercer la plus grande influence dans les affiiires du Nord : le Danemark, comme contrepoids de la Suède, l'empire germanique et le Saint-Siège.
L'Eglise était alors g(>uYemée par %zte«Quint, génie profond et hardi, homme de conseil et d'action. Le pape comprit le roi de Pologne : il mit à sa disposition ses immenses trésors et promit de payer la solde de Tannée polonaise pendant toute la guerre. Le roi, après les fatigues des campsy les secousses, les luttes intérieures, semblait renaître à l'espérance ; il rédigeait jour et nuit les plans de la guerre qui devait reconstituer la politique de r£urope.
En trois campagnes, il se faisait fort de chasser les Turcs de l'Europe ; il voulait incorporer les pajs slaves du Danube, en abandonnant à l'Autriche la possession de la Transylvanie ; on discutait même sur le sort de la Grèce. Le roi assurait qu'avec %),000 cavaliers cuirassés, 10,000 hommes de cavalerie légère et 40,000 hommes d'infanterie, il pouvait traverser l'univers, a Je vais créer une armée plus formidable que la phalange macédonienne, » disait-il à ses conseillers; et l'on savait par expérience qu'il n'exagérait pas ses forces.
Le moment paraissait arrivé de frapper à l'intérieur un coup décisif, de changer ou du moins de ré^er la constitution du pays. La question religieuse était décidée par le fait; le roi avait déclaré qu'on laisserait une pleine
liberté légale à tous les cultes, mais qu'il protégerait de toutes ses forces la religion catholique.
Déjà les courriers expédiés par le roi Etienne allaient à Moskou exiger du grand*duc l'accomplissement du dernier traité; déjà la diète s'assemblait pour entendre les propositions du trône, lorsque le roi tomba malade. — >0n ne connut jamais toute l'étendue de ses projets. On sait seulement qu'au moment où il mourut il les discutait avec ses conseillers, avec Zamoyski, avec le princo Radziwil : le secret de ce conseil n'a jamais transpiré au dehors.
c La mort d'Etienne, l'un des plus grands roi du monde et l'ennemi le plus redoutable de la Russie, donna beaucoup de joie aux Moskov^ites et peu de regret aux Polonais, > dit rhistorien russe Karamzin. Et cette parole est malheureusement vraie. *
Entre la famille de Jagellon et la race de Wasa, qui doit lui succéder et continuer son œuvre ou du moins la défendre, le roi Etienne se présente comme Fidéal d'un roi patriote.
Les Jagellons suivaient la politique de leur maison par tradition ; le roi Etienne semble l'avoir embrassée par le mouvement de son cœur. Il aima la Pologne, il s'y attacha, et il s'efforça de réaliser toutes les idées historiques de la politique polonaise. Juste et miséricordieux comme les anciens Jagellons, il les surpassait, s'il se peut, en désintéressement ; car il n'était, comme il le disait lui-même, ni Polonais ni Lithuanien : étranger, il avait épouié la république; et son désir unique était de la rendre forte et glorieuse. Fidèle à la politique de ses
prédécesseurs, il différait d'eux pourtant en ce point, qu'il voulait faire des conquêtes, tandis que les Jagellons travaillaient à réunir en un seul corps les différents pays dont la Pologne était formée : la conquête proprement dite était contraire aux idées fondamentales de la nationalité polonaise.
La politique d'Etienne consistait à combattre la barbarie moskowite, à n'avoir paix ni trêve avec les ennemis de l'Eglise et de la liberté, et à se sacrifier tout entier pour la grandeur et la gloire de sa patrie. Tout son règne fut occupé à atteindre le but que marqua l'évéque Goslicki, quand il vint au nom du sénat saluer son successeur, et lui dire à quels devoirs il était appelé :
a Le pays où vous êtes entré, sire, et le royaume que vous gouvernez ne sont pas d<3 ceux qui brillent par le grand nombre de leurs boutiques et de leurs joujoux, qui s'enrichissent en vendant des colifichets. Cet Etat est destiné à être le bouclier et le rempart de la chrétienté contre les ennemis de la croix. En restant fidèle à cette
mission, vous travaillerez, sire, à notre salut, et vous ferez descendre la bénédiction du ciel sur vous et sur vos sujets. »
CoNvsRsioN DES LITHUANIENS. — Le peuple lithuanien est une colonie complète des ludous. La tradition rapporte qu'à l'origine ils eurent deux chefs, l'un spirituel, nommé Prulo, et Tautre miliwire, nommé Waldewod, qui tous deux moururent volontairement •ur lin bûcher. Nulle part le culte domestique, le cultp des mort?
