CHAPITRE IV
I^AN LE TERRIBLB
Et le tzarat de Moskou.
Gonmient, «près avoir repoussé les Tartares» Iwan III soBSOct It ré* publiqae de No^ogorod et WasiU IV celle de P&kow. — Jeunesse et caractère d*lwan IV. La terreur qu'il inspire à Vàge de treize ans. — Il parait youloir revenir à bien. II confie le gonvemement à deux hommes vertueux^ et lui-même conquiert les royaamfes tartares de Kazan et d'Astrakan. — Proscriptions de nombreuses familles. Il veut abdiquer; douleur de ses sujets. — Sa singnlière retraite an couvent d'Alexandrowsk. — Massacres de Novo* frorod, de Twer et de Pëkow. Exécutions dans Moskou. «^ Ambassade à Elisabeth d'Angleterre. Le roi de Pologne signale anx princes d'Europe le danger qu'offre la Moskowie. Incendie de Hoskou par les Tartares. Redoublement des cruautés d^'wafi. — Guerre entre les Polonais et les Russes. — Mort d'iwaa. Jugt* ment sur ce prince. — - Ses succasseurs Fédor et Godoonoff.
Pour bien saisir le caractère de la luttft des Polonais contre les Russes, il importe de se rendre exactement' compte de ce que c'est que le tzarisme.
\jà ducbé de Moskowie, muet mais actif, traTaillail
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pour Tavenir. Un concours inouï de circonstances favorables appuyait les entreprises des grands-ducs, qui ne cessaient d'étendre leur puissance vers la Lithuanie et vers les pays occupés jadis par les Mongols. Tour à tour violents et astucieux, ils réussirent à détruire les princes apanages leurs frères : ils prirent Thabitude de disposer arbitrairement de ces apanages et finirent par s'en emparer.
Cette époque d'astuce et de violence est représentée parfaitement par un conte populaire russe : Le jugement de Ckemiaka, Chemiaka est le nom d'un des princes du temps de la domination des Mongols, célèbre par sa perfidie ; le peuple en a fait l'idéal du mauvais juge. Dans un procès plaidé devant Chemiaka, à ce que rapporte le conte, le plaignant, désespérant d'obtenir justice, s'arma d'une grosse pierre qu'il tint enveloppée dans un mouchoir, décidé à casser la tète du juge s'il était condamné. Le juge, c'est-à-dire le grand-duc Chemiaka, avisant cette masse, crut y voir un cadeau et rendit un arrêt équitable.
Après cette époque de Chemiaka, vient celle représekitée par Iwan III, dit le Grand. Ce prince, dont le règne coïncide avec ceux de Casimir et d'Alexandre en Pologne (dernière moitié du xv'' siècle), sut mettre à profit la politique de ses prédécesseurs, Wasili Taveugle, Dmitri et Chemiaka. Il passait pour un homme faible, indécis, et même lâche, et cependant personne n'a jamais suivi un système avec tant d'opiniâtreté et de bonheur.
La horde d'Or, déjà affaiblie par ses divisions intestines, séparée eu horde de Crimée et en horde de Kazan,
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aH^raîMaitoepaidant toujours de loin coœine un orage prêt» à chaque moment, à fondre sur la Russie.
Le grand-duc, quoique connaissant la faiblesse de eelte horde, n'osa jamais rattaquer,sebomantàen »Eploi« ter les discordes intérieures. Renversait-on un khan de la horde, le grand-duc le recevait comme son maitre, lui |iayait son trihut annuel, sans cesser pourtant de payer r^ulièrement le même tribut au khan usurpateur. La Russie était tellement effrayée de la puissance des Mongols, que ses tentatives contre eux furent faites an nom des princes mongols eux-mêmes. Les premières armées russes envoyées contre la horde forent toujours commandées par des princes de la horde qu'on appelait ilsors, et qai jouèrent dans ces guerres un rôle phis grand que celui des princes de Moskou. Plus d'une fois ces derniers s'étaient rendus maîtres de Kazan; ils pouvaient y mettre un gonv^neur ; ils ne l'osèrent jamais, craignant de faire trop d'éclat et d'éclairer ainsi les Mongols sur les dangers de leurs divisions : ils y plaçaient toujours un prince mongol. Pour détruire les Tartares, on se servait des Tartares.
Tandis que le grand-duc suivait une telle politique avec les Mongols, il combattait vigoureusement les Allemantls ainsi que les Slaves ses voisins.
Novogorod, pressée de tous les cêtés par les armées dlwan, fut obligée de reconnaître sa suzeraineté. C'était une ville de 200,000 habitants, qui gouvernait un territoire presque égal à l'étendue du grand-duché de Moskou ; elle possédait vers la Baltique de vastes contrées conquises sur les populations de la race finnoise. Le grand-
dae Tatiaqua à i'tmproviste; abiïnâûimée par leaLitfananiensy'ses protecteurs, ello était sur le poiDide sacoomb^; mais fwan» fidèle à «a politique de ne jamaifl porter uu coup hasardeux, usa de modtoitioQ. D'ailleurs, cette ▼ille pouvait appeler à son secours la république de Pskow, alors indépendante, et faire comprendre à ceux des prioces apanages, qui existaient encore, les dangers de leur position. Le grand^uc accorda à Norogorod une paix honorable; il lui laissa son indépendance, ses assemblées ; il pardonna à Novogorod. C'est de cette parole qu'il tirera plus tard toutes ses prétentions : celui qfû pardonnait «'attribuait le droit de punir.
Citons Karamzin : «Ayant levé un tribut d'argent et cpndu mie paix avantageuse en pardonnant aux Novogorodiens, Iwan avait grossi ses trésors aux dépens du leur. Pendant la paix, il tient les yeux constamment fixés sur cette république, y augmente tous les jours le nombre de ses créatures et y sème des germes de diseorde entre les boyards et le peuple. Bon lieutenant manqne-t-il de satisfiiire aux justes plaintes des particuliers^ il en accuse l'insuffisance des lois novogorodiennes. « Mais, dit*il aux Novogorodiens, je vais me rendre bientôt au milieu de vous, i»
C*est ainsi qu'après avoir fait naître les partis, il se réservait l'occasion d'opprimer les uns à l'aide des autres.
Ayant attendu quelques années, il se rendit à Novogorod pour demander l'explication d'une phrase employée par l'ambassadeur de cette république. L'ambassadeur, payé par le grand-duc, l'avait appelé seigneur souverain, titre que les Novogorodiens ne donnaient jamais au
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^rand-duc de Moskou. Le grand-<iuc fit répondre qu'il re* mercuit les NoYogorodiens d'avoir enfia reconnu «es j ottes droits. Les Novogorodiens se réciièrent eontre cette iafidélité de leur agent ; il faillit être déehiré par le peuple. Cependant le grand-duc réunit toutes ses forces et marcha contre Novogorod, qui appela à son secourt la république de Pskow. Ou hésita pendant quelque temps à Psknw; on prévoyait le sort de Novogorod; on savait inen qu'elle ne pourrait pas à elle seule maintenir son indépendance^ que sa ruine menacerait Pskow. MiJa Pskow était également divisée en plusieurs partis et travaiUée par les émissaires d*[wan : au lieu de secourir les Novogorodicna, on envoya un petit détachement pour sa )oinàre à l'armée du grand-duc.
Novogorod fut enveloppée ; cependant Iwan ne menace pas la ville, il n'est venu que pour demander des expli'» cations. 11 négocie, il s'efforce de gagner le haut clergé, il suscite les marchands contre les nobles, le peuple coiiftre les marchands. Novogorod devient le théâtre d'intei^ minables querelles : le conseil se divise; un parti traite avec le grand-duc ; plusieurs mécontents se rendent dans son camp, où ils sont parfaitement re^us, récompensés et employés à son service. Enfin les Novogorodiens se dédarent prêts à tout accepter; ils demandent ce que vaut le grand-duc, quelles conditions il a l'intention de leur imposer. Le grand-duc se borne à exiger qu'on précise la nature des rapports entre son j^uvoir et la ville : on se soumet, car aucun secours ne pouvait venir de Lithuanie 1 Le grand-duo est introduit dans la ville ; il est salué en sa qualité de descendant des Ruriks. On lui représente qu'A
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ce titre la république est prête a le reconnaître pour scm suzerain^ à lui payer le tribut^ pourvu seulement qu'elle ne reçoive pas d'administrateurs de la main du grandduc. Il ne répond rien ; il entre dans la ville.