lOi HISTOIRK POPULAIRE
D'est resté aatsi profondément enraciné et aussi pur. Suivant la religion ancienne des Lithuaniens^ l'àme a une existence étemelle ; après la monde Tindividu, elle peut prendre des formes différentes, soit celle des animaux, soit celle des plantes^ quelquefois celle des hommes, selon sa qualité morale. Ajoutons que la langue des Lithuaniens est la plus ancienne de celles que Ton parle sur le continent d'Europe. — Voyez les Slaves d*Adam Mickiewicc, IV, p. 280-299.
Jagellon fit son entrée solennelle à Gracovie le 12 février 1386 ; il fut baptisé le 14 février avec beaucoup de seigneurs lithuaniens, et reçut le nom de Ladislas; cinq jours après il futoint et couronné. Il ne tarda pas à se rendre en Lithuanie, et convoqua la noblesse à Vilna. 11 obtint que les Lithuaniens se convertissent au christianisme. 11 éteignit le feu sacré qui était entretenu et honoré à Vilna, et fit tuer les serpents qui étaient nourris dans les maisons et traités comme des idoles domestiques. Le peuple lithuanien était d*abord affligé de ces nouveautés ; mais bientôt il accepta le baptême. Les prêtres que le roi avait amenés avec lui les partagèrent en groupes qu'ils aspergeaient d'eau bénite, donnant un même nom à tous les individus d*un même groupe. Les prêtres ignoraient la langue du pays; mats le roi parcourut toute la contrée pour expliquer au peuple Texcellence de la religion chrétienne. (Voy. Chronique polonaise de Wapowski.)
Ainsi les Lithuaniens de Jagellon, comme les Francs de Glovis, reçurent le baptême en masse. An point de vue religieux, Hedwige a joué un rôle analogue à celui de Clotilde. Au point de vue politique, Hedwige fait repenser à Anne de Bretagne, qui, fiancée, elle aussi, à un duc d'Autriche, épousa Charles VIII et par là opéra la réunion de la Bretagne à la France.
Union de la Lithuanie.— «Jeté sur le littoral de la Baltique, le peuple lithuanien ressemble, sous quelques rapports, à la Bretagne. I (Slaves, IV, p. 281.) Les Polonais ont disputé aux Busses la Lithuanie et la Buthénie, comme les Français ont disputé aux Anglais la Bretagne et le Poitou.
Lidislas Jagellon avait laissé à son frère Skiergiello, puis à son cousin le grand-duc \\itold,le gouvernement de la Lithuanie. Voulant resserrer l'union des deux pays, le roi de Pologne convoqua une diète générale à Horodlo, petite ville sur le Bug. Le 2 décem-
bre 14t3, le roi, le grand-duc^ et les seigneurf, tant polonais qao lilhaaniensy y signèrent l'acte fameux, où il était dit :
• Après avoir ^ par rinspiration du Saint-Esprit , accepté la foi catholique^ lorsque nous primes la couronne de Pologne^ noua y joignîmes , pour la propagation de la religion chrétienne et leur plus grand bien, les terres lithuaniennes, ainsi que leurs dépendances. Lesdites terres forent par nous jointes, incorporées, anoexèesy unies, confédérées an royaume de Pologne de par notre volonté et le consentement unanime des barons, nobles, diCTaliers et boyards de Lithuanle. Mais comme nous désirons garantir les susdites terres lithuaulennes contre tonte attaque, contre les embûches des cheTaliers croisés, de leurs adhérents, et de tons antres ennemis qui s'efforcent de ruiner et de détruire par lenrs machinations perfides les terres lithuaniennes et le royaume de Pologne, en Tertn des droits que nous avons reçus de nos ancêtres et par ordre de succession, comme seigneur légitime, nous voulons qu'elles soient, pour la perpétuité des temps, irrévocablement réunies è la Pologne. »
Il était accordé aux nobles lithuaniens les mêmes droits et privilèges qu'aux nobles polonais. Ainsi leurs biens pouvaient désor* mais passer en héritage à leurs enfants, sans qu'ils eussent à redouter l'arbitraire du prince. Le grand-duc de Lithuanie ne sera choisi qu'avec le consentement du roi de Pologne et des nobles polonais; réciproquement, le roi de Pologne ne sera choisi qu'avec le consentement du grand-duc et des nobles lithuaniens. Les nobles d«s deux pays pourront se réunir en diète à Lublin ou à Parcsow. Les blasons, marque de la personnalité familiale, n'existaient pour ainsi dire pas en Lithuanie : ils y étaient le privilège du prince; le roi de Pologne donna aux nobles lithuaniens les armes et les blasons des nobles polonais.
L'acte d'Horodlo se termine par cette belle déclaration, que c les noUes polonais reçoivent les nobles lithuaniens dans leur firater- Dite et parenté. > (Voy. Volumina Legwn, édit. 1859, 1, col. in -71.)
Les terres russiennes (on Rulhénie) dépendaient du grand-duché de Lithuanie et furent avec lui réunies à la couronne de Pologne.
Le grand-duc Witold tendait à devenir indépendant. L'empereur d'Allemagne Sigismond offrait de le reconnaître pour roi de Lithuanie et fomentait les divisions. Il convoqua un congrès à Luck, en Wolhynie, sous le prétexte d'une croisade contre les Turcs et dans le but secret de couper la république de Pologne en
deux (1429).y forent préseoU: le roi de Pologne, l'empereur Sigiamond etrimpëratrice Barbe, Wasili^ Uarde llo&kowie, Erik, roi de Danemark , les grands^mattres des cheyaliers teutoniques et des porte-glaives» les ambassadeura de rempereur d*Orient Palëologue et JMaucoup de seigneurs polonais, lilhaaniens et étrangers. Le grand-duc VVitold fil les honneurs de oe oongrèe qui dura sept semaines; mais l'unité polonaise prévalut contre toutes les intrigues.
Diaons de suite que la diète de Lublin (i^ juillet 1569) confirma et rendit plus étroite encore Tunioii de la Lilbuanie et de la Ratbénle A la Pologne. Il y lut stipulé : Déaormais la couronne de Pologne et le grand-ducbé de LiUiuanie sont un corps indivisibte, une aeule et même république, deux États et nations Tusionnés en nnaeia peupU, — Et cette double nation aura à perpétuité une seule téta, aa aeol seigneur et roi, lequel sera élu par le conminn suffrage des Polooaîa et des Lithuaniens, dans une diète tenue en Pologne, •t ensoite il sera oint et couronné roi de Pologne à Cracovie. — L'élection et installation de grand-duc de Litbuanie qui se faisait en Lilhuanie cessera d'ayolr lieu. Le roi de Pologne, lors de son ooorannement, aéra ea môme temps proclamé grand-duo de Lltl^uanie, de Rutbénie, de Prusse, de Mazowie, de Samogitie, de Ktowie, Woll^nie, Podlachie et Livonie. -^ Les diètes et conseila seront communs aux deux moitiés de la nation, sous Tautorilé du roi de Pologne; les seigaeure polonais siégeront avec les seigneun Utbuanietia et lee nonces polonais avec lea nonces lithuaniens, el ils délibéreront sur les besoins communs, tant en diète que bon la diète, en Pologne et en Lilhuanie. (Voy. Volumina Legum If, ooL 774J-771.)
Ainsi par trois Cois fut proclamée la réunion à la Pologne de la Lilhuanie et pays annexes : d'abord par le mariage d*Hedwige et de Jagellon; puis par l'acte conclu à Horodlo enlre le roi Ladislas elle grand-duc Witold, avec la ratification de la noblesse des deux pays; et enfin par la diète générale et commune de Lublin, formée dea prélats et seigneun, conseillera ecclésiastiques et laïques et députés des terres de la couronne de Pologne et de ceux de Lilhuanie, statuant conformément au mandat des diétines de districts.