Il occupe d'abord le palais et s'y fortifie. 11 donne des fêtes au clergé ; il reçoit des présents, il en distribue, toujours muet. Après plusieurs jours d'un silence sinistre^ tout à coup il fait emprisonner plusieurs boyards qui étaient venus lui faire visite. Il dit qu'on a découvert une conspirationi des documents qui prouvent leur infidélité. Tout le monde est consterné, frappé de terreur. Mais on répand le bruit que le dernier mot du grand-duc a été dit, qu'il n'y a plus rien à craindre, qu'on ne punira qu'une vingtaine de grands seigneurSé On rassure ainsi les marchands et le peuple. Les seigneurs mêmes de la cour du grand-duc, ne connaissant aucun de ses projets, avaient cette persuasion ; ils étaient touchés de la position malheureuse de Novogorod et affirmaient à la ville que la vengeance du duc était accomplie. On emmena ces boyards à Moskou, et Novogorod fut de nouveau laissée tranquille pour quelque temps.
Mais le mot mystérieux ne sera dit que cinquante ans plus tard. Novogorod continue à être brûlée à petit feu, à souffrir une longue agonie, parce qu'il n'y avait pas moyen de résister et qu'avec la politique empruntée aux Mongols on n'a ni paix ni trêve.
En effet, quatre ou êinq ans après, un magistrat envoyé à Novogorod par le grand-duc se plaint de ce que le[peuple et les grands sont très-mal intentionnés ; il dit qu'il y a des complots. Il fait arrêter des boyards et ce8
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mêmes marchands qui avaient aidé le grand-duc à expulser les nobles. On emmène une trentaine de fiimilles dans le duché de Moskou et l'on confisque leurs terres. L'archevêque de Novogorod^ qui jusqu'alors servait les intérêts du grand-duc par zèle religiem, en haine des Polonais catholiques, et que le tzar avait l'habitude d'appeler son père, fut subitement enlevé de chez lui et dé* porté. Quelques années plus tard^ de nouvelles inquisitions, cette fois accompagnées de tortures: trois cents familles de marchands furent entraînées hors du pays, et leurs biens distribués aux Moskowites; des chariots {«artaient jour et nuit, transportant à Moskou les trésors de la république : sa prospérité périt à jamais. Les marchands sentaient dans leur conscience qu'ils avaient mé« rite leur sort pour avoir abandonné les nobles ; le peuple ne bougea plus, ayant perdu tous ses cheb.
« Ainsi, dit un historien russe (je cite les propres pa* rôles de Karamzin), Novogorod présenta le spectacle d'un corps sans àme, prêt à recevoir l'esprit de Tautocrate. »
Cependant Iwan n'avait encoredétruit que la noblesse, les marchands et la riche bourgeoisie : il laisse à son arrière-petit-flls le soin de porter le dernier coup.
Le successeur d'Iwan, Wasili, prince d'un caractère léger, d'un esprit vif et impétueux, montra pourtant en politique la même dissimulation profonde , la même cruauté froide et impitoyable. Il ne menaçait jamais (c'est là le caractère de cette politique); il faisait espérer beaucoup, et toujours, eu torturant, il prodiguait des paroles doucereuses.
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m HISTOIRE POPULAlUIi:
Vers ce temps-là, le duc Wasili tourna enfin ses regards vers la république de Pskow : elle allait payer sa perfidie à l'égard de Novogorod. Les Pskowiens étaient loin de s'y attendre. Puisque le père du grand-duc nous laissait libres^ pourquoi son fils ne nous laisserait^l pas aussi jouir de nos privilèges? En attendant^ilsenvoyaimil des présents et faisaient toute sorte de bassesses pour dé* sarmer son courroux. Le grand-duc réiK>ndait avec bien- Teillance : il les appelait ses fidèles Pskowiens, ses chers enfants.
Cependant il avait établi à Pskow une espèce de gouverneur qui n'était en réalité qu'un agent chargé de fo* menter des partis dans l'intérieur de la république. Il y eut des troubles. Le gouverneur annonça que le grandduc était décidé à venir en rechercher les causes, quil était surtout disposé à sévir contre les usuriers, les op^ presseiirs du peuple^ les seigneurs qui exploitaient les paysans dans les contrées soumises à Pskow. On ne vou* lut pas attendre son arrivée : les mécontents se réunirent en grand nombre, et toute une population se mit en mouvement pour porter ses plaintes au grand-duc. Il s'y trouvait des marchands et des bourgeois : le duc ne leur permit plus de s'en retourner. Il envoya à Pskow un ordre aux chefs de la république de venir auprès de lui : il fallut bien obéir. Une fois arrivés en sa présence, ils furent arrêtés; le grand-duc leur déclara qu'ils étaient les oppresseurs, les exterminateurs de son peuple chéri, qu'il allait prendre possession de Pskow pour rétablir enfin le règne de la justice.
Le lendemain, il y entra sans résistance. Il fit saisir et
déporter une ciiiquaiitaine de familles nobles et deux à trois ee&ts familles de boargêois. On confisqua tontes lenn terres. Psko^ deyint une province du duché de Moskou.
Un chroniqueur contemporain décrit ainsi la chute de cette république : « C'est ainsi que s'abîma la gloire de PskoWf non pas sous les coups des infidèles, mais sous les coups des chrétiens, ses frères. 0 cité, naguère puissante, tu n'es plus maintenant qu'une vaste solitude ; un aigle aux griffes acérées s'est abattu sur toi, il t'a ravi tes richesses et tes citoyens ; les mères et les pères ont été traînés dans des contrées étrangères, où jamais ne véenrent leurs pères ni leurs aïeux. »
Ge fut le premier acte, en Russie, d'un despotisme dont on n'a aucun exemple dans l'histoire ancienne, des^ potîsme mongol qui emploie toute sorte de moyens, la ruse, la trahison, la cruauté pour abattre toute résistance, pour absorber en lui-même toutes les forces nationales, pour manger son ennemi, suivant Texpression mongole.
Cette politique va apparaître incamée dans Iwan IV, surnommé le Cruel ou le Terrible, et bien fait en réalité pour effrayer l'histoire elle-même. L'histoire qui explique les mouvements d'une époque par leurs causes, s'arrête interdite devant des actes semblables à ceux du règn^î d*Iwan, comme la science parait quelquefois surprise devant un cataclysme de la nature. Aussi les chroniqueurs nisses se bornent-ils à en parler comme d'une tempête qni aurait inopinément éclaté sans qu'on en ait pu pré*
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Toir les causes, ni deviner les effets. Or, le cours des temps est venu en donner l'explication : le règne dlwau n'est pax un phénomène de hasard, ce n'est pas un simple épisode de l'histoire de Russie, c'est une suite nécessaire de Tinvasion des Mongols et aasâ une cause productrice des invasions que les Russes tenteront à leur tour.