Ghotb D£ l'orork Tectgniqce. — Au moment de la bataille de Grûnwald, le roi parcourut les rangs de son armée, recommandant aux soldats de se comporter vaillamment, afin de maintenir rintégrité de la patrie, et leur rappelant les méfaits de ces croisés
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impies. Ea ce moment deux eoToyés du grand -mattre furent amenés devant le roi et lai tinrent ce langage : « lliostre mon^ae, le grand-maltre Ulrich de Jnngingen t'envoie ces deux glaives^ Tun poor toi, Tautre pour ton frère Witold, voulant que, bannissant la oainte, tu marches hardiment à notre rencontre, et si tu penses n'avoir point assez de place pour te déployer, il veut te céder da terrain. » Le roi reçut ce message avec humilité, soupira et rép(Hidit : c Quoique nous ayons des glaives en abondance, noua accepterons cependant ceux-ci qui nous serviront peut-être contre votre grand -maître. Dieu sait que nous étions enclins à la paix, non à la guerre, mais en présence d'une telle soif de notre sang, qu'y a-t-il à faire ? Je suis certain que Dieu sera de notre côté, car c'est celui de la justice, et qu'il punira votre superbe. » 11 fit prendre alors ces glaives des mains des envoyés, et ils figurèrent depuis dans le trésor des rois de Pologne. » {Chronique poionain de Bielshi, livre III, p. 256.)
Noas lisons dans un écrit de 1704 : < On célèbre encore aujourd'hui Tanniversaire de cette journée avec beaucoup de solennité dans une chapelle, qu'on bÀtit dans la plaine en mémoire de celte bataille ; ou y voit marquée la date avec celle inscription : Centum mllia occisi. » (Description de la Livonie avec une relation de Vo' rigioî, du progrès et de la décadence de l'Ordre Teutonique^ édit. i7tt5,p. 73.)
Incorporation de la Prusse. — La noblesse et la boingeoisie, ne voulant pas tolérer plus longtemps les cruautés, le faste et les rapines des chevaliers teutoniques, les chassèrent de partout et en-» voyèrent une dépulation au roi de Pologne, Casimir Jagellon, pour demander à passer sous son sceptre. La dépulatlon Joignit en Lithnanie le roi, qui ne la reçut cependant qu'à Gracovie, en février 1454. Un des envoyés, Jean Bazenski s'exprima en ces termes :
« Ce que nos ancêtres ont souffert, invincible roi, et \e^ nom» breuses guerres que leur ont attirées ces gens impies qui n^ont bien vécu avec personne ni ne sont «iemenrésen paix avec leurs voisins^ c'est ce que chacun sait et il est inutile de le rappeler ici. liais noua ne pouvons taire leurs traitements récents, car non^seulement il» nous dépouillent de nos propriétés, mais ils enlèvent de force nos femmes et nos ÛUes et font de nous ce qu'il leur plal^ nous battant, nous emprisonnant, contre toute justice. S'ils étaient quelque chose qui vaille, ce nous serait moins lourd, mais ils ap-
pellrat des vauriens d'AUemagne et ne reçoivent persoDDe d'honorable. Noas avons porté nos plaintes de ces offenses intolérables devant l'emperear qui, au lieu d'y faire droit, nous a trouvés coupableSi nous reprochant de violer sa suxeraineté (car à vrai dire nous avions formé certaine ligue entre nous); ce pourquoi il nous a ordonné de payer six cent miUe écus et a fait décapiter trois d'entre nous. Ne pouvant tolérer plus longtemps un si dur esclavage, nous avons dû courir aux armes, et Dieu a daigné nous tant favoriser que nous les avons déjà jetés de dessus nosépauleset nous avons délivré les villes de Thom, Dantzik, etc., en tout cinquante. Nous nous réfugions donc sous ta protection et nous te supplions de nous accepter miséricordieusement comme celui auquel nous appartenions jadis, personne n'ayant plus de droits sur nous que toi, puisque jadis les rois de Pologne étaient nos rois... » (CKroniqui polonaise de Bielski, liv. IV, p. 353.)
Le roi Casimir donna des « lettres d'incorporation de la Prusse, recouvrée sur les chevaliers et faisant spontanément retour au royaume de Pologne. » Les divers ordres de Prusse, clergé, noblesse et bourgeoisie, prêtèrent, par leurs représentants réunis à Thora, serment au roi de Pologne, 29 avril 1454. (Voy. Voiumina legum, I, coL 473-183.)
La partie de la Prusse qui fut restituée à la Pologne prit le nom de Prusse royale ou polonaise. Celle qui, laissée à l'Ordre Teutonique, a été ensuite gouvernée par le duc-électeur de Brandebourg, fut appelée Prusse ducale, électorale ou brandebourgeoise.