Déjà Wasili avait laissé à sa mort l'empire maître de grandes provinces, bien organisé à l'intérieur, disposant de grandes forces militaires. Sans parler d'à peu près trois cent mille boyards ou fils de boyards, c'est-à-dire de la noblesse et de tous ceux qu'elle pouvait armer, la Russie avait soixante mille hommes de troupes régulières et un nombre immense de paysans. Nulle part en Europe on n'avait essayé d'armer les paysans. La Russie devait cette institution aux Mongols : les Mongols, dans leurs conquêtes, enrégimentaient les peuples ; ils en formaient ce qu*on nonmie des troupes de réquisition; les Russes avaient conservé cette habitude et, comme les Mongols, ils ne payaient pas ces troupes. En général, d'après le système mongol, ce n'est pas le souverain qui doit payer ses serviteurs, c'est aux serviteurs à payer le souverain. Le 'devoir de l'armée était donc d'enrichir son souverain. Les étrangers qui ne peuvent rien comprendre à ce système, s'expliquent difficilement la création d'une armée dans le Nord et la possibilité de la faire subsister malgré la pauvreté excessive des finances. Tout cela s'explique par la nature du pouvoir du grand-duc, pouvoir étrange et qui confondait déjà à cette époque les idées d'un observateur, né dans les pays de TOc^^denl. Le baron Her-
berstein, qui a visité la Russie et a vu la cour de Wasili, parle ainsi de son pouvoir : a II dit et tout s'exécute. La ▼ie, la fortnne des laïques et du clergé^ des seigneurs et des citoyens dépendent de sa volonté. Il ne sait pas ce que c'est que d'être contredit et chacun de ses ordres est réputé juste, comme s'il venait de Dieu : car les Russes sont convaincus que le grand-duc est Texécuteur des décrets étemels... J'ignore si c'est la nation moskowite qui a formé de tels autocrates, ou si ce sont les autocrates t*ux-mèmes qui ont donné un tel caractère à la nation. »
Nation et souverain, chacun parait de son côté y avoir contribué. Les idées du peuple d'alors sont exactement reproduites dans le conte populaire de Dragula.
Ce Dragula est un prince de Valachîe. Il y a eu réellement des princes de ce nom, mais notre Dragula est un être chimérique, un mythe résumant une époque. Dra-* gula, prince puissant et révéré^ veut moraliser ses sujets, les rendre riches, heureux. Il voyage sous des noms supposés; il observe, il écoute; censeur et en même temps grand justicier, s'il rencontre une femme paresseuse, il lui fait crever les yeux, la foit enchaîner et la condamne à tourner une meule; celle qui ne prend pas un soin suffisant de ia, toilette, qui porte du linge sale, est jetée dans l'eau pour y subir un lavage étemel. Dragula, qui est économiste et philanthrope, est effrayé du paupérisme et des maladies. Le moyen d'y remédier? C'est tout simple : il réunit un jour tous les mendiants, tous les malades et même tous les hommes malheureux et tristes, les fait enfermer dans un vaste édifice et y met le feu, délivrant ainsi son pays de toute espèce de malheureux.
«26 HISTOIRE POPULAIRf
Pourquoi, dit le conteur russe, conserver des hommes qui ne sont bons ni à eux-mêmes, ni à la société?
C'est ainsi que le peuple russe concevait les devoirs d'un monarque. Il en trouva un qui répondit parfaitement à son idéal.
La chronique raconte qu'Iwan vint au monde au moment où une épouvantable tempête ébranlait Moskou, et que l'annonce de sa naissance fut accompagnée de coups de foudre. A la moï*t de Wasili^ £onpère (1533), Hélène, sa mère, en qualité de tutrice, s'empara du gouvernement : c'était une femme habile et de grande énergie. Cela ne suffisait pas pour vaincre les factions des boyards. Ces boyards étaient des princes,- autrefois souverains^ dépossédés de leurs apanages; les familles descendues de Rurik, très* nombreuses et très-puissantes, entouraient le trône; elles se divisaient en plusieurs partis; chacune d'elles flattait la régente et le prince pour exploiter le pouvoir en son nom.
Les princes Chouyski, qui appartenaient à la famille régnante, le parti du prince Obolenski, favori d'Hélène, et les Glinski, ses parents, luttaient continuellement, se renversaient l'un l'autre par des révolutions de palais; et toujours ces révolutions finissaient par des exécutions. Plus d'une fois, le prince enfant vit ses favoris arrachés d'entre ses bras et conduits sur la place des exécutions, malgré ses cris et ses larmes. Souvent on le réveillait la nuit, et, tout tremblant, il assistait aux discussions orageuses des boyards. Il passa ainsi plusieurs années au milieu de terreiura continuelles, rempli déjà de haine pour tout ce qui l'entourait. Sa mère mourut empoisonnée,
et la fiictioxi Chouyski finit par l'emporter sur ses adversaires.
Le prioce Iwan était alors âgé de treize ans. Les ennemis des C3M)ayski s'insinuèrent auprès de lui, en lui représentant la honte qu'il y ayait pour un grand-duc de Russie à être sous la tutelle de quelqaes«-uns de ses sujets. L^enfant haïssait les Chouyski^ mais il était déjà assez dissimulé pour cacher son ressentiment. 11 ne tardera pourtant pas à le flaire éclater; il avait compris que les boyards étaient divisés entre eux. Il les appela à une grande fète^ les invita à sa table, leur distribua des présents. Tout à coup, on entendit du bruit dans la rue, une espèce d'émeute probablement ajrrangée d'avance. Le prince saisit ce prétexte : a C'est sans doute ce pauvre peuple qui se plaint d'être mal gouverné, s'écrie-t-il; le temps est venu de punir les traîtres qui m'entourent.» Et il désigna le prince Chouyski et les boyards ses partisans. A l'instant , les antres boyards s'en emparent^ les précipitent dans la rue« et le prince ordonne de les jeter aux chiens. On lance une meute qui les met en pièces.
De ce moment tout le monde trembla devant cet enfant^ même le p<irti qui l'avait servi dans sa vengeance.
Quelques années après, des ambassadeurs de Novogorod arrivent pour lui faire quelques remontrances. L'historien russe dit que cette malheureuse ville, réunie depuis peu à la Moskowie^ n'était pas encore assez faite au système de l'autocratie et que quelquefois elle se sentait portée à se plaindre.
Iwan fait saisir les députés, ordonne de verser de l'es-
prit de vin sur leur tête et sar leur bariie et y met le fea de sa propre main.
La nature yiolente de cet enfant sauvage s'était déjà suffisamment révélée; mais à rencontre de Néron qui commença par la vertu et la clémence avant de devenir tyran, Iwan, après avoir débuté par la tyrannie, eut un retour vers la vertu qui dura une dizaine d'années.
Le parti des boyards mécontents, n'osant plus intriguer à la cour, suscita une émeute à Moskou, à l'occasion d'un immense incendie qui détruisit en partie la ville. On accusa les princes de la famille du duc d'avoir causé cet incendie par des enchantements. Le peuple furieux se jeta sur leurs maisons, on attaqua même le Kremlin. Le duc, retombé dans ses anciennes frayeurs, n'osa, pendant plusieurs jours, paraître en public. Alors un moine, un saint homme, nommé Sylvestre, proGtant de cet état d'esprit de son souverain, tenta de le convertir. La chronique raconte longuement la conversation des deux personnages : le duc en sortit tout en larmes, appelant auprès de lui ses boyards et criant qu'il voulait faire pénitence, que de ce moment il voulait se corriger; il reconnut avoir péché, avoir violé les lois, n'avoir pas respecté la vie de ses sujets; maintenant il allait devenir un tout autre homme. Les boyards s'embrassaient, le peuple, plein de joie, parcourait la ville, tout le monde se félicitait d'im changement aussi heureux.
Le duc prend le moine pour son conseiller ; il veut le faire évèque métropoUtain ; mais Sylvestre repousse les honneurs et méprise les grandeurs terrestres; il accepte
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seulement les fonctions de confesseur du grand-duc.
D'après ses conseils, Iwan appela auprès de sa personne un jeane homme, nommé Adadieff, que les chroniques représentent comme un modèle de toutes les vertus: quelques-uns le croyaient naïvement un ange descendu du ciel, n lui propose la place de premier boyard; ce jeune homme Cot prêt à le servir, mais il ne vent pas commander, il ne veut avoir aucune place officielle ui recevoir de récompense.
Adacheff et le moine dirigèrent le gouvernement pendant treize années, ils adoucirent le sort des parents du duc qui gémissaient dans les prisons; ils obtinrent du moins pour ecnc la permission de se promener et d'être transEérés dans des prisons moins dures. Parmi les parents du duc, il y avait un de ses oncles et un des Ruriks qui passèrent quarante-neuf ans enchalDés et enfermés dans une tour obscure. On rappela quelques exilés.
Sylvestre et Adacheff introduisirent aussi des changements dans la constitution du pays. On institua des jurés chargés de prononcer dans les contestations qui s'élevaient entre le fisc et les paysans. Enfin, pendant leur administration, le duché de Moskou a joui d'un repos, d'un bonheur jusque-là sans exemple.
Ce repos n'était pas de l'inactivité. Iwan faisait des expéditions heureuses : il venait de conquérir deux royaumes tartares, ceux de Kazan et d'Astrakan (i552-i55i). Il était à l'apogée de sa fortune. Et vers le même temps ou commença à s'apercevoir des symptômes d'un changement qui s'opérait daus son âme, symptômes historiques : car l'histoire de la Russie de cette époque n'est au fond
qa'uott histoire de son ivan. Ses pensées, ses paroies, ses gestes étaient salant de plans de campagae, d'actes législatife, d'arfèts de justice sonreraine; ce n'est ni dans son sénat, ni dans scm conseil de guerre, c'est dans son àme que se déâdait le sort des générations. Or, on remarqna, lors de la chute de Kazan, que le tzar, en rece* vaut les félicitations de ses boyards, tomba tout à coup dans une profonde rêverie et dit à voix basse, comme s'il se l'adressait à lui-mèçie^ use parole accompagnée d'un regard sinistre : c Je ne crains plus les boyards, je n'ai plus besoin d'eux. »
Ce changement devint manifeste après une malade du Unr, que longtemps ou avait crue mortelle. Il faut avouer que la conduite des boyards ne fût pas profKre à inspirer au monarque une grande estime pour la nature hmnaine. Ces boyards, qui, naguère, ne savaient trouver d'exprès» sions pour lui témoigner leur adoration et leur amour, qui le proclamaient le sauveur de la Russie, l'Esprit- Saint incarné, le voyant près de mourir, oubliaient les intérêts de son fils, encore enfant, et calculaient d^ les chanees au trône que pouvaient avoir ses parents alors emprisonnés et surveillés par le gouvernement. On dit même que son confesseur et 8on favori , efirayés des suites que pourrait avoir la minorité da jeune prince, lui préféraient un de ses parents. On discuta cette grande affaire auprès du lit du mourant. Il avait ordonné que l'on proclamât immédiatement son fils. On n'en fit rien; il eut recours aux prières sans pins de succès.
Quelques jours après^ au grand étonnement de ses courtisans, il revint à la vie et à la santé.
Cependant, habile à dtssimaler, il paraissait avoir perdu la mémoire de tout ce qu'il avait vu et entendu pendant sa maladie, n'en parlant jamais, n'y faisant aucune allusion. Sylvestre semblait être toujours en faveur, ainsi qa'Adacheff; on remarquait pourtant qu'il les appelait moins souvent auprès de lui, et que toutes les fois qu'au conseil ils émettaient leur avis, il s'empressait de les critiquer avec aigreur. Ils comprirent bientôt qa ils ne pouvaient plus rester à la cour. Sylvestre se retira dans un couvent, et Adacheff obtint un commandement dans une ville à une grande distance de la capitale.
L'éloignement de ces deux hommes vertueux fut le signe précurseur de leur perte. Les courtisans, ayant désormais libre accès auprès da grand-duc^ accoururent le féliciter de s'être enfin délivré du honteux esclavage où ce moine et ce favori l'avaient tenu, c Gomment, di-* saient-ils, avez-vous pu subir une telle domination? Ces genS'là ne vous donnaient pas même de vin ; ils vous défendaient d'admirer la beauté des femmes. »
Le Kremlin change d'aspect. Auparavant, la conduite honnête du grand-duc augmentait encore le respect que le peuple portait à cette demeure de ses souverains. On voyait toujours le palais rempli de moines, de graves magistrats; le bonheur et la concorde régnaient dans la famille ducale; aussi le peuple regardait-il ce palais comme un lieu saint. Maintenant le Kremlin se remplit de bouffons, de baladins. Le grand^duc y donnait des fêtes brillantes^ en même temps qu'il faisait faire le procès à son ancien ccmfesseur et à son ancien favori* On lui
persuada que ces hommes avaient jeté un sort sur sou esprit, et que de là venait leur longue domination.
Le grand-duc ne veut pas les faire juger par les tribunauxy suivant l'antique coutume; il les juge lui-même. Ce procès fait date : ce fut ce que les historiens russes appellent la première proscription; il en ouvre une longue série.
La première victime de ce procès fut le frère du favori Adacheff, accusé d'avoir conspiré; la même accusation atteignit Marie Âdacheff, femme célèbre par ses vertus et par sa beauté, et ses enfants avec elle. Iwan fit d'abord égorger ses enfants, et la fit périr ensuite elle-même dans les tourments. C'est un massacre judiciaire de toute une famille, chose jusqu'alors inouïe chez les Russes. Un grand nombre de boyards, alliés à la famille Âdacheff, leurs femmes et leurs enfants, sont également exécutés. Le princ€ Obolenski est poignardé par le grand-duc luimême. Le vieux prince Repnin^ qui ne voulait pas danser dans une fête de la cour, regardant comme un péché de porter un masque, est massacré. Un seigneur qui, ne pouvant beaucoup boire, refusait la coupe que le duc lui ofiGrait, est saisi, jeté dans une cave, où on lui verse de l'hydromel jusqu'à l'étouffer. Le prince Wolkonski, président du conseil des boyards, est dépouillé de ses biens et mis à la question. Le grand-duc le délivra de la question, mais il ordonna de le faire mourir de faim.
Peu à peu, toutes les grandes familles de boyards se trouvèrent impUquées dans le procès. Plusieui-s princes fuyaient et cherchaient un asile dans la république de Pologne, Lachkin, Kourakin, Warîatynski, etc.
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Le plus illustre de ces Irausf uges fut le prince Kourbaki, grand homme de guerre; il s'était surtout illustré à la prise de Kazan, où il avait été couvert de blessures. Attaché de cœur au grand-duc et dévoué aux intérêts de Tempire moskowite, il ne parvint pourtant qu'a grand'peine à sauver sa vie en abandonnant sa &mille et ses enfants : il se réfugia auprès du roi Sigismond.
Croyant qu'il était encore possible de corriger son jeune monarque devenu tout à coup tyran, il lui écrivait dans son exil de longues lettres pleines de sages remontrances; Biais qui oserait remettre de telles lettres? Kourbski trouva on serviteur fidèle qui, ayant pénétré dans l'intérieur du château, rencontra le grand-duc au milieu de sa cour et lui remit la lettre en disant : c Je viens au nom de mon maître^ le prince Kourbski, naguère votre fidèle serviteur, maintenant votre ennemi. » Le duc s'approcha du messager et lui appliqua sur le pied son long bâton en ivoire. Ce bâton, devenu historique et conservé encore dans le musée de Moskou, est armé d'une longue pointe en fer. Le coude appuyé sur ce sceptre, avec lequel il venait de clouer à terre le pied du messager, Iwan lut a haute voix la lettre de Kourbski, dont voici quelques passages:
« Monarque jadis illustre, mais, pour la punition de nos péchés, dévoré aujourd'hui d'une fureur insensée, corrompu jusqu'au fond de la conscience, tyran sans égal parmi les plus cruels souverains de la terre, habile en calomnies, tu donnes aux fidèles le nom de traîtres et aux chrétiens celui de païens. N'est-il pas un Dieu, un tribunal suprême pour les rois? Adieu I nous voilà séparés
134 HISTOIRE POPLLAIBE
pour toujours, et tu ne me verras plus qu'au jour du jugement éternel. Tu ne crains pas les vivants! crains du moins les morts! Ceux que tu as massacrés t'attendent près du trône du souverain juge. Tes vils sujets peuvent l'apporter dés enfants en sacrifice, mais ils ne te rendront pas immortel. »
Le duc, qui était littérateur et se piquait d'être écrivain, adressa à Kourbski une longue, suite de lettres, monument aussi curieux que les mémoires et les lettres de Kourbski. En voici quelques citations :
a Au nom de Dieu, par qui régnent les rois, à l'illustre boyard, prince André Kourbski !
a Pauvre Kourbski ! pourquoi perdre ton âme en sau* vaut, par la fuite, ton corps périssable? Pourquoi n'avoir pas voulu mourir par les ordres de ton maître, et mériter ainsi la couronne du martyre? Qu'est-ce que la vie? Que sont les richesses et les grandeurs humaines? Ombres de vanité ! Heureux celui à qui la mort peut procurer le salut de l'âme! La conduite de ton esclave Ghibanoff (c'est le nom du fidèle messager) doit te faire rougir; lui, du moins, a montré sa vertu devant nous et nos sujets.