Nicolas Kopkrnik. — Une gloire de la Pologne est d'avoir donné le jour àce grand homme. Son grand-père, qui était Bohème, était venu s'établir à Cracovie. Son père était boulanger, il alla se fixer h Thom. C'est là qu'est né le célèbre astronome, le 19 février 1473/ Il disait que le pays que son aïeul avait adopté était celui que son cœur chérissait le plus après l'Etre suprême.
La découverte de l'Amérique par Christophe Colomb enflammait les imaginations. La sphéricité de la terre était démontrée : Kopemik y igoutasa rotation. Il étudia à l'université de Crscovie, puis il voyaga en Italie. Kopemik était fort savant, mathématicien et médecin, grandement homme de bien. 11 était entré dans les ordres, il devint chanoine de Warmie{Prasse). Son grand ouvrage : De revolutionibiu orhiwn cœlestium, fût par lui dédié au pape Paul III.
« Je dédie mon oovrage à Votre Sainteté, dit-il, pour que tout le monde, lee sayante et les ignorants puiaaeni voir que je ne fui» point le jugement et l'eiamen... Mon âme souifirait de ce qu*on n*ayait point Ut>avë la raison' exacte du mouyement sidéral qui, d'après notre avis, a été créé par le plus sage et le plus parfait des ouTriers. Eb okserrant les mouvements des planètes, en rapport avec la rolatioo de la terre, non-seulement nous rencontrons one parfaite analogie et concordance^mais encore nous trouvons dans l'ensemble des corpe célestes un ordre et une symétrie^ le monde entier forme un tont harmonieux dont les parties sont si bien liées entre elles» qu'on n'en pent pas déplacer une seule sans introduire le désordre et la confusion. Je suis certain que les savants et profonds matbéma* tieîena applaudiront à mes recherches, pourvu, comme il convient aox vrais philosophes, qu'ils examinent à fond la preuve qoe j'apporte. Si des hommes légers ou ignorants voulaient abuser de quelques passages de rÉcriture dont ils détournent le fiens, je ne m'y arrêterais pas : je méprise d'avance leurs attaques téméraires. Est-ce que Lactaoc^ d'ailleurs écrivais célèbre^ mais faible mathématicien, n'a pas voulu tourner en ridicule les hommes qui croyaient à la sphéricité de Ift terre? U n'est donc pas étonnant que le même sort me soit réservé. Les vérités raalhématiques ne doivent être jugées que ^r des mathématiciens {matheniata mathematicis scrilmntur^Si mon opinion ne me trompe pas, mes travaax ne seront pas sans quelque utiliié pour l'Église dont Votre Sainteté tient dans ce moment le gouvernail. »
Kopemik rendit le dernier soupir le gB mai 1543. « Il 8*éteignit, a dit Arégo, en tenant dans ses mains défaillantes le premier exem- Ijlaire de l'ouvrage qui devait 'répandre sur la Pologne une gloire si éclatante et si pure, i L'oeuvre de Kopemik fut imprimée pour la première fois en iâiL& Nuremberg.
Le 5 mars 1616, sous le pontificat de Paul V, la sacrée congrégation de l'iadex condamna le volume de Kopemik, « attendu que sa doctrine de la mobilifé de la terre et de l'immobilité du soTeil était contraire à la divine Ëcriture. i> — Et pourtant l'Église avait prqpté de ses travaux : « Les mathématiciens qui en exécution in concile de Trente , dit Gassendi, furent choisis par le pape Grégoire XIII pour la correction du calendrier, se servirent très-utilement des travaux de Kopemik. s
Sur la pierre tumulatre de cet illustre Polonais il avait été écrit : « A Nicolas Kopemik de Tborn, mathématicien parfaitement
tfO HISTOIRE POPULAIHE
wbtil, afin qne la mémoire de ce grand homme si célèbre chez lee étrangers ne périt dans sa patrie, â été érigé ce moDument. — Mort à Warmie dans son canoDicat» l^an 1548, la 73« année de sa Yie. » Le 5 mai 1829, une statue de Kopernik par Thorwaldsen fut érigée à Varsone.