« Si j'ai infligé beaucoup de châtiments, ce pénible devoir a déchiré mou coeur, et cependant tout le monde sait que le nombre des trahisons est plus considérable encore. J'ai besoin de la grâce de Dieu, de la sainte Vierge et de tous les saints; mais je ne demande pas de leçons aux hommes. Tu me menaces du jugement du Christ dans l'autre monde : crois-tu donc que sa puissance ne régit pas également celui-ci? Je te ferai
nmtfqoer que tu tombes dans l'hérésie manichéeime. »
Suivant les manichéens , Dieu gonyerue le inonde des esprits, les rois gouvernent la terre et Satan gouverne Tenfér.
Iwan continue ainsi :
« Tu m'annonces que je ne verrai plus ta vilaine face. 0 ciel ! quelle infortune pour moi ! Tu dis que ceux que je bus mourir entourent le trdne de Dieu. Tu soutiens là une thèse entachée d'hérésie : — Personne, a dit Tapâtre, ne peut voir Dieu, d Et il cite ici le verset et le texte d'une lettre de saint Paul.
n règne dans toute cette oorvespondance le même ton d'une colère concentrée, la même ironie; on peut même dire que, sous le rapport littéraire, le duc Iwan fut le premier qui s'essaya dans Tironie du style jusque-là étrangère à la littérature slave.
Après le massacre général des amis de son conCesseur et d'Adacheff, vint le tour des amis de Kourbski, poursuivis comme conspirateurs et vendus à la Pologne : il fit massacrer deux à trois cents boyards. Cepaidant Iwan criait que tout le monde le trahissait, que tout le monde l'abandonnait, que personne ne voulait lui dénoncer ses ennemis* Il paraissait vouloir détruire tous ceux qui l'entouraient.
Enfin, après beaucoup de plaintes et de menaces, il conçut le projet étrange d'abandonner Moskou, d'abdiquer, de s'enfuir. C'était, d'après son opinion^ punir cruellement les Moi^kowites, que de les priver ainsi de la présence de leur tzar. Il annon^ publiquement son projet, fit à grand bruit ses préparatife de départ, quitta la
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ville et se dirigea vers un endroit solitaire an milieu des grandes forêts, où il établit sa résidence. De là, il envoie nne lettre au métropolitain et aux boyards; il leur annonce que, trahi par ses sujets, détesté de tout le monde, il ne veut plus gouverner, qu'il hait tons ses sujets, qu'il laisse son gouvernement aux boyards et les donne euxmêmes au diable.
Terrifiés de cette missive, les boyards, le métropolitain et le peuple de pleurer et de sangloter ; on se croit perdu : Moskou ne peut plus exister; elle n'a pas de maître; il ne reste plus qu'à courir après le tzar et à le prier de vouloir bien revenir. Les boyards et le métropolitain se rendirent en grande cérémonie auprès de lui. Prosternés à ses pieds, ik le conjurent, en versant beaucoup de larmes, de daigner les punir, les châtier, mais de ne pas les abandonner.
Que penser de cet étrange dévouement? Les historiens russes eux-mêmes ont de la peine à l'expliquer; ils pensent qu'il était fondé sur le sentiment religieux : le peuple, regardant son souverain comme l'oint du Seigneur, confondait sa puissance avec celle de Dieu.
On aurait tort d'en accuser l'Eglise. Cette pauvre Eglise orientale, bien qu'elle fût toujours esclave du pouvoir temporel, cx>nservait pourtant, même sous le règne d'Iwan, un certain sentiment de dignité humaine; elle seule essaya de la résistance. Le culte bestial du tza* risme ne venait pas d'elle : nous croyons qu'il a été inoculé aux Russes par les Mongols. Un des traits caracté* ristiques de la race ouralieniie est cette communauté d^ tendance et de volonté qui n'a cessé d'exister chez elle
entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Cette imion ne repose sur aucune idée morale; c'est un effet d'instinct : les chevaux sauvages suivent fidèlement leur chef de tribu; la vie d'un essaim d'abeilles dépend de l'existence unique de la reine. Chez les Mongols, cet instinct devint un système raisonné. Citons un exemple :
Sous le règne d'Iwan, cinq mille Mongols de Kazan, assiégés dans la citadelle, après que la ville eut été prise d'assaut, n'ayant aucun espoir de la sauver, envoyèrent nn pariementaire au grand-duc avec des propositi<Hissans exemple. Ils ne stipulent rien pour eux-mêmes ; ils ne s'occupent que du sort de leur maître : « Nous avons combattu, disent-ils, pour notre khan, pour notre seigneur; nous avons conservé notre khan, notre roi en bonne santé, nous l'avons préservé de toute blessure et de toute insulte ; maintenant que son royaume est renversé, nous vous prions de le prendre sous votre protection. Quant à nous, nous descendrons dans la plaine pour boire la coupe de la mort. » El, en effet, ayant remis leur souverain entre les mains de l'ambassadeur russe, ils livrèrent bataille et mourui-ent tous.
Ce sentiment mongol avait péoétré dans le cœur des Ru&ses et il leur inspira le même dévouement pour leur seigneur. D'aîHeurs le peuple, durant la longue domination des Mongols, privé de toute participation aux affaires publiques, avait perdu l'habitude de penserj il retomba en enfance. Abandonné par un pouvoir protecteur, il était tout naturel qu'il le réclamât par des cris et des larmes ; pauvre nourrisson ( le peuple russe appelle son tzar père nourricier)! il ne pouvait pas concevoir un Etat
flans son souverain. Ainsi s'explique cet incroyable dé- Tonement dont nous verrons des exemples plus effrayant? encore.
Le grand-duc, fléchi par les prières et par les larmes da clergé et des boyards, se décide enfin à retourner à Moskou. n se réserve le droit de disposer de la fortune et de la vie de ses sujets^ sans être obligé d^avoir égard aux remontrances du clergé et des boyards. Le clergé et les boyards accordent tout; ainsi le despotisme est léga^ lement constitué. Ceci nous rappelle Rome avilie, conférant aux empereurs tous les droits du sénat et du peuple romain.
Le grand-duc, devenu dès ce moment despote légal, accepté comme tel par une représentation du pays, déclare au peuple qu'il va établir une constitution nouvelle.
Par cette constitution, véritable acte de folie, il divise tout le pays en deux parties. Il se choisit une vingftaiue de villes, qui seront sa propriété particulière^ son duché à lui; et^pe voulant plus entendre parler du gouverne* ment du duché de Moskou, il Tabandonne aux boyards.
Les boyards, n'osant accepter cette offre dangereuse, il nomme un Tartare^ un des princes de Razan, tzar de Moskou, et le fait couronner roi. Ce pauvre prince tartare tremblait sur son trône, au milieu des boyards également épouvantés, ne sachant s'ils devaient prendre cette nomination au sérieux ou la regarder comme un moyen inventé par fwan pour mettre à l'épreuve leurs Sentiments de loyauté.
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Gepeodant Iwan, retiré dans le repaire d'AlexanànmA^ mettait en œuvre sa bizarre constitatioa. Il forma, dans son petit duché, u&e légion de fidèlea , au nombre de six mille, espèce de oolonie militaire. Il distribua en dotation à ces légionnaires des terres «Huées dans le dnché de Moskon, traité par lui comme pays ennemi. Par suite de cette mesure, douze mille habitants de Moskou, attaqués à Timproviste et diassésde tems pr(q>riétéSy moururent presque tous de faim et de misère. Le prince tartare, leur prétendu souverain, n'y pouvait rien.
Autre folie : il vient à Iwan l'idée d'ériger son duché en pénitencier. Il transforme sa légion en communauté religieuse et s'en proclame abbé; trois cents légionnaires des plus farouches prennent le titre de frères et s'affiiblent de soutanes. Alexandrovsk est déclaré couvent.
Voici comment on y passait le temps : à trois heures du matin^ l'abbé Iwan se levait, et, après avoir réveillé ses enfants et confrères, courait aux cloches pour sonner matines. 11 mettait une heure à cet exerciee, puis commenijaientles otàees. Iwan entonnait les cantiques, la légion raccompagnait. Cela durait trois à quatre heures : service pénible pour une semblable confrérie. On tombait de sommeil ; mais l'abbé était lé, prêchant d'exemple ; sprèH Toffice, on se mettait à table. Durant le repas, l'infatiguble abbé débitait de longs discours sur la fragilité de la vie humaine, la vanité des plaisirs, les délices de l'abstinence. Cependant on mangeait bien, on buvait beaucoup. On envoyait les restes aux pauvres. Il arrivait souvent que le grand-duc quittait subitement le repas, se
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rendait aux prisons pour assister à la question que Tou y doDoait aux accusés. Il y allait habituellement quand il se sentait mal à son aise et qu'il n'arait pas d'appétit. La vue des torturés lui remuait la bile et donnait du ton À Teslomac : il en retenait reconforté, mangeait mieux; puis après le repas^ recommençaient les offices.
Vers neuf heures du soir, on sonnait le silence : diacun s'enfermait dans sa cellule. Bientôt on n'entendait plus «pie le bruit des pas de l'abbé qui, se promenant fort tard dans la nuit, se parlait à lui-même et parfois poussait des cris. Des conteurs, rapsodes du pays, venaient alors auprès de lui et tâchaient de l'endormir.
Nous devons ces détails siur la vie intime d' Alexandrowsk A quelques Allemands de la suite du grand-*duc. Les Ruades s'étaient emparés de plusieurs villes allemandes dansla Livonie. On égorgeait alors les habitants d'une ville prise d'assaut ; mais quelques-unes de ces villes avaient capitulé. Plus tard, les Russes, d'après leur politique habituelle, trouvaient quelque prétexte pour enlever ces populations et les disperser en Russie. Cependant, les Allemands ne paraissaient pas avoir beaucoup souffert de cet éloignement de leur pays. Ils aimaient le grand-duc, qui discutait avec eux sur la théologie et leur communiquait ses projets, celui, par exemple, de détruire tous les boyards, a« nombre de quatre cent mille, tous les bourgeois et une partie des habitants. Les Allemands ne paraissent pas en avoir été scandalisés ; on peut bien se lier à leur véracité : ils n'étaient guidés par aucun sentiment de haine contre ce souverain, qui les accablait de présents et qui enrichit plusieurs d'entre eux, devenus ses favoris. C'est
à cette époque qiie l'on voit, pour la première ibis, 1rs AUemands figurer à la cour de Russie. Leur influenc continua de grandir, toujours hostile aux Slaves.
Cepen«1ant, lorsque d'autres étrangers ou des ambas* sades solennelle^ de Pologne, d'Angleterre ou d'Allema* ^e, arrivaient à Moskon, le grand-duc changeait tout coup de langage et de conduite. Il donnait ordre à tous le habitâmtsde se revêtir de leurs habits de fête et d'accourir sur leur passage. 11 pariait aâectueusement au penple, recevait les ambassadeurs avec politesse, ne se permettait en leur présence aucun mot dur; et cesambas* sadeurs, ainsi trompés, disaient dans leurs rapports que le graiid*dnc était un prince parfaitement bien élevé, qull conversait à merveille et qu'il faisait le bonheur de Mm peuple.
Le peuple, il est vrai, ne donnait aucun signe de mécontentement ; les boyards subissaient leur sort en sîlenoe; quant au clergé, il n'avait depuis longtemps aucune im|>ortance politique.
Et pourtant c'est du sein de ce clergé abaissé que surgît la première et l'unique protestation contre la tyrannie. Précisément vers ce temps, le siège du métropolitain de Moskou vint à vaquer. Le grand-duc avait entendu parler d'un moine célèbre par la rigidité de ses moeurs et de ses jeûnes, d'un certain Philippe, qui vivait retiré dans une bourgade éloignée sur la mer Blanche. Il le fiiit venir, le reçoit avec le plus grand honneur, l'invite à sa table ; il lui parle longuement de ses projets iK)ur l'Eglise russe ; il kii dit eniSn qu'il a besoin de lui pour conseiller, qu'il est résolu à le nommer raétropo-
U2 HiSTOIRE POPULAIRE
litaia. t» moiii/e, Lee larmes aux yeux, eut beau s'exeu* stPf il féUul obéir; mais, avant d^aceepter, il poaa eoBune Gonditioii que le graud-due abolirait sa légiou et sa eon* stitution : «Vous avez, dit41, séparé le duché de Moekou eo deux ; ne savez-yous donc pas qu'un empire divisé est un empire perdu? » Le grand-due moutra quelque méeonftratement : dès eet instant, la perte du nouveau métropolitain était décidée. Néanmoins^ il le renvoya honorablement et le fit sacrar.
Bi«it6t on vit que ce saint horaoïe ne resterait pas longtemps sur son siège, hvan se mit à persécuter tons ses amis, tous ses parents et même tons ceux qui avaient montré quelque joie de son élévation. li attendait 1-ooca^ sion de frapper le métropolitain lui-même; cette occasion ne tarda pas à s'offrir.
Une fois, le duc entra dans la cathédrale, entouré de ses flicaires, portant soutanes et calottes. Philippe devait, selon le lituel de l'Eglise grecque, aller à sa rencontre «t lui donner la bénédiction, mais il paraissait n'avoir pas remarqué rentrée du grand-duc. On lui cria que le souverain étcdt là, attendant sa bénédiction. Alors Philippe, debout à l'autel, la main étendue et les yeux tournés vers Iwan :
« Je ne puis, 6'écria*t-il, reconnaître dans cet appareil le tzar orUiodoxe ; je ne le reconnais pas non plus au gouvernement de ses "Etats. Prince, nous offrons en ces lieux le sacrifice au Seigneur, et derrière l'autel le sang des chrétiens coule à grand flots. Jamais depuis que le soleil luit aux yeux des chrétiens on ne vit un monarque éclairé de la vraie foi déchirer aussi cruellement ses su-
jets. Chez les païens eux-mêmes, on trouvait des lois, de la compassion pour les hommes; il n'en existe plus en Russie, b
Le grand-duc, ayant écouté tranquillement ce discours, sortit de l'égUse et ordonna de tuer ce qui restait des parents du métropolitain, de massacrer leurs serfii et de dévaster leurs propriétés. Le métropolitain voulut alors se démettre de ses fonctions; mais le duc lui fît ob* server qu'il n'était pas maître de disposer de sa personne, que les saints canons l'obligeaient à conserver sa dignité^ qall ne pouvait en être privé que par un jugement public. 11 le laissa ainsi sous le coup de sa vengeance*
En attendant, il rôdait autour de Moskou, exécutant son arrêt contre les villes condamnées^ en massacrant tout être vivant, jusqu'aux chevaux et aux chats, cunmie le rapportent les Allemands qui l'accompagnaient.
Pour se distraire dans ces horribles expéditions, un jour il envoya un détachement de soldats à Moskou avec ordre d'enlever les femmes des bourgeois et des seigneurs renommées par leur beauté, et de les adiener dand son camp, n en choisit quelques-unes et abandonlia te reste à ses serviteurs, puis il les fit reconduire à Moskou : prenne toutes en moururent de douleur et de honte.
Enfin il fait asrêter Philippe. Des sicaires, accoulruâ au moment où il célébrait la messe, l'attaquent à coupa dé pieux, le chassent de Tégllse et renferment dans tinë cellule. Il y attendra son jugement. Une vingtaine de ptiuces, des boyards; des milliers dé bourgeois, un grand nombre de paysans, périrent comme amis ou èomplices de Tévèque Philippe.