« Un grand écfÎTaÎD français a dit que Kopernik, Usant la Bible, est arrivé à la hauie pensée du vrai système solaire : cette conjecture peut n*ètre pas sans fondement. Mais Casimir Brodzin:>ki a deviné la vraie analogie de ces découvertes ; il a eu raison de dire que Kopernik a trouvé les lois du monde physique, comme la nation polonaise a pressenti celles du mouvement du moude moral. Kopernik a détruit les ancieùs préjugés en montrant qje le soleil est le foyer central des pia/iètes; les Polonais ont lancé leur patrie autour d*une grande unité : ta même inspiration qui a fait de Ko* pernik an grand philosophe, a fait de la nation polonaise le Koper« nik du monde moral. » (Slaves, I, p. 13; lir, p. 303.)
République de Polo<;nb. — c La Pologue e^t proprement une république, et c'est ainsi que les Polonais l'appellent^ ne considérant leurs rois que comme leurs chefs seulement. En effet, ils sont fort Jaloux de leur liberté. Le roi donna les bénéfices, les chargea et les biens royaux. 11 ne les peut retenir pour lui et il est obligé de les distribuer à des gentilshommes polonais. Le roi est élu par la noblesse assemblée. Et bien que les enfants du roi n'aient aucun droit dans la république, c'est ordinairement l'un d'eux qui est élu après la mort de son père. Mais cela se fait toujours en gardant les mêmes règles que si on élisait un étranger, les Polonais voulant se conserver la liberté de pouvoir ne le pos élire, et croyant que leur bonheur consiste dans la puissance de choisir tel prince qu*ils voudront. On peut nommer avec justice le roi de Pologne le roi des rois, car il appelle tous les gentilshommes Monsieur mon frère* Sn efiet, ils sont tous comme souverains, puisqu'ils ont le droit de vie et de mort sur tous leurs sujets, et que tout le bien est à eux. A la vérité ils sont obligés d*obéir à leur roi, mais en tant qu'il garde la justice, les lois, les libertés, les privilèges et tout ce qu'il a promis par le sermeut qu'il a fait après son éledion. Autrement ils croient qu'ils ne sont point tenus de lui obéir; au contraire, ils font eux-mêmes serment de s'opposer à ses contraventions.
c Les évéques, les palatins, les castelians et les dix officiers sénateurs composent tout le sénat de Pologne. C'est le roi qui (ait
DE POLOGNE. lii
kà sénateurs. Us U sont pour toale leur vw. Ce sont eux qui ap« prouTCDi Avee le roi looies les eountitiiUoDA que la nobleaie leur propoee par aea noDeee, c'est-à-dire par ses députés. 11 doil tou« loars y avoir quatre séaatenrs à la eour, laai pour assister le roi de leurs conseils» que pour obsenEar s*il ne se passe rien de contraire box privilèges de la République. Tous les évéques sont sénateurs et précédant les séculiers. 11 n'y a qae seise évéchés dans toute la Pologne. Lea premiers sénateurs séculiers sont au nombre de ifftate*«is, savoir : trente^oz palatins, qui sont proprement les gouTernan» des provinces, trois castellaas (de CraeoTie, de Yilna et de Xr^ci) et un staroste (de Samogitie). Le premier de tous Les sénateurs séculiers est le csstellan de Gracovie. La charge d*oa palatin eei de mener à l'armée les troupes de son palatinat, de présider aux assemblées de la nofalesie dans sa province, de mettre le prix aux marchandises et aux denrées, de prendre garde que les peida et lea mesures ne soient altérés, et de juger et défendre les jaib. Lee caetellans sont keutenanta des palatins. Il y en a de deux dortes dans le royaume, de grands et de petits. Les grands, tant du royaume que du duché, sont an nombre de trente-deux, et les au* très au nombre de quarante-neuf.
t Comme la multitude dea geotilehommes est si grande qu'iU ne poorFment toua assister aux diètes générales ofi choisit dans les petiiee diètes (ou diètines) quelques-^uns qu'on députe nonces aux gcandea dièiee, tant pour y conserver les anciennes conslitutioBs» que ponr en fiiire de nouvelles s'il est nécessaire. On ne peut arrêter un gentilhomme, quelque crime qu'il ait oommis, à moins qu'il ne soit auparavant convaincu par justice de ce dont on l'accuse : Ntnjurê vidus. » (Voyez Beiation 1U$totit(m de la Poiogtie, par le nevr de HautevilU. Paris, 1607.)