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Alors commence ce que les historiens appellent la quatrième persécution, de toutes la plus formidable. Jusqu'ici le duc ne tuait que des individus, ne détruisait que des familles : maintenant il va commencer à exterminer des populations entières.
Depuis longtemps, il laissait voir sa haine contre les Novogorodiens, contre les habitants de Twer et les habitants de Pskow. Ces villes avaient déjà perdu leur Indépendance; toutefois il y avait encore des hommes qui se rappelaient les anciennes libertés, qui avaient siégé dans les conseils de Novogorod et de Pskow, qui aimaient à parler de la grandeur de ces républiques et qui détestaient les Moskowites.
Connaissant les dispositions du grand- duc, un misérable vint accuser les Novogorodiens de vouloir livrer leur ville au roi de Pologne.- il existait à Novogorod, disait-on, une lettre écrite au roi de Pologne, cachée derrière un autel.
Afin de faire une enquête sur cette lettre, le dac marche contre Novogorod à la tète de son infernale légion (décembre 1569). Chemin faisant, il saccage la ville de Klin, qui n'avait nul rapport avec Novogorod; il en fait bniler les maisons, massacrer et noyer les habitants. De là il se dirige vers la ville de Twer. Les habitants, effrayés, se cachent dans leurs maisons. On les accuse de se défier de leur souverain, et la ville est Uvrée au pillage.
L'expédition continue de détruire tout sur son passage. Pourquoi tuait-on ainsi des sujets fidèles et soumis ? C'est que l'expédition devait se faire dans le secret, et alors on anéantissait tout ce qui pourraitle trahir.
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C'est encore là une coutume mongole, â la mort de Gengis-Khan^ lorsqu'on transportait son corps du fond de la Chine en Mongolie, traversant ainsi ud quart du globe, les Mongols détruisaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur chemin, parce que cette expédition devait se faire eu secret. Ainsi agissait le duc de Moskou : tout le pays entre Moskou et Novogorod fut changé en désert. ,
Arrivé près de la ville, le grand-duc la fit entourer de barricades pour ne laisser échapper personne, puis il entra avec ses soldats. Il rencontra le métropolitain qui, tenant les images sacrées et la croix, espérait encore pouvoir le fléchir: ail faut porter la croix dans son cœur et non dans ses mains,» lui fit observer Iwan. U l'iuvita cependant à dîner avec lui, ainsi que les magistrats de Novogorod et plusieurs boyards. Tout à coup, au milieu de la fête, il pousse un cri terrible, son cri favori : Halla ! A ce signal on se précipite sur le métropolitain, on massacre les boyards; les troupes se jettent sur la ville et commencent l'œuvre de destruction. Les maisons sont saccagées; on tue les enfants, en égorge les femmes.
Chaque jour, disent les chroniqueurs, on exécutait quatre à cinq cents Novogorodicns ; on les faisait jeter dans l'eau, et les soldats, se promenant dans des barques, assommaient à coups de fourches et de pieux ceux qui cherchaient à se sauver. Et le grand-duc lui-même présidait à ces exécutions.
Pendant les cinq semaines que durèrent ces massacres, on détruisit cent mille hommes. La ville était peuplée en partie de Moskowiles, le père du grand-duc y ayant
établi une colonie de familles moskowites. Ils criaient qu ils n'avaient rien dé commuii avec les habitants du pays, qu'ils étaient ses sujets fidèles^ qu'ils avaient été colonisés par ses ordres. On les tuait avec les Novogorodiens ! La ville devint un immense désert. Ce qui restait des habitants tomba dans une sorte de folie : ces malheureux continuaient a creuser des trous dans la terre, à chercher des cadavres ; ils ne parlaient que de meurtres, couraient presque nus dans les rues et mouraient de firoid et de Bisère.
Ayant ainsi détruit Novogorod, Iwan marcha contre Pskow. La ville était dans la terreur; les habitants se préparaient à la mort; l'évèque oidonna de faire sonner les cloches et de célébrer dans toutes les églises la messe des morts. On dit que le son des cloches frappa Iwan, lui rappela je ne sais quelle circx)nstance de sa jeunesse : il fit arrêter les exécutions et Pskow échappa pour le moment au sort de Novog^rod.
Iwan, de retour à Moskou, enti^eprit sa cinquième persécution.
Cette fois-ci, il fît fabriquer des lettres comme venant du roi Sigismond, et les fit expédier aux boyards de sa cour. Sigismond était censé les inviter à son service. Les boyards, soupçonnant le but du grand-dûc, accoururent lui remettre ces lettres, et répondirent au roi de Pologne en protestant de leur<.fidélité pour leur souverain. Cela ne sauva pas les Bobrynski, les Plechtchiefl', les Woronzoff, les Buturlin, les Metcherski. Vers ce temps [>érit le neveu dlwan^ appelé Wladimir. Il avait été cJiargé de commander une armée envoyée contre le» Tartares; tout à
eonp il se trouve arrêté et ramené à Moskou ; Iwan aimait à surprendre ainsi ses victimes. Wladimir, amené en sa présence, est accusé d'avoir voulu empoisonner le granddne^ et condamnée s'empoisonner lui-même. Il hésitait : « Il vaut mieux mourir, lui dit sa femme, que d'attendre longtemps la mort : ce n'est pas un suicide, mais un martyre; » et, la première, elle vide la coupe fatale, la donne à ses filles, à ses fils et à son mari. Toute cette fbmille périt sous les yeux du duc, qui observait leur agonie, tàtant leur pouls et examinant leurs traits; après qud, il fit venir la suite du prince pour enterrer les cadavres. On dit que les malheureuses femmes de la princesse s'emportèrent contre le grand^uc et le maudirent. Quelques-unes furent fusillées et les autres livrées aux ours et aux chiens.
La persécution continua, twan fit ériger sur la place de Moskou des gibets en permanence et installer des cuves remplies d'eau pour y faire bouilMr tous ses ennemis, disait-il. La frayeur alors était telle, que chacun s'enfermait dans les maisons. La place était déserte. Le grandduc irrité parcourait la ville, appelant à grands cris les habitants, afin d'avoir un public. Il fit périr deux à trois eènts personnes, paysans, bourgeois et boyards. Il assistait lui-même les exécuteurs avec ses fils et ses favoris) quelquefois il portait aux victimes le coup de grâce avec son fameux sceptre.
Ainsi finit la vieille Russie, la ttussle normano^lave. Les boyards qui représentaient l'ancienne noblesse ont trouvé dans le prince Kourbski leur dernier représentant j h dergé a parlé pour la dernière fois par la bon-
chft de Philippe : on n'enteudra désormais en Russie d'autre voix que celle du tzar.
Ce tzar n'était pas le seul fléau de la malheureuse Russie ; voici ce que dit la chronique du temps : a Les rats et les sauterelles dévastèrent plusieurs provinces et détruisirent les récoltes. — La peste emportait les restes de la population de Novogorod, de Pskow et de Twer ; — les paysans couraient à Moskou chercher du pain, et on les chassait pour défendre la capitale contre la contagion. » Au milieu de la douleur universelle^ Iwan seul était gai; il passait sa vie à féter ses amis et à s'enivra avec eux, entouré de bouffons.
Mais cette gaieté du grand-duc n'était qu'apparente ! C<;t homme, en effet, dont l'histoire étonne à chaque pas, méditait la fuite; il chargeait des ambassadeurs de demander à la reine d'Angleterre un sauf-conduit et un asile, pour le cas où on le chasserait de Moskou. La reine Elisabeth promit de lui donner une terre^ à condition qu'il y vivrait à ses propres frais. L'acte signé par la reine et par tous les lords de son conseil existe encore dans les archives de Moskou. Eu attendant, elle envoyait au grand-duc des médecins, des ingénieurs, de l'artillerie, des ouvriers de toute espèce.
Le roi de Pologne prévoyait le danger des relations qui s'établissaient entre le tzar de Moskou et les souverains de l'Europe. Il représentait à l'empereur, aux villes hanséatiques, et surtout à la reine d'Angleterre, que cette puissance qui s'élevait da^s le Nord deviendrait menaçante pour l'Ëurooe, qu'elle n'avait rien de commuii avec
la chrétienté, était basée sur d'autres principes^ avait d'autres besoins; que la chrétienté devrait réunir ses forces pour en arrêter le développement. Voici les propres paroles de Tune de ses dépèches : a Le roi Sigismond à la reine Elisabeth : a Nous répétons à Votre Majesté que le tzar deMoskou^ ennemi de toute liberté, augmente ses forces de jour en jour par les avantages du commerce et par ses relations avec les nations civilisées. Votre Majesté n'ignore pas s«8 cruautés et sa tyrannie. Notre unique espérance repose sur notre supériorité dans les arts et les sciences. Mais bientôt, grâce à l'imprudence des princes voisins, il en saura autant que nous. »
n ne faut pas être trop surpris que la reine d'Angleterre et les princes allemands n'aient tiré aucun profit de cet avertissement, puisque les témoins des atrocités du tzar, les Polonais eux-mêmes, qui voyaient leurs prisonniers égorgés et des populations entières massacrées en Livonie, au lieu de seconder le roi, entravaient son action. L'esprit de secte et de parti dominait non-seulement les diètes, mais même les conseils du roi. Aussi Sigismond-Auguste, luttant contre toutes les difficultés, tombait dans une sombre mélancolie. On dit que toutes les fois qu'on lui demandait qui serait son successeur, il montrait du doigt le nord, soit qu'il voulût encourager les Polonais à braver leur destinée ou les préparer à la subir.
Vers cette époque, les, Tartares de Crimée firent une irruption. Le grand-duc ^ qui s'était montré si fier lorsqu'il s'agissait de traiter avec les Suédois, avait une
peur instinctive des Tartares. Il prit la fuite. Les Tartares brûlèrent la ville de Moskou et massacrèrent huit cent mille Moskowites, selon le calcul des écrivains russes.
Le grand-duc ne rentra dans sa capitale que pour commencer la sîxièmepersécution. Nous n*en raconterons pas tous les détails : a II est impossible, dit l'historiographe officiel de l'empire russe, de lire sans frémir dans les mé* moires contemporains le récit des infernales inventions de la tyrannie, la description de tous les moyens imaginés par le duc pour tourmenter ses victimes. On construisait pour les tortures des fourneaux d'une espèce particu« Hère ; on fabriquait des cages 3e fer, de longues aiguilles ; on coupait aux malheureux les membres l'un après l'autre ; on les sciait en deux au moyen d'un cordeau ; on les écorcbait tout vib. »
Iwan, dans ces inventions et dans l'art de les appliquer, avait des aides allemands. Ce qui appartient en propre à I^ean, c'est le raffinement moral dans l'art de torturer : il forçait, par exemple, un fils (son favori) à tuer son père. .... sans cesser pourtant de faire quelquefois en personne le métier de bourreau. Il exécuta lui-même le prince Bariatynski^ le vainqueur des Tartares. Il le fit étendre par terre et brûler à petit feu, rapprochant les tisons avec son propf^ bâton.
Kourbski parle ainsi de Bariatynskî, son ami :
a Homme illustre, homme <3ktraordinaire par la force de ton àme et de ton esprit, que ta mémoire soit à jamais sacrée dans ma maison I Tu as servi une patrie ingrate, où la volonté personnelle est mi crime et la gloire un don funeste."»
ff Et cependant, dit un historien contemporain, ni lefi supplices, ni le déshonneur ne peuvent affaiblir le dé^ vouement de ces hommes à leur souverain. Iwan ayant fait torturer un de ses boyards de distinction sous un prétexte très^tile, ce malheureux vécut vkigt^qnatra heures (empalé 1) en s'entretenant avec sa femme et ses enfanta et en répétant sans cesse : a Grand Dieu, protégé le tzar ! » Cris qui expliquent Thistoire russe. La terreur a passé dans le sang des générations ; elle fait partie de leur àme.
Les crimes qui dans tous les pays provoquent la révolte, comme le déshonneur public des femmes, le «leurtre des enfants, n'excitaient chez les Mod^omtes que de l'étonnément»
Un jour, le grand^uc demandait des nouvelles d'uQ boyard qui n'avait pas paru à la cour depuis longtemps. Comme on lui répondit que ce seigneur venait d'épouser une femme très-belle, le grand«duc se transporta chez lui, fit déshonorer la femme sous les yeux du mari, puis la fit pendre et ordonna au mari de faire sentinelle auprès pour empêcher qu'on ne coupât la corde.
Ses amusements mêmes étaient atroces. Il avait des ours dressés pour la chasse aux hommes; il se mettait en embuscade derrière une des portes du Kremlin, et lorsqu'il avisait des groupes de paysans ou de bourgeois joyeux, il lauçait ses ours sur eux et riait aux éclats de la surprise du gibier. D'autres fois, on cousait des hommes dans des peaux d'ours, et on les faisait dévorer par les chiens; on jeta ainsi aux chiens un archevêque. Un jour Iwan fit appliquer à la question une jeune fenune de dix-
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huit ans dont le mari venait d'être exécuté ; tout d'un coup, changeant d'avis, il la donna pour concubine à son fit»; puis il l'enferma dans un couvent, où bientôt elle mourut de douleur.
Mais pl«s Iwan mettait d'orgueil à s'élever au-dessus de toutes lois et considérations humaines^ plus il paraissait faiblir d'esprit et se dégrader de caractère. Il avait autrefois, pendant la guerre de Kazan, donné des preuves de courage et de talent militaire. Déjà il n'en était plus de même lors de l'invasion du khan de Grimée.
La guerni de Pologne éclata, et l'on vit le roi Etienne, qui ne pouvait pas réunir 40,000 hommes de troupes régulières^ défier ce tyran qui, de l'aveu même des historiens moskowites, avait une armée aussi nombreuse que celle de Xerxès. Le grand-duc avait 40,000 hommes de gardes et 450,000 fils de boyaids; et au besoin, il pouvait réunir 300^000 paysans; malgré cela, le roi Etienne, après trois campagnes, le força de souscrire à une paix fgnominieuse.
Les deux souverains, Iwan le Terrible et Etienne Ba«tory, seuls peut-être dans les deux pays, comprenaient l'importance et les conséquences de celte guerre, politique et religieuse à la fois, puisqu'elle mettait en question les principes des deux gouvernements de Pologne et de Russie, et que du résultat de la lutte dépendait la prééminence de l'une des deux Eglises d'Orient ou d'Occidcni.
Iwan, tout livré qu'il fût à ses cruautés et à ses débauches, prévoyait les dangers du mouvement des es*
prits en Pologne ; il avait constamment les yeux sur ce pays, y envoyait des émissaireu, cherchait à s'y faire un parti; il y avait réussi ! Après la mort du dernier Ja§rilon, plusieurs seigneurs polonais et un grand nomhre de scigneiurs litfananiens lui offrirent le gouvernement de la république.
Les intérêts de sectes primaient alors tous les intérèls politiques en Pologne. Les familles qui professaient la religion grecque penchaient pour le grand-duc de Moskou^ et eUes étaient secondées par les protestants, qui tous désiraient trouver un appui, quelque part que ce fùty pour combattre TEglise catholique. Le grand-duc Iwan ne manquait pas d*habileté : il recevait à sa cour les ambassadeurs polonais, les traitait magnifiquement, envoyait des c^ideaux aux seigneurs, était d'une affabilité, d'une grhce exquise pour les étrangers. L'histoire russe rapporte ses propres paroles adressées aux ambas • sadeurs polonais :
0 On m'a représenté comme un prince impitoyable; je ne démens pas cette assertion ; mais si l'on me de* mande contre qui je déploie mes rigueurs, je répondrai : contre ks méchants. Quant aux bons, je leur donnerais jasqu*à ma dernière chemise. Est-il étonnant que vos rois aient de rattachement pour les braves sujets qui les aiment? Les mieus ont voulu me livrer au khan desTartares! d
Et c'était devant les boyards qu'il tenait ce discours flétrissant pour les Moskowites.
Il séduisit ainsi quelques Polonais, qui se flattaient que
leurs lois et leur con^litutiou arrèteraiei.t la tyrannie