HiPDnUQOB DB Babin. -^ Vers le milieu du zvi* siècle, Stanislaa P«ooka, juge an tribunal de Lublin et possesMur du vU- Isge de Babin, imagina de fonder avec des amis une petite société^ modelée sur la grande république de Pologne et qui était la satire des viees publies. EUe avait ses lois particulières et l'on y tenait procèv>verbal dea séances. Les dignités étaient conférées à ceux qui en avaient le moins les qualités : quelqu'un s*étail-il montré fuiiffon on peureux, vite on lui envoyait un diplôme de hetman ou général; tel avait parlé avec iriéligion, qui recevait le titre d'archevêque* Une grande impartialité régnait dans la république de
Hâ HISTOIRE POPULAIRE
Habio : aussi nul n'osait s'ofTenser des nominations^ dans ta crainte de devenir l'objet de la risée publique. Tout calomniateur^ tout bomme faisant tort au prochain était exclu. De grands noms historiques figurent parmi ses membres : Jean Zamoyski, Jean Kochanowski, Rey^ etc. — Pszonka mourut en 1570. La république de Rabin subsista Jusqu'aux iuTasions suédoises, époque à laquelle ses archives furent transportées à Stockholm.
Un jour, M. Ilicbelet disait : c Où est la sainteté du théAtre antjqaet A Athènes^ savez-rous bien qui occupait la scène^ qui portait le drame au théAtre? Le plus vaillant soldat, Eschyle; le vainqueur après la victoire venait la raconter lui-même. Et savez-vous qui jouait^ quels étalent les acteurs? c'étaient souvent les premiers magistrats; quand il s^agissait de reproduire les héros on les dieux, ils n'hésitaient pas à paraître sur la scène, regardant comme une fonction publique d'élever, d'agrandir l'Ame du peuple. » {Cours au Collège de France, 16 déc. 1847.)
Les Grecs s'efforçaient, par le spectacle des actes les pins nobles, de donner à tous un tempérament héroIq«ie. Chez les Polonais, les premiers dans l'État ne dédaignaient pas de concourir à cette grande comédie de la république de BaÛn qui avait pour objet de moraliser par le ridicule : Costigat ridendo moresr
Égalité religieusc. — A la diète d'union à Lublin (1569) les protestants et les grecs furent dédarés capables de parvenir à tontes les dignités de la république. Sigismond- Auguste , trois mois avant ^B, mort, signa, le 2 avril 1572 (année de la Saint-Barthélémy), on acte qui autorisa les protestants à bAtir un temple à Gracovie :
c Considérant, y était*il dit, les calamités que les royaumes les plus puissants et les plus florissants de la chrétienté ont éprouvées dans ces derniers temps, parce que leurs rois et princes se sont efforcés d'opprimer diverses opinions religieuses récemment nées, nous avons cru devoir, pour la tranquillité et la sûreté de notre royaume, prévenir les dangers qui menacent toute la chrétienté, mais qui sont imminents pour notre royaume, à cause de la proximité des barbares et des ennemis des chrétiens, et empêcher que Texaspération des esprits ne produise une guerre civile; ayant an surplus, par l'exemple d'autres pays où tant de sang chrétien a été versé sans produire le moindre effet salutaire, acquis la conviction qu'une telle sévérité est non-seulement parfaitement inutile, mais très-nuisible, etc. » {La Pologne piliot^esque, vol. Il, p. 810.)
Hnmi DB Valois. — A la mort de Slgitmond-Augoate, la Déca»âté pour les Polonais de troDTer an point d'appui contre leurs ▼oidna ienr fit rechercher nn prince étranger, d'ane des famillea souTeraines de HOccident. Il y eut de nombreux compétiteurs. L'évèqae llontlnc vint, comme ambassadeur de France, solliciter pour Henri de Valois, frère du roi, l'honneur de réleetion. Le candidat français remporta, et ce ne fut pas mos peine, en raison de l'horreur qu'avait causée la Saint-Barthélémy. On lit en effet dans une lettre de Montluc au prince : « Il n'est jour qu'il ne Tienne des nouvelles de France, qui tous font perdre une infinité de serriteurs. Si cea massacres reviennent ou an service ou an profit du roi, je ne aiiis point si téméraire d'en vouloir savoir la cause ni Voccasion; mais je dirai bien que, pour gagner un tel royaume que celui-ci, vous euseiei fait beaucoup pour vous-même, de faire dif* férer ees exécutions... La nouvelle venue de Paris avait 6té la cou« ro&ne mise sur la tète de Monseigneur , avec on infini regret de beaucoup de seigneurs qui voulaient suivre votre parti, desquels il en est encore demeuré une partie, et par leur conseil je fis une réponse qui fut mise en latin et en polaqoe, envoyée en quelques endroits... Je fus en un jour salué de divers endroits d\ine vingtaine de placards libéraux, diffamatoires, en allemand, latin et po* bqoe ; et il faut dire que les écrivains s'entendent à ce métier, car il ne fot jamais vu une chose ni mieux écrite ni plus véhémente que celle-là. > (Tiré des archives du Ministère des aflhires étrangères de France, et cité par Charles Sienkievrict dans ses OEuvrea historiques et politiques, p. 136.)
Une convention fot signée, dont le premier article contenait la déclaration d'une alliance perpétuelle entre la France et la Pologne. Les droits de la noblesse y étaient confirmés, ainsi que la tolérance envers les dissidents religieux. (Sous Varsovie, 16 mal 1573.)
Une nombreuse ambassade polonaise se rendit à Paris. Henri d Valois n'y était pas; il assiégeait alors les protestants dans La Rochelle. H tenait à rester jusqu'à la prise de la ville, mais il leva le :*iége à la prière des PolMiais.
A la lecture de l'acte d'élection, Henri fit quelques difficultés au sujet de la tolérance promise. Mais il lui fot répliqué que sans cela il n'e6t pas été nommé. Il prêta donc serment. Après avoir juré les droits, libertés, immunités, privilèges publics et privés garantis par les rois de Pologne et les grands-ducs de Lithuanie, il joutait : f Selon toutes les couditions, points et articles exprimés dans les
Hé HISTOIRE POPULAIRE DE POLOGNE.
aeiêê 4e met prédêceaaeun ou les déciaioiM priBes durant l'iDierrègne, j« protégenû et nuiotieodrai la paix et la tranqniUilé eotre les dis- •Utenta en matière de religioD; et je ne aoufirirai point qae d'aucune liaçon, ni par notre juridiction, ni par l'autorité des KtaU, personne aoit lésé ni opprimé pour cause de religion ; ni je ne les léserai ni opprimerai moi-même. Tout ce qui a été iUtcitement aliéné ou distrait par la guerre ou autrement du royaume dp Pologne et du grand-ducbé de Litfauanie et de leurs domaines, je le ferai rentrer sous la propriété et souveraineté du même ro jaunie et grand-duché ; je ne diminuerai point les limites du royaume el du grand-doebé, nuûs les défendrai. Conformément aux droits étal)lis, je rendrai la justice à tous les habitants du royaume, sans délai ni distinction particulière. Et si, ce qu*à Dieu de plaise, je Tenait è Tioler mon sennent, les habitants du royaume et de tous les domaines de l'une et l'autre nation ne me devront aucune obéissance. Bien plus, je les délie ifito facéo de toute foi et obéissance envers le roi. Qu'ainsi Dieu me so;t en aide! » ( Volumiwi %ttifi, II,coLB6d.)
Henri fut couronné h Cracovie, le 2i février 1574; il n'était âgé que de 23 ans. Le lendemain de son couronnement, il fut effrayé que, aur le seuil même du cbÂteau, il se fût engagé entre gen- UUhoounes une lutte à main armée dans laquelle Samuel Zborowski blessa mortellement André Wapo-wski. Les restrictions à l'autorité royale le Croissaient : il se plaignait qu'en Pologne on faisait de lui un juge de parlement.
Le roi de France, Charles IX, étant mort, le 30 mai 1574, Henri partit ausaitM. Le 13 juin, il donnait un festin et un bal ; se retirant comme pour se coucher, il s'enfuit h cheval et gagna la frontière autrichienne. Le castellan Jean Tenczynski s'étant tancé à sa poursuite, le roi répondit que la république de Pologoe, qui savait se gouverner elle-même , se passerait plutôt de sa présence que la Ffanoe où tout dépendeit de sa volouté royale. Une autre tentative était iiaite : un Kozak envoyé au roi fit 110 lieues en 24 heures sur le même cheval; il l'atteignit à Vienne, mais le prince persista à retourner eu France oà il régna sous le nom de Henri Ul.